‹ MémoiresChapitre 11 sur 37 · 7.1 Le lac Trois-Saumons

7.1 Le lac Trois-Saumons

Nous sommes aujourd’hui au vingt d’août de l’année mil-huit-cent-soixante-et-cinq, et il me semble cependant avoir devant les yeux les neuf amis de mon enfance, réunis au manoir de Saint-Jean Port-Joli, le vingt d’août de l’année mil-huit-cent-un, à six heures du matin, pour de là, après un ample déjeuner, se mettre en route pour le lac Trois-Saumons. Est-ce l’ombre des trépassés qui m’a visité pendant une nuit orageuse, que leurs traits, leur image m’est aussi présente aujourd’hui qu’elle l’était alors ? Répondez à ma voix qui vous appelle, ô mes amis ! comme vous le fîtes il y a aujourd’hui soixante-et-quatre ans, lorsque je conduisais votre bande joyeuse au lac de mes ancêtres. Je suis encore aujourd’hui au même lieu : répondez à l’appel, mes amis : Louis LeBourdais, Pierre LeBourdais, Joseph Painchaud, Paschal Taché, Joseph Fortin, James Maguire, Jean Marie Bélanger, François Verrault, et vous, mon unique frère, Thomas Aubert de Gaspé ! Un seul, le docteur Painchaud, répond d’un air narquois : « présent ! » Le silence de la tombe est la réponse des autres.

Nous refusâmes unanimement l’offre de mon père de nous faire conduire en voiture chez le père Laurent Caron, qui devait nous servir de guide pour nous conduire au lac. Il fallait alors un guide : on se serait bien vite égaré dans les nombreux sentiers des sucreries du troisième et du quatrième rang de la seigneurie, dont il n’y avait alors de défriché que les terres de la première et d’une partie de la seconde concession. Nous refusâmes donc l’offre de mon père : nous étions trop pressés de nous mettre en route, un sac sur l’épaule, un fusil ou une perche de ligne à la main, et une hache passée dans la ceinture. Il y avait pourtant une bonne lieue du manoir au domicile du père Laurent. Mais nous répliquâmes qu’en prenant par les champs et la forêt, la route serait raccourcie de moitié ; et nous partîmes en chantant, pour faire honneur, je suppose, aux bonnets de laine dont nous étions coiffés pour l’occasion :

« Va, va, va, petit bonnet,

« Grand bonnet,

« Va, va, va, petit bonnet tout rond.

« Mon père a fait bâtir maison,

«Va, va, va, petit bonnet tout rond.

« Ce sont trois cordonniers1 qui la font,

« Va, va, va, petit bonnet tout rond. »

Le père Laurent Caron, vieillard à sa rente, suivant l’expression canadienne, vint nous recevoir au bas de son perron, son bonnet rouge sous le bras, en nous priant, avec cette politesse exquise et gracieuse des anciens Canadiens-français, de vouloir bien nous donner la peine d’entrer.

Je ne puis m’empêcher de faire la remarque, quitte à me faire échiner par nos élégants d’aujourd’hui, que la plupart d’eux ont l’air de valets endimanchés comparés à ces vieillards des anciens jours.

Après un bout de conversation, suivant l’usage reçu dans les campagnes, j’en vins au but de notre visite, et je lui demandai s’il voulait bien nous conduire au lac.

— Certainement, mon jeune seigneur, dit le père Caron, en faisant des clins d’œil comiques à mes amis, mais en payant.

— Je l’entends bien comme cela, répliquai-je.

— C’est entendu, fit le père Laurent, en continuant la même pantomime, mais nous allons toujours commencer par déjeuner.

Comme nous avions fait près d’une lieue, chargés comme des mulets, à travers bois et champs, nous ne refusâmes que pour la forme, et nous finîmes par faire honneur à l’omelette à la bajoue, aux assiettées de crème douce, saupoudrées de sucre d’érable, dont la table était abondamment pourvue.

