Chapitre 11 onzième
Je classe le major Pierre LaForce parmi mes jeunes contemporains, quoiqu’il fût plus âgé que moi et que tous ceux dont j’ai parlé, par la raison très simple que cet aimable gentilhomme semblait n’avoir jamais vieilli. Le major faisait les délices de nos parties de jeunes gens : la fête n’aurait pas été complète en son absence. Peu de mystificateurs ont possédé les talents variés de notre ami. Il avait la knack1d’imiter la langue allemande et les idiomes indiens de manière à tromper Allemands et sauvages.
J’étais un jour à mon bureau, conversant avec mes amis LaForce, Vallière, Plamondon et LeBlond. Entre un huissier allemand nommé Nupert. LaForce, assis auprès de moi, se retourne à demi de manière à présenter le dos au nouvel arrivé. L’huissier me rend compte d’un writ dont je l’avais chargé. Je commence à lui reprocher quelques bévues qu’il avait faites et dont il se défendait de son mieux. LaForce se retourne à demi, et commence à marmotter entre ses dents, et d’un ton de mauvaise humeur, une phrase dans son baragouin allemand. Nupert s’arrête tout court, lance un regard peu bienveillant au major et continue sa défense. LaForce hausse la voix à mesure qu’il parle, se retourne tout à fait du côté de Nupert et continue sa harangue en le regardant d’un air courroucé. Nupert, l’Allemand le plus emporté que j’aie connu, Nupert, bouillant de colère, riposte dans sa langue vernaculaire. Tous deux parlent à la fois en gesticulant comme des énergumènes, et jamais scène burlesque ne fut plus amusante pour des spectateurs. La fureur réelle d’un côté et simulée de l’autre, était à son comble, lorsque j’imposai silence à mon huissier, qui céda d’assez mauvaise grâce en me disant :
— Vous avez bien le droit, vous, monsieur, de me reprendre lorsque je manque à mes devoirs ; mais je n’entends pas me faire invectiver par tous les messieurs qui viennent dans votre bureau.
L’erreur de mon huissier me coûta quelques piastres, que je ne regrettai guère ; j’avais ri pour mon argent, et mes amis en avaient profité.
Le chevalier Robert Destimauville, ayant servi dans les armées prussiennes, parlait la langue allemande avec facilité. Nous lui dîmes un jour que notre ami le major, alors présent, possédait aussi cet idiome. Le chevalier commence aussitôt l’attaque, à laquelle LaForce répond, avec un sérieux de glace, par une longue tirade.
— Vous parlez, monsieur, dit le chevalier, un langage corrompu, l’allemand de la Basse-Saxe ; et, sur mon honneur, on ne vous comprendrait pas à la cour de Berlin.
— Je le crois, dit humblement le major, la Basse-Saxe est la seule partie de l’Allemagne où j’aie fait quelques études de cette belle langue.
Lorsque le chevalier Destimauville sut que c’était une mystification, il en aimait peu la plaisanterie. Je passe sous silence les nombreux Allemands victimes de cette imitation burlesque de leur langue.
De tous ceux que feu M. Andrew Stuart avait invités à dîner à son cottage à la Jeune-Lorette, il y a quarante-six ans, deux seulement, notre respectable concitoyen M. Barthélemy Faribault et l’auteur de ces mémoires, tout en pensant aux délices de cette charmante réunion composée d’hommes si gais et si spirituels, penchent la tête avec tristesse en songeant qu’ils sont aujourd’hui les seuls que la mort ait épargnés. Treize convives prirent, alors, leur place à la table hospitalière de notre éminent ami, savoir : MM. Nelson, Planté, LaForce, Vallière, John Ross, Juchereau-Duchesnay, Plamondon, Moquin, LeBlond, Faribault, deux grands chefs de la tribu des Hurons et moi. M. Stuart étant chef honoraire de cette tribu, distinction qu’elle n’accordait qu’à ceux qui lui avaient rendu de grands services, avait invité ces deux Indiens, les seuls sauvages pur sang du village de Lorette.
Ils avaient revêtu pour l’occasion leur magnifique costume indien : capot court du plus beau drap bleu, dont les manches étaient ornées de bandes d’argent depuis le bas des épaules jusqu’aux coudes, mitasses de la plus brillante écarlate, souliers de chevreuil richement ornés de porc-épic, chemise de soie aux couleurs variées, ouverte sur la poitrine et chargée de médailles d’argent, dont une à l’effigie du roi George III, et enfin chapeau de castor chargé de superbes plumes. Deux cercles d’argent, de quatre pouces de diamètre, tombant sur leurs épaules, en guise de boucles d’oreilles, complétaient leur toilette.
