‹ MémoiresChapitre 27 sur 37 · 12.3 Légende sur Chatigny

12.3 Légende sur Chatigny

— Après vous avoir fait, continua M. Fournier, le récit d’une aventure qui me paraît véritable dans toutes ses circonstances, je n’ai pas la même foi dans celle que je vais vous raconter, car mon auteur n’était pas l’homme le plus véridique du monde ; c’était un farceur qui nous faisait toutes sortes de contes.

« Vous avez sans doute connu Carrier, ajouta le narrateur : Carrier, que l’on appelait l’homme des bois ; on aurait pu également le nommer l’homme des grèves, car il passait comme moi la plus grande partie de sa vie à faire la chasse. Vous devez certainement l’avoir connu dans votre enfance, car c’est lui qui fournissait, l’automne, la provision de lièvres et de perdrix à votre famille.

— Le seul Carrier dont je me souviens, dis-je, était Carrier la Patte-de-castor.

— Ce Carrier, par un jeu assez bizarre de la nature, avait au lieu de la main gauche une vraie patte de castor à l’extrémité d’un moignon de bras de six à huit pouces de longueur, ce qui ne l’empêchait pas de faire du bras droit, et aidé d’une corde attachée à cette patte, tous les ouvrages qu’exige le métier de cultivateur, si ce n’est celui de vanner. Je crois devoir ajouter comme preuve des heureux effets du travail, de la persévérance et de l’énergie, que de pauvre qu’il était lorsqu’il abattit le premier arbre d’une terre que mon grand-père lui concéda dans sa seigneurie, il mourut riche après avoir établi confortablement sa nombreuse famille.

— Oui, continuai-je, je me souviens bien de ce Carrier, car c’était toujours un nouveau plaisir pour moi, étant enfant, de le voir fouiller avec cette petite patte, inerte pourtant, mais qu’il mettait en mouvement avec son moignon de bras, de le voir fouiller, dis-je, dans sa blague pour mêler le tabac avant de bourrer sa pipe. Connaissez-vous la cause de cette infirmité, car j’ai entendu plusieurs versions à ce sujet ?

— Sa mère a toujours prétendu, dit M. Fournier, qu’un sauvage, lorsqu’elle était enceinte, lui fit peur avec un castor vivant qu’il jeta sur elle. Mais revenons à notre ami Carrier, frère de la Patte-de-castor. C’est lui qui m’a conduit la première fois à cette batture vers l’âge de onze à douze ans ; et voici ce qu’il raconta :

« – J’étais seul dans ma cabane, vers 9 heures du soir, lorsque j’entendis appeler trois fois d’une voix lamentable : Carrier ! Carrier ! Carrier ! D’un bond je fus sur la grève, car la marée étant basse, je crus qu’un canot avait renversé sur quelques gros cailloux et que l’on demandait du secours. Quoique la lune ne fût pas levée, il m’était facile néanmoins de distinguer les objets à une certaine distance ; mais toutes mes recherches furent infructueuses. Je prenais le chemin de ma cabane, lorsque la même voix que j’avais entendue au sud me cria du côté du sud-ouest : « À moi ! à moi ! Carrier ! » Je pris ma course de ce côté en suivant la butte de sable ; mais, arrivé à l’endroit où j’avais entendu appeler, je n’entendis plus rien. J’allais rebrousser chemin, lorsque la même voix se fit entendre plus loin dans la même direction. Il me passa une souleur ; mais, comme la marée montait, je crus qu’un malheureux accroché à un canot chaviré était emporté par le courant vers le chenal qui nous sépare de la butte à Chatigny. Je reprends ma course, j’entends la même voix de l’autre côté du bocage ; je passe le chenal, et, pour couper court, je m’enfonce dans le bois, et je vois l’ombre d’un homme au pied de la plus haute épinette. Les cheveux me vinrent à pic sur la tête, quand, après avoir fait le tour de l’arbre, je ne vis personne, et lorsque j’entendis une voix lamentable sortant du tronc de l’épinette même et criant : à moi ! j’ai faim ! je meurs de faim ! Je voulus fuir ; mais j’avais beau marcher, je revenais toujours à la même place où j’entendais les mêmes lamentations, et ce ne fut que quand la barre du jour parut que je pus sortir de ce lieu funeste. Il est inutile d’ajouter qu’une heure après, je traversais au sud dans mon canot d’écorce.