Ainsi munis d’un second déjeuner, nous entrâmes bien vite dans la forêt, en marchant à la file derrière notre guide, comme font les sauvages. Me piquant de la meilleure jambe des enfants de mon âge, je pris place près de lui ; mais j’avais compté sans mon hôte : le père Laurent était un grand vieillard, encore vert et jambé comme les orignaux auxquels il avait fait la chasse pendant trente ans. J’avais beau allonger le pas, il me fallait finir par trotter pour le suivre. Arrivés sur le haut de la première des trois montagnes que nous devons franchir, et voyant qu’il se disposait à passer outre, je lui fis observer que plusieurs de nos compagnons étaient en retard.

— Êtes-vous fatigué ? me dit notre guide ; alors reposez-vous. Je me proposais pourtant avant d’attaquer la montagne, de ne faire aucune halte, que sur le second button où nous arrivons bien vite, et qui est beaucoup plus haut que celui-ci.

Je crus que button était le nom de la montagne sur laquelle nous étions ; mais c’était un nom de mépris que lui donnait le père Laurent vu son peu d’élévation, à son estime. J’étais humilié. Je me débarrassai de ma charge, je m’étendis de tout mon long sur l’herbe fraîche, et tous mes amis de m’imiter. Quant le père Laurent, son sac sur le dos, son fusil à long canon d’une main, un chaudron de fer du poids d’au moins quinze livres de l’autre, il entonna d’une voix de tonnerre, et en se tenant aussi droit que l’érable contre lequel il était appuyé, pour se délasser sans doute, un couplet de la chanson suivante :

« Ah ! qui me passera le bois,

« Moi qui suis si petite ?

« Ça sera monsieur que voilà :

« N’a-t-il pas bonne mine là :

« Sommes-nous au milieu du bois ?

« Sommes-nous à la rive ? »

Après un temps de repos, qui nous parut bien court, nous repartîmes en trottant derrière le père Caron, dont les jambes nous paraissaient allonger à mesure qu’il avançait ; mais comme le chemin était comparativement uni pendant une quinzaine d’arpents, tout allait tant bien que mal, jusqu’à l’ascension du second button, que notre guide fit sans altérer le pas. Pendant que, à moitié éreintés, nous gravissions cette montagne, nous eûmes la consolation d’entendre, au sommet, le père Laurent, qui nous régalait de la chanson suivante :

Quand j’étais petite Jeannette, digue dindaine,

J’oubliai mon déjeuner, digue dindé,

J’oubliai mon déjeuner.(bis.)

Un garçon de chez mon père, digue dindaine,

Est venu me l’apporter, digue dindé,

Est venu me l’apporter.(bis.)

En vous remerciant gros Pierre, digue dindaine,

Je n’ai que faire de déjeuner, digue dindé,

Les moutons sont égarés.(bis.)

Il a pris sa turlurure, digue dindaine,

Il s’est mis à turluter, digue dindé,

Il s’est mis à turluter.(bis.)

Au son de sa turlurure, digue dindaine,

Mes moutons s’sont rassemblés, digue dindé,

Mes moutons s’sont rassemblés. (bis.)

Nous ne goûtâmes guère les couplets du père Laurent : d’abord parce que les polissons de la ville de Québec nous appelaient moutons bleus et nous criaient bè ! bè ! dans les rues ; et ensuite parce que la turlurure du père Caron semblait nous reprocher notre faiblesse. Le lecteur se tromperait fort de nous croire des enfants faibles et efféminés, nous étions au contraire tous très forts et très vigoureux, mais le plus âgé d’entre nous avait à peine seize ans. N’importe, après une assez longue marche, nous attaquâmes la troisième montagne, deux fois aussi haute que les deux précédentes que le père Laurent avait gratifiées du nom méprisant de button. Painchaud, Maguire et moi, les plus fortes jambes des enfants de notre âge, n’étions, malgré nos efforts désespérés, et en suant sang et eau, qu’à la moitié de notre ascension, lorsque nous entendîmes, pour nous encourager sans doute, la voix sonore du père Laurent, qui nous régalait des couplets suivants :

Mon père avait trois cents moutons,

J’en étais la bergère,(bis)

Don daine don don,

J’en étais la bergère, don.

