9.5 Louis Moquin
L’honnête homme est une variété de l’espèce, ainsi que l’homme d’esprit.
Chamfort.
M. Louis Moquin, une de nos célébrités du barreau de Québec, était pendant son enfance presque toujours froid, morose et taciturne : il portait déjà dans son sein le germe de la cruelle maladie qui l’a conduit tout jeune au tombeau. Il avait pourtant, par-ci par-là, quelques jours de gaieté, et c’était alors le plus aimable de tous les pensionnaires du séminaire de Québec. Nous l’entourions alors, et il nous faisait souvent rire pendant toute la durée de la récréation. Ce qui nous amusait le plus étaient les chansons qu’il improvisait dans le style burlesque des habitants, pour tourmenter les jeunes campagnards du pensionnat. Je ne puis me défendre d’en citer une : ça me rappelle ma belle jeunesse. Moquin nous amusait depuis environ une demi-heure, quand arrive le fils d’un cultivateur venu récemment parmi nous et qui, la bouche béante, écoutait de toutes ses oreilles.
— Ton père, fit Moquin en s’allongeant un peu le menton, a-t-il été à la guerre du temps du Français ?
— Non, dit Leclerc ; mais mon défunt grand-père était à Carillon.
— Ah ! ton défunt grand-père était à Carillon. Il doit, alors, avoir connu le général Macalm (Montcalm), et tu dois savoir la belle complainte que les soldats firent sur lui quand il mourut.
— Non, dit Leclerc ; mais j’aimerais à l’entendre chanter.
Moquin se mit à rire et dit : Moi aussi.
Nous criâmes tous : « la complainte ! la complainte du général Macalm ! »
— Êtes-vous fous ! dit Moquin ; vous voyez bien qu’elle n’a jamais existé ; que c’est un badinage de mon invention.
Mais nous n’en vociférâmes que plus fort : « la complainte ! la complainte ! »
— Puisque vous le voulez absolument, il faut bien vous contenter, fit Moquin.
Moquin, même tout jeune, avait la figure d’un vieillard ; mais, pour ajouter à son rôle, il s’allongea à cette fin le visage d’une demi-aune et chanta d’une voix cassée et chevrotante :
C’est le défunt monsieur Macalm,
Grand général !
Qui monté sur son grand choual (cheval),
Bel animal !
Vergit ces pauv’ Angla’
À Carillon !
Forteresse du Canada
Du côté de Baston.
— C’est tout, dit Moquin.
— Non ! non ! encore ! encore ! crièrent les écoliers au milieu de leurs éclats de rire.
Il regarde autour de lui et aperçoit un élève que nous appelions le nègre (le malheureux était noir comme une mûre), et un autre qui avait pour sobriquet le bélier, probablement parce que son nom prêtait à cette rime. En voilà assez pour le poète et il continue :
Quand le combat fut engagé
Des deux côtés,
Son nègre et pis (puis) son bélier
Vinrent à setoqué :
Le nègre le bélier manquit :
À grands coups de tête,
Le retranchement renversit
De tous côtés par terre.
Le nègre et le bélier se retirèrent derrière la foule, et nous continuâmes à crier : Encore ! encore ! Cinq jeunes Anglais d’Halifax : Richard Clery, Comyns, Andrew Bulger, Henry Bulger et James Macguire, criaient aussi : encore ! avec les autres.
— Tiens, fit Moquin, je croyais que vous aviez déjà reçu plus que votre part, messieurs les Anglais ; il paraît que vous êtes exigeants. Je vais alors continuer.
Ces pauv’ Anglés fort maltraités
De tous côtés,
S’en furent chez les Iroquois
Au mont Aquois,
Pour les prier de prendre les armes
Contre Macalm
Qu’avait enfoncé
De tous côtés
Le bataillon Bretagne.
Les jeunes étrangers allaient se retirer aussi, lorsque Moquin leur cria : attendez, je vais essayer un autre petit couplet ; mais la cloche, annonçant la fin de la récréation, mit fin à sa verve burlesque.
Les cinq jeunes Anglais que j’ai nommés avaient autant d’amis qu’il y avait d’écoliers au pensionnat du séminaire de Québec. Ils étaient tous à peu près de mon âge, et comme, à l’exception de James Macguire, mort dans les Îles, les autres pourraient vivre encore, je suis certain qu’ils seraient prêts à témoigner de nos bons procédés à leur égard.
Je dînais, douze à quinze ans peut-être après cette scène, à un mess d’officiers anglais, lorsque j’avisai, de l’autre côté de la table où j’étais assis, une espèce de géant de six pieds quatre pouces, à la charpente osseuse, aux traits fortement prononcés, lequel géant me regardait en dessous en ricanant. Je rougis un peu sous l’épiderme ; mais, croyant m’être trompé, je continuai à parler à mon voisin. Je lève de nouveau les yeux sur mon Goliath de Geth : même sourire narquois. J’étais très mal à l’aise ; mais, trop bien élevé pour troubler l’harmonie remarquable d’un mess anglais, où les convives sont l’objet des attentions les plus marquées non seulement de tous les officiers qu’ils connaissent, mais généralement de tous les membres de cette association, j’allais donc de nouveau baisser les yeux, remettant au lendemain une explication que je croyais nécessaire, lorsque le géant me dit d’une voix à faire vibrer les verres sur la table : « De Gaspé, a glass of wine for old acquaintance sake », c’est-à-dire, un verre de vin en mémoire de notre ancienne liaison.
— Avec plaisir, monsieur, lui dis-je. Si ce n’est pas de ma part en mémoire de notre ancienne liaison, je n’en suis pas moins heureux de faire aujourd’hui votre connaissance.
— Comment ! dit-il, vous avez oublié vos anciens amis, les Bulger du séminaire de Québec ?
— Mon ami Henri Bulger ! m’écriai-je.
— Non, fit-il ; mais votre ami Andrew Bulger.
Or des deux Bulger, Andrew, lorsqu’il laissa le séminaire vers l’âge de treize ans, était un enfant d’une beauté rare, mais très petit pour son âge ; tandis que Henry, son aîné, alors beaucoup plus grand, avait des traits formés qui étaient loin d’en faire un Adonis.
— Je comprends votre erreur, dit Bulger, mon frère Henri est maintenant un bel homme d’une taille ordinaire, tandis que moi, pygmée aux traits délicats pendant mon enfance, je suis devenu le géant que vous avez devant les yeux : nous avons changé de rôle, et j’ai beaucoup perdu à l’échange.
Cette remarque fut accueillie par les éclats de rire de tous les assistants.