« Je ne me porterais pas caution, dit M. Fournier, de la vérité de ce récit ; mais tout ce que je puis vous dire, c’est qu’étant bien jeune alors, il me fit une vive impression, et que j’ai toujours vu depuis de mauvais œil la butte à Chatigny. »

Comptons les joyeux chasseurs qui étaient réunis sur la batture aux loups-marins vers le quinze août de l’année 1833. Les deux MM. Fournier, déjà vieux à cette époque, sont depuis longtemps dans le séjour réservé aux hommes vertueux : c’est la loi de la nature. MM. Charron et Félix Têtu, du même âge que moi et tous deux d’une force athlétique, ont été enlevés à leur famille dans toute la vigueur d’une constitution qui devait leur faire espérer une longue vie. M. Alexandre Fraser, à peine alors âgé de vingt ans, M. Fraser, fils unique, l’espoir de son père Simon Fraser 5, écuyer, notaire de Saint-Jean Port-Joli, dont il était l’associé, fut enlevé à la tendresse de ses parents trois ou quatre années après. Je suis le seul que la mort ait épargné.

Nous étions tous réunis à la cabane, le soir, après avoir fait des tours de force en attendant le souper. Chacun de ceux qui s’étaient livrés à cet exercice se glorifiait de ses prouesses, car, à l’exception des deux MM. Fournier, nous avions tous pris part à la lutte. M. Fraser lui-même s’en était retiré avec honneur et nous avait donné les preuves d’une force bien au-dessus de son âge.

Lorsque nous eûmes fini de souper, M. Louis Fournier prit la parole :

— Vous vous vantez, messieurs, d’être des hommes. Je veux bien le croire, j’en ai eu des preuves ; mais, voyez-vous, il y a des hommes d’une force si prodigieuse, que l’on a peine à y ajouter foi. J’étais ici, à cette batture, il y a quarante ans, avec mon frère Pierre, que vous voyez, feu mon frère Michel et le défunt José Jean, lorsque nous vîmes venir du nord un canot qui se dirigeait vers cette batture. C’est un de nos amis de l’Isle-aux-Coudres qui vient nous rendre visite, dîmes-nous. Le soleil venait de se coucher, le vent du sud s’éleva, en sorte que le feu allumé à la porte de notre cabane nous incommodait beaucoup : les flammèches, les charbons nous aveuglaient. Un de nous proposa alors d’aller chercher à une petite distance sur le sable un arbre de merisier afin d’en faire un coupe-feu. Mais, après bien des efforts (et nous étions pourtant des hommes tous dans la vigueur de l’âge), nous n’avions pas le poignet pourri et mon défunt frère Michel, surtout, était d’une force athlétique, après bien des efforts, dis-je, il fallut à notre courte honte renoncer à notre entreprise : outre que l’arbre était très pesant, les branches enfouies dans le sable à une assez grande profondeur rendaient notre travail inutile.

« Il était nuit close, et il faisait bien noir, quand celui dont nous attendions la visite arriva. C’était un petit vieillard, chétif en apparence, dont nous n’aurions pas donné quatre sols. Quoiqu’il nous fût inconnu, nous lui fîmes le meilleur accueil possible, et nous lui offrîmes de souper avec nous.

« – Ce n’est pas de refus, dit-il ; mais je ferai comme les Sauvages, je vous laisserai aussitôt que j’aurai pris mon repas, car je ne veux pas perdre la marée montante pour me rendre à l’Isle-aux-Grues.

« Et puis il ajouta :

« – Est-ce que vous n’avez pas de coupe-feu, que vous vous laissez aveugler par les flammèches ?

« – Il y a bien, lui dis-je, un arbre le long de ce banc de sable qui pourrait nous rendre ce service ; mais il est si pesant, que nous avons renoncé à le traîner jusqu’ici.

« Le vieillard continua à fumer pendant quelques minutes tout en jasant avec nous, se leva ensuite, et, grâce à l’obscurité, nous le perdîmes bientôt de vue. Quelle fût notre surprise, notre horreur, lorsque, à l’expiration de quelques minutes, nous le vîmes revenir l’arbre sur l’épaule !

« – Tenez, dit-il en le jetant à terre, voici votre coupe-feu et nous souperons plus à l’aise.