Le maintien des deux Hurons offrait, pendant tout le repas, un contraste aussi différent du nôtre que leur costume. Froids et réservés au milieu de nos joyeux ébats, jamais un sourire n’effleurait leurs lèvres. Quoique ce ne fût pas alors l’usage de débiter au dessert des discours à tuer toute gaieté, comme on le fait aujourd’hui, notre amphitryon pria Plamondon de prononcer une harangue parlementaire ; c’était un plat dont nous étions tous très friands qu’un tel discours dans la bouche de notre spirituel et sarcastique ami : nous connaissions d’avance tous ceux qu’il allait immoler.
Plamondon se leva et dit avec un accent gascon très prononcé : « Monsieur le président, je vais vous entretenir ce soir de la constitution dont et de laquelle nous avons le bonheur de vivre dessous. » Et, continuant sur ce ton, il débita le discours le plus baroque qui ait jamais dilaté la rate de joyeux vivants. Après avoir payé ce tribut aux mânes d’un défunt membre du parlement provincial, dont la mémoire était encore récente parmi nous, il demanda la permission de réfuter le savant discours de l’honorable membre qui venait de parler, et commença d’une voix nasillarde :
— À Dieu ne plaise, monsieur le président, que me prévalant d’une éducation classique que beaucoup de membres de cette honorable chambre n’ont pas eu l’avantage de recevoir, à Dieu ne plaise, dis-je, que fort d’études profondes auxquelles je me suis livré depuis mon enfance, je veuille surprendre par des discours captieux la religion d’honorables membres moins favorisés que moi sous ce rapport, etc., etc., etc.
Et Plamondon reprit son siège au milieu des rires et des applaudissements de tous les convives.
LaForce se leva ensuite et demanda la permission de proposer une santé que tout le monde, il en était certain, accueillerait avec bonheur, celle de nos amis les deux chefs hurons. Il commença par faire l’éloge, en langue française, des guerriers de cette nation qui avaient rendu tant de services à leurs alliés français et anglais avant et depuis la conquête ; et, se servant, en s’adressant au grand chef, de l’idiome indien, ou de ce qui nous paraissait l’être, il fit un discours d’une vingtaine de minutes, chargé de consonnes à ébranler les tympans les plus solides. Les deux chefs étaient tout oreilles, ne rompant le silence que pour pousser leur hoa !, ce qui est chez eux un signe d’admiration ou d’approbation.
Je fus probablement le seul qui crut s’apercevoir que M. Stuart parut mal à l’aise lorsque le major aborda l’idiome indien ; il lui passa une ombre sur le visage, mais ce mouvement ne fut que transitoire, sachant bien qu’il avait pour convives des gentlementrop polis pour manquer aux égards qu’ils devaient à ceux qu’il avait admis à sa table. Nous écoutâmes tous, en effet, le discours de LaForce avec un sang-froid imperturbable, sans paraître nous apercevoir de la mystification, et nous bûmes à la santé des Peaux-Rouges avec des hip ! hip ! hurrah ! propres à satisfaire leur orgueil.
Un des grands chefs prit ensuite la parole en huron et fit un long discours de remerciement, je suppose, en s’adressant au major. Interpellé ensuite par un de nous sur le discours de LaForce, il nous dit que le major avait dit de grandes et belles paroles, mais qu’il parlait une branche de leur langue, l’iroquois, je crois, qu’eux, les Hurons de Lorette, n’entendaient que bien imparfaitement.
Nous visitions un jour un de ces musées de figures en cire, que les Américains exhibaient fréquemment autrefois dans les villes du Bas-Canada, lorsque le major LaForce, voyant entrer trois à quatre habitants, prit une chaise qui lui tomba sous la main et s’assit entre Washington et je ne sais quel autre personnage qui faisait partie de la collection. Et là, immobile, les yeux fixes comme les automates qui l’entouraient, il attendit la visite des campagnards. Son visage pâle, il faut l’avouer, prêtait beaucoup à l’illusion. Nous nous attendions peu à ce qui allait suivre, mais seulement à une simple mystification, et nous entourâmes les nouveaux venus lorsqu’ils s’arrêtèrent devant notre ami, qu’ils contemplèrent longtemps en silence.
— Mé ! mé ! dit l’un d’eux, ne dirait-on pas que celui-ci est un véritable créquien (chrétien) qui vient de trépasser ?
