‹ Mémoires d’un collégienChapitre 2 sur 22 · Chapitre 2 Mes débuts au lycée. - Le père Barbotte. - M. le proviseur. - Une réception courtoise.

Chapitre 2 Mes débuts au lycée. - Le père Barbotte. - M. le proviseur. - Une réception courtoise.

Il était sept heures et demie, ni plus ni moins, quand la « capote » s’arrêta devant l’hôtel de France, où mon père avait l’habitude de descendre quand il allait à Châtillon.
Un quart d’heure plus tard, suivis d’un homme de peine qui portait la fameuse malle, nous franchissions la porte du lycée.

C’était, ma foi, une fort jolie porte, qui devait dater du XVe siècle et qui s’arrondissait gracieusement en ogive sur de grêles colonnettes de marbre blanc. D’ordinaire elle était fermée, et ne laissait guère s’ouvrir qu’un guichet assez étroit taillé dans la largeur de l’un de ses épais battants à clous de fer.

Mais, ce jour-là, elle était toute béante comme la gueule d’un four, et, à chaque instant, on y voyait s’engouffrer des groupes affairés d’élèves et de parents.

À gauche, en entrant, s’ouvrait la loge du concierge.

Je devais apprendre en peu de temps à ne professer qu’un respect modéré pour le père Barbotte, comme on appelait sans façon ce Cerbère huileux et ventripotent. Mais, ce jour-là, je dois en convenir, je fus vivement impressionné par les yeux d’un noir de jais, la calotte de velours bleu à gland jaune, les joues rubicondes et la gravité générale de cet important fonctionnaire. C’est à peine si je remarquai qu’il possédait tout juste assez de nez pour pouvoir se vanter de n’être pas absolument dénué de cet utile organe. Sans doute par manière de compensation, sa lèvre supérieure offrait un développement tout à fait anormal.

Il me toisa d’un coup d’œil, et, à la requête polie de mon père, qui demandait à voir M. le proviseur, il répondit presque dédaigneusement :

« Grand escalier. Porte en face. Économat à gauche. »

Puis assumant, sans être consulté, le droit de donner des ordres au domestique chargé de ma malle, il lui dit :

« Vous, l’ami, allez vous asseoir avec vos paquets sous cette arcade, et attendez là qu’on vienne vous relever de faction ! »

L’arcade ainsi désignée par le père Barbotte formait l’un des côtés d’un cloître qui se développait à droite du vestibule, et au milieu duquel on voyait un petit filet d’eau maigrelet danser au soleil levant dans un bassin rond.

Cependant, mon père et moi nous étions arrivés au grand escalier ; nous en avions gravi les marches jusqu’au premier étage, et nous nous étions arrêtés devant une double porte en cuir vert sur laquelle on lisait : Cabinet de M. le proviseur.

Cette porte ouvrait sur une antichambre, où nous fûmes introduits par un domestique à l’air diplomatique, et où se trouvaient déjà, sous la conduite de leurs parents, huit à dix élèves, les uns en uniforme, ce qui montrait clairement qu’ils avaient déjà appartenu au lycée, les autres, comme moi, dans leur meilleur costume civil, et par conséquent nouveaux. Il me sera permis de noter, à cette occasion, que j’avais, pour mon compte, certaine veste de velours considérée par tout Saint-Lager comme le dernier mot du luxe moderne.

Tandis que nous attendions, assis sur les chaises de cuir qui garnissaient cette grande salle d’attente, aux murs tapissés de cartes géographiques de MM. Meissas et Michelot, nous nous regardions les uns les autres avec une curiosité assez naturelle chez des gens qui vont probablement passer plusieurs années ensemble et qui se voient pour la première fois.

Je ne sais quelle impression je pus produire à cet instant sur mes futurs camarades ; mais je dois avouer que mon jugement sur quelques-uns d’entre eux ne fut pas des plus favorables. Je leur trouvai en général l’air grognon et maladroit, et la seule figure pour laquelle je me sentis quelque attraction, fut celle d’un petit paysan, tout brave et faraud dans sa blouse neuve. Il se tenait bien sage sur sa chaise, à côté d’une bonne femme en coiffe blanche, sa mère sans nul doute.

Certes, j’étais loin de penser alors que ce petit paysan-là serait un jour un des sculpteurs du siècle, et que sous cette blouse bleue battait le cœur d’un grand artiste. Je ne savais pas davantage que Jacques Baudouin deviendrait, avant le soir même, mon ami le plus intime et le plus cher. Mais je me rappelle encore avec quel plaisir et quel intérêt je regardais sa bonne figure sérieuse. Il ressemblait beaucoup à sa mère, et tous les deux ils étaient intimidés et silencieux. Seulement, de temps en temps, la brave femme, voyant que les autres mamans, dans l’antichambre, ne se gênaient pas pour embrasser leur garçon, se laissait, elle aussi, aller à en faire autant.

En vérité, cette grande pièce froide et nue présentait à ce moment un spectacle des plus émouvants. Ce n’étaient que larmes et baisers, comme si l’on eût été sur le point de se séparer pour le grand voyage dont on ne revient pas. À voir l’attendrissement universel, on aurait dit que ce privilège glorieux de l’éducation, auquel nous étions tous conviés, fût la plus rude et la plus pénible des épreuves.

Ce larmoiement ambiant n’était pas sans produire un certain effet sur mon père et sur moi. En dépit de l’enthousiasme qui m’animait, je vis le moment où nous allions faiblir et tomber, en pleurant tous les deux, dans les bras l’un de l’autre…

Par bonheur, notre tour d’entrer chez M. le proviseur venait d’arriver, et la porte auguste s’ouvrait devant nous.

Mon entrée dans le sanctuaire ne fut pas des plus réussies. Il est même incontestable que, sur un théâtre, elle m’eût valu les sifflets de l’auditoire.