« La pesanteur de l’arbre était telle, que sa secousse, en tombant près de nous, nous fit faire un bond d’un pied de hauteur. Nous crûmes fermement que c’était le diable en personne qui nous avait rendu visite, et nous le vîmes partir de grand cœur quand il eut soupé. Ce ne fut que le lendemain que nous apprîmes, par Dufour de l’Isle-aux-Coudres, que c’était le bonhomme Grenon et non le diable qui avait soupé avec nous. Nous avions souvent entendu parler par les gens du nord de sa force surhumaine, sans y ajouter foi, mais nous en fûmes cette fois convaincus. J’ai été depuis rendre visite au père Grenon, un brave homme s’il en fut, qui s’amusa beaucoup de la belle peur qu’il nous avait donnée.

« Toute la famille Grenon, ajouta M. Pierre Fournier, est douée d’une grande vigueur ; mais une seule de ses filles a hérité de la force prodigieuse de son père. Un des fils de Grenon, après un séjour de trois à quatre années au service de la Compagnie du nord-ouest, retournait dans sa famille chargé de trophées sous la forme de plumets qu’il avait gagnés dans les luttes qu’il avait soutenues contre les Moferant, les Monarque, les Dumouchel, et autres fiers-à-bras redoutables, voyageurs des pays d’en haut. On informa son père, qui passait par hasard, que son fils venait d’entrer dans une auberge. Le père Grenon s’empresse d’aller le rejoindre et, voyant qu’il avait le dos tourné à la porte, il fit signe aux gens de la maison de ne rien dire, et, marchant à pas de loup derrière son fils, il lui prit la tête entre ses deux mains. Le fils fit des efforts inutiles pour se dégager de cette étreinte et s’écria :

« – C’est mon père, il n’y a pas un autre homme dans le Canada capable de me tenir avec des pinces semblables. »

Quoique plusieurs des prouesses du vieux Grenon doivent appartenir au domaine de la légende, en voici une que je crois véritable, étant attestée par plusieurs personnes témoins oculaires. Grenon fit rencontre le dimanche, dans les bois, d’un jeune ours, gros comme père et mère. L’animal voulait fuir à son aspect ; mais l’hercule, le considérant de bonne prise, lui livra bataille, le terrassa, finit par le saisir par la nuque et arriva avant la messe à la porte de l’église de la baie Saint-Paul avec son prisonnier, où de nombreux spectateurs furent témoins de cette scène assez nouvelle pour eux. Il paraît que le maître de nos forêts canadiennes goûtait peu cette manière de voyager, car Grenon dit en arrivant : Le gredin n’aime guère la société des honnêtes gens : il s’accrochait avec ses griffes à tous les arbres et racines qu’il trouvait à sa portée.

L’inspection des lieux convainquit bien vite les curieux de la vérité de ces dernières paroles : jeunes pousses d’arbres et racines auxquelles l’ours s’était accroché jonchaient le chemin qu’il avait parcouru.

En m’entretenant dernièrement des prouesses du vieux Grenon avec un vieil habitant nommé Joseph Charretier, mon voisin à la campagne, je lui dis que l’on m’avait assuré que les filles même de cet hercule avaient des nerfs d’acier.

— Je n’ai jamais connu le bonhomme Grenon ni ses fils, me dit Charretier ; mais quant à une de ses filles, je puis vous en parler savamment. J’avais alors environ vingt-cinq ans et c’était la première fois que je mettais le pied sur la terre du Nord. J’arrivais à grands pas au pied des côtes épouvantables de la baie Saint-Paul qu’il me fallait franchir, lorsqu’une jeune fille chargée d’un paquet qu’elle portait sous un bras passa près de moi en trottinant. J’étais dans l’âge où l’on sait accoster proprement une créature (femme), et je lui dis, après avoir ôté mon bonnet en la saluant jusqu’à terre :

« – J’ai deux grâces à vous demander, mademoiselle : d’abord, celle de me permettre de jouir de votre agréable compagnie aussi longtemps que nous suivrons la même route, et celle ensuite de vous soulager du fardeau que vous portez.

« Vous voyez, monsieur, ajouta le père Charretier, que c’était parler poliment comme un homme qui sait vivre avec le monde.

— Je vois, père Charretier, lui dis-je, que vous savez accoster une créature sans réplique, et qu’elle dut être sensible à vos politesses.

— Je n’eus point à m’en plaindre au début, répliqua le vieillard. Elle me fit une belle révérence et me dit :

« – C’est trop d’honneur que vous me faites de m’offrir votre agréable compagnie, et je l’accepte avec plaisir ; mais quant au léger paquet que je porte, ce n’est pas la peine de vous en embarrasser.

« – Je n’ai pas été élevé parmi les Sauvages, que je lui répliquai ; les gens du Sud connaissent les égards qu’ils doivent à la créature.

