17.1 Le solitaire
Les grands revers de fortune n’affectent pas tous les hommes également : les uns, comme frappés par la foudre, ne survivent que quelques minutes à leur malheur ; les Anglais disent : He died heart-broken,ou : of a hroken heart(il est mort le cœur brisé). Cette maladie, à ce que l’on prétend, est plus commune chez eux que chez les autres nations. Serait-ce parce que ce peuple, se livrant plus spécialement au commerce, est plus exposé aux grands revers de la fortune ?
D’autres survivent pendant de longues années à leurs malheurs et traînent une existence malheureuse, le cœur ensanglanté, jusqu’à ce la mort mette fin à leurs souffrances.
D’autres enfin, au cœur d’acier, se raidissent contre le malheur, recommencent la lutte avec une nouvelle énergie et finissent souvent par triompher.
— Faites-moi le plaisir, me dit mon patron, M. Olivier Perrault, chez lequel je terminais mon cours de droit vers l’année 1809 (M. le procureur du roi Sewell, mon premier patron, ayant été nommé juge en chef), faites-moi le plaisir de remettre les sommes d’argent contenues dans ces trois paquets à M. Roxburg.
— Je remettrai alors cet argent à son neveu, lui dis-je, car vous savez que M. Roxburg est un ermite inaccessible à tout étranger, un solitaire qui n’a vu le soleil, depuis vingt ans, que par les châssis de sa mansarde.
— Il est de toute nécessité, fit M. Perrault, que vous le voyiez vous-même ; votre entretien doit être secret.
Et il me fit part de ce que je devais lui communiquer.
— Et s’il refuse de me recevoir ?
— Il y va de votre honneur, comme avocat futur, de réussir, répliqua en riant mon patron.
M. Ritchie crut d’abord à une mauvaise plaisanterie de jeune homme, lorsque je lui demandai de voir son oncle ; mais à force d’instances, et après l’avoir assuré que j’étais chargé d’un message important pour lui, il finit par me dire qu’il allait faire son possible pour vaincre ses répugnances et l’engager à me recevoir.
La conférence entre l’oncle et le neveu me parut bien longue, les débats très vifs, car ce ne fut qu’à l’expiration d’une grosse demi-heure que je fus introduit dans ce sanctuaire réputé inviolable.
L’air vénérable du solitaire m’impressionna vivement. Il y avait, en effet, quelque chose de bien imposant dans ce visage pâle, souffrant, et sillonné de rides probablement précoces ; dans ce front haut et large, siège d’une forte intelligence ; dans cette longue chevelure blanche comme la neige, qui lui tombait sans désordre sur les épaules. Autant qu’il me fut possible de juger de la taille de cet homme quasi immobile sur son fauteuil pendant notre entrevue, M. Roxburg devait être d’une haute stature, et malgré l’expression sévère qu’il s’efforçait d’imprimer à ses traits en me voyant, il me parut qu’il devait y avoir habituellement beaucoup de douceur dans sa physionomie. Je m’attendais à voir un ours mal léché, et j’étais en présence d’un parfait gentleman que les chagrins dévoraient depuis plus de vingt ans, sans mettre fin à des souffrances morales que la mort seule devait terminer.
— Il faut, sans doute, jeune homme, me dit-il, que des motifs bien pressants (il se servit du mot cogent)vous induisent à troubler ma solitude ?
J’étais mal à l’aise, mais plutôt chagrin qu’intimidé, et ce fut d’une voix émue que je répondis que j’obéissais aux ordres de M. Perrault, avocat, mon patron.
Il soupira en me montrant un siège près d’une table couverte de livres, près de laquelle il était assis ; parmi ces livres, une grande bible de famille attira mes regards, car elle était ouverte au livre de Job. Une nouvelle expression de souffrance se manifesta sur son visage pâle, et ce fut avec une contrainte où perçait un mouvement d’impatience qu’il me dit :
— Parlez, monsieur.
— Ces trois paquets scellés, lui dis-je en les déposant sur sa table, renferment des sommes d’argent que je suis chargé de vous remettre, en vous priant de vouloir bien pardonner à celui ou à ceux qui vous les ont dérobées.
— Que peut-on me voler ? fit-il avec amertume en promenant ses regards autour de sa chambre ; le lit même sur lequel je cherche le repos ne m’appartient pas.
— Cette soustraction, répliquai-je, a été faite par une ou des personnes à votre service, lorsque vous étiez l’associé de Monsieur……… Voilà ce que l’on m’a chargé de vous dire.
J’avais touché une corde bien sensible. Le vieillard joignit les mains, les éleva un instant à la hauteur de son front et, se pressant ensuite le côté gauche de la poitrine, il s’écria :
— Ah ! oui, c’est ce qui m’a brisé le cœur !
