‹ MémoiresChapitre 28 sur 37 · 13.1 Le lac Trois-Saumons pendant l’hiver

13.1 Le lac Trois-Saumons pendant l’hiver

— Vous serez, sans doute, des nôtres, me dit mon ami M. Charron, marchand de la paroisse de Saint-Jean Port-Joli, à l’issue de la grand-messe, au mois de décembre de l’année 1820 : je vais demain au lac Trois-Saumons avec notre ami M. Pierre Verrault, et nous comptons sur vous.

— Je n’ai jamais rendu visite à notre beau lac pendant l’hiver, répliquai-je, et je ne crois pas qu’il soit bien amusant de geler tout debout en attendant qu’il plaise à mesdames les truites de venir mordre à l’appât que nous leur offrirons dans une fosse pratiquée dans une couche de glace de deux à trois pieds d’épaisseur.

— Mais, dit M. Charron, nous tuerons des lièvres et des perdrix, nous tendrons des collets, et à leur aide nous ferons une meilleure chasse pendant la nuit même que pendant le jour.

— C’est bien tentant, repris-je, mais que ferons-nous, confinés dans une cabane de sept pieds carrés, depuis 4 heures et demie du soir jusqu’à 8 heures du matin ?

— Nous ferons des contes, répliqua mon ami, nous ferons le récit de nos prouesses de chasseurs, nous mentirons à qui mieux mieux : ça sera charmant !

— Eh bien ! dis-je, me voilà décidé ; mais à une condition : nous prendrons en passant le père Romain Chouinard, c’est un faiseur de contes inépuisable.

— Vous comptez, mon seigneur, sans la mère Romain, fit mon ami. Si elle se met en tête de ne point laisser son mari s’absenter de chez elle, le diable même ne lui fera pas entendre raison.

— C’est mon affaire. Je n’ai jamais rencontré femme si acariâtre, si féroce, que je n’aie adoucie comme un agneau après dix minutes de conversation.

— À demain donc, fit M. Charron d’un air narquois, et je vous souhaite bonne réussite.

Je tenais beaucoup à la société du père Romain, mon guide ordinaire lorsque je visitais le lac ; c’était un excellent vieillard, rempli de complaisance et d’attention pour moi. J’y tenais beaucoup, surtout depuis qu’il m’avait raconté qu’il avait vu son frère Julien faucher son pré à deux heures de l’après-midi.

— Il n’y a rien d’extraordinaire, lui avais-je dit alors ; votre frère était mon voisin, et je l’ai vu, moi, faucher plus de cent fois à toutes les heures du jour.

— Je vous crois, monsieur, répliqua le père Romain ; mais c’est bien différent, car la fois dont je vous parle, il était mort depuis trois jours et j’avais assisté à son enterrement la veille !

— Diable ! ça fait une différence notable, et ça change complètement l’affaire ; mais êtes-vous bien certain que vous l’avez reconnu ?

— Comme si l’on ne reconnaît pas toujours son frère ! fit le père Romain. Il avait le capuchon de son capot d’étoffe rabattu sur le front et de grandes bottes sauvages1qui lui montaient jusqu’aux hanches.

— Il devait avoir bien chaud, répliquai-je. C’est une dure besogne que de faucher pendant les grandes chaleurs de l’été ; les moissonneurs ne gardent ordinairement sur eux que leurs culottes et leurs chemises.

— Les morts ont toujours froid, me dit le père Romain en faisant le gros bec.

Comme il m’était impossible de réfuter une majeure posée avec autant d’aplomb, je me contentai de secouer la tête d’un air convaincu. Le lecteur doit voir que j’avais bien raison de tenir beaucoup à ce que le père Romain fût de la partie.

Lorsque nous arrivâmes le lendemain, vers une heure de relevée, chez le père Chouinard, nous le trouvâmes devant sa porte, occupé à fendre du bois de chauffage. Après les compliments ordinaires, M. Charron se hâta d’entrer dans la maison en même temps que moi et dit :

— Bonjour, la mère. Est-on toujours mauvaise ?

Les nerfs du cou de la mère Romain se tendirent comme des cordes de guitare, et, pâle de colère, elle répliqua :

— On est mauvaise quand il faut, monsieur le marchand d’effets avariés !

J’enrageais de bon cœur : la vieille n’était guère accostable quand elle était dans ses jours de meilleure humeur ; mon ami, pour me jouer pièce, en avait fait une louve furieuse. Je ne perdis pourtant pas courage, je m’étais vanté d’adoucir les femmes les plus méchantes, et mon honneur y était engagé.