« – Puisque vous êtes si galant, vous autres messieurs du Sud, à ce qu’elle me dit, voici le paquet.

« Étant sous l’impression, fit le père Charretier, que ce paquet enveloppé proprement dans une nappe blanche contenait de la laine ou tout au plus du linge, je voulus le prendre sans précaution ; mais, à ma honte, il m’échappa des mains et tomba à terre.

« – Faites excuses, à ce qu’elle me dit ; c’est une gaucherie de ma part d’avoir laissé tomber ce paquet.

« J’étais rouge jusque dans le blanc des yeux, et me baissant aussitôt, ce fut à grand-peine que je réussis à mettre sur mes épaules son léger fardeau.

— Mais, dis-je au père Charretier, quel était donc le contenu de ce paquet ?

— Une misère qui ne vaut guère la peine d’en parler, reprit le vieillard ; c’était tout simplement un minot de sel.

« Ça alla assez bien tant que nous marchâmes sur le chemin planche ; mais lorsque nous fûmes dans les côtes, les sueurs m’abîmaient. Quant à ma compagne, elle caquetait comme une pie, et, tout en sautant sur un pied et sur l’autre, elle me faisait en ricanant des excuses de la peine que je prenais pour elle, ajoutant que les messieurs du Sud du fleuve Saint-Laurent étaient beaucoup plus polis que ceux du Nord.

« Lorsque je m’arrêtais pour me reposer en montant les infernales côtes, sous prétexte de lui faire admirer quelques beaux points de vue, elle me disait :

« – Nous autres, montagnardes, sommes si accoutumées à ce spectacle, que nous n’en faisons aucun cas ; mais tenez, monsieur, je suis un peu pressée, ma mère m’attend, rendez-moi, s’il vous plaît, mon paquet, et je vais continuer ma route, tandis que vous jouirez des beautés de la nature.

« Je rentrais en terre ; la honte me donnait des forces et je répliquai que je ne voudrais pas me séparer d’une si aimable compagne. Et je repris le collier de misère tout en haletant comme un chien qu’on fesse pour lui faire tirer sa charge. J’étais éreinté, lorsque nous arrivâmes, par bonheur, à un chemin de traverse. Je lui demandai alors quel côté elle allait prendre, bien déterminé à gagner le nord-est si elle allait du côté du sud-ouest. Nous finîmes par nous séparer ; elle me fit encore une belle révérence en me disant qu’elle n’oublierait jamais la galanterie des messieurs du Sud.

« Je l’envoyai en moi-même à tous les diables, et je fis une halte à la première habitation que je trouvai et où je demandai du lait pour me rafraîchir, car la langue me desséchait dans la bouche.

« Je m’enquis de la maîtresse de la maison si c’était, ici, le pays où les femmes sont plus fortes que les hommes, et je lui racontai mon aventure.

« – C’est Marie Grenon, me dit-elle, en éclatant de rire ; et elle vous aurait, au besoin, porté par-dessus son minot de sel et monté les côtes sans fléchir. »

Mon fils Alfred, assistant inspecteur dans le département des postes à Québec, auquel je lisais cette notice sur les Grenon, tout en regrettant le manque de plus amples renseignements sur cette famille, me dit :

— Je crois pouvoir vous en donner bien vite par Augustin Tremblay, un de nos conducteurs de malles de la paroisse de la baie Saint-Paul.

En effet, peu de jours après cette conversation, voici ce que cet homme lui raconta :

— Mon père encore plein de vie, quoique quasi nonagénaire, a bien connu le vieux Grenon et sa famille. Un de ses fils était d’une force remarquable, sans néanmoins approcher de celle du père ; mais une de ses filles semblait en avoir hérité. Les autres Grenon sont des bons hommes, mais rien de plus. Quant au vieux Grenon, on croyait tous que le diable lui aidait, car il était rare qu’il voulût forcer devant le monde. C’était, d’ailleurs, un excellent homme, doux, paisible, et entendant bien le badinage ; mais si on le charadait un peu fort, et s’il disait : « C’est assez ! » les farceurs, quelque nombreux qu’ils fussent, se le tenaient pour dit et changeaient de conversation. Grenon était un petit homme ; mon père m’a souvent dit qu’il l’avait vu, un jour, nu, et qu’il en eut horreur : il était velu comme un ours, et des nerfs, aussi prononcés que ceux d’un taureau, lui sillonnaient toutes les parties du corps.