À peine avais-je franchi le seuil et eu le temps d’entrevoir, devant un grand bureau d’acajou, un personnage tout de noir vêtu, au menton rasé de près, aux cheveux poivre et sel, et aux lunettes d’or, que je glissai sur le parquet, poli comme un miroir, et que je m’allongeai tout de mon long…

Cet accident n’avait rien que de naturel si l’on songe que mes souliers étaient garnis d’une triple rangée de gros clous destinés à en prolonger la durée, et que les frotteurs de l’Université jouissent d’une légitime réputation pour le fini de leur travail. Je ne laissai pourtant pas que d’en être très mortifié, et j’aurais bien voulu être à cent pieds sous terre quand M. Ruette, – c’était le nom du proviseur, – après avoir constaté que je ne m’étais fait aucun mal, dit à mon père en souriant :

« C’est ce qu’on aurait jadis appelé un mauvais présage ! Un Romain serait rentré chez lui ; mais nous n’avons pas de superstition, n’est-ce pas, mon enfant ? » ajouta-t-il en me passant la main sur la tête.

Je ne comprenais pas très bien cette plaisanterie académique, mais j’étais rouge comme une cerise et je n’osais plus faire un mouvement, de peur de recommencer mes exercices involontaires.

L’entrevue ne fut pas longue. Mon père voyait le proviseur fort occupé, et n’avait voulu que me présenter à lui. M. Ruette avait reçu un mot de l’inspecteur d’académie, qui se portait garant de mon aptitude à entrer en sixième. Il ne restait plus donc qu’à me faire inscrire à l’économat et à me lancer en pleine eau.

Un coup de sonnette, le domestique parut, reçut les instructions du proviseur, et nous sortîmes de son cabinet.

J’avais vu tout cela comme dans un rêve.

L’instant d’après, je me trouvais avec mon père devant un guichet percé dans une cloison de barreaux qui partageait l’économat en deux parties. Un jeune employé, d’une élégance suprême, et qui me frappa particulièrement par la longueur prodigieuse de ses ongles bien polis, prit mon nom, m’informa que j’étais inscrit sous le numéro 976, me délivra un petit carton que je devais remettre à la lingerie, et voulut bien encaisser un certain nombre de billets de banque dont mon père allégea son portefeuille.

Cela fait, le jeune mandarin nous rendit au bras séculier du domestique, qui nous précéda, à travers un dédale de couloirs et d’escaliers, jusqu’au bâtiment affecté au service de l’habillement.

De temps à autre, pendant ce voyage assez long, arrivaient jusqu’à nous, par une fenêtre entrouverte, comme des bouffées de cris joyeux provenant des cours, où les élèves étaient déjà nombreux. La plupart étaient rentrés la veille au soir.

La malle ouverte et dûment inventoriée, les bonnets de coton et autres pièces sacramentelles de mon trousseau déposés dans un casier à mon chiffre, il ne resta plus qu’à passer chez le tailleur, un petit bossu déjà fort affairé à couper de larges pièces de drap avec des ciseaux presque aussi grands que lui. Ma mesure fut prise en un clin d’œil, et nous redescendîmes au rez-de-chaussée dans le vestibule.

L’heure de la séparation était arrivée. J’en savourai en un moment rapide toute la réelle amertume. Mon père et moi, nous étions vivement émus.

« Allons, mon enfant, je vais te laisser, me dit-il. Sois bien sage et ne perds jamais de vue les promesses que tu as faites à ta mère… Nous viendrons te voir le plus tôt possible… Tâche de n’avoir à nous donner de toi que des nouvelles agréables… »

Et il partit.

Une dernière fois je le vis se retourner, avant de franchir le seuil, pour m’envoyer un adieu de la main.

Puis, le domestique me conduisit le long d’un large corridor où pénétraient des clameurs d’abord confuses, puis de plus en plus distinctes, à mesure que j’avançais.

Enfin nous parvînmes à une barrière à claire-voie qu’il ouvrit ; je la franchis, et, comme un gladiateur lancé dans le cirque, je me trouvai dans la « cour des petits ».

Quelles furent mes premières impressions en débouchant subitement sur ce grand terrain rectangulaire, planté de trois rangées de jeunes arbres plus symétriques que vigoureux dans leurs châssis de bois vert ? C’est ce que je ne pourrais guère préciser. Selon toute apparence, j’étais légèrement ahuri par la nouveauté de la scène.

Cette cour me semblait d’une étendue immense ; – je l’ai revue depuis, elle n’était pourtant pas des plus grandes, – et les soixante-dix à quatre-vingts gamins qui s’agitaient, en se démenant de leur mieux, dans cette enceinte, me paraissaient au moins dix fois plus nombreux.

Tout tourbillonnait et dansait devant mes yeux comme dans un brouillard trouble. Je restais planté sur mes jambes dans un état de demi-somnambulisme, plus étonné de me voir là que le doge de Gênes l’était de se voir chez Louis XIV.

Comme je bayais ainsi aux corneilles, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, j’entendis la claire-voie s’ouvrir derrière moi, et mon petit paysan, le nouveau que j’avais remarqué dans l’antichambre du proviseur, fut à son tour introduit dans la cour.

J’avais à peine eu le temps de constater le fait, quand une balle de caoutchouc toute neuve vint m’atteindre en pleine figure et rebondit à terre après m’avoir frappé. Quoique le coup fût à la fois douloureux et irritant, je n’aurais probablement soufflé mot, si, presque au même instant, je n’avais aperçu à une vingtaine de pas devant moi une face grimaçante et ironique. Cette face, qui me regardait avec de grands yeux insolents, appartenait à un petit bonhomme très brun, pour ne pas dire très noir de peau, bas sur jambes, comme un des chiens courants de mon père, et tout crépu comme un mouton.

