‹ Mémoires d’un collégienChapitre 3 sur 22 · Chapitre 4 Les racines grecques. - Deux heures de distraction. - Le dortoir.

Chapitre 4 Les racines grecques. - Deux heures de distraction. - Le dortoir.

En revenant à la cour des petits, je trouvai organisée une grande partie de barres. J’avais toujours été grand partisan de ce jeu. Je m’empressai donc de m’y joindre aussitôt qu’il y eut une place vacante dans un des deux camps, et j’ose dire que je fis quelque honneur à mon pays natal par la vitesse de ma course et l’heureux effet de quelques pointes audacieuses. Mais encore ici Baudouin me battit et nous battit tous. Personne n’avait le pied aussi léger que lui.

Je remarquai, tout en jouant, que Perroche ni Tanguy ne se mêlaient à la partie. Ils étaient avec quelques autres groupés dans les coins ou adossés au mur, causant comme des petits vieux, ou regardant d’un œil morne et terne le spectacle de l’activité générale. J’ai eu bien souvent, depuis lors, l’occasion de constater qu’il n’y a pas de plus mauvais indice sur le caractère d’un enfant que de ne pas aimer les jeux de son âge, et surtout les jeux qui exigent un certain déploiement de force ou d’adresse.

Pour moi, je me donnais corps et âme à la partie, et n’y eussé-je gagné que de revenir à l’étude avec des joues animées, la circulation plus active et la vie plus énergique dans tout mon petit être, l’avantage aurait certes été suffisant. Mais j’y trouvai quelque chose de plus encore et qui se produisit comme par enchantement : c’est qu’au moment où le tambour annonça la fin de la récréation, j’étais aussi débarrassé de ma timidité première, aussi à l’aise avec mes camarades que si je les avais connus depuis des années. Nous avions fait campagne ensemble, je les avais poursuivis, saisis, délivrés ou déjoués dans cette petite guerre pour rire. La glace était rompue. J’étais initié. Je puis dire qu’à dater de ce moment seulement je me sentis réellement lycéen. Mais je l’étais déjà jusqu’au bout des ongles.

L’étude d’une heure qui nous restait, avant la classe du soir, était destinée à apprendre les leçons. Les nôtres se composaient, ce jour-là, de déclinaisons grecques que tout le monde était censé savoir déjà et d’une décade des Racines de Lancelot. Ce ne fut qu’un jeu pour moi, car j’avais le bonheur de posséder une excellente mémoire. Mais je constatai avec peine le mal que le pauvre Mandrès était obligé de se donner pour arriver au même résultat.

Pendant une heure entière il resta l’œil fixé sur son livre, se répétant à voix basse avec acharnement les passages qu’il s’agissait de retenir. Et pourtant il n’y parvint que très imparfaitement, car, au moment où le maître répétiteur l’appela, cinq minutes avant le roulement du tambour, pour dire sa leçon, il ne put obtenir que la note « passable », et, un quart d’heure plus tard, quand il s’agit de la réciter à M. Delacour, il l’avait déjà presque entièrement oubliée.

Sa figure ne trahit pourtant, en présence de ce résultat, ni désappointement ni dépit. Elle respira seulement une énergie presque sauvage, comme s’il disait intérieurement à sa mémoire :

« Nous verrons qui aura le dernier mot ! »

La plupart des autres élèves dirent leur leçon d’une manière assez satisfaisante.

Quant à Perroche, que j’avais eu le loisir d’observer, il ne s’était même pas donné la peine d’en parcourir le texte. Il avait tout simplement déchiré la première page de ses Racines grecques, et quand le maître d’étude l’appela devant sa chaire pour subir l’épreuve préparatoire, il était tout prêt.

Tout prêt, bien entendu, à sa manière. C’est-à-dire qu’il colla assez adroitement la page sous le rebord de la chaire et, les yeux modestement baissés, commença de lire sa leçon.