« Un jour qu’il avait fauché des joncs sur les grèves de la baie Saint-Paul avec plusieurs habitants, son cheval, surchargé de fourrage vert, ne put monter les formidables côtes qu’il avait à franchir. Grenon détèle son cheval, allume sa pipe, s’assied près du chemin et se met à fumer tranquillement.

« – Que vas-tu faire ? lui dit un de ses amis.

« – Je vais laisser reposer ma bête, fit Grenon, et je ne suis pas en peine qu’elle montera bien sa charge ensuite.

« Sur ce, les autres partirent ; mais quand il fit nuit, un des habitants revint sur les lieux et se cacha près d’une clôture pour voir comment Grenon et son cheval se tireraient d’affaire. Mais les cheveux lui vinrent à pic sur la tête, quand il vit Grenon monter les épouvantables côtes de la baie Saint-Paul au pas ordinaire en traînant seul sa charrette, tandis que son cheval suivait la charge en se régalant de quelques gueulées de foin qu’il arrachait de la voiture. Le curieux voulut alors fuir, croyant que c’était le diable en personne qu’il voyait, lorsque Grenon, qui le reconnut, lui cria :

« – Malheur à toi si tu en parles !

« Toute la paroisse a toujours pensé que Satan seul pouvait être doué d’une telle force. »

Je n’ai pas cru devoir clore cet article sur les Grenon sans rendre visite aujourd’hui, 28 février 1864, à mon ancien ami l’honorable Paschal de Sales Laterrière, membre du Conseil législatif, dans l’espoir d’obtenir quelques renseignements sur l’Hercule du Nord. Je le croyais en mesure de me les donner : 1∘ parce qu’il a résidé pendant quarante-cinq années dans la seigneurie des Éboulements voisine de la baie Saint-Paul, et, 2∘, parce que, étant lui-même pendant sa jeunesse d’une force musculaire peu commune, il n’aura pas manqué de s’enquérir des prouesses attribuées au sieur Grenon. Je n’ai pas été trompé dans mon attente ; il m’a fait part de l’anecdote suivante, qu’il tenait des vieillards de la baie Saint-Paul.

— Vous devez avoir vu, me dit mon ami, quelques-unes des anciennes cheminées que l’on construisait au bon vieux temps ?

— Oui, fis-je, il y en avait une semblable dans la cuisine de mon grand-père au manoir de Saint-Jean Port-Joli, dans laquelle un arbre entier pouvait flamber à l’aise.

— On en construisait une semblable, reprit M. Laterrière, pour le presbytère de la baie Saint-Paul. Huit à dix hommes vigoureux avaient renoncé à poser le manteau, pierre énorme de six pieds de longueur, sur dix-huit pouces de hauteur et huit pouces d’épaisseur ; car le plus difficile n’était pas de la lever de terre, mais de l’asseoir sur les deux jambages d’une élévation de quatre à cinq pieds au-dessus de l’âtre de la cheminée. Les manœuvres avaient donc renoncé à cette rude tâche, lorsque voyant passer Grenon, un d’eux lui cria :

« – Toi qui es fort comme un taureau, viens donc nous aider à mettre en place le manteau de la cheminée.

« – C’est l’heure de mon déjeuner, ainsi que du vôtre, fit Grenon ; je vous donnerai un coup de main quand nous aurons fini notre repas.

« Ils se séparèrent sur cette assurance ; mais Grenon revint sur ses pas quand ils furent éloignés et posa seul la pierre.

« Vous savez, me dit M. Laterrière d’un ton goguenard, que le diable a toujours joué un certain rôle dans la construction de certains édifices merveilleux, tels que la cathédrale de Cologne en Europe, et aussi dans celles de quelques églises du Canada. Après leur retour, les maçons ne manquèrent pas d’attribuer cette prouesse à sa majesté satanique, malgré les réclamations des femmes d’une maison voisine, qui affirmaient qu’elles avaient vu Grenon entrer et sortir du presbytère après leur départ, et sans que le diable l’accompagnât. »

J’avais déjà entendu parler de ce tour de force, mais j’ignorais les dimensions de cette pierre dont le souvenir s’est conservé, je vois, jusqu’à nos jours, parmi les habitants des Laurentides. J’ai dit que les exploits musculaires de Grenon étaient passés dans le domaine de la légende. Voici ce qu’un farceur de l’Isle-aux-Coudres contait à ce sujet :

— Grenon travaillait dans la forêt près d’un camp sauvage avec un de ses amis ; ce dernier, chargé de faire la cuisine, dit à Grenon, lorsqu’il vint dîner, qu’un Indien d’une taille énorme lui avait rendu visite, avait levé le couvercle de la marmite dans laquelle leur soupe mitonnait, et avait fait une insulte à ladite soupe. Quoiqu’on n’en vit aucune trace, ce n’en était pas moins un cruel et sanglant affront à leur potage. Grenon leva les épaules et dîna d’assez mauvaise humeur. Mais le même sauvage continuant le même jeu pendant deux jours consécutifs, Grenon prit la chose au sérieux et dit à son compagnon :

« – Je garderai la cabane demain.

