17.2 Seigneur et censitaire
Je baisse de tout point ; mais mon jugement est encore assez sain pour que je m’en aperçoive, et c’est sans aucun chagrin : je me trouve fort bien d’être bête.
Madame de Staël.
Malgré les virulentes déclamations de plusieurs grands et, sans doute, sincères patriotes, contre les seigneurs, lors de l’abolition de la Tenure seigneuriale, ou à cause d’icelle, je crois devoir donner une courte esquisse des rapports mutuels des seigneurs et des censitaires d’autrefois dans l’ancien district de Québec. C’était une fraternité bien touchante à cette époque ; et si elle a été décroissante d’années en années depuis cinquante ans, à qui le blâme, si ce n’est aux censitaires ? Des gens envieux, jaloux, ont soufflé la zizanie afin de rompre les liens d’affection, fondés le plus souvent sur la gratitude, qui attachaient les censitaires à leurs seigneurs. La nature de l’homme, le taux peu élevé des cens et rentes, les secondaient puissamment pour accomplir cette œuvre malveillante.
Le censitaire du district de Québec est l’homme le plus indépendant de l’univers : que le plus riche en terre parmi eux paie annuellement une douzaine de chelins à son seigneur, et il peut s’en moquer impunément. Pourquoi, devaient-ils naturellement penser, pourquoi avoir des égards, du respect, pour un homme qui n’a aucun pouvoir sur nous ? Il est bien vrai que ce seigneur et ses ancêtres avant lui ont toujours été prêts à nous rendre service, à nous venir en aide ; et qu’ils n’ont jamais sévi contre nous pour leurs droits de cens et rentes et de lods et ventes ; mais, bah ! le fils de Quénon Bellegueule, que son père a poussé aux études, qui lit sans réplique dans les gros livres, ne nous a-t-il pas assuré que les seigneurs font tout cela pour nous enjôler et pour s’attirer des coups de chapeau ?
Et lorsque ce vieux lèche-plat de père Leclerc lui a répondu que ça ne serait toujours pas lui qui userait son chapeau à faire des saluts, qu’il était si fier depuis qu’il portait l’habit à poches et les bottes fines, qu’il ne rendait pas même le salut à l’habitant qui se découvrait devant lui, le jeune Bellegueule ne lui a-t-il pas rivé le clou en lui disant que la politesse était une bêtise inventée par les seigneurs pour se faire encenser par l’habitant ; que le fameux avocat Pousse-Chicane avait prêché un dimanche, à l’issue des vêpres, que tous les hommes étant égaux, c’était s’avilir que de saluer un seigneur auquel il n’avait poussé que deux yeux comme à l’habitant !
Et voilà comme on a réussi à rompre les liens de bienveillance, de charité, de pure affection d’une part et de gratitude de l’autre.
J’ai connu pendant ma jeunesse tous les seigneurs du district de Québec et un grand nombre de ceux des autres districts qui formaient alors la province du Bas-Canada, et je puis affirmer qu’ils étaient presque tous les mêmes envers leurs censitaires. Je prends un type au hasard : les seigneurs de Kamouraska. Il me semble toujours avoir connu M. et Mme Taché ; leur fils Paschal, portant le même nom que son père, était, avec feu le docteur Couillard de Saint-Thomas, mes deux plus anciens amis, et la mort seule a brisé les liens d’une amitié sans nuage formée dès l’âge le plus tendre.
Je faisais de fréquentes et longues visites à mes amis de Kamouraska, et j’ai été témoin des égards, du respect, de l’amour dont ils étaient l’objet de la part de leurs censitaires. Mon jeune ami Paschal, aussi aimable que doux, était d’une familiarité avec les habitants qu’on aurait cru devoir l’exposer quelquefois à des désagréments, surtout de la part de la jeunesse ; mais point du tout, il ne s’écartait jamais du respect qu’ils croyaient devoir à leur jeune seigneur, tout enfant qu’il était.
J’ai souvent accompagné avec son fils Mme Taché dans les fréquentes visites qu’elle faisait aux pauvres et aux malades de sa seigneurie, chez lesquels elle était accueillie comme une divinité bienfaisante. Outre les aumônes abondantes qu’elle distribuait aux familles pauvres, elle portait à ceux de ses censitaires malades, qui n’auraient pu se les procurer, les vins, les cordiaux, les biscuits, propres à accélérer leur convalescence, et toutes les douceurs que sa générosité ingénieuse lui suggérait. Aussi régnait-elle en souveraine dans sa seigneurie par les liens bien chers de l’amour et de la gratitude.
Lorsque Mme Taché sortait de l’église à l’issue des offices, les habitants prêts à partir arrêtaient tout à coup leurs chevaux et une longue suite de voitures, réglant leur marche sur la sienne, la suivaient jusqu’à ce qu’elle débouchât dans l’avenue qui conduit au manoir seigneurial. Et quoiqu’elle eût ensuite le dos tourné à ceux qui poursuivaient leur route, ils n’en ôtaient pas moins leur chapeau en passant devant l’avenue, que si elle eût pu avoir connaissance de cette courtoisie. Je fus cependant témoin un jour d’une infraction à cette déférence universelle.
