‹ MémoiresChapitre 12 sur 37 · 7.2 Légende du père Laurent Caron

7.2 Légende du père Laurent Caron

C’était du temps du Français, dit le père Caron : l’Anglais n’avait pas encore mis le pied dans le pays, ou s’il l’avait fait par-ci par-là, il s’en était retourné plus vite qu’il n’y était venu, s’il n’y avait pas laissé sa peau ; car, voyez-vous, il y avait parmi nous autres Canadiens des lurons qui n’avaient pas froid aux yeux.

— Ah ! dit Maguire, qui ne faisait alors que jaboter la langue française : les Irlandais l’avoir aussi des boys, ce qui ne pas empêcher le Anglais de prendre ma pays !

— Faites excuse, monsieur, répliqua le père Caron : l’Anglais n’a jamais pris le Canada ; c’est la Pompadour qui l’a vendu au roi d’Angleterre. Mais, n’importe ; nos bonnes gens reviendront !

For de cet espoir, très commun alors parmi les vieux habitants, le père Caron continua en ces termes :

L’histoire que je vais vous raconter est bien vraie : c’est un vénérable prêtre, le défunt monsieur Ingan, curé de l’Islet, qui la racontait autrefois à mes oncles.

C’était dans le mois d’octobre, vers les dix heures du soir ; le curé de l’Islet, qui desservait aussi la paroisse de Saint-Jean Port-Joli, était couché, lorsque son bedeau, qui demeurait au presbytère, vint le réveiller en lui disant qu’on frappait à la porte de la cuisine.

— Alors, ouvre la porte, dit le curé : on vient, je suppose, me chercher pour un malade ; je vais m’habiller dans l’instant.

— Mais, dit le bedeau, c’est un sauvage, je l’ai reconnu à sa voix, et il n’y a pas de fiat avec ces nations-là : c’est traîtres comme le diable !

Le curé qui savait que son bedeau n’était pas hardi, enfourche ses culottes, s’entortille dans une couverte, court à la porte de la cuisine et demande qui est là ?

— C’est moi, mon brère (frère), répondit l’étranger : je voudrais parler à patliasse ; j’ai paroles d’un homme mort à lui porter.

— N’ouvrez pas, pour l’amour de Dieu ! cria le bedeau, qui se tenait, armé d’un tisonnier de fer, derrière le curé ; il est probable qu’il arrive de l’enfer des sauvages, où tous les morts sont logés sans en manquer un !

Le curé, sans tenir compte des frayeurs du bedeau, ouvrit aussitôt la porte qui livra passage à un jeune Huron, à la mine fière, mais bienveillante. Il s’appuya sur le bout du canon de son fusil, dont la crosse reposait à terre, regarda de tous côtés, mais ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il dit : – Je veux parler à patliasse : j’ai paroles d’un mort à lui porter.

Le bedeau se colla amont le curé, qui le rangea d’un coup d’épaule, et dit à l’Indien : je suis le patliasse.

— Mais t’es pas patliasse, toi, fit le Huron ; t’as pas robe noire, toi couverte sur le dos comme sauvage.

Le curé, voyant que le Huron refusait de reconnaître un prêtre sans robe noire, prit un moyen terme, lui tourna le dos, et mettant un doigt sur sa tonsure, dit : Regarde.

— Houa ! fit l’Indien, toi, bon patliasse ! Et il s’assied sur le plancher en tenant son fusil entre ses jambes.

— J’étais là-bas, là-bas, fit le Huron en étendant un bras vers le sud, à quatre jours de marche du fleuve Saint-Laurent ; je retournais à mon village après ma chasse, quand je tombai sur la piste et sur le placage d’un Français. 6 Bon ! que je dis, il y a un chasseur par ici, j’irai coucher à sa cabane. Après avoir marché pas mal longtemps, je vis à la piste du Français qu’il était bien fatigué.

— Comment, dit le prêtre, as-tu su que c’était la piste d’un Français et qu’il était fatigué ?

— Pas malaisé, fit l’Indien : le sauvage marche toujours les pieds en dedans comme s’il était sur des raquettes ; le blanc, lui, marche pied droit ou en dehors. J’ai vu que le Français était fatigué, parce que ses pas devenaient toujours plus courts, et que son pied enfonçait davantage dans la terre molle.

Le curé étant satisfait de cette explication, le sauvage continua son récit.