Malgré les efforts que je faisais pour cacher mon émotion, mes yeux se voilèrent de larmes. Le vieillard, en proie à de sombres et à de douloureux souvenirs, garda longtemps le silence. Il pensait sans doute aux beaux jours de sa jeunesse, à ses espérances déchues, à ses premiers succès dans le commerce, aux luttes qu’il avait vainement soutenues pour détourner un malheur inévitable. Les souffrances de cette grande âme durent être atroces pendant l’espace de plus de trente ans que, se dérobant aux regards des hommes dont la vue lui était odieuse, il gémissait, sur ses vieux jours dans un réduit solitaire. Sans cette excessive sensibilité qui lui faisait redouter un reproche dans chaque regard de ses semblables, M. Roxburg aurait pu refaire sa fortune, se libérer de ses anciennes dettes et ressaisir la vie ; car, comme je l’ai su depuis cet entretien, c’était un homme de talents supérieurs, et la générosité de ses compatriotes anglais, toujours prêts à s’entraider, ne lui aurait certainement pas fait défaut.
J’ignorais jusque-là les antécédents de M. Roxburg ; mais l’exclamation déchirante qui lui était échappée : « Ah ! oui, c’est ce qui m’a brisé le cœur ! » me révéla la longue agonie du vénérable vieillard. Et j’attendais dans un silence respectueux qu’il m’adressât de nouveau la parole, lorsqu’il me dit :
— J’ignore, monsieur, d’où me vient cet argent, et je ne puis en honneur l’accepter. Celui ou ceux qui l’ont dérobé n’auraient jamais eu l’imprudence de le remettre à votre patron.
— Les prêtres catholiques, répliquai-je obligent leurs pénitents à faire des restitutions : ces derniers déposent l’argent entre les mains de leurs confesseurs, qui le reçoivent sous le sceau de la confession et se servent le plus souvent, pour éloigner tout soupçon, d’un tiers pour le rendre à qui de droit. M. Perrault ignore comme moi l’auteur de cette restitution.
— Ne pensez-vous pas, me dit-il, que même sous ces circonstances, ce serait peu délicat à moi de recevoir cette somme ?
Cette répugnance d’un homme pauvre à recevoir cet argent me dévoila toute la délicatesse de cette belle âme : M. Roxburg, victime de l’imprévoyance, craignait sans doute qu’on voulût lui faire l’aumône.
— Consultez, monsieur, votre cœur, répliquai-je, au lieu de prendre l’avis d’un jeune homme comme moi, et il vous dira tout ce qu’il y aurait de cruel à refuser à des pécheurs repentants qui ont erré pendant leur jeunesse d’accepter une restitution qui soulagera leur conscience d’un énorme fardeau, et qui vous prient de leur pardonner.
Il répéta avec amertume les mots « votre cœur », en appuyant la main avec force sur cet organe, qu’il croyait depuis longtemps desséché, et puis il ajouta après un pénible effort :
— Laissez cet argent et faites-leur dire que je leur pardonne cette soustraction.
Je produisis ensuite une quittance rédigée par mon patron que je le priai de signer, ajoutant que, M. Perrault et moi n’étant que mandataires, cette pièce témoignerait de la restitution que nous étions chargés de faire, ainsi que du généreux pardon qu’il accordait aux coupables.
Il jeta un coup d’œil rapide sur le papier et dit :
— Vous appartenez par votre mère à la famille de Lanaudière, que j’ai bien connue, et vous en avez la sensibilité. Ne croyez pas, jeune monsieur, que ce soit un compliment que je vous fais, ni que je vous félicite d’avoir un cœur sensible : heureux, au contraire, mille fois heureux celui qui possède un cœur d’airain, puisqu’il est condamné à vivre parmi les hommes ! Adieu ! ajouta-t-il, en jetant avec dédain la plume dont il s’était servi pour signer la quittance.
— Vous ne m’en voulez pas, monsieur ? lui dis-je.
— Je ne conserve de rancune à personne, fit-il, et encore moins envers vous, qui vous êtes acquitté avec délicatesse d’un pénible message.
— Adieu, mon père, lui dis-je avec des larmes dans la voix.
Il me regarda d’abord avec un tel étonnement, que je craignis de l’avoir blessé ; mais il me dit d’une voix douce et mélancolique :
— God bless you, my son !(Que Dieu vous bénisse, mon fils !)
Je suis, je crois, le seul étranger qui ait eu accès auprès de ce solitaire dont la réclusion a duré plus de trente ans ; aussi, lorsque je racontais à mes amis que non seulement j’avais vu M. Roxburg, mais que j’avais même eu un assez long entretien avec lui, avaient-ils peine à ajouter foi à une chose si peu vraisemblable.
Il a fallu de longues années pour mettre fin aux tourments de cette belle âme brisée par le malheur. Ç’a été un long travail du temps que d’arracher le dernier soupir, arrêter le dernier battement d’un cœur déchiré un tiers de siècle avant que la mort ait mis fin aux tortures qu’il endurait.