Richard Clery avait aussi embrassé la carrière militaire, et j’eus le plaisir de le revoir à Québec, à son retour de la Péninsule espagnole, après la lutte de vingt ans qui avait ébranlé l’Europe. Ce sont les deux seuls de mes amis anglais du séminaire qui soient revenus au Canada. Je n’ai jamais entendu parler depuis de Fairbanks et de McWater, qui étaient aussi mes compagnons de collège : Clery est, je crois, le seul qui ait terminé son cours d’étude avec nous ; les autres laissaient généralement le séminaire quand ils avaient acquis une connaissance suffisante de la langue française.
Cette digression ne m’a pas fait perdre de vue mon ami Moquin, que la mort a enlevé au barreau de Québec quasi au début de sa carrière. Les quelques mots que le feu juge en chef Sewell prononça sur sa tombe, au nom de ses confrères, sont, je crois, la plus belle oraison funèbre faite à un avocat :
« Nous sommes tous d’opinion, dit l’éminent juge en chef, que feu M. Moquin ne s’est jamais chargé d’une cause à moins d’être intimement convaincu, dans le for de sa conscience, que cette cause fût juste et fondée en loi. »
En effet, Moquin avait déclaré dès son début au barreau qu’il ne se chargerait que de bonnes causes, et l’on citait deux à trois clients qu’il avait mis sans cérémonie à la porte de son bureau, parce qu’ils insistaient à vouloir le charger de procès qu’il leur avait déclarés être injustes et insoutenables en loi. Moquin n’était pas éloquent, il ne disait absolument que ce qui était nécessaire au soutien de sa cause ; mais, en revanche, il avait la satisfaction de voir les juges prendre des notes fréquentes pendant ses plaidoyers,
Le portrait du consciencieux avocat est au greffe de la cour supérieure du district de Québec, et, chaque fois que je contemple son visage pâle et sévère, je suis porté, à lui adresser ces paroles : « Patience, mon ami ! Le nombre des membres du barreau augmente avec une telle rapidité, qu’on a droit d’espérer qu’avant peu un juge en chef pourra prononcer sur la tombe de quelque phénix d’avocat futur l’éloge mérité dont vous avez été l’objet, et vous ne serez plus alors seul dans votre solitude. »
À propos de Leclerc, excellent enfant auquel Moquin avait chanté la complainte du général Montcalm, je vais citer un exemple entre mille de l’espèce de mémoire assez rare dont je suis doué.
J’étais à Beauport chez mon gendre, M. Andrew Stuart, maintenant juge de la Cour supérieure, lorsqu’un vieux cultivateur arriva conduisant une charrette de foin. Après un moment de conversation (car je ne me prive jamais, lorsque l’occasion s’en présente, du plaisir de converser avec un vieillard canadien), je lui dis :
— Vous avez été pendant votre enfance pensionnaire au séminaire de Québec ?
— Mais oui, répliqua-t-il en me regardant. avec surprise, et plût à Dieu que j’y fusse resté plus longtemps. J’en suis, à mon regret, sorti à l’âge de quinze ans. Mais il m’a passé cinquante bonnes années sur la tête depuis.
— Vous n’en êtes pas moins, lui dis-je, mon ancien compagnon de collège Leclerc, que nous appelions le petit Alexis ; cherchez dans vos souvenirs ceux des pensionnaires qui vous tourmentaient le plus et que vous n’en aimiez pas moins ?
— Ah ! dam ! fit le vieillard, mes meilleurs amis étaient Gaspé, Painchaud et Macguire : des bonnes jeunesses, allez ! mais espiègles comme des lutins.
Nous renouvelâmes connaissance avec un plaisir mutuel ; et, après un entretien assez long, j’en conclus que c’était à tort qu’il regrettait de ne pas avoir continué ses études : j’avais devant mes yeux la figure heureuse et candide du petit Alexis d’autrefois : les passions n’avaient imprimé aucune trace sur les traits du vieux et respectable cultivateur canadien.
Après un soubresaut d’une trentaine d’années, je reviens à mon ami Plamondon.
Plamondon, élève de M. l’abbé Deschenaux, avait certainement le ton et les manières de la bonne société ; mais son excessive politesse était passée mode parmi nous au contact des mœurs anglaises, et nous le badinions souvent sur sa mine tant soit peu cléricale.
C’était, je crois, vers l’année 1820, qu’un jeune gentleman anglais récemment arrivé à Québec, et désireux de faire la connaissance de quelques bons vivants de cette aimable ville, invita le chef de cette classe de jeunes gens estimables, M. François-Xavier Perrault, à dîner à son hôtel à la basse-ville, en le priant d’y amener ses amis et les amis de ses amis. Il faisait les choses avec une générosité toute britannique.
Nous étions au grand complet et à table, lorsqu’un officier du 60e régiment, arrivé la veille, ouvrit la porte de la salle dans laquelle nous étions réunis, mais il allait se retirer, lorsque notre amphitryon, qui le connaissait, lui cria : take some dinner, O’Gorman. Le gentleman interpellé n’était pas homme à refuser une si aimable invitation, et il se mit à table sans cérémonie. Nous étions tous Canadiens-français, à l’exception de feu M. John Ross et de M. John Gawler Thompson, depuis juge à Gaspé ; mais comme nos amis anglais, nés au Canada, parlaient la langue française avec autant d’aisance que nous, la conversation se faisait dans cet idiome. Notre nouvelle connaissance militaire aurait eu mauvaise grâce de se trouver mal à l’aise, car il parlait le français parisien le plus recherché, et le premier usage qu’il en fit, après avoir mangé le potage, fut de dire à Plamondon, son vis-à-vis :
— Monsieur l’abbé me ferait-il l’honneur de boire du vin avec moi ?
Nous partîmes tous d’un éclat de rire à cette sortie.
— Je ne crois pourtant pas m’être trompé, fit O’Gorman : Monsieur est sans doute le curé de la ville de Québec ?
Cette seconde sortie redoubla notre hilarité, et nous assurâmes O’Gorman qu’il avait deviné juste.
Plamondon ne se tint pas pour battu, et dit après avoir fait raison à O’Gorman :
— Permettez-moi, monsieur, de vous introduire un confrère, le chanoine Aubert de Gaspé.
Plamondon ne pouvait guère choisir un meilleur type. J’étais à cette époque très corpulent et d’une santé à faire pâlir le chanoine du Lutrinde Boileau. Les rires redoublèrent, et cette fois à mes dépens ; mais O’Gorman ne prit pas le change.
— Mille pardons, monsieur l’abbé, fit-il ; mais jamais chanoine n’a eu l’œil perçant ni le jeu de physionomie de votre voisin.
— Enfoncé ! mon cher curé, lui dis-je, la peau du lion perce toujours sous celle de l’agneau.
— Ce n’est toujours pas toi, répliqua Plamondon, qui a fait cette fine découverte.
— Non, mais j’en ai fait aujourd’hui une heureuse application.
Plamondon, une fois dans sa vie, se tint pour battu : il est vrai que le parterre s’était prononcé d’avance contre lui.