— Je marche, marche toujours plus vite pour le rattraper : mais quand j’arrivai à la cabane, il était nuit, et elle était vide : il était parti. J’allumai du feu, et je vis que mon frère le Français était malade.

— Comment l’as-tu su, dit le curé ?

— Faut pas ben fin pour le savoir, repartit l’Indien : il avait couché sur le vieux lit de sapin sans mettre des branches fraîches par-dessus, il avait laissé ses pelleteries, sans les mettre en cache sur un arbre, à l’abri de la vermine, et il n’avait pas laissé de bois dans la cabane. Vois-tu, mon père, Français laisse toujours avant de partir une attisée de bois dans la cabane pour lui ou pour les autres chasseurs qui arrivent le soir, quand il fait noir, ou mauvais temps : c’est convenu entre eux.

— Oui, dit le bedeau qui commençait à reprendre courage ; et quand les sauvages couchent dans les cabanes des Canadiens, ils brûlent tout leur bois et n’en bûchent pas d’autres pour le remplacer : ils sont trop paresseux pour cela.

— Le Grand Esprit, dit l’Indien, a créé les visages pâles et il leur a dit : cultive la terre ; notre patliasse nous a lu les belles paroles dans un livre. Il a aussi créé les peaux rouges, et il leur a dit : les forêts, les lacs, les rivières sont à toi, chasse, pêche et fais travailler tes esclaves.

— Continue ton histoire, dit le curé, peu disposé à engager une discussion théologique avec le philosophe des forêts.

— J’ai repris la piste, le lendemain, je marchais vite, car je voulais secourir mon frère le Français : je voyais à la piste qu’il diminuait toujours de forces, mais quand j’arrivai à la seconde cabane, je n’y trouvai que son fusil qu’il n’avait pas eu le courage de porter plus loin. J’aurais reparti tout de suite, mais il faisait si noir que je craignais de perdre ses traces, et j’attendis au lendemain. Je me mis à courir, mais malgré cela, je n’arrivai qu’après le soleil couché au lac Trois-Saumons : il faisait noir dans la cabane, le feu était éteint, et je ne vis d’abord personne. Va me chercher à boire, me dit le malade, j’ai bien soif : prends ce cassot à tes pieds. Il me dit, quand il eut bu : reste près de la porte de la cabane : il y a un grand ours, ici, dans le fond, qui me regarde depuis hier avec des gros yeux rouges couleur de flammes.

— Tu es bien malade, mon frère, que je lui dis : je vois ton sac de loup-marin, mais pas d’ours. Je vais allumer du feu pour te réchauffer. – Merci, me dit-il, car j’ai bien froid.

Lorsque j’eus allumé du feu, il fit clair dans la cabane, et je lui dis : tu vois bien qu’il n’y a pas d’ours. Il est toujours là, me dit-il, et prêt à s’élancer sur moi. Ôte cela de ton esprit, mon frère, que je lui dis : tu es faible et le manitou 7 t’envoie des mauvais rêves : je vais te faire du bouillon pour te donner des forces.

Je plumai une perdrix, j’écorchai un lièvre, et je lui fis du bouillon. Il en but et me dit qu’il se trouvait un peu mieux, mais que la grosse bête était toujours à la même place qui le menaçait. Je vis bien qu’il était inutile de lui en parler et je me mis à souper. Il me dit de faire un somme et qu’il me parlerait ensuite. Je commençais à m’endormir, quand je fut réveillé par un cri que poussa le malade.

— J’ai eu bien peur, me dit-il ; l’ours était si près de moi que je sentais son haleine de flamme qui me brûlait le visage. Promets-moi de rester ici tant que je serai vivant, et après ma mort d’aller trouver de ma part le curé de l’Islet, mon pasteur.

Je lui en fis la promesse.

— Mon nom est Joseph-Marie Aubé, continua-t-il.

— Joseph-Marie Aubé est mort ! s’écria le curé ; que Dieu ait pitié de son âme ! Ah ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Quelle affreuse nouvelle ! mais continue mon fils.

— Je vais te dire ses paroles, fit l’Indien : c’est lui qui parle, écoute, mon père : « J’ai toujours été un mauvais sujet depuis mon enfance, j’ai bu et mangé le bien de ma famille, mon père est mort de chagrin depuis longtemps, et au lieu de secourir ma pauvre mère qui est dans la misère, je mène la vie d’un vagabond. Il y a longtemps que je ne fréquente plus les églises ; et je me moquais sans cesse des bons chrétiens. Ma bonne mère versait des seaux de larmes sur ma mauvaise conduite, et j’avais l’âme assez noire pour rire d’elle. Elle me reprochait en pleurant de l’abandonner, elle vieille et infirme, sur le bord de la tombe, et je lui disais des injures. Mais l’amour maternel ne se rebute ni par l’ingratitude, ni par les mauvais traitements. Elle ne répondait à mes injures que par les larmes, la patience, la tendresse et la résignation.