« L’Indien arrive à la même heure que de coutume et traite la malheureuse soupe avec autant de mépris que les jours précédents. L’hercule irrité saisit le Sauvage par les jambes au-dessus de la cheville du pied et, s’en servant comme d’une massue, il en frappa un arbre avec tant de violence à plusieurs reprises, que de la tête, des bras et du tronc de l’Indien, il ne lui resta que les jambes qu’il tenait en mains. Il est inutile d’ajouter que c’était celui des exploits de Grenon qui m’amusait le plus lorsque j’étais enfant, et auquel j’ajoute le plus de foi. Il est cependant permis de croire qu’il y a quelque chose de vrai dans cette anecdote si connue dans les Laurentides et que le Sauvage paya cher sa gentillesse. »

Je reviens à mon ami, M. Paschal Laterrière. Ceux qui le voient maintenant auront peine à ajouter foi à l’anecdote que je vais relater. Si cet aimable et spirituel compagnon de ma jeunesse n’a rien perdu de ses facultés morales, il n’en a pas moins subi, comme nous, le ravage des années quant au physique. Qui pourrait croire, en voyant ce petit vieillard, qu’il possédait autrefois des bras redoutables ?

C’était, je crois, vers l’année 1813, que le docteur Laterrière, sortant le matin d’un navire qu’il avait visité professionnellement, fit la rencontre d’un matelot qui lui demanda ce qu’il venait faire sur le quai où ils étaient alors tous deux. Le jeune docteur, voyant que cet homme avait bu, le pria poliment de le laisser passer. Mais le marin n’en tint aucun compte, continua à lui barrer le chemin et se mit en devoir de le frapper. Le médecin, poussé à bout, lui asséna un si furieux coup de poing, qu’il lui cassa les os de la mâchoire inférieure en trois morceaux.

Le jeune esculape répara le dommage de son mieux : il fit transporter le matelot dans un hôpital qu’il avait établi à la basse-ville pour les marins, et replaça proprement les os de ladite mâchoire à la place que la nature leur avait assignée. Bref, le docteur avait si bien opéré, qu’au bout de six semaines ou deux mois le patient sortit de l’hôpital le menton soutenu, par précaution, à l’aide d’un mouchoir noué au-dessus de la tête.

Mais, ô ingratitude du cœur humain ! le premier usage que fit le matelot de sa convalescence fut de porter plainte contre son bienfaiteur, et le jeune médecin, après avoir fourni le cautionnement d’usage, comparut aux assises trimestrielles de la paix, pour répondre à une accusation très grave d’assaut et batterie. J’étais chargé de le défendre, et je m’étais fait fort, vu les circonstances qui militaient en sa faveur, de le faire acquitter ; mais j’avais compté sans Fletcher, le président du tribunal.

Le plaignant, le seul témoin, prête le serment d’usage, et ensuite pour première preuve du délit, et au risque de faire écrouler la charpente mal affermie de sa mâchoire inférieure, dénoua le mouchoir qui lui soutenait le menton.

Grand Dieu ! quel menton ! je ne puis en donner une idée qu’en me servant d’une comparaison. Supposez que la tête entière du témoin eût la forme du globe terrestre, regardez la bouche et vous aurez la ligne équinoxiale.

J’ai lu quelque part qu’un chevalier anglais très excentrique se plaisait à réunir à sa table un certain nombre de gentlemen tous affligés des mêmes difformités. Tantôt c’étaient douze échevins de Londres porteurs de nez d’une grosseur excessive, des nez nourris de soupe à la tortue, roast-beef, plum-pudding, porter et vin d’Oporto ; et l’aimable chevalier se pâmait de rire, lorsqu’il annonçait qu’il allait proposer une santé et qu’il voyait tous les nez formidables des convives le coucher en joue.