O’Gorman fut bien vite initié à notre société canadienne ; j’ai rarement rencontré un jeune homme plus aimable, et je pourrais ajouter un meilleur vivant. C’était aussi un amalgame de la gaieté française et irlandaise ; il pouvait même être considéré comme Français, car sa famille était établie depuis longtemps en France, lorsqu’un de ses ancêtres, le chevalier Thomas O’Gorman, épousa, en 1707, une demoiselle d’Éon de Beaumont, d’une des plus anciennes familles de France, ainsi qu’il appert aux Annales des chevaliers des ordres militaires et royaux, etc., publiées en 1779.
O’Gorman avait probablement émigré avec sa famille pendant la Révolution et était ensuite retourné en France à la Restauration, car il sortait des gardes du corps de Louis XVIII lorsque nous fîmes sa connaissance. Il m’est impossible d’expliquer pourquoi il avait laissé le service de la France pour celui de l’armée britannique ; ce qui me fait croire qu’il avait des amis puissants dans les deux royaumes.
Il lui arrivait par-ci par-là, en parlant de son père, de lui donner le titre de comte O’Gorman et de dire qu’il était de la famille du chevalier d’Éon, qu’on a prétendu être une femme, et ce n’est qu’aujourd’hui que, mû par la curiosité, j’ai fait des recherches qui m’ont convaincu que ce n’était pas une fable qu’il nous débitait.
Quant au fameux chevalier d’Éon, querelleur, ferrailleur, duelliste, chacun sait aujourd’hui pourquoi il porta pendant quelques années des habits de femme. Ayant insulté à Londres l’ambassadeur de France, qui, par sa position, ne pouvait accepter un duel, Louis XV mit pour condition à sa rentrée en France qu’il porterait des habits de femme jusqu’à sa mort.
Si le cher O’Gorman vit encore, je suis certain qu’il n’a pas oublié ses amis du Canada, et qu’il lira avec plaisir cet article qui n’a pourtant aucune chance de lui tomber entre les mains.
Les membres du barreau de Québec étaient, il y a quarante-cinq ans, unis comme des frères : le dîner qu’ils prenaient ensemble, le dernier jour de chaque grand terme de la cour du banc du roi, ne contribuait pas peu à entretenir l’harmonie la plus parfaite parmi eux. Rien de plus gai que ces dîners en famille, comme nous les appelions, et auxquels assistaient aussi le shérif et les greffiers.
Ceux qui avaient perdu des causes qu’ils croyaient fondées en loi, commençaient, en attendant que le repas fût sur la table, par vider leur sac des griefs qu’ils avaient contre les juges en les taxant d’ignorance : ça leur aiguisait l’appétit.
Vallière attribuait la perte des siennes aux erreurs et bévues de son clerc Simon, qu’il appelait plaisamment « de la Simonie ».
C’était au dessert un feu roulant de bons mots, de chansons comiques, de folle gaieté. Le repas se prolongeait toujours très tard dans la nuit, et c’était lorsque nous étions au comble de l’hilarité que Vallière chantait, pour faire endiabler Fletcher, la chanson si spirituelle que tout le monde connaît : « Londres qu’on m’a tant vantée… » J’avoue que c’était le plus souvent nos amis anglais-canadiens qui, ayant le bon esprit de rire de cette chanson satirique, poussaient Vallière à en régaler Fletcher, l’Anglais le plus préjugé contre les Canadiens que j’aie connu, et je pourrais ajouter contre tout ce qui n’était pas anglais pur sang.
M. Fletcher, procureur à Londres, avocat à Québec, et mort ensuite juge, était certainement un des hommes de talent les plus distingués et d’une vaste érudition ; mais, quelle voix désagréable lorsqu’il plaidait ! Une voix propre à irriter les oreilles les moins sensibles à l’harmonie des sons. Qu’on juge maintenant de quelle musique il régalait nos oreilles lorsqu’il s’avisait de chanter !
Il entrait presque en fureur lorsque Vallière chantait les vers satiriques dont je viens de parler. Ses gros yeux à fleur de tête menaçaient de sortir de leur orbite, et il entonnait alors pour se venger, croyait-il, un God save the Kingsur un air que son compositeur Lulli n’aurait jamais reconnu, et qui eût fait fuir Louis XIV, pour lequel fut composé cet hymne que lui chantaient les élèves de Saint-Cyr, lorsque ce monarque leur rendait visite avec madame de Maintenon.
Les paroles de cet hymne, que les Anglais ont traduit presque mot pour mot, sont de madame Brinon, et les voici :
« Grand Dieu ! Sauvez le Roy (bis)
« Vengez le Roy !
« Que toujours glorieux,
« Louis victorieux,
« Voye ses ennemis
« Toujours soumis !
« Grand Dieu ! Sauvez le Roy !
« Grand Dieu ! Vengez le Roy !
« Sauvez le Roy ! »
Il est probable que l’érudit Fletcher ignorait l’origine de l’air national, que les Anglais ont eu le bon goût d’adopter, et les Français, le mauvais goût de ne pas apprécier, et que s’il eût su que l’Angleterre était redevable de ce beau chant à un Français, et qu’il avait été composé pour un monarque français, il aurait alors chanté Rule Britannia,au risque de chasser de la chambre les oreilles les plus cuirassées.
M. Fletcher n’y allait pas de main morte lorsqu’il était juge stipendiaire des cours trimestrielles de la paix et chef de la police à Québec. Lorsqu’il condamnait un criminel à être fouetté, punition très fréquente alors pour les petits larcins, la sentence portait que le coupable serait fustigé jusqu’à ce que son dos fût ensanglanté. Tant pis pour ceux dont la peau était dure comme des requins : c’était leur affaire, pourquoi n’avaient-ils pas la peau plus fine ?
Il apprend un jour qu’un pauvre diable, stationné près de la porte Saint-Jean, était possesseur d’une roulette : les passants mettaient un sol ou deux sur la table, tournaient la roue, gagnaient quelquefois un écheveau de fil, un papier d’épingles, ou quelque chose de cette valeur, ou en étaient pour leurs déboursés. Fletcher se fait amener le coupable, envoie quérir le bourreau sans même en prévenir le shérif et fait administrer au délinquant trente-neuf coups de fouet. Celui-ci laissa sa roulette au greffe de la paix et, prenant ses jambes à son cou, s’empressa de sortir des murs de cette ville inhospitalière en criant : « Je me sauve à Montréal, on fesse ici pour rien ! »
Fletcher, présidant une autre fois la cour des sessions trimestrielles, voulut faire le procès à un homme accusé d’un crime entraînant peine de mort sur conviction ; mais comme les deux autres juges qui siégeaient avec lui menacèrent de le laisser seul sur le banc, il fallut à son grand regret y renoncer.