Il apportait à cet exercice une attention si soutenue, qu’il ne remarqua même pas que M. Pellerin, se levant doucement et baissant la tête par-dessus ledit rebord, avait percé à jour cette ingénieuse supercherie.

Un éclat de rire général salua ce dénouement, et Perroche revint à sa place plus riche de trois cents lignes. Cela portait à cinq cents son total de la matinée.

Il semble qu’il aurait pu s’en tenir là et profiter de quelques minutes qui restaient encore avant la classe, pour prendre au moins une idée de ses leçons. Point. Après un instant d’hésitation, je le vis très occupé à transcrire dans la paume de sa main gauche et jusque sur ses ongles les vers naïfs de Lancelot.

Il achevait ce travail titanesque quand le tambour se fit entendre. Il est parfaitement certain qu’il aurait eu beaucoup moins de mal à apprendre par cœur ces rimes bizarres et si faciles à retenir, qu’à en tatouer sa peau gluante d’une manière d’ailleurs à peu près illisible. Mais Perroche appartenait à cette classe nombreuse de gens qui se donnent beaucoup plus de peine pour prendre le contre-pied de tous les devoirs et courir au-devant de tous les désastres, qu’il n’en faut pour suivre le droit chemin et arriver tranquillement au but.

Il en fit d’ailleurs bientôt l’expérience.

À peine étions-nous en classe, que M. Delacour, constatant un zéro en face de son nom sur le « cahier de correspondance » tenu par le maître répétiteur, le nomma le premier pour réciter sa leçon.

Il ne s’agissait plus ici de s’avancer au pied de la chaire. Il fallait simplement se lever, et de sa place réciter couramment, tandis que M. Delacour tenait ses yeux fixés sur vous.

Perroche, jetant un regard rapide sur son livre ouvert devant lui, débita avec un aplomb merveilleux :

« A fait un, prive, augmente, admire.

— çÜæù, j’exhale et j’aspire.

— çâáî… »

Ici il s’arrêta court et agita désespérément sa main gauche devant lui comme un homme qui se noie. Mais hélas ! il ne parvint à saisir que des fragments fort incohérents et répéta deux ou trois fois en ânonnant :

« çâáî… çâáî…

— Comptoir, damier, buffet, soufflèrent ses voisins.

— çâáî… couloir… ramier… soufflet.

— Comptoir, damier, buffet, répliqua M. Delacour. Vous entendez mal ce qu’on vous souffle, monsieur Perroche… Continuez. »

Nouveau geste désespéré du bras gauche.

« çâáî, comptoir, damier, buffet.

« çâñüò, lâche et mou… »

Les mouvements du bras gauche devinrent si extraordinaires que M. Delacour en conçut des soupçons.

« Ne pouvez-vous tenir vos mains tranquilles ? » demanda-t-il ironiquement.

Perroche les abattit aussitôt, ânonna vaguement des sons indistincts, répéta deux ou trois fois :

« çâñüò, lâche et mou, lâche… et mou. »

Puis il recommença ses gestes natatoires.

« Approchez donc un peu, monsieur Perroche, que je voie pourquoi vous agitez tant vos bras ! » dit le professeur.

Le malheureux s’avança à pas lents vers la chaire.

« Plus près que cela, reprit M. Delacour. Voyons un peu vos mains !… »

Perroche tendit la main droite.

« C’est la gauche, monsieur Perroche, que je veux voir. »

Il en montra le dos.

« Le dessous de la gauche, monsieur Perroche. »

Il la tourna, mais fermée.

« Allons, encore un effort ! Ouvrez ces doigts de rose », reprit M. Delacour.

Le tatouage classique apparut dans toute son horreur. M. Delacour mit son lorgnon, examina ce travail de patience comme on regarde un noyau de cerise sculpté ; – puis, reprenant son sérieux, il dit gravement à Perroche :

« C’est bien. Allez vous asseoir. Je ne vous punirai pas cette fois. Vous vous êtes donné tant de mal pour ne pas savoir votre leçon !… Mais ne péchez plus, ou gare la bombe ! »

Perroche revint tout radieux à sa place.

