‹ MémoiresChapitre 16 sur 37 · 9.1 L’honorable Louis-Joseph Papineau

9.1 L’honorable Louis-Joseph Papineau

La vie politique de ce grand homme est gravée, par le burin de l’histoire, en caractères indélébiles ; les luttes qu’il a soutenues pour conserver intacte une constitution octroyée par la Grande-Bretagne, et dont l’oligarchie du Canada s’efforçait depuis longtemps d’arracher lambeaux sur lambeaux, sont inscrites en lettre de feu dans le cœur de ses compatriotes. Aussi serait-ce une grande témérité de ma part de traiter un sujet auquel je ne pourrais rendre justice, malgré mon admiration pour le puissant orateur.

La renommée du jeune Papineau l’avait précédé avant même son entrée au séminaire de Québec. Tout faisait présager, dès lors, une carrière brillante à cet enfant précoce, passionné pour la lecture, et dont l’esprit était déjà plus orné que celui de la plupart des élèves qui achevaient leur cours d’études.

Papineau jouait rarement avec les enfants de son âge ; il lisait pendant une partie des récréations, faisait une partie de dames, d’échecs, ou s’entretenait de littérature, soit avec ses maîtres, soit avec les écoliers des classes supérieures à la sienne. L’opinion générale était qu’il aurait été constamment à la tête de ses classes, s’il n’eût préféré la lecture à l’étude de la langue latine.

Comme il lui était permis, par faveur spéciale, de lire, même pendant l’étude, sans l’agrément des maîtres de salle, il se dépêchait de broder ses devoirs pour se livrer ensuite à son goût favori. Il était redevable de cette indulgence, je crois, en reconnaissance de services importants que son père avait rendus au séminaire de Québec, ou, peut-être aussi, parce que les supérieurs croyaient, avec raison, que cette faveur ne l’empêcherait pas de faire de brillantes études.

Les maîtres menaient de temps à autre les pensionnaires du petit séminaire de Québec aux séances de la chambre d’assemblée, pendant les sessions du parlement provincial ; et comme les enfants aiment à singer tout ce qu’ils voient, il fut décidé que nous aurions aussi notre chambre d’assemblée. On commença par les élections. Que d’intrigues ! que de corruption même pour faire élire un candidat de notre choix !

Le parti conservateur, tremblant pour l’élection de son candidat, proposa de faire voter les ecclésiastiques du grand séminaire. Celui de l’opposition, dont Papineau était le chef, combattait de toutes ses forces l’introduction de cette clause dans notre charte. Il s’en suivit de longs débats, de bien chaudes discussions, mais les tories triomphèrent.

Le grand jour de l’élection arrivé, les deux candidats firent les discours d’usage, et promirent, comme on le fait de nos jours, plus de beurre que de pain aux sots (et j’étais probablement du nombre), qui ajoutaient foi à leurs discours. L’âge d’or allait renaître pour les écoliers ! plus de pensums, plus de férules, mais des confitures à tous nos repas. Rien de plus aisé à obtenir ; il ne s’agissait que de présenter au supérieur, une requête appuyée par un corps aussi auguste que notre parlement.

Papineau, âgé alors de treize à quatorze ans, monta sur le hustings,et, dans un discours qui dura près d’une demi-heure, foudroya notre malheureux candidat. Je l’ai souvent entendu depuis tonner dans notre parlement provincial contre les abus, la corruption, l’oligarchie, mais je puis certifier qu’il n’a jamais été plus éloquent qu’il le fut ce jour-là. Les prêtres du séminaire s’écriaient : c’est son père ! c’est tout son père ! Quel champion pour soutenir les droits des Canadiens, lorsqu’il aura étudié les lois qui nous régissent ! Et les messires, Demers, Lionnais, Bedard et Robert, qui rendaient ce témoignage, étaient des juges compétents.