Qu’on ne croie pas que Fletcher en agissait ainsi par ignorance, oh ! non ! Il avait toujours un vieux statut anglais tombé en désuétude, mais qui n’avait pas été révoqué et derrière lequel il se retranchait.
C’était certainement un homme d’une vaste érudition : une encyclopédie vivante, comme on disait alors.
Mais je reviens à des compagnons anglais plus aimables. Messieurs John Ross 3 et John Gawler Thomson 4, nés et élevés dans la ville de Québec, avaient toute la gaieté des Canadiens-français. Je citerai une petite scène du premier qui nous amusa beaucoup.
Il pouvait être 10 heures du soir, par une magnifique soirée du mois de juillet ; quelques amis, et j’étais du nombre, avaient dîné chez Ross, dont la maison, située dans la rue du Palais, vis-à-vis le mur de l’Hôtel-Dieu, était à une centaine de pieds de la sentinelle stationnée près de la porte du Palais. Notre amphitryon possédait une excellente lanterne magique et, trouvant la nuit favorable, fit paraître sur le mur opposé et récemment blanchi à la chaux un magnifique navire toutes voiles déployées. La sentinelle, surprise d’un spectacle si merveilleux au milieu d’une ville, crie de toutes ses forces : « Sortez, gardes ! »
Tout le poste sort, croyant que c’était un officier faisant sa ronde de nuit, lorsque la sentinelle leur crie : « Venez voir un navire qui descend la côte à pleines voiles. »
Tout le poste descend, mais le navire avait disparu. Le sergent, croyant à une mystification, réprimanda vertement la pauvre sentinelle, qui jurait ses grands dieux qu’elle avait vu un navire.
À peine le poste était-il rentré dans le corps de garde, que le même objet apparaît de nouveau, et la sentinelle de crier comme de plus belle qu’elle voit encore le navire. Bref, le sergent indigné, après une troisième alerte, prend le parti de faire relever la sentinelle, la croyant frappée tout à coup d’aliénation mentale.
Nous entendîmes, quelques minutes après, au haut de la côte du Palais, la voix d’un charretier qui, debout dans sa charrette, chantait à tue-tête une joyeuse chanson canadienne. Mais à peine est-il au milieu de la côte, qu’il pousse un cri lamentable, saute à terre et s’enfuit à toutes jambes en vociférant comme un possédé. Ce qui avait causé son effroi n’était ni plus ni moins qu’un effroyable diable armé de cornes et tenant d’une main une fourche menaçante.
Nous sortîmes tous alors dans la rue, et nous arrêtâmes le cheval, en criant au charretier, déjà bien loin, de revenir, ce qu’il fit en voyant si nombreuse compagnie.
— Qu’avez-vous, Flamand ? lui dit Ross, qui le connaissait. Pourquoi vous enfuir comme si vous aviez perdu la tête ? Gare à la bonne femme ! Je crains que vous n’ayez pris un coup de trop.
— Il y a, monsieur, fit Flamand, que j’ai vu le diable et que l’on fuirait à moins.
— Allez vous coucher, mon cher Flamand, lui dis-je, et tâchez de vous faufiler sans bruit auprès de la bonne femme, qui n’entend pas badinage quand elle s’aperçoit que vous avez pris un coup de trop.
— Ah ! j’ai pris un coup de trop ! répliqua Flamand. Vous allez aussi me persuader que je n’ai pas senti le coup de fourche que le diable m’a donné dans les reins, lorsque j’ai sauté hors de ma voiture !
Cette dernière assertion nous fait tant rire, que Flamand monte dans sa voiture en jurant, fouette son cheval à tour de bras et disparaît bien vite de l’autre côté de la porte du Palais.
Une autre scène, puisqu’elle me revient soudainement à la mémoire.
Un vieux garçon, riche et fort avare, avait promis, s’il gagnait un certain procès auquel il attachait un grand prix, de donner un dîner à ses avocats, ainsi qu’à un certain nombre de leurs amis, en sus de leurs honoraires. Le menu de ce repas commença par nous mettre en belle humeur, ainsi que les instances de notre amphitryon pour placer un de nous à la tête de sa table, au lieu de l’occuper lui-même. Ce manque aux convenances ne chagrina, après tout, aucun des bons vivants : c’était la cave de l’avare qui en pâtirait, quand un autre que lui serait chargé de faire circuler le vin. Mais revenons aux mets de ce dîner, qu’un Horace ou un Boileau devrait célébrer. Premier service : à un bout de la table, une tête de veau bouillie qui grinçait des dents et tirait la langue. Au côté opposé, une épaule de veau bouillie. Au milieu de quatre plats, savoir : une blanquette de l’eau, un ragoût de la fressure du même animal, une fraise de veau et des tranches de veau rôties. Enfin, pour couronner le premier service, une coupe au riz dont icelle tête avait fourni le bouillon.
— Nous allons bientôt bêler, dit Plamondon à son voisin.
Comme je vis que chacun se tenait à quatre pour s’empêcher de rire, je vins à leur secours en disant très haut :
— Voici, messieurs les avocats, une langue qui n’a jamais menti.
Cette saillie fut accueillie par de grands éclats de rire, et le maître du festin déclara, en se pâmant d’aise, qu’il n’avait jamais rien entendu de plus spirituel appliqué surtout à messieurs les avocats.
Tous les convives mangeaient cependant d’assez bon appétit, en attendant un second service, un peu plus varié quant aux espèces de viandes dont il serait composé.
Deuxième service : une immense longe de veau à la tête de la table et un fricandeau du même animal au côté opposé. Nous crûmes en être quittes cette fois, mais point du tout, la servante mit encore sur la table une marinade de pieds de veau et des côtelettes de veau apprêtées au beurre et à la mie de pie.
Il était difficile de ne pas éclater, lorsque le major La Force vint très à propos à notre secours en racontant une histoire comique qui nous permit de nous dilater la rate sans manquer à la politesse.
Nous étions tous sous l’impression que le maître de céans avait fait le matin une razzia de tous les veaux du marché, lorsqu’il nous dit avec un air de satisfaction évidente :
— Le veau, messieurs, est la viande la plus délicate de cette saison, et, connaissant l’habileté de mes avocats, je comptais fermement sur un jugement favorable dans ma cause, le vingtième jour du présent mois de juin, ce qui m’a donné l’heureuse idée d’engraisser le superbe nourrisson que ma vache m’a donné, il y a deux mois, pour vous en régaler aujourd’hui.
— C’est une attention des plus délicates, lui dis-je, et dont nous vous sommes très reconnaissants, d’autant plus que le fils doit avoir bu tout le lait de sa chère maman, et partant vous en priver ?
— À qui le dites-vous, fit l’avare : je suis réduit depuis deux mois à prendre du thé à la chinoise.