— Ne faites pas attention, ma bonne mère, lui dis-je de mon ton le plus doucereux, aux propos de M. Charron ; vous savez qu’il n’a pas d’esprit et qu’il ne connaît pas les égards qu’il doit au sexe.

— Pas plus sec que vous, fit la vieille, dont les nerfs du cou recommencèrent à vibrer à se rompre ; pas plus sec que vous, tout gros seigneur que vous vous croyez.

Il y avait double épigramme à mon adresse : j’étais très corpulent alors, mais un très maigre seigneur.

— Vous ne m’avez pas compris, répliquai-je en lui prenant une main qui tremblait de colère dans la mienne : j’ai dit qu’il n’avait pas d’égard pour le sexe, la femme ; et vous savez que je suis toujours, moi, poli envers les créatures (femmes).

La vieille était déjà assez radoucie après cette explication, sauf quelques éclairs, sortant de ses yeux d’un noir d’ébène comme ceux d’Éole après la tempête. Tout annonçait le calme, lorsque M. Charron la voyant un peu radoucie lui dit :

— Nous sommes venus chercher votre mari pour l’emmener au lac.

— Il n’ira pas, dit la vieille, c’est bon pour les fainéants qui n’ont rien à faire qu’à courir les bois.

Je perdais du terrain, mais je ne voulais pas m’avouer vaincu.

— La mère Romain a raison, elle aime son mari et s’ennuie pendant son absence. N’y pensons plus, la mère, et parlons d’autre chose. Comment se fait-il qu’une jolie créature comme vous étiez pendant votre jeunesse, et vous n’êtes pas encore chiffonnée, vous êtes encore une femme avenante, comment se fait-il que vous qui aviez le choix de tous les farauds de la paroisse, car j’ai entendu dire que tous les dimanches après vêpres la maison de votre défunt père était encombrée des prétendants qui venaient vous offrir de faire un tour de voiture…………

La vieille commença à se dérider.

— Comment se fait-il que vous, une si belle créature, vous ayez choisi de préférence Romain Chouinard pour époux ? Car vous conviendrez qu’il n’est pas beau, le père Romain ; il est noir comme un sauvage et vous êtes blanche comme un bassin.

La vieille montra les deux seules dents canines qui lui restaient et dit :

— Il fallait que je fusse ensorcelée.

Le père Romain se détourna pour rire, et M. Charron marmottait : « Il en viendra à ses fins. »

— Mais ce qui me surprend le plus, continuai-je, c’est que vous fassiez si bon ménage avec un homme si peu accostable que votre mari.

— Quand on met tout d’un côté et rien de l’autre, dit la vieille en ricanant de satisfaction, ce n’est pas bien difficile.

— C’est donc le père Romain qui s’arme de patience ? dit M. Charron.

— Vous, monsieur le marchand de guenilles, dit la mère Chouinard, vous feriez mieux de vous taire et de laisser parler les gens d’esprit.

Et les yeux de la vieille devinrent tout à coup noirs comme l’Érèbe.

— Honte à vous, monsieur Charron, dis-je, de tourmenter une si bonne femme ! Vous ne voyez pas qu’elle est souffrante, qu’elle a la tête entourée d’un ruban ?

En l’absence de docteur, dont le plus près demeurait à dix-huit milles, je distribuais force julep, sel et rhubarbe, et je dis d’un air doctoral, après avoir tâté le pouls de la vieille :

— Pourquoi n’avez-vous pas envoyé chez moi ? Je vous aurais donné une purgadequi vous aurait soulagée.

— Ah ! monsieur Philippe, fit la vieille, c’est trop de bonté ; les remèdes vous coûtent de l’argent…

— Quand ils me coûteraient davantage, me croyez-vous l’âme assez dure pour vous voir souffrir, vous ma meilleure amie, lorsque je puis vous soulager ? Mais, tenez, le mal peut se réparer ; j’aurais été heureux, il est vrai, d’emmener votre mari au lac, mais il serait cruel de vous priver de ses soins. Qu’il aille chez ma femme et elle vous enverra une bonne médecine.

— Va te gréer (préparer), Romain, dit la vieille, puisque M. Philippe 2 te fait l’honneur de t’emmener avec lui. J’enverrai mon petit gas,qui est plus fin que toi, chercher la purgade qu’il a la bonté de me donner.