Un jour en les menant aux champs,

Le loup m’en a pris quinze,(bis)

Don daine don don,

Le loup m’en a pris quinze, don.

Un cavalier passant par-là,

Tous quinze me les ramène, (bis)

Don daine don don,

Tous quinze me les ramène, don.

En vous remerciant, monsieur,

De vous et de vos peines, (bis)

Don daine don don,

De vous et de vos peines, don.

Quand nous tondrons nos moutons,

Vous en aurez la laine,(bis)

Don daine don don,

Vous en aurez la laine, don.

Mon père est un richard marchand,

Ma mère est demoiselle,2(bis)

Don daine don don,

Ma mère est demoiselle, don.

Après avoir voué le père Laurent Caron à toutes les divinités infernales, nous arrivâmes enfin sur le sommet de la montagne qui domine la coupe ou chemin qu’il faut descendre pour arriver au lac Trois-Saumons. Et là nous jouîmes d’un des spectacles les plus grandioses du Canada. Nous étions éloignés de deux lieues des rives du Saint-Laurent, de neuf lieues des Laurentides, mais les montagnes du nord semblaient s’être rapprochées par enchantement de celles du sud où nous étions ; et le prince des fleuves, large de sept lieues, semblait, pour ainsi dire, rouler ses flots d’argent à nos pieds. Il me faudrait écrire des pages pour peindre les merveilles qu’offrait l’horizon, du point élevé où nous étions assis.

— Combien, dit Painchaud à notre guide, reste-t-il encore de montagnes à escalader avant d’arriver à votre bienheureux lac, nouvelle terre promise à laquelle nous semblons ne devoir jamais atteindre ?

— De quelles montagnes parlez-vous, dit le père Caron ? Vous n’appelez pas, sans doute, les deuxbuttons que nous venons de franchir des montagnes !

— Ah ! ah ! ce sont des buttons, fit Painchaud ; vous faites bien de le dire, car, parole d’honneur, nous ne nous en serions jamais douté ! N’importe ; sommes-nous bien éloignés du lac ?

— Nous arrivons, fit le père Laurent : c’est à trois pas d’ici.

Nous regardâmes les terribles jambes de notre guide, avec autant d’effroi que s’il eût chaussé tout à coup les bottes de sept lieues le pas, du petit Poucet : les malencontreux buttons nous revenaient sur le cœur.

Le père Laurent, nous voyant peu disposés à nous remettre en marche sans prendre un peu de repos, prit le parti, tout en conservant son énorme sac, de jeter à terre chaudron, hache et fusil, et dit :

— Eh bien ! fumons une pipe en attendant que vous soyez délassés.

La dite pipe fumée, nous descendîmes le versant opposé de la montagne par un chemin assez difficile. Mais après une marche d’une quinzaine d’arpents parmi les pierres et cailloux où nous trébuchions à chaque instant, la scène changea : un tapis de mousse humide d’un vert d’émeraude, en rafraîchissant les pieds, nous délassa tout à coup de nos fatigues. Les épinettes, les sapins, les trembles devenaient plus clairsemés au fur et à mesure que nous avancions vers le sud ; la forêt, de sombre qu’elle était s’éclaircissait à vue d’œil, et annonçait une clairière. Nous hâtons le pas, et un cri d’admiration s’échappe simultanément de nos poitrines à la vue du beau lac qui dormait à nos pieds. Les cris de deux huards, nous superbes cygnes du Canada, semblèrent nous souhaiter aussitôt la bienvenue dans leur domaine aquatique. J’ai vraiment honte d’avouer que nous répondîmes à ces avances hospitalières par deux coups de fusil qui semblèrent les couvrir d’une grêle de plomb, mais qui ne frappa que l’eau sur laquelle ils se balançaient ; nous les croyions pour le moins blessés à mort, quand, à notre grande surprise, ils reparurent à cinq ou six arpents plus loin, en nous narguant de leurs cris aigres et aigus. Il était en effet assez rare à cette époque de tuer un oiseau plongeur avec les fusils à pierre : en voyant la lumière de l’amorce, ils disparaissaient sous l’eau avant d’être atteints par le plomb.