La dernière fois que je l’ai vue, il y a six semaines, elle était agenouillée près de mon lit, lorsque je me réveillai après une nuit de débauche. Je voulus d’abord la chasser, mais à la vue de ses larmes qui mouillaient ses cheveux blancs, je n’en eus pas le courage malgré ma brutalité habituelle.

J’ai eu un mauvais rêve cette nuit, me dit-elle, et je sens que je parle à mon fils pour la dernière fois. Je ne te fatiguerai plus de mes remontrances, mais j’ai une grâce si petite à te demander que tu ne me refuseras pas, dit-elle, avec un sourire douloureux. Tu as été baptisé sous le nom de Joseph-Marie ; voici une petite médaille de la bonne Vierge ta patronne ; veux-tu la pendre à ton cou et l’invoquer si tu crois en avoir besoin. C’est si peu de chose que tu me l’accorderas. J’acceptai la médaille pour avoir la paix, bien déterminé à m’en défaire à la première occasion, mais elle resta suspendue à mon cou où je l’oubliai.

Lorsque je me sentis malade, il y a quatre jours, j’éprouvai un affaissement de l’âme, une tristesse inaccoutumée. Je repassai mes iniquités dans l’amertume de mon cœur ; je me rappelai mon père toujours si bon, si indulgent pour moi, malgré mes désordres, et sa ruine qui en avait été la conséquence. Je me rappelai ma vieille mère, ses prières, les larmes intarissables qu’elle versait sur moi : je m’agenouillai au pied d’un arbre pour prier, mais les sanglots étouffèrent ma voix. Je me sentais indigne d’adresser mes prières à Dieu que j’avais tant offensé ; et je désirais un prêtre comme médiateur entre moi et la divinité.

Arrivé ici, hier, après trois jours d’une marche pénible, je me couchai exténué de fatigue ; mais à peine étais-je sur mon lit que je vis, tout à coup, un ours énorme, assis sur ses pattes de derrière, qui me regardait avec des yeux rouges et enflammés. Je pensai que c’était Satan qui attendait mon âme pour l’emporter. Je tremblais de tout mon corps ; mais au souvenir de mes crimes, de mes blasphèmes, je craignais d’irriter Dieu davantage en l’implorant. L’animal fit un mouvement pour s’élancer sur moi, je criai : ma mère ! ma mère ! comme je faisais quand j’étais enfant et qu’un danger me menaçait. Comme si elle m’eût entendu, la médaille de la sainte Vierge se trouva entre mes doigts ; je l’élevai vers l’ours et il se recula avec effroi dans le fond de la cabane. Je vis alors que Dieu ne m’avait pas abandonné, qu’il avait écouté les prières de sa sainte mère qui est aussi la mère de tous les chrétiens ; que ma patronne, qui avait versé tant de larmes sur son divin fils, avait été touché du désespoir d’une mère chrétienne l’implorant pour le sien ; que la bonne Vierge n’avait cessé d’implorer pour moi la miséricorde divine jusqu’à ce que le Christ l’eût exaucée ; et je priai, priai avec ferveur et confiance. Ne pouvant  me confesser à un prêtre, je me confessai à Dieu ; je lui fis l’aveu de mes iniquités dans les pleurs et le repentir, et le calme et l’espérance sont rentrés dans mon âme. Dis bien tout cela au curé de l’Islet ; prie-le de consoler ma mère, et de lui demander pardon pour moi de tous les chagrins que je lui ai causés. »

Je t’ai rapporté, mon père, continua le Huron, tout ce qu’Aubé m’a chargé de te dire. J’ai passé encore deux jours et une nuit auprès de sa couche, et il est mort ce soir au soleil couchant. Il voyait toujours le manitou dans le fond de la cabane, à ce qu’il me disait, et il élevait de temps en temps sa médaille pour l’empêcher de l’approcher. Il a perdu connaissance vers midi et est mort les bras croisés sur la poitrine en tenant dans ses mains l’image de la Sainte Vierge. J’ai tout dit, fit le Huron, c’est à toi, mon père, à faire le reste.