Il était évident, d’après son attitude, qu’il était l’auteur de ma mésaventure et qu’il s’en félicitait hautement, si même il ne l’avait pas préméditée. D’ailleurs, il s’empressa de ramasser sa balle.

Son ricanement m’irrita plus encore que le coup ; je m’élançai vers lui en criant :

« Dites donc, vous, est-ce que vous avez fait exprès de m’envoyer votre balle dans la figure ?… »

J’ignorais encore que le tutoiement fût de rigueur.

« Moi ? fit l’autre en affectant un ton des plus cérémonieux, mais avec un accent bizarre, et en prononçant tous les r comme autant de doubles v, vous vous twompez, monsieur, ce n’est pas moi qui ai eu cet honnew !

— C’est lui, je l’ai vu ! » dit une voix derrière nous.

Je me retournai. C’était celle du petit paysan. Au même instant un roulement de tambour éclata comme un tonnerre sous la galerie voûtée ; les cris et les jeux cessèrent comme par enchantement, et tout le monde se hâta d’aller se ranger sur la gauche en trois colonnes.

Nous seuls, les deux nouveaux, hésitâmes sur ce que nous devions faire, et j’eus la mortification de recueillir ces mots prononcés à haute voix parmi les dernières notes du tambour :

« En voilà deux andouilles ! »

Ce jugement humiliant eut pour effet immédiat de nous faire aller, nous aussi, du côté où les rangs s’alignaient, et, me trouvant tout près d’un jeune maître, je lui demandai où je devais me placer.

« De quelle classe êtes-vous ? me demanda-t-il.

— Sixième.

— Eh bien ! vous êtes de ma division. Placez-vous au dernier rang… là… et suivez !… »

Je fis comme il me disait, et, avant d’avoir eu le temps d’y penser, je me trouvai emboîtant le pas avec les autres vers la salle d’étude ou « quartier » numéro 3. Une circonstance me frappa vivement : c’est qu’il était enjoint « d’appuyer le pas » tant qu’on marchait horizontalement, tandis que c’était considéré comme une pratique funeste en montant ou descendant l’escalier.

Il était également interdit de « causer dans les rangs » ; mais la prohibition était plus théorique que pratique, car elle était constamment violée, et je ne me souviens pas de l’avoir jamais vu sanctionner par une punition.

À peine entrés dans le quartier, tous les élèves y prirent leurs livres et leurs cahiers, et aussitôt un second roulement nous avertit que l’heure de la classe était arrivée. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que tous les mouvements avaient cessé dans le lycée, toutes les classes s’étaient remplies, et l’année scolaire commençait réellement.

J’avais observé le conseil du jeune maître d’études et religieusement suivi l’élève placé devant moi. C’est ainsi que je me trouvai, à huit heures trente-deux minutes du matin, placé au banc le plus élevé d’un petit amphithéâtre affecté à la classe de sixième. Je constatai qu’il était déjà garni, à notre entrée, d’une quarantaine d’élèves externes, admis au lycée entre les deux roulements de tambour. Cette précision de mouvements ne fut pas sans m’inspirer un vague sentiment d’admiration.

Du reste, je n’étais pas encore complètement revenu de la secousse physique et morale que je venais d’éprouver, et je fus bien au moins dix minutes avant d’oser lever les yeux sur la chaire où siégeait notre professeur, M. Delacour.

Il paraissait fort absorbé dans ses papiers, comme je le constatai quand je me décidai enfin à regarder de son côté.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, à la physionomie douce et fine sous sa toque, sans l’ombre de pédantisme ou de prétention. Un détail le peignait tout entier : au lieu de se tenir raide et guindé dans sa robe professorale, il avait une manière à lui de la porter sur une épaule et de la passer sous le bras opposé, à la façon d’un plaid de voyage, – ou d’une toge antique, si l’on veut une comparaison plus classique.

Tandis que je l’examinais, il leva la tête :

« Messieurs, nous dit-il, nous allons commencer par faire connaissance, et pour cela je vous prie d’écrire chacun votre nom sur une feuille de papier et de me le faire passer dans l’ordre de vos places, en commençant par la droite du banc d’en bas et en finissant par la gauche du banc d’en haut. »

Aussitôt ce fut dans toute la classe un froissement de papiers dépliés et déchirés, puis un griffonnement général.

Les noms dûment écrits, on forma en paquets les noms de chaque table, et les deux élèves les plus rapprochés du maître les lui apportèrent à sa chaire.

Il commença alors de les lire en levant les yeux, entre chaque appel, pour reconnaître l’élève qui répondait : présent.

C’est là que j’entendis pour la première fois des noms qui devaient pour longtemps jouer un si grand rôle dans mon existence : Parmentier, Cazaubon, Mandrès, Verschuren, Baudouin, Perroche et beaucoup d’autres. Le petit bonhomme aux cheveux crépus, que je considérais déjà comme mon ennemi, s’appelait Tanguy. C’était un créole de la Martinique, ainsi que je l’appris plus tard.

À peine l’appel avait-il commencé, que j’avais senti mes cheveux se hérisser sur ma tête en reconnaissant que l’usage était de se désigner par le nom de la famille seulement. Or, j’avais cru bien faire en inscrivant également mes prénoms, et Dieu sait que j’en avais une collection respectable, outre celui d’Albert que mes parents me donnaient toujours. À mesure que le moment approchait où mon tour allait venir, je me sentais prêt à tomber en défaillance.

« Triple imbécile, me disais-je, ne pouvais-tu consulter ton voisin avant d’écrire cette liste effroyable ? Toute la classe va se moquer de toi… »

La gorge serrée par une angoisse inexprimable, j’attendais le moment fatal, quand un incident vint soudain mettre ma terreur à son comble. M. Delacour, non sans quelque hésitation, et en laissant un peu tomber sa voix, venait d’appeler le nom de Piffard. Aussitôt un externe beaucoup plus grand et vraisemblablement plus âgé que la plupart d’entre nous, avait répondu d’un ton nasillard :

« Présent ! »

Tous les yeux se tournèrent vers lui.