J’emmenai le père Chouinard en triomphe, et deux heures après nous étions sur les bords du lac qui offrait, malgré la rigueur de la saison, un aspect encore très pittoresque. Sa surface, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, était couverte d’une glace vive et transparente comme le plus beau miroir. Il n’y avait rien d’attristant à contempler les cèdres, sapins et épinettes qui faisaient l’ornement des îlots et qui bordaient ce beau lac dans toute son étendue. Les branches touffues des vieux arbres couvertes de neige me rappelaient nos vieux gentilshommes la tête toujours poudrée à blanc, pour cacher les ravages que les années avaient fait subir à leur chevelure. Et les jeunes arbres, avec leurs branches ornées de givre, me rappelèrent aussi mon entrée dans le monde, vingt ans auparavant, lorsque l’étiquette exigeait de nous la même parure de tête que les vieillards. Une bouffée de vent s’éleva tout à coup ; toutes les têtes frémirent, et je crus un instant, dans mon imagination quelquefois poétique, que tous ces arbres, s’animant au son de cet orchestre éolien, allaient nous souhaiter la bienvenue par un bal forestier.

Je fus tiré de ma rêverie par M. Charron :

— Votre seigneurie, me dit-il, est naturellement assez paresseuse, elle a les mains tendres comme une jeune fille ; qu’elle se rende à la cabane avec le père Romain, où elle ne manquera pas d’occupation, tandis que mon ami M. Verrault et moi, nous ferons ici le plus dur de la besogne.

C’est, en effet, un ouvrage assez fatigant que de pratiquer une fosse dans la glace, qui a souvent trois à quatre pieds d’épaisseur ; on n’y réussit, après avoir commencé la besogne avec une hache, qu’à l’aide de tranches de fer.

Arrivés, après avoir traversé le lac, à la cabane située à l’anse à Toussaint, mon compagnon allume le poêle avec le bois dont le dernier occupant laisse toujours une provision suffisante pour une nuit. De mon côté, je cassai des branches pour renouveler le lit de sapin qui fait les délices des forestiers, et nous tendîmes ensuite des collets pour prendre des lièvres et des perdrix. La méthode en est bien simple : il ne s’agit que de faire une haie avec des branches de sapin d’environ un pied de hauteur plantées dans la neige, laquelle haie coupe à angle droit la piste, ou chemin principal des lièvres. Le lièvre, naturellement timide, ne sort de son gîte que la nuit pour chercher sa nourriture. Il court tout le long de la haie improvisée qu’il n’a point l’instinct de franchir d’un saut, jusqu’à ce qu’il trouve une ouverture assez grande pour lui livrer passage ; mais cette ouverture, malheureusement, est le piège où il trouve la mort : une mort honteuse, celle des grands criminels, lui qui cependant a mené une vie si pure et si innocente sans nuire à son prochain.

L’attrape dont il est la victime est de la plus grande simplicité : le chasseur plante une fourche dans la neige, dans cette fourche est une longue perche accrochée à une entaille que l’on fait à un arbre à environ un pied du sol ; l’extrémité de la perche est munie d’un fil de laiton très flexible dont on fait un cercle d’un diamètre proportionné à l’ouverture pratiquée dans la haie, où le pauvre lièvre, trop confiant, passe la tête jusqu’aux épaules ; les efforts qu’il fait pour se dégager font glisser l’extrémité de la perche, et il se trouve pendu à quatre pieds du sol.

Il est facile, par là, de voir que deux hommes peuvent, en peu de temps, tendre plusieurs collets ; aussi lorsque nos compagnons nous rejoignirent à la cabane, à la nuit tombée, avec le produit de leur pêche, nous pouvions espérer une ample provision de gibier, pour le lendemain au matin.

La perdrix passe la nuit dans un trou qu’elle fait dans la neige. Il est à supposer qu’en cherchant un gîte propre à cet effet, elle suit le même procédé que le lièvre en longeant la haie sans la franchir ; mais comme elle n’a pas assez de force pour détendre le piège en tirant le fil qu’elle a autour du cou, on la trouve ordinairement morte sur la neige, et quelquefois à demi mangée par les martres et autres petites bêtes carnassières, tandis que les lièvres sont hors de leur atteinte.

Après avoir soupé avec un appétit aiguisé par l’exercice, nous allumâmes nos pipes, remplîmes nos verres d’un punch ardent d’excellent rhum de la Jamaïque, et ainsi munis de toutes nos pièces, nous nous préparâmes à passer une joyeuse veillée. Je commençai l’attaque :

— Vous, père Romain Chouinard, lui dis-je, vous qui avez tant voyagé autrefois, devez avoir vu la chasse-galerie ?

— Une seule fois, dit le père Romain, en faisant le gros bec pour affirmer ce qu’il disait.