Et puis un rayon de joie triomphante anima son visage, lorsqu’il s’écria :
— Messieurs, voici le plum-pudding.
Ce formidable plum-pudding formait un cône d’environ dix-huit pouces de hauteur, ce qui nous fit croire, et ce fut Ross qui en eut l’idée, que la cuisinière, manquant de sac, avait tronqué une des extrémités d’une vieille tuque (bonnet de nuit) de son maître pour faire cuire ce géant des entremets britanniques. Ross, le voyant peu solide sur sa base, donna une légère secousse à la table, la tête du poudain s’inclina de son côté et il lui cria : How do you do ?La pyramide une fois mise en mouvement salua tous les convives, qui lui crièrent en riant : How do you do ?
– Je savais bien, dit notre amphitryon, que la vue de ce superbe plum-pudding vous réjouirait le cœur.
Il avait deviné juste, et je suis certain que mon vieil ami, M. le juge Thompson, n’a pas oublié plus que moi le fameux plum-pudding.
Mais je reviens à Justin McCarthy, dont l’histoire est une mine inépuisable. Nous étions en vacances à Saint-Joachim, et Justin demandait souvent à notre directeur, M. Demers, qu’il lui fût permis de chasser, mais la réponse était toujours défavorable. McCarthy n’était âgé que de quatorze ans et l’usage des armes à feu lui était interdit par les règlements du séminaire. Après maints refus, M. Demers lui dit un jour que si Moquin voulait lui prêter son fusil, il consentirait à le laisser chasser, mais une fois seulement. Moquin, qui était dans le secret, y consent aussitôt.
Justin, toujours méfiant et craignant une mystification, attendit qu’il fût éloigné pour s’assurer si son arme était en bon ordre. Il souffla dans le canon du fusil, la lumière était libre. Il met de la poudre dans le bassinet, tire la gâchette, la pierre fait jaillir plusieurs étincelles, mais la poudre refuse de s’enflammer : le fusil rate trois à quatre fois de suite. McCarthy mit la prétendue poudre dans sa bouche : c’était de la graine d’oignon.
— Rira bien qui rira le dernier, se dit en lui-même le chasseur.
Il se rend à la grande ferme du séminaire. Le père Jean Guilbaut était absent, mais sa femme était au logis.
— Bonjour, madame Guilbaut, fit McCarthy, je vous apporte une grande nouvelle : nos bonnes gens vont bien vite revenir, à telles enseignes qu’une de nos cousines de Normandie a envoyé à ma mère un superbe présent de graines d’oignon.
— Mais, dit la mère Guilbaut, votre cousine a eu une singulière idée que celle d’envoyer de la graine d’oignon à votre mère, au lieu de lui faire un beau présent de rubans, de dentelles et de soieries.
— Avez-vous, la mère, entendu parler du général Bonaparte ?
— Certainement, dit la vieille, on dit que c’est un aussi grand guerrier que le défunt général Montcalm.
— Bah ! fit McCarthy, votre général Montcalm n’embrochait que deux Anglais d’un coup d’épée ; Bonaparte en embroche dix, et comme il est toujours en guerre contre l’Anglais, il fait saisir tous les rubans, dentelles et soieries pour bourrer ses canons : c’est ce qui a empêché ma chère cousine d’en envoyer à ma mère.
— Vous êtes un drôle de corps, monsieur McCarthy, fit la vieille.
— Il faut bien rire un peu, dit Justin, en ouvrant le mouchoir qui contenait la graine d’oignon. Bonaparte va donc venir bien vite avec nos bonnes gens ; vous savez que les Français aiment les oignons, et c’est pour cela que ma cousine nous a envoyé de la graine, crainte que nous en ayons perdu l’espèce.
Et McCarthy, ouvrant le mouchoir, en étale le contenu devant la vieille.
— Ah ! la belle graine ! fit la mère Guilbaut.
— Vous n’êtes pas difficile, la mère, dit Justin : pure graine française, sans mélange étranger.
— Les Français, fit la bonne femme, ont bien raison d’aimer les oignons, on ne peut rien faire de bon sans eux.
— Ça montre votre bon goût, madame. Quel délicieux déjeuner qu’une tranche de pain avec un oignon cru à la croque au sel, un jour de vendredi !
— Dites-le donc, monsieur M. McCarthy, mais il faut qu’il y ait aussi du beurre sur le pain. En attendant, vous allez me donner plein un dé de votre bonne graine française.
— Une politesse, la mère, se rend par une autre. Je vais vous la donner toute, mais en échange vous allez me donner quelques coups de poudre, car mes munitions sont épuisées.
— De tout mon cœur, dit la vieille, et elle donna sur la provision de son mari, grand chasseur, autant de poudre que Justin en désirait.
Il se rend aussitôt sur la grève, où les alouettes étaient en telle abondance, qu’il eut bien vite fait une excellente chasse. Chacun attendait son retour avec impatience, afin de se moquer de lui ; aussi grande fut la surprise à la vue d’une gibecière si bien garnie.
— Où as-tu pris ce gibier ? dit M. Demers.
— Je l’ai tué avec votre graine d’oignon, fit McCarthy. J’ai fait un petit négoce avec les habitants, et j’ai échangé votre graine pour de la bonne poudre. McCarthy trompe les autres, ajouta-t-il, en secouant la tête, mais bien rusé qui le mystifie !
— Comment, malheureux ! s’écria M. Demers, tu as trafiqué la graine d’oignon de notre jardinier pour quelques coups de poudre ! Sais-tu qu’il y en avait au moins pour vingt-cinq à trente chelins ?
— Que voulez-vous, messieurs, fit McCarthy : apprenti n’est pas maître ; je n’ai commencé la traite que ce matin, et une autre fois je ferai mieux.
M. Demers en fut quitte pour sa graine d’oignon, et rit de bon cœur du tour que McCarthy lui avait joué. Autant que je me souviens, plein un dé de cette graine se vendait alors trente sols. Quant à McCarthy, il nous amusa beaucoup quand il nous fit le récit de son entrevue avec la mère Jean Guilbaut.
Excellent M. Demers ! nous l’aimions tous comme s’il eût été notre père ! Quelle bonté ! Quelle indulgence pour les fautes, pour les égarements de la jeunesse ! Je lui dois pour ma part un tribut de reconnaissance que je n’ai jamais eu l’occasion de lui payer, mais il savait que je le portais dans mon cœur. Qu’il me pardonne, à moi profane, d’évoquer le souvenir d’un si digne prêtre, d’un saint dans le ciel !
C’est encore une énigme pour moi de savoir comment McCarthy a réussi à faire de solides études ; comment, sans avoir rien fait, il s’est trouvé, à sa sortie du séminaire, savoir le latin aussi bien qu’aucun de nous : ce que je n’aurais jamais pu croire sans m’en être assuré. McCarthy avait pour principe bien arrêté de ne jamais apprendre ses leçons.