Il existait un grand contraste entre les deux messieurs Papineau. Le père, Joseph Papineau, gros et trapu, n’avait de remarquable que sa tête énorme ; ses vêtements mêmes n’étaient pas en harmonie avec le rang qu’il occupait dans la société. Le fils, au contraire, était un bel homme, et irréprochable dans sa toilette, sans être un petit maître. Son ton et ses manières sont, peut-être, d’une élégance un peu recherchée aux yeux de ceux qui, en rapports journaliers avec la société anglaise, ont contracté des manières plus raides.

Le fils, dans la conversation, et surtout quand il parlait en public, aurait plutôt hésité que de ne pas se servir de l’expression la plus élégante. Le père, au contraire, n’aurait pas substitué un mot plus élégant, au mot propre qu’il avait sur les lèvres, dès qu’il exprimait sa pensée.

La première impression que fit sur moi l’éloquence de M. Joseph Papineau ne s’est jamais effacée de ma mémoire. J’assistais, bien jeune, à une séance de notre parlement, lorsque je vis un membre, aux manières simples, se lever avec lenteur, en tenant dans la main droite un papier dont il venait probablement d’achever la lecture. Ses habits, une grande queue qui lui descendait plus bas que les épaules, quoique la mode en fut passée dans les villes, tout me fit croire qu’il était un de ces notables que certains comtés de la campagne envoyaient alors pour les représenter dans l’assemblée provinciale. Il parla pendant l’espace d’une demi-heure, et sa parole coula toujours aussi facile, aussi abondante, que les eaux paisibles d’un grand fleuve, tandis que lui-même était aussi immobile que les deux rives qui l’encaissent. J’étais sous l’effet d’un charme inexprimable ; je craignais à chaque instant qu’il ne cessât de parler : et chose surprenante, je ne comprenais qu’à demi son discours. Le plus grand silence régnait dans la chambre : quant à moi je n’osais respirer. Tout turbulent que j’étais à cet âge, il me semblait que je ne me serais jamais lassé de l’entendre.

Je ne me rendis vraiment compte de ce que j’éprouvai alors, que six à sept ans après, lorsque je lus le troisième livre de la traduction de l’Iliade par Pope.

Le vieux Roi Priam est sur les murs de Troie, Hélène à ses côtés lui fait l’énumération des chefs les plus célèbres de l’armée grecque, dont les innombrables bataillons couvrent la plaine ; elle nomme Ulysse. Anténor prenant alors la parole dit :

« J’ai, moi-même, ô Roi ! connu cet homme étonnant, lorsque, sous l’égide de nos lois hospitalières, il vint à Troie plaider la cause de la Grèce. »

Je ne puis résister au plaisir de citer les magnifiques vers du poète anglais, sauf à en donner ensuite une traduction bien pâle. Anténor, après avoir donné à l’éloquence de Ménélas des éloges mérités, continue :

« But when Ulysses rose, in thought profound,

« His modest eyes he fix’d upon the ground,

« As one unskill’d or dumb, he seemed to stand,

« Nor rais’d his head, nor stretch’d his scepter’d hand.

« But when he speaks, what elocution flows !

« Soft as the fleeces of descending snows,

« The copious accent fall, with easy art !

« Wandering we hear, and fix’d in deep surprise :

« Our ears refute the censure of our eyes. »

Traduction

« Mais lorsque Ulysse, absorbé dans des méditations profondes, se lève de son siège, lorsqu’il abaisse avec modestie les yeux vers la terre sans les en détacher, et sans même étendre la main dans laquelle il tient le sceptre royal, on le croirait alors muet ou sans intelligence, mais dès qu’il parle, quels flots d’éloquence coulent de sa bouche ! éloquence aussi douce que les flocons de neige qui descendent dans un vallon par un jour de calme. Ses paroles abondantes s’échappent avec un art si facile qu’on l’écoute avec surprise ! et saisis d’un profond étonnement nos oreilles repoussent la censure de nos yeux.. »

La vie de collège d’un enfant, d’un jeune homme aussi posé, aussi studieux, aussi raisonnable avant l’âge, que le jeune Papineau, ne fournit au biographe que peu de choses à dire sur son compte. Ce sont les enfants dissipés, turbulents, qui offrent une riche mine à exploiter.