Tantôt c’étaient des gentlemen qui louchaient tous de l’œil gauche et vice versa. Il produisait au dessert, pour l’occasion, un objet rare quelconque en s’écriant : « Regardez, messieurs ! » et il était pris d’un fou rire délicieux à l’aspect des regards louches qui convergeaient sur lui.

Il réunissait un autre jour à sa table hospitalière les mentons les plus formidables de l’Angleterre, sans oublier l’Écosse, et le digne chevalier éprouvait une jouissance à nulle autre pareille, lorsque tous les mentons des convives avançaient simultanément, et en ordre de bataille, pour faire une petite ablution dans les petits vases qui servent à cet usage avant le dessert.

On dit, ou c’est moi qui le suppose, qu’il faisait toujours un petit cadeau à la fin du repas à celui qui s’était le plus distingué dans sa spécialité. Quelle bonne fortune pour mon matelot, s’il eût été jugé digne de s’asseoir à la table du bon chevalier ! Il lui aurait certainement fait une pension viagère, à la charge d’assister sa vie durant aux festins des grands mentons.

Mais je reviens à mon pauvre client qui attend avec patience le verdict du jury. J’avoue que l’aspect du plaignant me fit perdre beaucoup de la confiance que j’avais inspirée à mon client dans la bonté de sa cause.

— Comment avez-vous fait, mon cher Paschal, lui dis-je, pour mutiler ce pauvre diable d’une façon si cruelle ?

— Cet animal douillet, répliqua mon client, fait l’âne pour avoir de l’avoine, et exhibe son menton pour en imposer à la justice : ce trait chez lui était déjà très prononcé avant l’accident ; et je vous dirai en confidence qu’il est probable que je ne l’aurais pas frappé, malgré la provocation, s’il n’eût avancé sur moi son grand menton bête qui m’a tenté ; car voyez-vous, un menton de longueur démesurée m’agace les nerfs. Et vous savez, d’ailleurs, qu’il est impossible de replacer les os dans leur état normal, sans qu’il s’ensuive quelques légères difformités.

— Appelez-vous légère difformité, lui répliquai-je, un menton si ridicule, que le porteur d’un semblable trait ne pourrait être admis à l’état de prêtrise, crainte de causer du scandale parmi les fidèles quand il officierait ?

— Tenez-vous à votre profession, dit Laterrière, car je vois que vous n’entendez rien à l’anatomie et à la chirurgie.

N’ayant rien à objecter aux remarques de mon esculape, je gardai le silence.

Quoique les grands mentons accusent généralement un caractère égoïste, le brave marin rendit un témoignage franc et honnête ; il avoua les menaces, la provocation, mais ajouta qu’il n’avait pas eu l’intention de frapper le prévenu.

Je vis que la sympathie des juges, des jurés et des spectateurs se portait sur le menton du plaignant ; j’en conclus que là était la question, comme dit Hamlet, et je commençai l’interrogatoire en conséquence.

— Dites-vous, témoin, sous le serment que vous venez de prêter, que c’est le coup de poing que vous avez reçu qui vous a allongé le menton dans l’état où il est aujourd’hui ?

— Certainement, fit le témoin.

— N’aviez-vous pas avant cet accident un menton très prononcé ?

— J’ai toujours eu le menton long, mais pas à l’excès que je l’ai aujourd’hui.

— Vous êtes-vous regardé dans un miroir ?

— Oui, et je suis tellement défiguré, que je crains beaucoup que ma femme refuse de me reconnaître lorsque je serai de retour à Liverpool.

— Qui vous a soigné pendant votre maladie après avoir fait l’opération qu’exigeait votre mâchoire ? N’est-ce pas le prévenu et ne vous a-t-il pas donné les soins les plus attentifs ? Vous savez qu’il est impossible de remettre en place les os brisés, sans qu’il y paraisse tant soit peu ?

— Oui, oui, je conviens de tout cela, fit le plaignant ; ce qui ne n’empêche pas de croire que, s’il se fût contenté de se servir seulement de mes propres os, je n’aurais pas le menton de la longueur que je l’ai aujourd’hui. Je crois qu’il a ajouté une poignée des os du squelette qu’il tient enfermé dans son laboratoire.

Cette sortie fit rire les jurés et les spectateurs ; j’en tirais un bon augure, quand Fletcher, ennemi juré des Canadiens, demanda au témoin s’il était bien sûr que le prévenu ne l’avait pas frappé avec un caillou, que pour lui il en était certain.

L’honnête Jack répondit qu’il n’avait pas vu de caillou dans la main du docteur, et qu’il n’en avait pas ramassé en sa présence.