— Pourquoi, dit le curé, n’es-tu pas venu me chercher ? Je lui aurais administré les sacrements de notre sainte religion, je l’aurais fortifié dans la lutte terrible que lui, pauvre pécheur repentant, avait à soutenir contre l’enfer acharné à sa perte ; je l’aurais appuyé sur mon sein, et le crucifix élevé, j’aurais défié les esprits infernaux, et je les aurais conjurés ! Tu es un mauvais sauvage.

Le Huron, ployant le dos à ce reproche, fut quelque temps sans répondre, et dit : T’es bien vieux, mon père, pour faire six lieues dans les forêts, d’aller et revenir dans cette saison par une pluie froide qui tombe depuis hier. Tu en serais mort, mon père.

— Que t’importe ! dit le vieux curé : comme pasteur de cette paroisse, je réponds devant Dieu de toutes mes brebis ; je me serais présenté à son tribunal avec l’âme d’un grand pécheur repentant, et j’aurais accompli le devoir le plus sacré de mon ministère ! Mais, ajouta le curé, en voyant l’air abattu du Huron : tu as fait pour le mieux ; pardonne-moi ce que je t’ai dit : tu es au contraire un bon sauvage, et je te remercie des bons soins que tu as donnés au pauvre Canadien.

Six habitants charitables, continua le père Laurent Caron, allèrent le lendemain chercher le corps d’Aubé ; et il fut enterré sans grande cérémonie, comme il convenait à un homme qui avait donné, pendant toute sa vie, des mauvais exemples à la paroisse.

Il y avait donc environ un an qu’Aubé était mort, et on l’avait presque oublié. Les plus charitables de ceux qui en parlaient par-ci par-là, lui homologuaient (accordaient) quelques centaines d’années dans le purgatoire, et tout était dit ; lorsque le curé de l’Islet reçut d’un prêtre de France, son ami, une lettre qui contenait le passage suivant : « J’ai été appelé dans le courant du mois d’octobre, l’année dernière, conjointement avec deux autres prêtres, afin d’exorciser un possédé qui faisait un vacarme épouvantable ; il brisait ses liens, et vomissait des obscénités et des blasphèmes à faire frémir d’horreur. Après les conjurations d’usage, il se calma, et nous crûmes que Satan avait vidé les lieux ; mais, à notre grande surprise, à l’expiration de trois jours, on vint encore requérir notre ministère en nous disant que le possédé était encore pire qu’auparavant. Je portai la parole, et le dialogue suivant s’engagea entre moi et l’esprit des ténèbres : Pourquoi as-tu cessé pendant trois jours de tourmenter ce chrétien ? – Parce que j’ai voyagé. – Où es-tu allé ? – Dans les forêts du Canada. – Qu’as-tu été faire dans les forêts du Canada ? – Assister à la mort d’Aubé. – Combien es-tu resté de temps auprès de lui ? – J’ai resté trois jours auprès de sa couche pour m’emparer de son âme quand il mourrait. – Est-il mort ? – Oui. – As-tu emporté son âme ? – Non. – Pourquoi ? – Parce que j’y ai trouvé Marie.

Le curé, continua le père Caron, lut la lettre au prône le dimanche suivant ; tout le monde pleurait dans l’église et la paroisse en masse fit chanter un beau service anniversaire au pauvre Joseph-Marie Aubé ; il l’avait bien gagné. Il est depuis longtemps dans le paradis ; mais quand on parle de ce côté ici du lac, de temps calme, des voix se font entendre sur l’autre rive comme s’il appelait encore les bonnes âmes à son secours, car, voyez-vous, ajouta le père Laurent, il avait un triste voisin.

Nous étions tous bien jeunes, imbus des contes de revenants, dont on avait bercé notre enfance, surtout à la campagne, et pendant le récit du père Laurent, il nous passait certains frissons qui nous faisaient nous rapprocher les uns des autres : ce qui ne nous empêcha pas de retourner sur notre îlot et de fatiguer l’écho des montagnes, jusqu’à ce que, accablés de sommeil, nous cherchâmes un abri sous la cabane de notre guide.

De retour aux habitations, j’offris au père Caron de le payer.

— Comment, dit-il, notre jeune seigneur, vous n’entendez donc pas la risée : je suis amplement payé par l’agrément que j’ai eu avec vous tous, messieurs. Je ne demande pour récompense que de vous adresser toujours à moi, quand il vous plaira de faire une partie de pêche, ou de chasse, dans nos forêts.

