9.2 Joseph Painchaud
Monsieur le docteur Painchaud a commencé et terminé son cours d’étude dans les mêmes classes que moi : tel il était pendant son enfance, tel il est encore aujourd’hui : gai, spirituel, mordant, aimable, tournant tout en ridicule, même les choses les plus sérieuses. On lui reprochait, par-ci par-là, d’être un peu excentrique : qu’il me pardonne le mot : vieux amis, nous ne sommes pas hommes, après un commerce d’amitié, sans nuage, de soixante-et-six ans, à nous brouiller pour si peu de choses. Certes, je ne voudrais pas pour tout au monde qu’il le prit en mauvaise part : c’est un rude athlète que monsieur le docteur Painchaud, et je serais certain de m’en retirer avec les étrivières. Mais je n’ai rien à craindre de ce côté là ; si Painchaud, l’éternel railleur, distribuait les épigrammes à droite et à gauche, il était le premier à rire des traits qu’on lui décochait. Je ne lui ai jamais connu un moment de mauvaise humeur pendant tout le cours de nos études, ni après.
Si nous portions la croix d’honneur attachée au côté droit, Painchaud la portait au côté gauche ; si nous la portions du côté gauche pour l’imiter, il trouvait le tour de l’accrocher l’hiver à la palette de son casque où à son chapeau pendant l’été. Si nous recevions les férules de la main droite, il tendait la main gauche quoique plus tendre pour endurer ce supplice. Si nous portions la ceinture haute, il la portait en bas des reins ; et malgré nos lazzis, il avait toujours les rieurs de son côté.
Painchaud, en faisant ses devoirs les plus sérieux, oubliait rarement d’y introduire un mot, ou une phrase qui pût nous faire rire. Le régent nous avait donné un jour pour sujet de composition le nemo sua sorte contentusd’Horace. Painchaud après avoir traité le sujet à sa façon, en traçant un tableau où beaucoup d’écoliers de notre classe avaient le plaisir de se reconnaître, sans néanmoins oser s’en offenser ; après avoir fait désirer à ceux qui avaient le regard louche de regarder droit devant eux, à ceux qui avaient le nez trop long de l’échanger pour un nez passable, après avoir fait souhaiter à l’un du beau temps quand il pleuvait, de la chaleur quand il faisait froid, de la neige pour glisser quand elle était tardive, et à l’encontre du petit Fleury de l’inimitable Berquin, leur avoir toujours fait souhaiter la saison ou le temps dont ils ne jouissaient pas, finit par cette phrase burlesque : « Et quand le bon Dieu nous enverrait les quatre temps nous ne serions jamais satisfaits. »
Le régent trouvait que la phrase n’avait pas le sens commun, tandis que Painchaud, tout en nous faisant des clins d’œil, soutenait gravement qu’elle avait une portée philosophique très profonde. Et cela au milieu des éclats de rire de toute la classe. Il avait atteint son but.
Ce qui n’a pas empêché Monsieur le Docteur Painchaud de faire de brillantes études ; et d’être aujourd’hui un de nos citoyens distingués de la ville de Québec, où il s’est acquis par ses talents et son assiduité comme médecin, une jolie et indépendante fortune ; réparant par son mérite personnel l’injustice du sort qui l’avait fait naître de parents peu fortunés.