— Pourquoi, lui dis-je un jour, n’apprends-tu pas tes leçons comme les autres écoliers ?
— Parce que c’est autant de temps de dérobé à mes plaisirs.
— Tu t’exposes à recevoir des férules, et tu cries comme un possédé quand le maître te châtie.
— Ce n’est toujours pas aux dépens de ta peau que je les reçois, mais bien aux dépens de la mienne.
Je n’avais rien à objecter à une logique si serrée, et McCarthy continua :
— Il n’y a que les sots qui perdent leur temps à étudier : ou le maître me demandera ma leçon, ou il ne me la demandera pas ; s’il me la demande et me prend seulement le second, j’en saurai toujours assez pour éviter un châtiment ; et s’il me prend le troisième ou le quatrième, je la saurai aussi bien que tous les imbéciles qui l’auront étudiée ; si, au contraire, il ne me demande pas ma leçon, ça serait besogne en pure perte que de l’avoir étudiée.
Que répondre à une logique si impitoyable ? Sur le même principe, il ne faisait jamais de préparations pour expliquer les auteurs latins que nous étudiions. Quant aux thèmes et versions qu’il lui fallait produire en classe, il en donnait à peu près trois sur six. Son esprit fertile en inventions lui faisait trouver mille excuses auxquelles aucun autre enfant n’aurait songé.
Si McCarthy n’étudiait pas, il n’en menait pas moins une vie très active ; il fréquentait les séances du parlement et des cours de justice, se moquait des juges, des avocats, des membres du parlement, qu’il imitait d’après nature ; il citait au besoin Blackstone, Cujas, Pothier, que sais-je ! Il se faufilait partout, connaissait tous les soldats de la garnison, entrait dans la cour des casernes les jours de châtiments infligés aux soldats, fréquentait les cirques et les théâtres, même sans payer son entrée.
McCarthy, après avoir tourmenté tous les paisibles citoyens de la ville de Québec, trouvant sans doute très piquant de changer de scène, entre pensionnaire au séminaire de Québec ; et voici un de ses premiers exploits. Les tables au réfectoire du petit séminaire de Québec étaient divisées par plats composés de quatre des élèves : quatre de ces élèves servaient les autres pendant qu’ils prenaient leurs repas et ne mangeaient qu’après eux. C’était une place très enviée que celle des servants, car une fois le réfectoire évacué, nous étions maîtres de nos actions. J’appartenais au plat de McCarthy, nous étions de service, libres de tout contrôle, et préparés à jouir de notre indépendance pendant l’absence des régents. La première preuve d’émancipation momentanée que donna Justin fut d’ouvrir la porte du poêle et d’y jeter un ragoût de mouton, seul et maigre plat destiné à notre souper. Nous poussâmes les hauts cris, nous étions affamés comme des loups, et il ne restait pour assouvir notre faim qu’une fricassée de pain sec. Les premiers fruits de la liberté nous semblaient très amers, comme à beaucoup de mes concitoyens de la génération actuelle.
— Mes amis, dit McCarthy, modérez vos lamentations. J’ai autant faim que vous tous ; il ne s’agit, maintenant, que de faire un bien meilleur souper aux dépens d’autrui.
— Mais, malheureux, qu’allons-nous devenir si tu ne réussis pas ?
— Voilà ! fit McCarthy : la faim aiguise l’adresse, sans la faim qui dévorait les jeunes Spartiates, ils se seraient souvent couchés sans souper. Attendez-moi un instant et ayez confiance ; vous autres, imbéciles, êtes toujours à bout d’imagination, jamais le citoyen McCarthy.
Après une dizaine de minutes d’attente qui nous parurent un siècle, l’habile escamoteur réparait avec deux magnifiques poulets rôtis qu’il tenait délicatement de chaque main, par l’extrémité des cuisses. La sauce manquait, à la vérité ; mais c’était un petit inconvénient auquel nous fûmes peu sensibles.
— Dépêchons-nous ! dit le citoyen, car le diable va être bien vite dans le bal !
Nous avions à peine dévoré la moitié de ces succulentes volatiles, qu’on entend frapper à coups redoublés à la porte du réfectoire, fermé en dedans par une serrure à chute. Puis on entend les pas s’éloigner.
— Vite, dit McCarthy, il va revenir avec un passe-partout ; éteignons les chandelles. Mettons-nous sous les tables et faites ce que vous me verrez faire.
Quelques minutes après, M. Joseph, contremaître laïque du séminaire, privé de son meilleur plat, fait son entrée dans notre réfectoire devenu obscur comme un four hermétiquement fermé. Il avance un peu et dit : – Impossible qu’ils se soient évadés ; je les ai entendu parler il n’y a qu’un instant.
Et il sort après ce monologue.
— Dépêchons-nous, dit McCarthy, il va revenir avec une chandelle ; mais n’oubliez pas de m’imiter.
M. Joseph reparut, en effet, bien vite avec une lumière ; mais il était à peine au milieu de la salle, qu’une carcasse de poulet lancée d’une main sûre par McCarthy éteint la chandelle, tandis que nous, stimulés par un si noble exemple, lancions au hasard ce qui nous restait d’os dans les mains à la tête du malheureux contremaître.
Nous étions en récréation, lorsque M. Joseph vint raconter ses griefs à notre directeur, aussi excellent homme que digne prêtre. Celui-ci fait aussitôt comparaître le coupable accusé de larcin, qui feint une grande indignation et s’écrie :
— Comment, monsieur, vous osez m’accuser, moi, de larcin ! Sachez que mon père m’a élevé dans le respect du bien d’autrui !
— Il aurait bien dû alors, fit le contremaître, vous élever dans le respect de mes poulets.
— Auriez-vous la bonté, monsieur Joseph, de répondre à deux ou trois de mes questions ? fit McCarthy.
— Parlez, monsieur, je vous écoute, fit le contremaître.
— Ne suis-je pas entré dans le grand réfectoire et ne vous ai-je pas salué poliment ?
— Oui.
— Ne me suis-je pas informé de votre santé, ainsi que de celle de votre respectable épouse ?
— Oui.
— Ne vous ai-je pas demandé des nouvelles de vos enfants, et n’avez-vous pas répondu avec un gros soupir que vous n’en aviez pas, que le ciel vous avait refusé cette consolation ?
— Oui ! oui ! mais ça n’a aucun rapport avec mes poulets.
— À la question, s’il vous plaît, monsieur Joseph : Argou dit qu’on ne doit jamais s’en éloigner, et les juges lui donnent toujours raison. Ne vous ai-je pas exprimé combien j’en étais affligé pour vous et votre vertueuse dame ? et n’ai-je pas ajouté que c’était une perte pour le pays, vu que vos enfants auraient sans doute marché sur vos traces dans la voie de la vertu ?