Or, le malheur voulait qu’avec ce nom patronymique, déjà suffisamment difficile à bien porter, le nouveau possédât un appendice nasal sensiblement au-dessus de la moyenne, à la fois comme longueur et comme volume.

À peine cette série de faits était-elle tombée sous le coup de l’attention générale, que toute la classe partit comme un seul homme d’un éclat de rire homérique.

Moi seul, avec le pauvre Piffard, je ne riais pas. Dans le sort qui le frappait, je voyais seulement un funeste avant-coureur de celui qui m’attendait.

Cependant, un mot du professeur avait rétabli l’ordre.

« Messieurs, avait-il dit, je n’aime pas à punir, mais, quand on m’y oblige, je punis bien… La première fois qu’une hilarité aussi inconvenante se produira, je prendrai dix responsables et je leur certifie qu’ils n’auront plus sujet de rire.

— À la bonne heure, me disais-je, voilà ce qui s’appelle parler… Il n’y a pas de danger qu’ils s’y frottent… »

Cependant, à mesure que mon tour approchait, je sentais toutes mes terreurs renaître.

Enfin mon voisin répondit. C’est moi qui allais être appelé… Il y eut un instant de silence, puis M. Delacour dit simplement :

« Besnard ! »

Ouf ! J’étais sauvé… On peut penser si je répondis volontiers : présent ! C’était comme si l’on m’eût ôté un poids de cent livres de la poitrine.

Ma joie fut pourtant de courte durée. J’étais à peine remis de cette chaude alerte, quand un papier tout ouvert passa de main en main et finit par m’arriver. Il était à mon adresse et ainsi conçu :

Faites passer à Besnard.

Comment va ton oncle de Chartres ?

Je restai un instant à me demander ce que signifiait cette question saugrenue. À l’heure qu’il est, je serais aussi en peine de l’expliquer que je l’étais alors. Mais, quel que fût le sens mystérieux de cette formule, un fait me paraissait évident ; c’était l’intention qui l’avait dictée. On voulait se moquer de moi.

Qui était-ce ?… Je n’eus qu’à jeter un coup d’œil sur la classe et à regarder au banc d’en bas pour apercevoir la face grimaçante de Tanguy, tournée vers moi d’un air plus insolent que jamais.

J’hésitai un instant sur le parti à prendre, puis retournant le billet, j’écrivis au verso :

Faites passer à Tanguy.

Mon oncle de Chartres présente ses compliments au macaque d’Océanie.

La réponse était presque aussi bête que la question. C’est pourquoi il me sera permis de constater qu’elle eut un succès fou. À mesure qu’elle circulait dans la salle, je voyais les figures s’épanouir une à une. La mine de Tanguy, en lisant le billet, fut si impayable, que le surnom de Macaque lui en resta pour toujours. Je n’ai certes pas à m’en glorifier. Il n’y a pas de plus sotte habitude que celle de donner des sobriquets ; il n’y en a pas de plus cruelle et de mieux faite pour détruire la bonne camaraderie qui doit régner entre écoliers. Mais enfin Tanguy avait mérité son sort ; je l’avais par hasard touché à l’endroit sensible, et cette petite escarmouche servit du moins à me faire voir que le seul moyen de mettre les rieurs de son côté, au collège comme au régiment, comme partout, est de ne jamais se fâcher d’une épigramme, mais de ne jamais la laisser sans riposte.

Cependant l’appel des noms avait pris fin. M. Delacour nous dicta un thème latin pour la classe du soir. Puis il nous donna la liste des livres que nous devions nous procurer, et, finalement, il procéda à une sorte d’examen rapide de quelques-uns d’entre nous.

Je ne fus pas du nombre de ceux qu’il interrogea ; mais je suivis avec attention les questions et les réponses, et il me parut décidément que je pourrais être à la hauteur de la situation. En tout cas, j’aurais pu résoudre la plupart des petites difficultés qu’il proposa, et, deux ou trois fois même, il m’arriva de répondre à demi-voix sans être interrogé, ce qui me valut un coup d’œil approbateur du maître.

Sur ces entrefaites, dix heures et demie sonnèrent, et un roulement de tambour annonça la fin de la classe. Ces deux heures avaient passé comme un éclair.

Après avoir rapporté nos cahiers à la salle d’étude, nous eûmes une « récréation » d’un quart d’heure, et je me retrouvai dans la cour des petits avec les trois divisions qui y prenaient leurs ébats. En général, on trouvait le temps trop court pour organiser des jeux, et l’on se contentait de causer bruyamment.

J’errais assez mélancoliquement d’un groupe à l’autre, quand j’aperçus Jacques Baudouin, qui semblait aussi embarrassé que moi, ou même un peu plus, à cause de sa blouse bleue. L’instinct amical qui m’entraînait vers lui, aussi bien que notre isolement réciproque, me poussèrent à lui adresser la parole.

« Veux-tu jouer aux billes ? » lui demandai-je.

J’avais pu déjà constater que le tutoiement était de rigueur, et j’aurais été désolé de ne pas me conformer aux usages reçus, quelque étrange qu’il me parût de m’adresser sur ce ton à un enfant que je voyais pour la première fois.

La figure sérieuse de Jacques s’éclaira d’un sourire.

« Très volontiers ! » dit-il.

Et, tirant aussitôt de sa poche cinq à six billes de grès de l’espèce la plus ordinaire, il les aligna sur le sol après avoir tracé la figure classique à l’aide d’un fétu ramassé à terre.

