9.4 Louis Plamondon
Quand M. de Feletz avait un grain de sel sur la langue, il ne pouvait le retenir.
Sainte-Beuve.
Monsieur Louis Plamondon, avocat distingué du barreau de Québec, fut le premier de mes contemporains du séminaire que la mort enleva à ses nombreux amis. J’ai rarement connu un homme plus spirituel : c’était un rude lutteur que Plamondon ; chacun redoutait ses réparties incisives et mordantes. Justin McCarthy était le seul qui pût lui tenir tête et qui s’en retirât le moins maltraité. Je dois même convenir que si ce dernier n’eût constamment prêté le flanc à son adversaire par sa conduite souvent blâmable, Plamondon aurait eu rarement les rieurs de son côté.
L’esprit précoce de Plamondon lui valut un puissant protecteur. Monsieur Deschenaux, curé de l’Ancienne Lorette, arrête un jour chez le père de Plamondon, qui demeurait à Saint-Ambroise. Il caressa beaucoup le petit Louis qu’il distingua, pour son esprit, du reste de la nombreuse famille. L’enfant répond à ses caresses et le curé l’emmène avec lui faire un tour de voiture. Monsieur Deschenaux trouve le petit Louis, alors âgé de six ans, un compagnon très agréable ; et le Petit Louis de son côté se trouve si satisfait de sa nouvelle connaissance qu’il refuse de descendre de voiture quand il est de retour chez ses parents. Prières, menaces de la mère, tout fut inutile, il se débattait comme un petit démon.
— Ah ! c’est comme ça, dit monsieur Deschenaux, tu ne veux pas me laisser ; et bien reste avec moi si tes parents y consentent.
Le père de Plamondon chargé d’une nombreuse famille ne demandait pas mieux que d’accepter cette offre, et voilà Plamondon installé chez l’opulent ecclésiastique.
Monsieur Deschenaux, quoique puissamment riche par lui-même, n’en a pas moins desservi la paroisse de l’Ancienne Lorette jusqu’à l’âge le plus avancé. Il distribuait en aumônes dans sa paroisse les dîmes qu’il en retirait.
— Je n’ai pas voulu, disait-il, cesser de percevoir la dîme de mes paroissiens ! ce serait égoïsme de ma part que d’exposer mon successeur à une comparaison désavantageuse entre sa conduite et la mienne.
C’était pendant la guerre de mil-huit-cent-douze. Un riche habitant ayant un paiement à faire à monsieur Deschenaux, tira de sa bourse un billet (army-bill) de cent piastres, portant intérêt à six pour cent, et rachetable par le gouvernement à la fin de la lutte.
La cuisinière venait de retirer du feu, et avait déposé sur le foyer de la cheminée, un poêlon contenant une délicieuse fricassée de poulets que le vieux chien de la maison flairait avec délice. Le billet échappe des mains de Jean-Baptiste et tombe au beau milieu de l’excellent mets ; le propriétaire d’icelui se baisse et y plonge la main, aux risques de se brûler jusqu’aux os, et en retire son trésor ; mais le chien, encore plus prompt happe le billet tout dégoûtant de la riche et succulente sauce avant que l’habitant ait le temps de se relever. Le curé entend de sa chambre un vacarme d’enfer dans la cuisine ; il accourt, et voyant notre homme armé d’une hache, la cuisinière d’un manche à ballet comme les sorcières de Macbeth, le chien derrière elle aboyant avec fureur, croit qu’un meurtre va se commettre dans son presbytère.
— C’est ce brutal, dit la femme les yeux enflammés de colère, qui veut tuer notre chien parce qu’il a avalé sa guenille de papier.
— Guenille vous-même, vieux torchon ! vociféra Jean-Baptiste ; un beau billet de cent piastres, portant intérêt, que j’ai conservé dans mon coffre comme mes yeux, jusqu’à ce que votre affamé de chien me l’ait englouti dans sa gueule du diable.
— Tu peux bien parler des chiens affamés, ladre d’avare, s’écrie la cuisinière : toi qui fais tant jeûner le tien qu’il s’accote amont ton four pour japper.
Tout finit par s’expliquer : Jean-Baptiste ne veut pas perdre son billet, mais bien assommer le chien et en retirer les fragments de l’estomac de l’animal glouton ; mais monsieur Deschenaux, très attaché à ses vieux serviteurs, consent, après avoir bien ri de l’aventure, à rembourser les cent piastres avec les intérêts réclamés.
Plamondon nous racontait cette scène burlesque dont il avait été témoin : il est vrai d’observer qu’elle ne perdait rien dans la bouche d’un homme aussi spirituel et naturellement si farceur.
L’abbé Deschenaux éleva l’enfant qu’il avait adopté, avec l’affection du plus tendre des pères ; aussi ce dernier acquit-il bien vite le ton et les manières de la meilleure société anglaise et française que fréquentait son patron.