— Eh ! oui, vous m’avez fait tous ces contes-là.
— Ne vous ai-je pas fait part du malheur arrivé à notre ragoût, que j’ai renversé par maladresse, vous suppliant d’assister de pauvres enfants condamnés à souper sur du pain sec ? et ne m’avez-vous pas répondu que vous en étiez bien affligé, mais que vous n’aviez que deux poulets qui réchauffaient dans le fourneau du poêle pour votre repas, ainsi que pour celui du grand réfectorier,du boulanger et du cuisinier ? Ne vous ai-je pas dit, alors, en vous tirant mon salut, que nous n’en serions pas pires amis ?
— Certainement, monsieur, et vous êtes alors parti avec mes poulets.
— Ah ! je suis parti avec vos poulets, et vous ne m’avez pas arrêté ?
— Parbleu ! je l’aurais bien fait, si je les avais vus, malgré les beaux saluts que vous me faisiez jusqu’à la porte du réfectoire.
— Je demande acte de ce que monsieur ne m’a pas vu les poulets dans les mains, fit McCarthy.
— Comment aurai-je pu les voir, lorsque vous teniez vos deux mains derrière votre dos ? fit M. Joseph.
— N’avez-vous pas avoué, dit McCarthy, que je vous faisais de profonds saluts ? Eh bien, monsieur Joseph, quand une personne bien élevée fait de profonds saluts, elle est obligée, pour garder l’équilibre, de se tenir les mains derrière le dos. Qu’avez-vous maintenant à répondre ?
— Que vous êtes le seul qui soit entré dans le réfectoire, et que c’est bien vous qui avez pris mes poulets en rôdant autour du poêle.
— Affirmez-vous, monsieur Joseph, que nul autre que moi soit entré dans le réfectoire ? Prenez garde ! vous avez jusqu’ici répondu à mes questions avec une franchise qui vous honore. Blackstone dit que la prévarication est un crime atroce !
— Personne n’est entré que vous, fit M. Joseph.
— Quel est celui alors qui vous a apporté la soupe ?
— C’est Noël, l’aide-cuisinier.
— Ah ! nul autre que moi n’y était entré tantôt ? Vous vous coupez, monsieur Joseph.
— Noël est un parfait honnête homme, qui vous sert depuis longtemps, dit M. Joseph.
— Eh ! eh ! fit McCarthy, si j’avais le bonheur de posséder une bourse bien garnie dans mon gousset, je serais mal à l’aise si je rencontrais au milieu d’un bois ce grand maigre picoté, qui vous inspire une si grande confiance. N’importe, si c’est lui qui vous a servi la soupe, il doit vous avoir aussi servi les poulets.
— Comment me les aurait-il servis, puisque vous les aviez emportés ? Il n’a retiré du fourneau du poêle que le plat, la sauce, et une barde de lard que vous aviez oubliée.
— Les marmitons, fit McCarthy, se régalent-ils ordinairement de poulets ?
— Non, répliqua M. Joseph.
— Alors, monsieur, dites votre meâ culpâ,car vous avez induit votre prochain en tentation : les hommes maigres et picotés, à ce que dit Buffon, ont l’odorat fin, et le fumet des volailles l’aura tenté. Je gagerais qu’il vous a apporté le plat vide d’une seule main ?
— Ça se peut ; mais je n’y ai pas fait attention, fit M. Joseph en essuyant son gros visage couvert de sueurs.
— Eh bien ! monsieur, soyez persuadé et convaincu que de l’autre main il tenait vos poulets enveloppés dans son tablier graisseux, toujours roulé autour de ses hanches, pour cacher ses larcins ; ce n’est pas le marmiton le plus propre de la ville que le sieur Noël. Et vous avez de plus sur la conscience, ajouta McCarthy d’un ton de casuiste, de l’avoir induit en tentation ; et c’est l’opinion du grand Bourdaloue.
Le contremaître était atterré : la disculpation lui semblait complète, et il suait à grosses gouttes, salué qu’il était des éclats de rire des assistants de cette scène burlesque. McCarthy avait obtenu son but, qui était de nous divertir ; il ne vivait que de cela.
— La preuve, dit tout à coup M. Joseph prenant son courage à deux mains, que vous avez mangé mes poulets, est que vous m’en avez jeté les os à la tête.
— Savez-vous l’anatomie ? fit le citoyen.
— Non ; je m’occupe fort peu de votre atomie.
– Comment, dit Justin, vous ignorez latomie !cette belle science qui fait connaître les os humains, ainsi que ceux des volatiles, des bêtes féroces qui hurlent, qui rugissent, et de tous ceux qui ont le bonheur de posséder des os !
— J’en sais suffisamment pour vous condamner, je vais chercher les os.
— Allez ! allez ! répliqua McCarthy d’un ton superbe, allez ! Je vous attends de pied ferme ; et nous allons voir.
— Nous sommes pris, dis-je à Justin.
— Innocent que tu es ! fit-il. N’as-tu pas remarqué comme il suait, comme il rougissait d’indignation, voyant tout le monde rire à ses dépens ? Ne crains pas qu’il revienne : il en a pour son compte.
McCarthy connaissait déjà le cœur humain, il avait deviné juste. Je n’ai certainement pas fardé cette scène qui nous amusait encore trois mois après, elle a même beaucoup perdu dans le récit que j’en ai fait.
Quant à notre directeur, toujours si indulgent pour nos espiègleries, il n’était pas homme à prendre au sérieux un enfantillage, et il se tenait à quatre pour s’empêcher de rire, crainte de blesser M. Joseph, certain, du reste, que ce digne fonctionnaire, étant en possession des clefs du garde-manger, ne se coucherait pas à jeun.
Pauvre McCarthy ! brillant météore diminuant de clarté à mesure qu’il avançait vers l’âge viril et tout à fait éteint lorsqu’il parut au barreau ! Pauvre McCarthy ! grande fut la surprise de tes amis et du public, en général, qui fondait sur toi les plus belles espérances ! Qui n’aurait cru, en effet, que le jeune homme doué de tant d’esprit et d’éloquence naturelle, qui luttait avec tant d’avantage contre les Papineau, les Vallière, les Plamondon, dans les débats de notre petit parlement au collège et dans ceux de notre société littéraire, fondée vers l’année 1809, qui n’aurait cru, dis-je, que McCarthy aurait été un des ornements du barreau de Québec ? Ô fièvre ardente d’une passion funeste ! Le flambeau ne jeta pas même une étincelle de cette lumière divine, de ces dons du Créateur dont il avait abusé ! D’abord sensible aux remontrances, aux reproches de ses amis, il fit souvent des efforts désespérés pour vaincre sa malheureuse passion et ressaisir le génie : efforts inutiles ! l’alcool coulait dans ses veines dès avant sa naissance !