J’exhibai, à mon tour, non sans une vanité secrète, un sac de cuir qui contenait, avec quelques billes grises, des billes de marbre blanc et de verre colorié, qui en sont comme la monnaie d’or et d’argent, – et nous nous mîmes à l’ouvrage.

Je n’étais pas de force avec Baudouin. Mais à peine avait-il eu le temps de me gagner une douzaine de billes, quand une voix aigre dit auprès de nous :

« Ah ! voilà le wapowteuw qui m’accusait ce matin !… »

Nous levâmes les yeux. C’était encore Tanguy qui était devant nous, et ses paroles désignaient évidemment Baudouin.

C’est ainsi que celui-ci le comprit. Allant droit au petit créole, il l’empoigna par les deux épaules, le secoua comme il aurait pu le faire d’un jeune prunier, puis il lui dit sans se fâcher :

« Mon garçon, je suis de la montagne, et je n’aime pas qu’on m’ennuie. Tiens-toi-le pour dit… »

Tanguy se le tint pour dit, car il ne souffla pas mot. Une fois de plus, d’ailleurs, le tambour vint le tirer d’affaire en nous rappelant à l’étude.

Quant à moi, Baudouin avait définitivement fait ma conquête.

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La salle d’étude, que j’avais à peine eu le temps d’entrevoir jusqu’à ce moment, était une grande pièce éclairée par deux larges fenêtres et meublée d’une chaire pour le maître surveillant, d’un poêle de fonte dont le tuyau allait se perdre dans une feuille de tôle clouée à la place d’une vitre, et d’une rangée de tables à pupitres autour desquelles nous étions assis sur des bancs de bois.

Si je suis bien informé, les tables à pupitres ont maintenant à peu près disparu dans les lycées. Elles ont été remplacées par des planches noires et légèrement inclinées, derrière lesquelles s’ouvrent sur le mur, au-dessus de la tête de l’élève, une ligne de petits buffets ou casiers destinés à recevoir les livres et papiers.

Il est incontestable que la tablette mobile du pupitre servait à abriter bien des méfaits sous son toit protecteur. J’ai vu sous quelques pupitres, dans le cours de ma vie scolaire, plus d’une opération culinaire qui ne figure pas au programme officiel des études. J’ai très intimement connu des générations de souris blanches qui n’avaient jamais eu d’autre demeure ; des vers à soie qui y avaient commencé et achevé leur laborieuse carrière ; d’innocents cochons d’Inde ; de sémillants moineaux, et jusqu’à un aimable hérisson, qui paraissaient s’accommoder assez bien de cet étrange asile.

J’ai vu circuler des mots d’ordre anarchiques, s’ébaucher des complots, se conclure des alliances et même se livrer des batailles sous ce même abri tutélaire.

Ma bonne foi reconnue m’oblige donc à reconnaître que les pupitres s’étaient de longue date signalés à la vindicte universitaire, et qu’en disparaissant de nos mœurs, ils ont obéi à la loi éternelle qui condamne toutes les institutions vermoulues.

Et pourtant, ce mot de pupitre éveille en moi des souvenirs si chers et si tendres qu’en vérité je ne puis m’empêcher de plaindre ceux qui n’en connaissent pas la douceur. Le pupitre était, dans la grande ruche commune, le petit coin individuel et le foyer domestique en miniature. C’était le terrain réservé où l’enfant pouvait s’isoler au milieu de la foule indifférente. Même quand il lui était interdit de le mettre sous clef, – ce qui était la règle ordinaire, – il était rare que le pupitre ne prît pas à un degré singulier l’empreinte de son possesseur.

Il y avait des pupitres brillants d’ordre et de propreté, arrangés comme de petits salons, et où les livres bien rangés, les cahiers à l’alignement, les plumes et crayons en bataillon serré, disaient clairement que leur maître, un esprit sage et prudent, saurait marcher d’un pas égal et sûr dans le sentier de la vie.

Il y avait des pupitres chaotiques, où la grammaire de Lhomond dormait au hasard sur un dictionnaire tout déchiré, où plumes, livres et papiers s’entassaient et s’enchevêtraient dans un désordre sans nom.

Il y avait aussi des pupitres sans caractère, comme leur possesseur, et dont on n’aurait jamais pu dire s’ils étaient rangés ou non.

Mais il en était peu où l’on n’eût pas trouvé, en cherchant bien, un petit sanctuaire consacré aux souvenirs de la famille, – un réduit quelconque où une photographie, un paquet de lettres maternelles, souvent un objet insignifiant, en apparence, représentaient les absents pour l’exilé.

Pour moi, cet objet privilégié était en ce moment un beau buvard de maroquin noir que ma mère m’avait donné la veille, et l’idée de faire mes devoirs sur les pages immaculées de ce papier rose me semblait presque une profanation. Je l’ouvris pourtant avec componction sur le pupitre qui m’avait été assigné, et, sans perdre de temps, je me mis en devoir de commencer mon thème.

Par malheur, je n’avais pas encore de dictionnaire ni de livres d’aucune sorte, et je ne tardai pas à être arrêté par un mot dont j’ignorais l’équivalent latin.

Je jetai un regard sur le pupitre de mes deux voisins, et je vis que celui de droite s’était mis comme moi à son thème, tandis que celui de gauche semblait plutôt disposé à ajourner cet intéressant exercice. C’était un assez grand garçon au teint blafard et aux cheveux ébouriffés, que j’avais entendu appeler Perroche.

« Que tu es bête ! me dit-il avec la rude franchise du soldat. Tu n’as pas de dictionnaire, et, au lieu d’en profiter pour ne pas faire ton thème, tu me demandes le mien ?