Voici cependant une petite scène qui nous amusa beaucoup ; et je me sépare de lui avec regret.

Papineau étant alors, je crois, en seconde, faisait, à là récréation du midi, pendant une belle journée de l’été, une partie d’échecs avec notre directeur, monsieur Lionnais, sur les marches élevés du perron de la grande cour du séminaire. Un sauvage, de je ne sais quelle tribu, trouvant la porte de la cour ouverte, s’approcha des joueurs d’échecs, et suivit le mouvement des pièces avec un intérêt soutenu jusqu’à la fin de la partie. Il serre les lèvres quand il voit la marche de la tour ; il dit ho ! quand il voit les razzias de la dame, et hoa ! à chaque fois que le cavalier fait un bond.

Le vainqueur prononce à la fin les terribles mots : échec et mat ! et monsieur Lionnais demande au sauvage s’il sait jouer aux échecs.

— Pas connaître, fit l’indien, et traçant des petits cercles avec l’index de la main droite dans la paume de la main gauche, il ajouta : bon ! bon ! jouer comme ça !

— Ah ! tu sais jouer aux dames, dit le directeur : allez donc, Papineau, pour la nouveauté du fait, chercher un damier, et faites ensuite gratter d’importance ce canouah.

À la vue du damier et des pièces que Papineau arrangeait, tout en invitant l’Indien à jouer avec lui, ce dernier poussa un cri de joie en disant : moi jouer avec petit patliasse !

Les sauvages donnaient souvent ce nom aux écoliers du séminaire de Québec qu’ils considéraient comme des petits prêtres.

Papineau, certain de la victoire, commence à jouer avec assez de négligence ; l’Indien souffle une dame, en prend trois et s’écrie : pas ben joué, petit patliasse ! Papineau piqué ensuite du massacre de ses pièces et encore plus des cris de triomphe de son adversaire, demande une revanche, mais il lui fallut de nouveau succomber dans la lutte, aux grands éclats de rire des écoliers, et du directeur lui-même, qui avaient pris un vif intérêt à la partie.

— De grâce, monsieur Lionnais, dit Papineau, prenez ma place pour l’honneur du séminaire, et donnez une bonne leçon à cet animal des forêts.

Le directeur ne se fit pas prier pour soutenir la réputation des peaux blanches, car ayant été récollet avant d’être ordonné prêtre, il avait beaucoup joué aux dames dans son couvent, et il se piquait, avec droit d’être un adepte. Il remplace donc le vaincu, et fait signe au sauvage, qui s’était levé, de reprendre sa place.

— Moi pas capable, fit l’Indien, jouer contre grand patliasse.

Après quelques façons, il se remit pourtant au jeu. Mais je suis contraint d’avouer que notre directeur s’en retira pour le moins aussi maltraité que celui dont il avait pris la revanche.

— J’ai faim, fit le sauvage, quand les deux nouvelles parties furent terminées.

— J’aurais pensé, reprit monsieur Lionnais, que tu devais être repu après le grand nombre de dames que tu as mangées !

Puis, s’adressant à moi :

— Fais moi le plaisir, Gaspé, de mener ce glouton à la cuisine, et dis à Joseph de le bourrer de pain et de viande jusqu’à ce qu’il en crève à la peine.

Nous rîmes beaucoup de ce projet de vengeance de notre directeur après la raclée qu’il avait reçue.

J’ai su depuis que les sauvages étaient généralement des joueurs de dames redoutables : naturellement très paresseux, ils passent souvent, surtout pendant l’hiver, les journées entières couchés dans leurs cabanes à se livrer à ce jeu qu’ils ont appris des blancs.

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