Et, pour s’assurer de la vérité de cette assertion, il avance la main pour lui palper le visage. Mais, ô horreur ! lorsque la main fut à la portée de la bouche de la momie, elle lui mordit le doigt à lui couper la dernière phalange de l’index ; le sang jaillit et, pendant que Jean-Baptiste, les cheveux hérissés sur la tête, secouait les doigts à se les disloquer, le major avait repris sa pose première.
Les objets qu’offrait le musée n’étaient guère propres à calmer la frayeur dont les campagnards étaient saisis : c’était dans une des encoignures de la chambre un Goliath de Geth, armé de toutes pièces, dont la tête touchait au plafond. Le front du géant brisé par un gros caillou échappé de la fronde de David, le sang noir qui sortait à grands flots de la blessure, la fureur peinte dans les yeux du monstre expirant, tout en faisait un spectacle hideux et horrible à voir.
C’était, au milieu de la chambre, le général Hamilton blessé à mort, la poitrine percée d’une balle, la bouche ensanglantée, tombant entre les bras de son ami, tandis que son adversaire Burr tenait en main, d’un air farouche, l’arme meurtrière.
C’était le vieux général russe Sowarow, qu’on voyait d’abord étendu sur une couche mortuaire, et se mettant ensuite lentement sur son séant aux yeux des spectateurs ébahis.
Cette dernière scène décida la retraite des campagnards :
— Sauvons-nous, mes amis, s’écria l’un d’eux ; vous voyez bien que toutes ces inventions anglaises là ne marchent que par ressorts.
— Oui ! oui ! dit Gabriel en étanchant avec un mouchoir de coton le sang qui coulait de son doigt presque séparé dans la jointure. Oui ! oui ! sauvons-nous !
Que ne suis-je doué de l’humour,2du ton comique de notre ami le major LaForce pour raconter au moins une des nombreuses anecdotes qui nous faisaient rire pendant des soirées entières. Quand je rapporterais fidèlement ses propres expressions, il y manquerait toujours la verve comique du narrateur. C’est lui-même qui parle :
« J’aimais beaucoup la toilette lorsque j’étais jeune ; la poudre surtout, que les messieurs portaient alors, était un objet dont je faisais une grande dépense. Je ne sortais jamais le matin que huilé et pommadé comme un Esquimau, et la tête blanche et frisée comme un chou-fleur. Ajoutez pour complément à ma parure un jabot de chemise, large de six pouces, raide d’empois et plissé comme les coiffes de Mme Nadeau, lequel jabot partant du menton ne rencontrait pour obstacle que le dernier bouton du bas de ma veste, et vous aurez une idée de la parure d’un petit-maître de seize ans d’autrefois ayant nom LaForce.
« Je rencontre, le matin, en me rendant à mon bureau, le jeune Cøøø, qui ne manquait jamais, lui, si malpropre et si sale, de me lancer quelques sarcasmes à propos de ma toilette ; mais j’étais peu disposé ce jour-là à endurer patiemment ses quolibets ; mon père, dont la mise était toujours simple, mais néanmoins décente, détestait les petits-maîtres, et il venait justement de me comparer, en me voyant sortir de la maison dans toute ma gloire, à Jupiter descendant de l’Olympe.
« Je n’étais donc pas d’humeur à endurer les quolibets de Cøøø, le plus insolent des jeunes gens de Québec, et je lui rendis son change avec usure sur sa malpropreté. Il n’était pas endurant, et il me frappa au visage. J’avais seize ans et il en avait au moins dix-neuf ; aussi, profitant de sa haute taille, il prenait, en me frappant, pour point de mire ma malheureuse tête qui lui portait tant d’ombrage. Il faisait une chaleur étouffante du mois de juillet, et je fus couvert, dans l’instant, de poudre et de pommade depuis la tête jusqu’aux pieds. Je ressemblais assez à un rat sortant d’un baril d’huile qu’on aurait roulé dans un farinier.
« Cette scène avait lieu dans une rue passante de la basse-ville, en sorte qu’il se fit aussitôt un cercle à l’entour de nous, chacun encourageant l’un ou l’autre des lutteurs suivant ses sympathies. Le courage moral seul m’empêchait de succomber dans un combat contre un athlète plus grand et plus âgé que moi, outre que j’avais à me défendre contre la poudre et la pommade qui m’aveuglaient à chaque coup de poing que je recevais et que je rendais ; le courage moral seul, dis-je, m’empêchait de succomber, lorsque arrivèrent sur les entrefaites cinq à six matelots de frégate qui se rangèrent de mon côté, soit parce que j’étais le plus petit des deux combattants, soit plutôt parce que, me prenant pour un perruquier, en me voyant ainsi couvert de poudre et de pommade, ils ne fussent pas fâchés de me voir rosser un gentleman.