« Je ne croyais pas en être quitte à si bon marché ! » dit-il à demi-voix en s’asseyant.

C’est tout le repentir que lui inspira la mansuétude du maître.

Ce fut bientôt mon tour d’être inquiet quand, après la récitation des leçons, on passa à la correction des devoirs.

M. Delacour, probablement sous l’influence de la petite scène qu’il venait d’avoir avec Perroche, eut la curiosité de donner un coup d’œil au devoir de ce jeune cancre. Peut-être le trouva-t-il autre qu’il ne l’attendait. Toujours est-il qu’il s’empressa de le comparer rapidement avec les autres devoirs de l’internat.

En deux minutes il arriva au mien et constata le plagiat. Je ne doute pas maintenant qu’il ne l’ait attribué d’emblée à Perroche, même sans me connaître. Mais, sans doute, afin de me punir, il feignit de croire que j’étais le coupable.

« Voici un devoir qui ressemble singulièrement à celui de Perroche. Est-ce que par hasard vous seriez voisins à l’étude ? » me dit-il.

J’étais rouge comme une pivoine et je baissais la tête en silence.

« Comment donc ! mais il n’y a pas un mot de changé… C’est tout à fait remarquable !

— C’est que nous nous sommes servis du même dictionnaire ! dit effrontément Perroche. Besnard n’avait pas encore le sien, et je lui ai prêté le mien.

— Sans doute avec votre copie ! reprit M. Delacour. Seulement Besnard aurait bien dû ne pas copier vos fautes par la même occasion… »

Quelle honte pour moi ! j’aurais voulu être à cent pieds sous terre. Je venais précisément de voir avec plaisir, au cours de la correction, que j’avais résolu les petites difficultés de mon thème, et, au lieu d’obtenir l’approbation du maître, je n’avais que ses moqueries…

Enfin nous passâmes à d’autres exercices, et la classe s’acheva sans incidents notables. Je remarquai seulement la déférence marquée et l’espèce de considération spéciale que le professeur accordait à un élève externe nommé Parmentier.

C’est à lui qu’il posait toutes les questions difficiles, et presque toujours Parmentier répondait à merveille. J’appris bientôt que c’était le grand triomphateur de l’année précédente. Il avait eu tous les premiers prix, sans exception, de la classe de septième. C’était un petit garçon blond et pâle, assez chétif d’aspect, avec de grands yeux bleus très doux et des tempes si transparentes qu’on y voyait sous la peau tout un réseau de veines bleues. À sa tenue, à sa politesse parfaite, à la coupe même de sa petite veste noire et de son grand col rabattu, il était aisé de voir qu’il appartenait à une famille d’habitudes délicates et raffinées.

Comme je l’appris bientôt, son père, un modeste employé aux archives de la ville, était un érudit et un lettré qui dirigeait lui-même son éducation, tout en lui faisant suivre les cours du lycée. Les résultats de cette collaboration affectueuse étaient si remarquables que tout le chef-lieu était déjà fier d’Henri Parmentier et comptait sur lui pour illustrer un jour le département.

Je ne savais encore rien de tout cela au cours de cette première journée. Mais l’ascendant du mérite personnel est si fort, quand il se joint surtout à cette courtoisie et à cette bonne grâce des formes extérieures qui est comme la monture d’un bijou précieux, que je me sentis instinctivement attiré vers mon petit camarade. J’aurais voulu devenir son ami, l’avoir pour compagnon de mes jeux aussi bien que de mes études. Malheureusement il était externe, et les rapports entre les deux classes d’élèves étaient si rares et si exceptionnels, qu’il pouvait arriver, et il arrivait souvent, à deux lycéens de faire toutes leurs études ensemble sans avoir échangé dix paroles.