Je fis ensuite un discours, qui me parut très pathétique, dans l’intérêt de mon client ; je dis que le prévenu avait été provoqué à un combat que tout jeune homme, qui a du sang dans les veines, ne pouvait refuser sans pusillanimité ; que le combat avait été franchement accepté par les deux parties ; que le prévenu ne pouvait prévoir que le menton du plaignant fût fragile comme du verre, et que si c’était un assaut, les jurés devaient le considérer comme justifiable sous les circonstances. Qu’un rapport contraire aurait l’effet le plus pernicieux, car s’il arrivait à un chirurgien de casser les os d’un antagoniste dans une lutte à laquelle il aurait été provoqué, il se garderait bien de faire des dépenses inutiles, comme l’avait fait mon client, dans la crainte de n’être récompensé que par une poursuite qui entraînerait une augmentation de frais considérables. Je m’étendis sur l’ingratitude des hommes en général et sur celle du plaignant en particulier, lequel après avoir reçu les soins les plus empressés, les plus assidus, les plus habiles de mon client, avait encore l’âme assez noire pour le traîner devant une cour de police.

J’étais très satisfait de ce plaidoyer, dont j’attendais les plus heureux effets au bénéfice de mon client, lorsque Fletcher, juge stipendiaire et président du tribunal, insensible à toute autre éloquence qu’à la sienne propre, fit une charge à fond contre le malheureux esculape, déclarant que c’était son opinion bien arrêtée qu’un bras canadien n’aurait jamais, sans l’aide d’un caillou, d’une pierre ou de tout autre corps aussi solide, broyé la mâchoire d’un matelot britannique qui avait bravé tant de tempêtes. Les jurés firent leur rapport en conséquence et Fletcher eut le plaisir de condamner le prévenu à la somme de dix louis payables à la Couronne, ce qui ne profita guère au plaignant.

J’ai bien regretté depuis, dans l’intérêt de ma cause, de n’avoir pas mis, cour tenante, en regard du menton du plaignant, le bras nu du cher docteur ; car je suis convaincu que les jurés, à l’aspect de ce bras musculeux, n’auraient pas adopté la version gratuite du sieur Fletcher.

Je ne puis me séparer de mon ancien ami l’honorable Marc Paschal de Sales Laterrière sans lui souhaiter un meilleur avocat, s’il lui prend, par hasard, quelques velléités de jeunesse. Je ne saurais lui dire adieu sans faire mention des services éminents qu’il a rendus à son comté en faisant ouvrir une voie de communication aux habitants des Laurentides pour sortir, en toutes saisons, de l’isolement auquel la nature des lieux les avait condamnés. En effet, la seule issue pendant l’hiver était par les caps (que les habitants appellent les câpes), qu’il fallait franchir à pied, suspendu souvent à trois et quatre cents pieds au-dessus du fleuve Saint-Laurent qui gronde à leur base.

Le voyageur muni d’une petite hache pratiquait dans ces glaciers canadiens des trous à l’aide desquels il escaladait les passes les plus dangereuses en bondissant comme un chamois.

M. Laterrière, touché de voir cette partie importante du district de Québec isolée pendant six mois du reste de l’univers, obtint du gouvernement un octroi qui mit fin à cette réclusion forcée, et vigoureux pionnier il s’enfonça lui-même dans la forêt à la tête d’une centaine d’hommes, afin d’ouvrir la belle route qui permet maintenant aux habitants des Laurentides de communiquer, pendant toutes les saisons de l’année, avec leurs frères des différentes parties du Canada.

Les habitants des Laurentides se sont toujours montrés reconnaissants de cette grande œuvre, ainsi que des services éminents que M. Laterrière leur a rendus comme médecin aussi habile que charitable, pendant quarante-cinq ans qu’il a demeuré dans sa seigneurie des Éboulements. Ils ont su aussi apprécier les efforts constants de colonisation qu’il a faits, en établissant des chantiers qui répandaient l’aisance parmi eux ; et ils ont prouvé leur gratitude en le nommant pendant quarante années consécutives leur député au parlement provincial et enfin membre du Conseil législatif.

M. Laterrière est à l’âge où l’on apprécie les hommes sainement, et il doit s’enorgueillir d’une preuve de gratitude aussi constante, et rejeter sur l’infirme nature humaine ce qui lui paraîtrait, dans ces derniers temps, être un oubli de tant de bienfaits.

q

Page 1