« La méprise était d’ailleurs d’autant plus naturelle que chaque monsieur se faisant alors raser et coiffer par un perruquier, on les rencontrait tous les matins courant leurs pratiques avec des habits non seulement couverts de poudre, mais aussi de nombreuses taches de pommade.
« – Well done little barber(Courage, petit barbier), rossez-le d’importance ! crièrent les matelots.
« Si cette méprise si humiliante pour un petit-maître, pour un gentleman, augmentait ma colère, la sympathie de ces braves fils de l’Océan accroissait mes forces et mon courage ; aussi, après un combat des plus acharnés, je fus déclaré vainqueur. Mais dans quel état, bon Dieu !
« Je n’eus rien alors de plus pressé que de me soustraire aux regards du public, espérant aussi rentrer chez mon père sans qu’il en eût connaissance ; mais j’avais compté sans mes alliés de la frégate, trop fiers de mon triomphe pour se séparer si promptement de moi. Les malheureux m’accompagnèrent jusqu’à mon domicile en criant : Hurrah pour le petit barbier !
« Le bruit infernal qu’ils faisaient attirait tout le monde aux fenêtres, et une des premières personnes que j’aperçus fut mon père, qui bouillait de rage à la vue du triomphe de son cher fils. Je vous assure que l’ovation qu’il me fit fut un peu différente de celle de mes amis goudronnés. »
Le sang des braves coulait dans les veines du major LaForce : son oncle paternel s’était distingué par de nombreux faits d’armes avant la conquête ; les annales du Canada en font foi. Son père fut un des plus braves défenseurs de la ville de Québec pendant les deux sièges de 1709 et de 1770 ; sa mère même avait des sentiments de patriotisme exaltés. Si son mari, accablé de fatigue, succombait au sommeil pendant ces deux sièges et qu’elle entendait sonner l’alarme, elle l’éveillait aussitôt, lui apportait ses armes en lui criant :
— Dépêche-toi, LaForce. Quelle honte pour nous, si tu n’étais pas le premier rendu sur les remparts !
Je tiens cette anecdote de deux de mes oncles enfermés aussi dans l’enceinte des murs de Québec. pendant ces deux sièges.
On reprochait au major LaForce d’avoir la tête près du bonnet, par suite de quelques rencontres dans lesquelles il avait assez malmené ses adversaires ; je crois, pour ma part, qu’il devait avoir été poussé à bout, car je n’ai jamais connu homme d’un commerce plus facile.
Cet homme si gai, si spirituel, cet homme aussi loyal envers la couronne d’Angleterre, qu’il était patriote sincère et attaché à son pays, pensa néanmoins succomber sous la tyrannie du gouvernement pendant l’administration du chevalier Craig. Incarcéré à Montréal pour ses opinions politiques, comme le furent à Québec, le 17 mars 1810, les Bedard, les Blanchette, les Taschereau et autres sujets aussi loyaux que patriotes éminents, il faillit mourir dans un cachot des mauvais traitements qu’on lui fit subir. Il n’en fut pas moins un des premiers à voler à la frontière au secours de la patrie en danger, lorsque éclata la guerre de 1812 contre les Américains 3.
Son caractère ferme et indomptable lui fit éprouver plus de mauvais traitements pendant sa détention qu’aucun autre des patriotes exposés aux persécutions de l’oligarchie ; je dois cependant en excepter Corbeille, qui mourut victime de la cruauté de ses bourreaux. Quant au major LaForce, il fut aux portes de la mort et ne dut la vie qu’à son tempérament de fer et à la trempe de son âme.
— Tant que je ne fus pas malade, nous disait-il, je conservai toute ma gaieté dans l’affreux cachot dans lequel on m’avait plongé. N’ayant ni livres, ni encre, ni plumes, ni papier, je m’amusais à tracer avec du charbon tout ce qui me passait par la tête sur les murs de mon cachot, d’où je ne recevais le jour que par une petite fenêtre grillée. Je charbonnai un jour deux pièces d’artillerie opposées l’une à l’autre avec deux boulets sortant de leur bouche, prêts à se heurter, et j’écrivis au-dessous la devise : La force contre la force. Le geôlier en informa aussitôt les autorités, ce qui me procura le lendemain la visite de deux magistrats. Ces messieurs, saisis d’horreur à la vue de ces insignes belliqueux, se regardèrent en secouant la tête en silence, et finirent par me demander ce que signifiait cette menace.