J’ai dit que la classe s’était terminée sans incident : je me trompe. Au moment même où le tambour commençait son roulement, on entendit partir du second banc une exclamation toute militaire :

« Mille bombes !… Est-ce que vous ne pouvez pas faire attention ? »

M. Delacour leva la tête en sursaut :

« Qu’y a-t-il donc, Piffard ? » demanda-t-il.

Piffard avait sauté sur ses pieds. Il était debout, avec un grand pantalon bleu qui comptait manifestement deux ou trois ans de service dans la gendarmerie départementale et un veston de drap soigneusement brossé, le cou étranglé par un col de crin, tout rouge de colère. Mais il fit un effort sur lui-même.

« Ce n’est rien, monsieur, dit-il assez confus. C’est seulement cet homme qui vient de laisser tomber de l’encre sur mes effets. »

L’élève ainsi désigné était justement un des plus petits de la classe, et les effets en question n’étaient autres que les cahiers de Piffard.

L’idée d’appliquer ces dénominations soldatesques à la vie scolaire nous parut si irrésistiblement comique que nous sortîmes tous en riant et que le mot fit fortune. À dater de ce jour, on ne dit plus au lycée que « un homme » pour un élève, et dans la classe de sixième, tout spécialement, on trouva au moins une occasion par jour de parler de ses « effets ». Le plus drôle, c’est que Piffard ne s’aperçut jamais de l’intention satirique cachée sous cette imitation, et nous-mêmes nous ne tardâmes pas à l’oublier.

En redescendant du quartier à la cour pour la récréation du soir, nous défilâmes devant un guichet où un domestique, debout devant une grande corbeille de pain, nous en passait à chacun un énorme morceau au bout d’une fourchette.

C’était le goûter réglementaire, mais la plupart des élèves avaient apporté de la maison un pot de confitures ou un sac de fruits secs. Des échanges fraternels ne tardèrent pas à s’organiser, et bientôt la cour des petits eut tout l’aspect d’une Bourse aux friandises.

Sur ces entrefaites, un nouvel élément fit son apparition sur le marché.

Si l’on m’avait dit le matin, quand j’étais passé respectueusement devant la loge du concierge, que ce grave personnage ne dédaignait pas, durant la récréation du soir, de se transformer en marchand en plein vent ; si on m’avait conté que, muni d’un grand éventaire porté sur un pliant en X, il venait installer successivement sa boutique volante dans chacune des trois cours, j’aurais eu, je l’avoue, quelque peine à admettre seulement la possibilité d’une telle métamorphose. Le père Barbotte avait plutôt l’air d’un président de cour d’assises ou d’un sénateur que d’un marchand de pommes.

Mais tel est le privilège éternel de la gravité naturelle, qu’il pouvait se livrer à ce négoce primitif sans rien perdre de sa dignité. S’il avait discuté, autour du tapis vert d’un congrès, le sort d’une province, je doute qu’il eût pu déployer un sérieux plus sacerdotal qu’en nous vendant dix centimes ce qui lui en coûtait trois. En vérité, il avait plutôt l’air de nous obliger par pure condescendance que de profiter en toute sécurité d’un monopole fructueux, et je ne me rappelle pas lui avoir jamais offert ma monnaie de poche en échange de ses sucres d’orge sans un vague sentiment de reconnaissance.

Entre ces transactions commerciales et une partie de billes avec Baudouin, la récréation d’une heure passa comme un éclair. Le moment vint de rentrer à l’étude.

Les quinquets étaient allumés sous les grands abat-jour de tôle, et le quartier présenta bientôt l’aspect le plus animé, quoique le plus silencieux. Ce n’étaient que coups de crayon rapidement passés le long de la règle, grammaires feuilletées, dictionnaires fiévreusement consultés. Nous avions deux heures devant nous jusqu’au souper pour faire nos devoirs, et la plupart de mes camarades, un peu effrayés du thème grec qui nous avait été donné, paraissaient craindre de ne pas arriver à le finir à temps.