— Perroche ! dit le maître qui du haut de sa chaire l’avait vu me parler, voilà que vous commencez déjà de causer à l’étude… Vous devez pourtant avoir eu le temps depuis deux mois… »

Tout le monde regarda Perroche, tandis que je rougissais jusqu’aux cheveux à l’idée que j’étais son complice. Mais lui, sans s’émouvoir :

« Pardon, m’sieu ! il n’y avait pas d’étude à la maison, et je ne pouvais par conséquent pas causer à l’étude… »

Cette réponse, aussi sotte qu’impertinente, eut le privilège d’enchanter mes condisciples. Mais elle eut aussi celui d’attirer les foudres scolaires sur la tête de Perroche.

« Je vois que vous ne voulez pas manquer une retenue cette année, dit le maître, je vous inflige donc deux cents lignes pour réplique inconvenante. Et tâchez de ne pas récidiver, car je n’aurais plus la patience dont vous avez si souvent abusé ! »

Perroche essuya sans broncher cette mercuriale qui m’aurait fait rentrer sous terre. J’en étais honteux pour lui, et très fâché d’avoir été la cause involontaire de cet incident. Un instant même je fus tenté de le déclarer au maître. Mais je ne sais quelle sotte fausse honte me retint, et l’instant d’après il était trop tard ; toute l’étude s’était remise au travail.

Au surplus, mon voisin semblait accepter sa punition avec la philosophie la plus complète. Lignes et reproches avaient glissé sur lui comme la pluie sur la peau d’une limace. Ce n’était pas du dédain, ce n’était pas du mépris, du dépit ni même de l’orgueil qui se peignait sur sa figure atone et sans expression. C’était l’indifférence la plus sereine, la plus absolue.

Évidemment deux cents lignes n’étaient qu’une goutte imperceptible dans l’océan de pensums que Perroche se préparait à affronter au cours de son année.

Je restai quelques moments à le regarder, tout stupéfait, et je vis qu’au lieu de commencer un travail quelconque, il s’amusait à tracer sur son papier blanc une caricature de M. Pellerin, le maître d’étude.

Cependant, j’avais pris possession du dictionnaire, et, en quelques minutes, j’avais fini mon thème, qui était fort court et assez facile.

Comme je rendais le livre à mon voisin, il reprit la parole à voix basse :

« Tu vas me passer ta copie, me dit-il sans détour.

— Pourquoi faire ?

— Pour faire la mienne, donc ! »

L’explication m’intriguait bien un peu, mais je ne crus pas pouvoir repousser la première requête d’un camarade qui m’avait si obligeamment prêté un livre. Il fallait pourtant que je me sentisse en faute, car c’est à la dérobée, sous le pupitre, que je lui glissai mon devoir.

Aussitôt Perroche, déployant subitement une activité dévorante, commença de transcrire mon texte sur son papier.

Quand il eut fini, il me rendit ma copie, en disant avec un soupir de satisfaction :

« Voilà. »

Il avait l’air positivement enchanté. Je doute qu’Archimède ait eu une physionomie plus radieuse quand il se promena tout nu dans Syracuse, au sortir du fameux bain qui lui avait servi à résoudre son problème. Aux yeux de Perroche, un thème ne représentait évidemment pas une certaine somme de connaissances à acquérir, ou de difficultés à vaincre : c’était une corvée, rien de plus, et, pourvu qu’elle fût esquivée d’une manière ou d’une autre, tout était pour le mieux.

À peine eut-il achevé son devoir de cette façon expéditive, qu’il commença d’attraper des mouches et de les soumettre au supplice du pal, sur des tortillons de papier, pour les lâcher ensuite dans l’étude.

En vrai chasseur qu’il était, mon père était très humain pour tous les animaux petits ou grands, et m’avait de bonne heure inspiré les mêmes sentiments. J’ai toujours eu horreur de voir torturer une pauvre bête qui ne peut pas se plaindre, et le jeu barbare auquel se livrait Perroche ne m’inspira qu’un profond dégoût.

Je détournai les yeux pour ne plus être témoin de cet ignoble spectacle. Ils tombèrent sur mon voisin de droite, Mandrès, qui, depuis une heure, n’avait pas levé la tête, et travaillait consciencieusement à son thème.

Rien qu’à voir sa figure sérieuse, ses yeux rivés sur son pupitre, les manches de lustrine qu’il avait eu soin de tirer sur ses bras avant de se mettre à l’œuvre, l’aspect calme et résolu de toute sa personne, – on comprenait qu’on était en présence d’un de ces vaillants lutteurs qui emportent de haute lutte toutes les victoires. Il faisait son thème comme un bœuf tire sa charrue, patiemment, courageusement, tête baissée.

Pas un mot qu’il laissât passer sans le chercher dans son dictionnaire, et sans recourir, dans son rudiment, à la déclinaison ou à la conjugaison qui pouvait en éclaircir les désinences. Celui-là n’avait pas hâte d’avoir achevé son devoir, non ! Il voulait avant tout en extraire tout ce qu’il pouvait donner.

Par moments il s’arrêtait, il posait sa plume infatigable, et, la tête dans ses deux mains, les pouces sur ses oreilles, il se marmottait à lui-même quelque règle de syntaxe ou quelque temps irrégulier. On aurait presque été tenté de le plaindre de prendre tant de peine à ce qui, pour d’autres, est si aisé, si l’on n’avait tout de suite vu que, dans ce sillon péniblement tracé, profondément creusé, la semence porterait tous ses fruits.

Et de fait, quand je me reporte à ce que sont devenus ceux de mes camarades que j’ai retrouvés dans la vie, j’en vois de plus brillants en apparence, mais je n’en vois pas qui aient atteint dans leur carrière la position éminente que le monde accorde dans la sienne à Mandrès, – aujourd’hui l’un des plus illustres chirurgiens de la Faculté de Paris.

Midi sonna.

Il suffisait de voir la mine épanouie de la plupart des élèves, quand le roulement de midi se fit entendre, pour s’assurer que le dîner était à leurs yeux le grand événement de la journée.