Le lac Trois-Saumons, situé sur le versant sud d’une haute montagne, parcourt dans sa longueur la presque totalité de la seigneurie de Saint-Jean Port-Joli : c’est en effet au milieu de ce lac, à deux lieues et demie du fleuve Saint-Laurent, que passe la ligne seigneuriale. La largeur de cette nappe d’eau varie d’un mille à un demi-mille suivant les accidents de terrain.

Ce qui frappe le plus, d’abord, est le profond et religieux silence qui règne dans cette solitude. Le touriste éprouve le sentiment de bien-être, de sécurité, d’un homme en but aux persécutions de ses concitoyens, qui se trouverait transporté subitement dans un lieu de repos, hors de toute atteinte de la malice des hommes. Je ne fis pas alors cette réflexion ; j’étais à l’âge heureux où tout est rose dans la vie, mais je l’ai faite souvent depuis dans mes fréquentes visites à ces lieux solitaires. Jeunes gens libérés des entraves du collège, de la contrainte que nous inspirait nos parents, nous éprouvâmes le vif sentiment d’indépendance du captif rendu à la liberté après une longue réclusion. Libre à nous de nous livrer à toutes les folies de la jeunesse dans ces lieux solitaires. Nous étions en effet transportés dans un monde nouveau, car à part nous et les deux oiseaux aquatiques qui traçaient de longs sillons sur la surface de l’onde aussi unie que la plus belle glace de Venise, pas un être vivant semblait animer cette solitude. Le temps était si calme que les sapins, les épinettes se miraient, penchés sur cet immense miroir, sans le moindre frémissement. Quelques flots parsemés çà et là sur cette glace diaphane semblaient des bouquets de verdure qu’une dame aurait laissé tomber sur son miroir en faisant sa toilette.

Nous étions tous réunis au soleil couchant sur un îlot à quelques pieds du rivage, et parlant presque tous à la fois, lorsque nous entendîmes des voix nombreuses comme celles d’un groupe d’hommes conversant de l’autre côté du lac. Nous cessâmes de parler pour mieux écouter, mais tout rentra dans le silence. Nous reprîmes notre conversation ; nos amis de la rive opposée reprirent la leur. C’était un murmure de voix confuses comme celui que l’on entend dans une nombreuse assemblée d’hommes. Nos regards se dirigèrent vers notre guide de qui nous attendions l’explication de ce phénomène.

— Ce sont les plaintes et lamentations du pauvre Joseph-Marie Aubé, mort il y a plus de cent ans, près de l’anse à Toussaint, 3 ou peut-être celles de Joseph Toussaint lui-même, qui s’est noyé près de la cabane du malheureux Aubé. Mais, ajouta le père Laurent Caron, il est temps de souper : c’est une longue histoire que je vous raconterai en fumant ma pipe près du feu.

Un de nous se mit à crier de toute la force de ses poumons : « allons souper ! » Et le plus bel écho répéta distinctement « allons souper ! » Et les mots « allons souper » furent répétés plusieurs fois, mais toujours en diminuant, jusqu’à ce que le mot « souper » seul se fit entendre, comme si quelqu’un nous eût parlé bas à l’oreille : c’était le murmure du septième écho.

Ce fut ensuite un feu roulant de cris, de phrases, de questions les plus saugrenues que jamais écho ait été condamné à reproduire. Le père Caron avait beau nous dire que le souper était prêt, que la bisque 4 allait brûler, nous n’en tînmes aucun compte pendant au moins une bonne demi-heure. Trouvant, sans doute, que nous ne faisions pas assez de vacarme, je m’avisai de tirer un coup de fusil : l’effet de la détonation fut si effrayant, que nous ployâmes les épaules comme si les montagnes, ébranlées par une forte secousse de tremblement de terre, menaçaient de nous écraser. 5

Mais comme tout plaisir prend fin, même celui de s’époumonner en vociférant comme des maniaques, nous nous rendîmes à l’invitation pressante du père Caron, bien résolu de recommencer après avoir écouté la légende que les paroles précédentes de Nestor de la forêt semblaient nous annoncer sur les bruits étranges que nous avions entendus.

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