Pour moi, je ne me pressais pas. Sous la dictée même du professeur, j’avais commencé de bâtir mentalement ma traduction, et j’étais sûr de pouvoir très rapidement en combler les lacunes à l’aide du dictionnaire. Ma seule crainte était que Perroche ne me demandât encore à copier mon devoir, et, comme je n’étais pas d’avis de recommencer cette périlleuse expérience, j’avais résolu de ne finir mon travail qu’au dernier moment même.

Au lieu donc de me mettre à l’œuvre sans tarder, je fis ce que j’avais déjà vu faire à plusieurs élèves, quelque étrange que me parût cette habitude. Je levai la main vers le maître d’études et je fis claquer mon doigt médium contre mon pouce.

Cette pantomime sauvage signifiait que je demandais à aller consulter un livre dans la petite bibliothèque commune placée auprès de la chaire.

Le maître me fit un signe affirmatif, et, l’instant d’après, je me trouvais face à face, ou plutôt face à dos avec une centaine de volumes d’histoire, de biographie, de voyages et de science familière.

Or, toute ma vie j’ai eu pour les livres de voyages une prédilection des plus marquées ; mais cette passion n’avait jamais pu être satisfaite que très imparfaitement, car la bibliothèque de mon père était loin d’être complète sous ce rapport.

Qu’on juge donc de mon enthousiasme, ou plutôt de mon ivresse, quand j’aperçus au milieu de ces livres un ouvrage que j’avais depuis longtemps l’ambition de lire : les Voyages du capitaine Cook !

Me précipiter sur le volume, l’emporter à ma place et me plonger dans cette lecture absorbante fut, comme on dit, l’affaire d’un instant.

À partir de ce moment, je ne fus plus de ce monde ; je me vis, avec l’illustre navigateur, partant de Plymouth ou de Gravesend, arrivant à Taïti, découvrant Botany-Bay, décrochant des noix de coco ou me faisant bercer en pirogue sur les vagues du Pacifique.

J’étais en train de repousser en imagination une attaque de sauvages polynésiens, armés de casse-têtes et de flèches empoisonnées, quand le tambour de Garelou éclata subitement dans la galerie sonore, et tout le monde plia ses papiers.

Il était sept heures et demie ! Il y avait deux heures que j’étais plongé dans le rêve ! Je n’en croyais pas mes oreilles. Mais il n’y avait pas à dire. J’avais laissé couler le temps, mon devoir n’était pas fait, et j’allais débuter dans ma classe par un acte de négligence impardonnable.

J’étais très honteux et, pendant que nous nous rendions au réfectoire, je me reprochais amèrement de m’être laissé aller aussi indiscrètement à ma passion favorite.

Au même instant, une des recommandations formelles que m’avait faites ma mère me revint en mémoire :

« Si jamais tu te trouves en faute, m’avait-elle dit, ne cherche pas à dissimuler ton erreur. Acceptes-en virilement les conséquences. Va droit à ton maître et confesse-lui ton tort avant même qu’il songe à te le reprocher. Tu ne peux pas savoir, mon cher enfant, combien de regrets et même de punitions, en tout cas de misères morales et de troubles de conscience, tu t’épargneras par cette franchise. Dis toujours la vérité, rien que la vérité, toute la vérité, et dis-la de toi-même avant qu’on te la demande. » Je n’avais pas plus tôt pensé à ce conseil maternel, que je pris la résolution de le suivre et de déclarer, soit au maître répétiteur, soit à M. Delacour, la raison qui m’avait empêché de faire mon thème.