— C’est peu, fit Pierre Verrault, pour un homme de votre âge.

— C’est bien peu, reprirent ensemble Charron et de Gaspé.

— Il ne faut pas mentir, dit le père Romain, il est bien vrai que ce n’est qu’un péché véniel, et qu’il en faut autant pour faire un péché mortel qu’il faudrait de pelletéesde neige pour chauffer un four, mais c’est toujours très mal.

Le père Chouinard avait le mensonge en horreur.

— Je vous dirai donc, pour ne pas mentir, que j’ai bien entendu, deux ou trois fois pendant la nuit, des gémissements(bruits, frémissements) dans les airs au-dessus de ma tête ; mais je ne puis jurer que ce fût la chasse-galerie. Ça en avait ben l’air ; mais il ne faut pas mentir : c’est vilain.

Nous donnâmes tous de grandes louanges au vieillard sur sa délicatesse de conscience en le priant de nous conter ce qu’il avait vraiment vu et entendu.

— Il est bon de vous dire, fit le père Romain, que c’était bien, bien loin d’ici. J’étais alors au service des bourgeois de la baie d’Hudson, et je m’en retournais à l’un des postes, après une longue absence, avec le produit de ma chasse. J’avais bien hâte d’arriver, mais j’étais si chargé, que je n’avançais guère.

Le père Chouinard avait certainement raison, car, après l’énumération qu’il nous fit de ce qu’il portait sur son dos, outre sa hache, son fusil et son chaudron, mes amis estimèrent qu’il devait être chargé d’environ quatre cents livres.

— Il y avait beaucoup de neige, continua le narrateur ; j’enfonçais à chaque pas au moins huit pouces au-dessus de mes raquettes, et la neige continuait toujours à tomber. J’entends tout à coup un frémissement au-dessus de ma tête ; je crus d’abord que c’était un  jibou(hibou) ; mais çà haltait(soufflait) comme un petit animal très fatigué. C’est drôle, que je me dis, que les oiseaux du Nord haltent comme des bêtes à quatre pattes. Je fus bien vite tiré de mon embarras quand j’entendis des bruits de chaînes et des chiens japper comme des enragés, et puis une voix d’homme qui criait : « Pille ! pille ! chouquece ! chouquece ! » et tout passa dans le ciel comme une vision. Les cheveux me vinrent à pic sur la tête, et avant que j’eusse rattrapé mon bonnet ; il était tombé dans mon capuchon. C’est bien vrai ce que je vous dis là.

— Je vous crois, père Romain, m’écriai-je, car, moi aussi, je vois bien que j’ai entendu la chasse-galerie : je sortais le soir à la porte, étant enfant, et j’entendis des bruits de chaînes qui s’entrechoquaient ; j’entrai tout effrayé dans la maison et je dis que je venais d’entendre la chasse-galerie. Mais mon père me dit que j’étais un sot, que c’était le bruit des entraves de fer, que votre frère Julien mettait à un de ses chevaux, que j’avais entendu.

— Ah ! dam ! ce que vous me dites du défunt monsieur ne me surprend pas. Je lui contai un jour que j’avais rencontré un loup-garou qui avait une queue longue d’au moins trois quarts de lieue, et il me rit au nez en me disant : Tu es un imbécile, mon pauvre Romain.

— C’était pourtant une queue d’une belle dimension, et que mon père aurait dû traiter avec plus de respect ; mais, de grâce, contez-nous votre rencontre avec ce loup-garou orné d’une queue si formidable.

— Écoutez, monsieur Philippe, vous verrez que si je mens quant à la longueur de la queue, c’est la faute de votre ancien meunier de Trois-Saumons, et vous savez que c’était un homme en règle (comme il faut). Un homme escrupuleuxdans tout ce qu’il disait et faisait.

« Je sortais de chez notre curé, le défunt M. Faucher, – s’il était encore vivant, il vous le dirait lui-même, – pour lui recommander le service de l’enterrement de mon voisin Pierriche Moreau qui venait de mourir. Il pouvait être huit heures, et quoique la lune ne fût pas levée, il faisait joliment clair. J’avais à peine laissé le terrain de l’église, qu’un homme marchant à grands pas passe auprès de moi :

« – Tiens, dis-je en moi-même, voilà une heureuse rencontre : quand on a veillé un mort on est toujours frissonneuxseul pendant la nuit, un compagnon de route n’est pas alors de refus.

« J’avais près de deux lieues à faire pour me rendre chez moi et j’étais à pied : ma guevalle(cavale) était estropiée et mon jack(cheval américain) était à moitié rendu à force de travail.

