‹ MémoiresChapitre 23 sur 37 · 11.1 Le gouverneur sir James Henry Craig

11.1 Le gouverneur sir James Henry Craig

Au physique, le chevalier Craig était d’une petite taille, mais corpulent. Quoique malade dès son arrivée au Canada, il y avait beaucoup d’expression dans ses traits, qui devaient avoir été beaux dans sa jeunesse. Son regard était perçant comme celui du faucon et semblait chercher jusqu’au fond de l’âme les pensées les plus secrètes de ceux auxquels il parlait d’une voix aigre. On l’appelait en Angleterre the little king Craig(le petit roi Craig), parce qu’il aimait la pompe et le faste. Il passait pour un homme vain. Fier, orgueilleux, oui ; mais il avait trop d’esprit pour être vain : c’est toujours l’apanage d’un sot que la vanité.

Je vais porter un jugement qui paraîtra bien extraordinaire sur un homme dont la mémoire est encore odieuse aux Canadiens-français après un laps de cinquante-quatre ans. Quoique bien jeune alors, ma position dans la société me mettait en rapport avec ses amis et ennemis ; j’entendais constamment le pour et le contre, et j’en conclus que, loin d’être un méchant homme, un tyran, sir James avait un excellent cœur, et je vais en donner des preuves. Je tiens d’une autorité non suspecte, de mon oncle Charles de Lanaudière, membre du conseil législatif, haut torie s’il en fut, et qui approuvait même presque tous les actes arbitraires de l’oligarchie, je tiens, dis-je, de cette source non suspecte que sir James Craig, qu’il voyait fréquemment (il l’avait connu en Angleterre et même au Canada pendant la guerre de 1775), lui avait dit peu de temps avant son départ pour l’Europe « qu’il avait été indignement trompé et que s’il lui était donné de recommencer l’administration de cette colonie, il agirait différemment ». Cet aveu n’est pas celui d’un homme méchant.

Comment se fait-il alors qu’un homme si pénétrant se soit laissé abuser ? c’est ce qu’il m’est difficile de résoudre. Ses amis prétendaient, pour l’excuser, qu’élevé dans les camps, il avait péché par ignorance de la constitution anglaise. Halte-là ! Sir James Craig était un littérateur distingué, une des meilleures plumes, disait-on, de l’armée britannique, et il avait, tout jeune homme, occupé la situation de juge-avocat dans l’armée, ce qui exige une étude plus que superficielle des lois anglaises. Il a souvent, à ma connaissance, présidé la cour d’appel de Québec, et ses remarques étaient celles d’un homme qui possède des connaissances légales que l’on rencontre rarement en dehors de la profession du barreau. Quelqu’un lui fit observer un jour que M. Borgia, qui avait plaidé devant lui le matin, n’était pas naturellement éloquent : « C’est vrai, dit-il ; mais je crois qu’il y a peu d’avocats dans cette colonie qui aient une connaissance aussi profonde du droit romain. » Et sir James ne se trompait pas.

Il était de bonne foi lorsqu’il sanctionna les mesures tyranniques de son conseil ; sa conduite comme commandant de garnison le prouve. Il croyait à une rébellion imminente des Canadiens-français, lorsque les Bedard, les Blanchette et autres furent écroués. Dès quatre heures de relevée, il fit doubler les gardes à tous les postes importants de la ville de Québec, fit poser un piquet d’hommes vis-à-vis l’arsenal, et envoya chercher l’adjudant-général de la milice canadienne, feu mon oncle Baby, et lui dit qu’il serait à propos de mettre à l’abri de toute surprise un petit dépôt d’armes d’une cinquantaine de fusils à l’usage des miliciens dans une bâtisse adjacente à l’évêché, près de la porte Prescott.

— Si Votre Excellence, lui dit M. Baby, âgé alors de plus de soixante-dix ans, a quelque inquiétude sur ce dépôt d’armes, j’irai moi-même y coucher seul cette nuit.

Cette réponse piquante fit pâlir le général, et il tourna le dos au septuagénaire sans lui répondre. Je dois à la vérité de l’histoire de dire que mon cher oncle, après cette réponse si mordante, n’en sanctionna pas moins le soir même les mesures cruelles du Conseil exécutif par sa présence et par sa signature. Je dois ajouter pour sa justification qu’il était difficile à un vieillard qui n’avait qu’une connaissance superficielle du code criminel anglais de ne point se laisser convaincre par les arguments des éminents légistes qui composaient le conseil et que le juge en chef présidait.

J’ai dit que sir James Craig n’était pas un homme méchant, sa fameuse proclamation du 23 mars 1810, dans laquelle se trouvent les passages suivants, en est une preuve :

« On vous a dit effrontément que je prétends vous opprimer ; vils et téméraires fabricateurs de faussetés, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie fondez-vous une telle assertion ? Que savez-vous de moi ou de mes intentions ? Canadiens, demandez à ceux que vous consultiez autrefois……………

« Pourquoi vous opprimerais-je ? Serait-ce pour servir le roi ? Ce monarque qui durant cinquante ans……… ira-t-il, en contradiction avec la conduite d’une vie d’honneur et de vertu, donner des ordres à ses serviteurs d’opprimer ses sujets Canadiens !…………

« Serait-ce donc pour moi que je vous opprimerais ? Pourquoi vous opprimerais-je ? Serait-ce par ambition ? Que pouvez-vous me donner ? Serait-ce pour acquérir de la puissance ? Hélas ! mes bons amis, avec une vie qui décline rapidement vers sa fin, accablé de maladies acquises au service de mon pays, je ne désire que de passer ce qu’il plaira à Dieu de m’en laisser dans la douceur de la retraite avec mes amis. Je ne reste parmi vous qu’en obéissance aux ordres de mon roi… Serait-ce donc pour les richesses que je voudrais vous opprimer ? Informez-vous de ceux……… Je préférerais à la valeur de votre pays mis à mes pieds, la persuasion d’avoir une seule fois contribué à votre prospérité.