En moins de trois minutes, grands, moyens et petits, division sur division, avaient pris place à table.

Le réfectoire était une longue salle, soutenue d’espace en espace par des colonnes de fonte, et qui occupait tout le rez-de-chaussée d’une des ailes du lycée, au-dessus des cuisines. Les tables de marbre étaient propres et presque élégantes, avec leur linge blanc, leurs gobelets d’argent et leurs carafes d’abondance.

Ce qui me frappa d’abord fut l’épaisseur des assiettes ; je crois bien qu’on aurait pu s’en servir pour jouer au palet, sans courir risque de les casser.

Nous étions douze élèves par section, et, aux deux bouts de la salle, des tables rondes étaient dressées pour les maîtres.

Le potage nous attendait tout servi. Aussi n’était-il pas précisément à la température exigée par Brillat-Savarin.

« Pas de danger de se brûler la langue », me dit Perroche en s’asseyant.

Il faut lui rendre cette justice que, s’il était paresseux à l’étude, il ne l’était plus au réfectoire. À table il n’était plus question de se faire aider par les camarades. Je n’avais pas porté deux fois ma cuiller à mes lèvres, que déjà l’assiette de Perroche était vide. Cela lui permit naturellement de s’abandonner à ses instincts critiques.

« Voilà pourtant ce qu’on ose appeler du bouillon ! fit-il à demi-voix. Si ce n’est pas honteux !… De l’eau grasse, tout simplement… Et encore, quand je dis grasse !… »

En ce moment, le proviseur, qui venait d’entrer au réfectoire en compagnie d’un autre personnage, passait devant notre table. Il vit que Perroche avait déjà expédié sa soupe et s’approcha de lui :

« Eh bien ! Perroche, nous n’avons pas perdu notre appétit, à ce que je puis voir ? dit-il en souriant. Désirez-vous une autre assiette de potage ? »

Mon opinion intime est que Perroche aurait bien voulu refuser. Mais il n’en eut pas la force.

« Oui, monsieur le proviseur », répondit-il assez penaud.

M. Ruette fit un signe au garçon qui circulait avec une grande soupière d’étain et qui vint remplir l’assiette de mon voisin. Nous avions fort envie de rire, tous tant que nous étions, mais Perroche avait réponse à tout. À peine le proviseur avait-il le dos tourné, qu’il reprit impudemment :

« En voilà une affaire, hein, parce qu’il me fait donner deux fois de la soupe !… Ne dirait-on pas que c’est de sa poche ?… »

Il n’en perdait pas d’ailleurs un coup de cuiller.

Au potage succéda le bœuf, servi en tranches minces sur de grands plats. Ce fut pour Perroche l’occasion d’un nouveau tour de force masticatoire, accompagné de libres commentaires. En deux bouchées, il fit disparaître sa ration, puis il reprit :

« Ce qui m’étonne toujours, c’est que le bœuf du lycée puisse arriver à être aussi coriace. Je pense qu’on le fabrique tout exprès pour l’économat ; on ferait beaucoup mieux de le découper en semelles imperméables pour l’armée : c’est le seul usage auquel il soit propre. »

Les autres élèves, ou n’entendaient pas ce que disait Perroche, ou n’y faisaient pas attention. Mais Baudouin et moi, qui étions près de lui, fûmes si impressionnés de ses critiques qu’il nous fut impossible de toucher au plat.

Ce que voyant, le compère me dit :

« Tu sais, si tu ne manges pas ton bœuf, tu feras aussi bien de me le passer. C’est dur, mais ça tient de la place ! »

Au fond, je n’étais pas fort inquiet pour mon dîner, par la raison que tante Aubert m’avait bourré mes poches de chocolat. Mais je me dis pourtant que je serais bien sot, à l’avenir, de faire attention à ce que racontait ce vilain glouton, et de me dégoûter de ce qu’il avalait si vite. Aussi, dès qu’on eut mis sur la table le second plat, qui était du gâteau de riz découpé en tranches, Baudouin et moi nous attaquâmes de bon cœur notre morceau, comme faisaient les autres, et nous le trouvâmes, ma foi, excellent. Ce fut en vain que Perroche le déclara aussi dur et aussi sec qu’une planche. Nous fîmes la sourde oreille.

Un dessert d’amandes et de raisins secs compléta ce dîner frugal, mais sain, très sagement approprié, comme je le compris plus tard, aux besoins d’un écolier et en général d’un être intelligent, qui ne doit pas vivre pour manger, mais seulement manger pour vivre.

Au moment où nous allions nous lever, j’eus une idée qu’il me sera permis de qualifier de lumineuse : ce fut de mettre mon chocolat sur la table et de le partager avec mes camarades.

Cet acte de munificence me valut d’emblée la faveur de toute ma section, et j’eus en sortant la satisfaction profonde d’entendre Perroche porter sur mon compte le jugement suivant :

« C’est un bon zig qui ne fait pas suisse. »

Ce que peut bien être un zig, je l’ignorais alors, et je n’oserais pas affirmer que je le sache mieux aujourd’hui. Mais j’appris bientôt que faire suisse signifiait « être égoïste, garder pour soi seul une friandise ou une aubaine. »

Je me suis toujours demandé quel plaisir des enfants bien élevés pouvaient trouver à parler ainsi l’argot des barrières.

Notre dîner n’avait guère pris que vingt minutes, et la récréation qui le suivait était la plus longue de la journée, car elle se prolongeait jusqu’à une heure et demie. C’était le moment où les parents étaient admis à voir leurs enfants au parloir, et, quoique nous fussions à peine rentrés de la veille ou du matin, il y avait déjà des mamans pour faire appeler leur garçon.

Cet office incombait au tambour Garelou, qui s’en acquittait consciencieusement, en criant à pleins poumons à travers la claire-voie le nom de l’heureux élu.