Je ne jurerais pas qu’il n’y avait pas un petit élément de vanité dans mon affaire : au fond, j’aurais été très humilié qu’on pensât que, si je n’avais pas fait mon devoir, c’était par incapacité. Mais ma résolution n’en était pas moins bonne à tout prendre, car je ne me dissimulais pas qu’après avoir avoué ma passion désordonnée de la lecture, on ne manquerait pas d’y mettre des entraves. Et la preuve qu’elle était bonne, c’est que je ne l’eus pas plus tôt prise que je me sentis en paix avec moi-même.

Je fis donc honneur à notre souper de viande froide et de salade, et cela fait, je me dirigeai vers le dortoir avec tous mes camarades de la petite division. Les « moyens » seuls avaient la permission de veiller jusqu’à neuf heures, et les « grands » jusqu’à dix. Huit heures sonnaient comme nous montions l’escalier du troisième étage.

Le dortoir de ma section était une longue salle au parquet soigneusement ciré, aux murs peints à la cire. De chaque côté s’alignaient deux rangées d’une vingtaine de couchettes en fer, dont la régularité faisait plaisir à voir. Au bout opposé à la porte d’entrée, se trouvait sur une estrade un lit à rideaux blancs pour le maître d’études. Au chevet de chaque couchette, une chaise de paille, et, sur la blanche couverture, le linge de nuit de chacun, sans oublier le fameux bonnet de coton.

Tout en me déshabillant, je me demandais si cette singulière coiffure était obligatoire, ou s’il me serait permis de dormir la tête nue, comme j’en avais l’habitude. À tout hasard et moitié par sentiment de discipline, moitié par amour de la nouveauté, je me décidai à essayer le casque à mèche.

Je ne l’avais pas plus tôt rabattu sur mes deux oreilles, comme je venais de voir faire à Mandrès, qui occupait un des lits parallèles au mien, qu’un sentiment de chaleur insupportable me démontra que, faute d’habitude sans doute, il me serait tout à fait impossible de dormir avec un pareil couvre-chef.

Je me déterminai donc à l’ôter et à rester nu-tête, non sans quelque crainte d’un rappel à l’ordre de la part du maître qui se promenait d’un bout à l’autre du dortoir.

Quand je l’eus vu repasser huit à dix fois devant moi sans me faire la moindre observation, je commençai pourtant à me rassurer, et bientôt j’oubliai complètement ce grave sujet de souci.

M. Pellerin n’avait pas tardé à tourner le bouton de la lampe et à se mettre à son tour entre les draps. Le dortoir n’était plus éclairé que par la lueur douce d’une veilleuse, qui confondait toutes les formes et faisait paraître infinie cette longue rangée de lits blancs. Le silence était complet. C’est à peine si, de temps à autre, un ronflement sonore en troublait l’intensité.

La nouveauté de la scène, la multitude des impressions que je venais de récolter dans cette journée rapide, l’indécision de ce qu’allait être pour moi cette vie de collège dans laquelle j’entrais à pleines voiles, – tout cela me tenait éveillé. Je crois bien qu’au fin fond de mon être je m’attendrissais un peu sur ma situation, et je la comparais, avec des velléités de faiblesse, aux douces soirées de la maison, aux caresses de ma mère et de tante Aubert.

Mais, comme j’allais peut-être m’abandonner à l’amertume vaine de ces regrets, mon attention fut tout à coup attirée par un murmure venu du lit voisin. On aurait dit quelqu’un qui chuchotait ou qui se livrait à un monologue à voix basse.

J’avais été élevé à considérer comme de très mauvais goût d’écouter ce qui n’était pas destiné à mes oreilles, et je fis de mon mieux, pendant quelques instants, pour ne pas entendre…

Mais, peu à peu, la voix était montée à un diapason plus élevé, et des mots étranges arrivaient jusqu’à moi :

« çâñüôç, nuit, temps où l’on erre… »

C’était Mandrès qui répétait ses leçons dans le silence de la nuit !

Je m’endormis au rythme cadencé de cette musique, et dans mon sommeil je répétai, moi aussi :

« çãáèüò, bon, brave à la guerre… »

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