« – Quelle menace ? leur dis-je. Il me semble pourtant qu’il ne faut pas être doué d’une profonde sagacité pour pénétrer le sens de ma devise. Rien ne peut mieux peindre la force contre la force que deux canons et deux boulets se menaçant réciproquement.
« Mon barbouillage et ma devise ingénieuse, ajoutait M. LaForce en riant, me valurent un surcroît de rigueur de la part de mes bourreaux : on craignait sans doute que mon parc d’artillerie ne fît sauter la prison. »
De toutes les victimes de la tyrannie du gouvernement de cette époque, M. le juge Bedard, avocat alors, fut celui qui endura sa captivité avec plus de patience. Ce disciple de Zénon, toujours occupé d’études profondes, pouvait se livrer à ses goûts favoris sans être exposé aux distractions dans la chambre solitaire qu’il habitait. Homme pratique, connaissant à fond la constitution anglaise, il ne communiquait avec les autorités que pour leur demander de quel crime on l’accusait, et pour les prier de le mettre en jugement s’il y avait matière à un indictementau criminel. On se donnait bien de garde d’inscrire son procès : il était à peu près aussi coupable de trahison ou de pratique séditieuse que je le suis de vouloir m’emparer de la tiare de notre Saint-Père le pape. On lui signifia après une année de détention, je crois, qu’il était libre.
— Je ne sortirai d’ici, répliqua M. Bedard, que lorsqu’un corps de jurés aura bien et dûment déclaré mon innocence.
On le laissa tranquille pendant une dizaine de jours, espérant lasser sa constance ; mais, à l’expiration de ce terme, le geôlier lui signifia que, s’il ne sortait pas le lendemain de bon gré, il avait reçu ordre de le mettre à la porte. M. Bedard haussa les épaules et continua ses calculs algébriques. Comme plusieurs membres de sa famille, M. Bedard était un profond mathématicien.
Le geôlier patienta le lendemain jusqu’à une heure de relevée ; mais, voyant alors que son prisonnier ne faisait aucun préparatif de départ, il lui déclara que s’il n’évacuait pas les lieux de bonne volonté, il allait, avec l’aide de ses porte-clefs, le mettre à la porte. M. Bedard, voyant que l’on prenait les choses au sérieux, et que contre la force il n’y pas de résistance, dit au gardien : « Au moins, monsieur, laissez-moi terminer mon problème. » Cette demande parut si juste au sieur Reid, le geôlier, qu’elle fut accordée d’assez bonne grâce. M. Bedard, satisfait, à l’expiration d’une heure, de la solution de son problème géométrique, s’achemina à pas lents vers sa demeure.
Lorsque le chevalier Prévost prit en main les rênes du gouvernement de cette colonie, avant la guerre de 1812, son premier soin fut de rendre justice aux victimes de la tyrannie de son prédécesseur. Messieurs Panet, Bedard, Taschereau, Borgia, Blanchette, LaForce, et d’autres officiers de la milice canadienne, destitués par le gouverneur Craig, furent réintégrés dans leurs grades, et le nouveau gouverneur se fit un devoir de réparer, autant que possible, les injustices de la précédente administration.
Le chevalier Prévost, plein de confiance dans la loyauté des Canadiens, confia, pendant cette guerre, la garde de la cité de Québec, dans laquelle il ne restait que peu de troupes régulières, aux miliciens de la ville. Le capitaine Bedard était un des plus zélés d’entre nous et s’acquittait avec une précision géométrique des devoirs militaires, si nouveaux pour un homme de son âge et de ses habitudes.
La garde de la citadelle était toujours confiée à un capitaine ; celui-ci tenait toujours une bonne table, et surtout bien garnie d’excellentes liqueurs auxquelles les officiers qui faisaient les rondes, surtout celles de la nuit, ne manquaient jamais de rendre hommage. J’étais de garde sur le Cap pendant une nuit de trente-six degrés Réaumur, froid assez commun pendant le mois de janvier à cette époque, lorsque le capitaine Bedard vint visiter mon poste : il était transi de froid et je le pressai d’entrer dans ma chambre au corps de garde pour se réchauffer à l’aide de stimulants ; mais toutes mes instances furent inutiles. J’eus beau lui représenter que les officiers de l’armée anglaise, majors et colonels, ne croyaient pas manquer à la discipline militaire en acceptant une semblable invitation, il demeura inflexible, s’en tenant à la lettre de ses instructions qui lui enjoignaient de faire les rondes, mais rien de plus.