Garelou n’était pas, on le voit, un mince personnage, surtout si l’on considère qu’à ses importantes fonctions il joignait encore celle d’exécuteur des hautes œuvres ou gardien du cachot, qui s’appelait « le séquestre » au lycée de Châtillon. Il fallait même qu’il fût doué d’une activité peu commune pour suffire à d’aussi lourdes responsabilités et ne jamais être en faute dans les devoirs multiples et rigoureusement exacts qu’il avait à remplir, de cinq heures du matin à neuf heures du soir. Aussi avait-il emprunté à la régularité mécanique de son existence une allure étrangement raide et automatique.

On faisait beaucoup de contes à cet égard dans le lycée. S’il fallait en croire de mauvais plaisants, Garelou était construit en acier forgé, avec échappement à cylindre, mouvements compensateurs et six trous en rubis. Il se remontait tous les huit jours comme un tournebroche, et c’est ce qui expliquait l’exactitude désespérante qu’il mettait à commencer son roulement entre le premier et le second coup de chaque heure réglementaire. Il ne mangeait jamais, mais une grande quantité de liquides alcooliques lui était indispensable pour huiler ses ressorts, et c’est ce qui donnait à son nez une teinte rouge aussi foncée.

Ces détails biographiques venaient justement de m’être communiqués par un des élèves de ma table, peu d’instants après que nous étions revenus dans la cour, quand, à mon extrême surprise, j’entendis mon nom hurlé d’une voix tonnante par ledit Garelou.

« Besnard ! Besnard ! »

Je courus vers la claire-voie, et je me trouvai en présence d’une espèce de géant, vêtu d’une veste noire, d’un pantalon jaunâtre et d’un tablier de cotonnade bleue, troussé dans sa ceinture. Il était chaussé d’espadrilles qui donnaient à sa démarche quelque chose de mystérieusement silencieux, et coiffé d’un béret verdâtre. Il n’y avait rien dans tout cela de bien extraordinaire ; mais ce qui l’était, c’est la figure de Garelou. Elle était d’un ton terreux, toute bouffie, comme s’il avait eu une fluxion sur chaque joue, et c’est entre ces deux hémisphères que s’élevait majestueusement le nez cramoisi qui donnait lieu à des accusations si persistantes. Quant à la bouche, elle était gigantesque.

Je me demandais si c’était à force d’aboyer des noms à travers la claire-voie qu’il l’avait développée à ces dimensions inaccoutumées, quand je m’aperçus que la figure tout entière du tambour exécutait une série de contractions effrayantes.

On aurait dit une tête de caoutchouc essayant de parler. Les yeux se fermaient, les joues se gonflaient, le nez s’abaissait, et, dans l’antre béant d’une bouche violemment contournée, une grosse langue épaisse s’agitait désespérément.

Après une lutte qui dura bien une minute, le tambour finit par articuler :

« Ch… ch… chez… le… censeur ! »

Le malheureux était effroyablement bègue, bègue au point d’être presque muet quand il ne braillait pas à pleins poumons. Il eut beaucoup de peine à me faire entendre, plus encore par gestes qu’autrement, que je devais monter au cabinet du censeur.

« Chez le censeur ? me disais-je. Que peut-il avoir à me dire ? Aurais-je déjà mérité une censure ? »

Je m’interrogeais mentalement en me dirigeant vers la porte sur laquelle j’avais remarqué dans la matinée : Cabinet du Censeur. Mais j’avais beau me creuser la tête, je ne pouvais voir dans toute ma conduite le moindre acte répréhensible.

Tout à coup, l’idée du thème que j’avais communiqué à Perroche me revint en mémoire. Je me dis que, par un procédé mystérieux, le censeur était déjà informé de cette faute, que j’allais être sévèrement réprimandé, puni peut-être… C’était bien mal débuter ! moi qui avais promis à maman de n’être pas puni une seule fois !…

Je l’étais déjà, car certes je souffrais cruellement à cette pensée. C’est le cœur agité des plus sombres pressentiments que je tirai le cordon de la sonnette, si faiblement d’ailleurs, que je m’étonne d’avoir été entendu.

« Entrez », dit une grosse voix.

Je me trouvai en présence du personnage que j’avais vu au réfectoire en compagnie du proviseur. Il n’avait pas l’air bien terrible ; son humeur, comme je le reconnus plus tard, était même des plus joviales ; mais ma mauvaise conscience lui prêtait l’aspect du juge le plus sévère.

« C’est vous, Besnard ? reprit-il.

— Oui, monsieur le censeur, répondis-je tout palpitant. (Je suis sûr que mon cœur battait au moins cent dix pulsations.)

— Eh bien ! vous n’avez pas fait votre devoir, ce matin ?… »

Le mot était employé au sens scolaire. Le trouble de ma conscience me le fit entendre au sens général. Je crus être accusé d’avoir manqué à mes devoirs en communiquant ma copie, alors que le censeur me soupçonnait simplement de n’avoir pas fait mon thème.

— Oh ! monsieur le censeur, j’en suis si fâché ; mais cela ne m’arrivera plus !… commençai-je à balbutier.

— Ce n’est pas votre faute, puisque vous n’aviez pas de livres. Mais peut-être auriez-vous pu emprunter le dictionnaire d’un de vos voisins… »

Cette ironie me paraissait sanglante.

« Du reste, je vais vous faire donner vos ouvrages classiques », reprit Minos en se levant.

Il ne savait rien !… Je le suivis dans une salle voisine, qui, avec ses casiers et ses rayons chargés de volumes, avait l’aspect d’un magasin de librairie. Il donna à un employé qui s’y trouvait l’ordre de me remettre tous les livres réglementaires de la classe de sixième. Puis, me laissant là, il rentra dans son cabinet. J’étais sauvé.

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