Pauvre, traînant une existence malheureuse pendant près de vingt ans, il n’a conservé de toutes ses facultés jusqu’à sa mort que cet esprit de raillerie amère, de sarcasme qui le faisait redouter de tous ceux qu’il rencontrait sur son chemin.
Une de mes tantes, Mademoiselle Marguerite de Lanaudière, peu fière de sa nature, arrivait un jour au débarcadère de la Pointe-Lévis, dans une modeste charrette traînée par un plus modeste cheval : c’était pendant l’automne, les chemins étaient affreux ; et soit pour ménager ses propres chevaux, soit pour d’autres raisons, elle se faisait conduire par son fermier.
— Bonjour, mademoiselle de Lanaudière. Comment se porte votre seigneurie ? dit Justin, qui guettait tout le monde sur le quai pour leur lâcher une malice.
Ma tante, très spirituelle elle-même et très satirique, sentit la pointe et répondit en souriant :
— Ma seigneurie est en parfaite santé, monsieur McCarthy.
Justin se rapproche de la voiture, frappe sur la croupe de l’haridelle ayant nom cheval qui la traînait, et dit :
— Un vieux serviteur, mademoiselle ; on s’attache toujours à ses anciens amis.
— Ce sont les plus sincères, répliqua ma tante que cette scène amusait beaucoup.
McCarthy examine le vieux harnois tout rapetassé, secoue la tête à plusieurs reprises et finit par dire :
— N’importe ! on reconnaît toujours la noblesse à l’équipage !
Ma tante riait encore des sarcasmes de McCarthy, lorsqu’elle descendit de voiture à son domicile dans la rue Saint-Louis.
Versons une larme de regret sur ceux dont l’ardeur fiévreuse des passions a tué l’avenir dès leur jeunesse même ! Versons une larme de regret sur ces hommes déjà célèbres dont le génie a toujours été s’affaiblissant jusqu’à ce qu’il ait été complètement éteint, mais ne les jugeons pas avec trop de sévérité, tant la misérable nature humaine demande d’indulgence !
Bien peu de personnes sont ivrognes de nature : l’ivrognerie est produite par un long usage des liqueurs fortes ; alors comment expliquer le phénomène physiologique que je vais citer.
Un ivrogne s’arrête tout à coup sur le bord de l’abîme, car la hideuse misère lui apparaît avec ses haillons. Il refait sa fortune, et pendant l’espace de quinze à vingt ans, jamais une goutte de liqueurs enivrantes n’est approchée de ses lèvres. Il fait alors ce raisonnement : l’abus des spiritueux pendant quelques années m’avait rendu ivrogne de sobre que j’étais naturellement, ce n’est donc que l’habitude qui conduit à ce vice ; je n’ai plus rien à craindre maintenant de mon ancien ennemi après quinze ans de sobriété ; je puis faire comme les autres maintenant : l’expérience du passé me servira d’égide. Il avale un verre, un seul verre d’eau-de-vie ; la rage de boire s’empare aussitôt de lui, et il redevient plus ivrogne même qu’il ne l’était autrefois. Ce n’est pas un cas isolé, je pourrais en citer maints exemples. Oui, aussi ivrogne, et plus ivrogne même que par le passé.
Nous avons tous connu à Québec, autrefois, un gentleman anglais qui a fait une fortune considérable dans le Canada, où il a demeuré un grand nombre d’années ; il passait pour abstème et disait souvent quand il dînait avec ses amis : « Aussi longtemps que le fleuve Saint-Laurent continuera de couler, je ne manquerai jamais de boisson. » De retour en Angleterre sur ses vieux jours, nous apprîmes avec surprise qu’il traînait les rues de Londres ; et avec non moins de surprise qu’ayant été ivrogne pendant sa jeunesse, il avait fait vœu de ne goûter aucune liqueur forte pendant vingt ans. Se croyant corrigé après un si long terme, il avait cru pouvoir impunément prendre du vin à un dîner avec ses amis ; mais, hélas ! le démon de l’ivrognerie en fit aussitôt sa proie.
Il ne reste du pauvre McCarthy que le triste souvenir de ses malheurs et un ouvrage qu’il a publié en l’année 1809, intitulé : « Dictionnaire de l’ancien droit du Canada, ou compilation des édits, déclarations et arrêts du Conseil d’État des rois de France, concernant le Canada. »
C’était, je crois, en l’année 1818, que de retour d’une partie de chasse au Château-Richer, par une belle nuit du mois d’août, mon fusil d’une main, les rênes du cheval que je montais de l’autre, une gibecière bien bourrée de bécassines sur le dos, je suivais le beau chemin bordé de peupliers entre l’ancien pont Dorchester et le pied de la côte d’Abraham, lorsque mon cheval fit tout à coup un écart qui pensa me faire vider les arçons. Raffermi sur ma selle, je me rapprochai d’un objet noir étendu au pied d’un peuplier.
— Qui est là ? m’écriai-je.
— Sub tegmine fagi,me répondit une voix que je reconnus être celle de l’infortuné McCarthy.
— Hélas ! pauvre McCarthy ! m’écriais-je.
— Ah ! c’est toi, Aubert, me dit-il. Tu es peut-être le seul de mes anciens amis qui compatisse à mes maux, car vois-tu, comme le Fils de l’homme, McCarthy n’a pas une pierre pour appuyer sa tête.
Mes yeux se voilèrent de larmes d’autant plus amères, que j’étais alors à l’apogée de ce que les hommes appellent le bonheur, et je continuai :
— Ta partialité pour moi te rend injuste envers tes autres amis : Vallière, Plamondon, Le Blond, Faribault, Moquin, n’ont-ils pas généreusement concouru à une œuvre de réhabilitation que tu as toujours rendue inutile par ton malheureux penchant ? Les avocats anglais, qui te connaissent à peine, ne nous ont-ils pas secondés pour te faire ressaisir la vie ? Songe à ta jeune sœur, belle et vertueuse. Songe à ton vieux père. Ils élèvent vers toi leurs mains suppliantes : les malheureux n’ont pas un autre soutien sur la terre !
— Va-t’en, va-t’en, Philippe, me cria McCarthy d’une voix rauque, va-t’en ! tu me déchires le cœur ! et il sanglota.
J’enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval pour cacher mon émotion.
Mme Dessaulles, sœur de l’honorable Louis-Joseph Papineau, offrit au père de l’infortuné Justin McCarthy un refuge sous son toit hospitalier, où il mourut très âgé, entouré des soins de cette dame si généreuse, et si respectable sous tous les rapports.
C’est une couronne de vertu ajoutée à tant d’autres que cette femme si distinguée a emportée au ciel, où elle a reçu la récompense de toutes les œuvres de bienfaisance et de charité qui ont illustré son nom.
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