« Ces allusions personnelles, ces détails, en tout autre cas, pourraient être indécents et au-dessous de moi ; mais rien ne peut être indécent, ni au-dessous de moi, lorsque cela tend à vous sauver de l’abîme du crime et des calamités, dans lesquels des hommes coupables voudraient vous plonger. »

Ceux qui avaient poussé sir James à des actes tyranniques devaient bien rire, sous cape, des élans de sublime et impitoyable logique du vieux soldat accablé d’infirmités, s’acheminant à la plus prochaine tombe.

Oh ! non ! un homme déjà étreint par la mort ne trouve pas des accents aussi profondément empreints de vérité sans être sincère.

Il est à regretter, je le répète, que ceux que leurs ennemis avaient calomniés n’aient pas, à l’exemple de M. P1anté, sollicité une audience du gouverneur lui-même, car il est probable qu’ils en auraient obtenu pleine et entière justice.

L’anecdote suivante doit prouver que sir James Craig n’était pas un méchant homme, car je suis de ceux qui croient fermement qu’un homme susceptible d’un des plus nobles sentiments dont on puisse s’enorgueillir, celui de la gratitude, ne peut pas être un monstre et doit, au contraire, avoir un cœur excellent.

Sir James, peu de temps après son arrivée dans cette colonie, s’informa si un habitant nommé Léveillé, d’une paroisse de Montréal qu’il nomma, vivait encore ; et sur la réponse affirmative des émissaires chargés de faire des perquisitions à cet égard, il manda auprès de lui cet individu. Jean-Baptiste, bien étonné d’un tel message de la part d’un gouverneur, se rendit néanmoins à l’ordre ou l’invitation qu’il avait reçu. Deux hommes qui s’étaient rencontrés par hasard un moment sur les terres du Canada, trente-deux ans auparavant, dans toute la vigueur du jeune âge se trouvaient alors en présence dans leur vieillesse.

— Vous rappelez-vous, dit sir James, d’avoir traversé dans un petit canot, à la rive opposée du fleuve Saint-Laurent, en l’année 1775, un jeune officier anglais poursuivi par des soldats américains ?

— Oh ! oui, dit l’habitant ; c’était même un joli petit officier, qui m’a payé généreusement.

— Eh bien ! dit sir James, c’est à moi que vous avez rendu un service que je n’ai jamais oublié, car sans vous j’aurais été pris par l’ennemi.

— Si c’est vous, mon gouverneur, fit Jean-Baptiste, vous avez diablement profité, car vous étiez bien fluet alors.

Sir James, après avoir beaucoup ri de la réflexion de son interlocuteur, s’informa avec bonté de ses affaires, qui n’étaient pas florissantes, et donna ordre de lui acheter une belle ferme, avec animaux et ustensiles d’agriculture ; il lui fit en outre présent d’une somme assez ronde et le renvoya riche, de pauvre qu’il était auparavant. Cet acte de reconnaissance et de générosité ne peut sortir d’un mauvais cœur. C’est feu le colonel Vassal 5 qui m’a raconté cette scène à laquelle il avait assisté.

Je suis redevable à mon ami le major Lafleur d’une autre anecdote qui tend à prouver que sir James n’était pas si diable qu’on l’a prétendu, mais même que, malgré la hauteur qu’on lui attribuait, il était accessible à toutes les classes de la société.

Un nommé Bellehumeur, que j’ai très bien connu, sollicite une audience du gouverneur Craig et est aussitôt présenté par l’aide de camp de service. C’était un grand vieillard à la démarche fière et décidée.

— Quel est votre nom ? lui dit sir James, et que me voulez-vous ?

— Mon nom est Bellehumeur. Je suis très vieux, incapable de gagner ma vie, et je prie Votre Excellence de me faire placer parmi les infirmes de l’hospice de l’Hôpital-Général.

Sir James, frappé de son air martial, lui demanda s’il avait servi.

« J’étais, Excellence, grenadier dans le régiment de Berry lors de la conquête ; un crâne de régiment, allez, je m’en vante ; des lurons qui n’avaient pas froid aux yeux !

— Vous avez alors tué plusieurs Anglais ? fit sir James.

— Autant que j’ai pu, Excellence. Un pauvre diable de soldat fait de son mieux, et je n’ai pas, Dieu merci, de reproches à me faire de ce côté-là.

— Comment ! répliqua le général, que cette scène amusait, vous venez me demander une faveur, à moi Anglais, et vous vous vantez de n’avoir pas tué autant de mes compatriotes que vous l’auriez désiré !

— C’est justement pour cela, fit Bellehumeur. Si nous avions tué plus d’Anglais, ils ne seraient pas à présent maîtres du pays, et le roi de France me secourrait sur mes vieux jours ; à son défaut, j’ai recours à Votre Excellence, qui commandez ici.

Le chevalier Craig, après avoir fait jaser assez longtemps ce vieil original, dont la franchise toute militaire le divertissait, lui dit avec bonté :

— Rendez-vous demain, vieillard, à l’hospice ; l’ordre d’admission sera envoyé aujourd’hui même.

Il est bien probable que le gouverneur fit une aumône abondante au vieux grognard, car il était très généreux.

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