Les officiers de l’armée anglaise s’amusaient un peu des rapports que faisait le capitaine Bedard lorsqu’il sortait de garde, et prétendaient qu’il y avait un peu de tout dans ses rapports : du français, du latin, voire même de l’algèbre, oui, de tout, excepté de l’anglais. Mais on lui passait ses petites excentricités, car l’entente la plus cordiale existait entre les officiers de l’armée régulière et les miliciens.
Ce serait une étude curieuse à faire aujourd’hui que de rechercher les causes qui ont induit le gouvernement d’alors à persécuter ces citoyens si respectables à tous égards. Personne n’ignore que les griefs qui motivèrent les actes de rigueur de l’oligarchie prenaient leurs sources dans le journal Le Canadien,que les patriotes du temps publièrent pour se défendre des attaques envenimées et grossières que débitaient contre eux les gazettes anglaises. La presse, les caractères, etc., qui servaient à l’impression de ce journal furent saisis par un piquet de soldats commandés par un juge de paix, ma foi, il faut l’avouer, par mon beau-père, le capitaine Thomas Allison, du 5e régiment d’infanterie, mais retiré alors du service, et furent déposés dans les voûtes du palais de justice.
Ce serait certainement aujourd’hui une lecture pleine d’intérêt et des plus curieuses que celle de l’ancien journal Le Canadien,depuis le premier numéro jusqu’au 17 mars 1810, qu’il fut saisi par le gouvernement. On prétendait alors que plusieurs articles de ce journal tendaient à soulever le peuple, ce qui fut cause que les éditeurs, propriétaires, et les correspondants accusés de pratiques séditieuses furent incarcérés. Les moins coupables aux yeux des autorités, soit officiers dans la milice, ou exerçant quelques fonctions sous le gouvernement, furent congédiés. Oh ! oui, ce serait une étude très curieuse que de chercher à découvrir les crimes qu’avaient commis tant de loyaux et respectables citoyens d’origine française, qui leur valurent une persécution si cruelle de la part du gouvernement britannique. Je jette, aujourd’hui, le gant au torie le plus farouche, pourvu qu’il ait quelque teinture de la constitution anglaise, et je veux passer pour le plus sot individu du Canada, s’il peut me montrer une phrase, une seule phrase dans ce journal qui pût motiver les rigueurs de l’oligarchie sous l’administration Craig.
Pendant ce règne de terreur, le trait de désintéressement, de générosité qui va suivre, est trop honorable pour que je le passe sous silence.
M. Joseph Planté, membre du parlement, inspecteur du domaine du roi et greffier du Papier Terrier, fut destitué pour les mêmes griefs que ceux dont j’ai parlé précédemment. Frappé de cette injustice, ce grand et loyal patriote sollicite et obtient une audience du chevalier Craig lui-même, et plaide sa cause avec tant de bonheur, que le gouverneur, qui n’était peut-être pas aussi diable qu’on l’a peint, reconnut son innocence, ajoutant, néanmoins, qu’il était trop tard ; qu’il avait nommé M. Olivier Perrault pour le remplacer ; que si cependant, ce qui n’était guère probable, le nouveau greffier consentait à envoyer sa démission, il serait prêt à le réintégrer dans sa place.
M. Perrault se rendit auprès du gouverneur, après une entrevue avec M. Planté :
— Excellence, dit-il, j’ai accepté avec reconnaissance la place dont vous m’avez gratifié ; mais il me répugne de profiter du malheur d’autrui, et je prie Votre Excellence de vouloir bien accepter ma résignation.
Sir James Craig, touché d’un acte de générosité qui lui permettait de réparer une injustice, donna à M. Perrault 4 les louanges qu’il méritait, et lui promit de l’en récompenser aussitôt que l’occasion s’en présenterait.
La vérité avait percé les ténèbres dont était entourée l’âme du gouverneur, et il est à regretter que d’autres Canadiens en butte aux persécutions de l’oligarchie n’aient pas suivi l’exemple de M. Planté, car il est probable que Craig, guidé par son jugement sain et ses connaissances étendues de la constitution britannique, leur aurait rendu pleine et entière justice.