Le père Laurent Caron a continué de me conduire au même lac jusqu’à ce que la mort ait emporté en lui un des habitants les plus respectables de la paroisse de Saint-Jean Port-Joli. Ses nombreux descendants ont hérité des vertus de leur aïeul et bisaïeul.

Si le lecteur m’a déjà pardonné le manque de méthodes dans ces mémoires, je puis sans crainte l’entretenir d’un sujet assez étranger à ce chapitre ; et s’il ne l’a pas fait, ça ne sera après tout, qu’un défaut de plus dans cet ouvrage. J’ai relaté dans une note au chapitre XIII des « Anciens Canadiens » qu’un jeune sauvage Abenaquis, je crois, ayant assassiné deux anglais, quelques années après la conquête, sa tribu ne le livra au gouvernement qu’à la condition expresse qu’il ne serait pas pendu ; que convaincu de ce meurtre, il fut fusillé. Je faisais observer que le pays devait être alors sous la loi militaire, car une cour criminelle ordinaire n’aurait pu légalement substituer le plomb à la corde dans un cas de meurtre. Mais j’étais dans l’erreur en supposant que l’Indien avait été condamné à passer par les armes par un tribunal militaire. Mon ami, le major Lafleur, m’assure tenir de son oncle qui fut témoin oculaire de l’exécution, que ce fut bien une cour criminelle légalement constituée qui substitua le plomb à la corde. Ce qui m’avait induit en erreur, c’est qu’ayant fait plusieurs recherches infructueuses à ce sujet dans les archives de la cour criminelle, aidé de feu mon ami M. Gilbert Ainslie, greffier de cette cour, je dus croire que cet Indien avait été condamné par un tribunal militaire.

Que ceux qui désirent connaître le lieu où il fut fusillé, suivent la grand’rue du faubourg Saint-Jean, jusqu’à la rue Sutherland, qu’ils tournent le dos à cette dernière rue, et ils seront vis-à-vis un enfoncement du petit promontoire qui règne au sud, tout le long de la dite rue Saint-Jean ; c’est là qu’il fut exécuté. Le curé de Québec, Monsieur Lefebvre, et un Jésuite, le père Glapion, je crois, l’exhortaient à la mort, assistés de Monsieur Launière, interprète des sauvages, stipendié par le gouvernement. Il rendait à l’Indien les paroles des deux ecclésiastiques au fur et à mesure qu’ils parlaient. Au moment suprême, les yeux du patient étaient couverts d’un bandeau. Lorsque les deux prêtres firent les dernières exhortations au criminel, ils lui parlèrent assez longtemps en le tenant par chaque main ; ils s’éloignèrent ensuite à pas lents et ne cessèrent de lui parler que lorsqu’ils furent arrivés à une certaine distance. Monsieur Launière, qui n’avait point cessé son office de truchement, tout en s’éloignant comme eux du patient, donne le signal convenu. Les soldats tirèrent alors ; l’Indien qui se tenait debout, fit un saut de plusieurs pieds en avant, et tomba la face contre terre : il était raide mort : deux balles lui avaient traversé le cœur.

Les deux chefs indiens de la tribu, qui l’avaient livré aux autorités d’alors, se tenaient près de l’officier qui commandait l’exécution ; et un grand nombre de sauvages, tant Hurons que d’autres nations, assistaient au supplice de leur frère, la peau rouge. Lorsqu’il tomba frappé à mort, les hommes poussèrent leur hua ! ordinaire, les femmes se cachèrent un instant la tête sous leur couverte : c’était l’oraison funèbre du trépassé.

Cet Indien, âgé, je crois, de dix-huit ans, mourut avec le plus grand courage, je pourrais dire avec insouciance. En se rendant au lieu du supplice, on aurait cru que loin d’être la victime, il était un spectateur indifférent de tous les lugubres apprêts. Il avait montré la même insouciance, lorsque les chefs de sa tribu le conduisirent à Québec : je tiens d’une fille mulâtre, notre servante, qu’ils arrêtèrent chez mon grand-père à Saint-Jean Port-Joli où ils déjeunèrent : il était libre, disait-elle, et il rôdait et furetait dans toutes les chambres du manoir d’un air curieux et effronté.

Je visitais fréquemment pendant mon enfance les lieux où cet Indien fut mis à mort : c’est là que nous allions cueillir des fraises dans les prairies et les bosquets dont le cap était couvert.

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