« – Bonsoir, l’ami, que je lui criai ; vous passez bien fier.

« Motus, point de réponse. Je crus qu’il était sourd et je donne après lui ; mais il marchait comme si le diable l’eût emporté. J’ai pourtant couru l’orignal, comme vous savez, mais les orignaux n’étaient que des sots auprès de l’homme habillé en gris.

« Un petit bout de temps après, je sens quelque chose qui frétillait contre mes jambes ; je me baisse et j’aperçois une queue d’animal qui défilait, défilait comme de la laine dans un dévidoir. Il en passait, et il en restait toujours. C’est un loup-garou ! que je me dis, et c’est le devoir d’un créquien(chrétien) de le délivrer en lui halant du sang. Je prends mon courage à deux mains, je tire mon couteau et j’essaye de darder l’insécrablequeue ; mais elle frétillait comme une anguille et tous mes coups portaient à faux. Ma frine(foi), quand je vis ça, j’abandonnai l’entreprise et je hâtai le pas.

« Comme j’avais affaire au moulin de Trois-Saumons pour savoir si mon grain était moulu, car il avait de la presse, je demandai au meunier s’il avait vu passer un homme habillé en gris.

« – Je puis vous en donner des nouvelles, me dit-il. J’aidais Quénon (Étienne) Francœur à mettre ses poches dans sa traîne, quand il est passé à huit heures un quart, car Quénon venait de me demander l’heure.

« Eh bien ! monsieur Philippe, fit le père Chouinard, étais-je un menteur quand j’ai parlé à votre défunt père de la queue du loup-garou ? À peine j’étais rendu chez Baptiste Godrault, qu’il arrivait aux Trois-Saumons, et il y a plus de trois quarts de lieue de chez lui à votre moulin. »

Je convins que mon père l’avait calomnié et je lui en fis des excuses.

J’étais assez disposé à faire jaser encore le père Romain, lorsque Charron me dit :

— Si vous continuez à le faire mentir, il ne lui restera pas demain au matin une dent vaillante dans la bouche pour prendre son déjeuner.

Nous passâmes la journée du lendemain à pêcher, à chasser et à tendre des collets. Le soir, après avoir fait honneur à une excellente soupe au lièvre, lard et perdrix, que le père Romain avait fait cuire pour notre souper, plat que je recommande spécialement aux chasseurs après beaucoup d’exercice, le soir donc nous reprîmes nos armes de la soirée précédente ; bien décidés à passer encore une agréable veillée. Un hibou perché sur un arbre voisin et le patriarche des nycticorax, autant qu’on pouvait en juger à sa voix lugubre, poussa son hou ! hou ! à plusieurs reprises. Nos habitudes sociales étaient, en apparence, peu goûtées du vénérable solitaire de nos forêts.

— Quand ces nations-là, dit le père Romain, font tant de vacarme, ça n’annonce rien de bon : à telles enseignes que la nuit que mon défunt père est mort, un de ces sorciers poussa trois cris en passant au-dessus de notre maison et dix minutes après, huit orphelins pleuraient près du corps du meilleur des pères.

Les cris lugubres du solitaire de nos forêts, les paroles touchantes du vieillard avaient jeté dans mon âme une teinte de mélancolie que je ne cherchais qu’à augmenter : il y a même un charme dans des sombres rêveries ; et je demandai au père Chouinard de nous conter une bonne histoire de revenants.

— Ce n’est pas de refus, fit le père Romain ; mais au moment où il allait commencer, le hibou poussa deux fois son hou ! hou ! lamentable ; le vieillard regarda derrière lui d’un air inquiet et me dit : Je suis bien fatigué ; j’ai pour l’habitude de faire un somme après mon souper, faites excuse pour ce soir, je vais me coucher, bonsoir.

J’étais contrarié ; mais une idée lumineuse vint à mon secours.

— Attendez un instant, père, lui dis-je, je connais un excellent remède pour vous guérir de votre fatigue.

Et je préparai aussitôt un gobelet de punch brûlant, à double charge de rhum, de sucre et de muscade : breuvage capable d’emporter la peau de la langue et du palais des mâchoires les mieux ferrées. Mais le père Chouinard avait la peau de cet organe dure comme un requin : il avala deux gorgées de la composition infernale sans sourciller, et déclara, en se faisant claquer la langue, qu’il n’y avait personne au monde capable d’apprêter un sangris comme M. Philippe ; et que pour l’en remercier, il allait lui conter une belle histoire de revenant.

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