C’était le jour de la Saint-Louis, fête de la paroisse de Kamouraska. Mme Taché précédait à l’ordinaire, à l’issue de la messe, une longue escorte de ses censitaires, lorsqu’un jeune gars, échauffé par de fréquentes libations dont plusieurs d’entre eux étaient coutumiers pendant les fêtes de paroisse à la campagne, lorsqu’un jeune gars, dis-je, se détachant du cortège, passa la voiture de sa seigneuresse de toute la vitesse de son cheval. Mme Taché fit arrêter sa voiture et, se retournant du côté de ceux qui l’accompagnaient, s’écria d’une voix forte :
— Qui est l’insolent qui a passé devant moi ?
Un vieillard s’avança vers elle chapeau bas et lui dit avec des larmes dans la voix :
— C’est mon fils, madame, qui est malheureusement pris de boisson ; mais soyez certaine que je l’amènerai vous faire des excuses, et, en attendant, je vous prie de vouloir bien recevoir les miennes pour sa grossièreté.
Je dois ajouter que toute la paroisse ne parlait ensuite qu’avec indignation de la conduite de ce jeune homme. Il y avait, en effet, double offense de la part du délinquant : d’abord, manque d’égards envers leur bienfaitrice, et ensuite, d’après leurs mœurs, insolence de passer une voiture sans en demander la permission 1.
Ceci me rappelle une petite aventure que je vais relater. Je retournais de la cour de circuit de Kamouraska, en l’année 1812, accompagné de mon ami M. Plamondon, avocat, auquel j’avais donné une place dans mon cabriolet. Au susdit cabriolet était attelé un cheval très violent et d’une vitesse extrême, dont mon beau-père, le capitaine Allison, m’avait fait cadeau. Je connaissais trop les usages de la campagne pour ne pas demander de me livrer le chemin à ceux des habitants qui suivaient la même route que moi, malgré les incitations de mon espiègle et spirituel ami à ce contraire. Il savait que rien ne choque plus un habitant que de passer sa voiture sans lui en demander l’agrément et qu’après une telle insulte, il s’ensuivrait une course à mon avantage pendant laquelle il décocherait au vaincu quelques-uns des quolibets en usage en pareilles circonstances de la part du vainqueur ; ce qui manque rarement d’exciter l’ire des campagnards, très chatouilleux à l’endroit de leurs chevaux et de les mettre en fureur :
« Holà ! l’ami, l’essieu de votre cabriolet est-il cassé, et en faites-vous un autre que vous n’avancez pas ? »
Ou bien : « Si votre mise (lanière) de fouet est usée, claquez votre rosse avec le manche. »
Et encore : « Ne vous pressez pas, l’ami ; vous avez toujours le temps d’arriver chez vous avant la nuit. »
Mais, quoique nous fussions alors tous deux fous comme des jeunes chiens, j’étais, moi, trop connu dans nos campagnes de la côte du Sud pour lui procurer ce plaisir. Arrivés, néanmoins, à l’anse de Berthier, et voyant un habitant conduisant au pas de son cheval une voiture chargée de cinq poches de farine, je crus devoir passer près de lui sans lui en demander la permission : ce qui était toujours l’usage en pareille circonstance. Mais Jean-Baptiste tenait trop à l’honneur de son magnifique cheval rouge pour souffrir qu’on lui fît un tel affront, et il le lança à toute vitesse pour me disputer le chemin. Cette secousse fut cause qu’une des chevilles de bois qui retenait une planche à l’arrière de la petite charrette cassât, en sorte que ladite planche, suivie d’une des cinq poches de farine qu’elle retenait, tomba sur la terre, qui fut aussitôt couverte du contenu du sac éventré dans toute sa longueur.
— Eh ! l’ami, cria Plamondon, est-ce pour soulager votre guevalle (cavalle) que vous déchargez votre voiture ? Vous êtes un homme prudent : vous craignez d’échauffer votre pourion !
— Va-t’en au diable ! So…..é sauteur d’escalier ! 2 vociféra l’habitant tout en fouettant son cheval à tour de bras.
Ce châtiment inattendu fit d’abord cabrer le cheval, qui s’élança ensuite au galop de toute la force de ses souples jarrets. Ce second choc fit tomber une autre poche, qui eut le même sort que la précédente.
— Holà ! l’ami, cria Plamondon, si vous perdez toute votre farine, la créature ne pourra pas vous faire de la galette pour vous consoler de l’affront qu’a reçu votre picasse.
Pendant cette scène, nous brûlions l’espace ; mais Jean-Baptiste, écumant de rage, nous poursuivait chaudement, tout en voulant retenir une troisième poche, qui prit le chemin de ses deux sœurs, ce qui le décida à renoncer à une lutte qui lui était plus nuisible que profitable. Je doute qu’il y eût dans toute la côte du Sud un meilleur trotteur que le cheval de mon antagoniste ; mais il n’avait aucune chance contre le mien, que les charretiers appelaient « le diable du capitaine Allison ».
Mais je retourne à mon sujet, dont des souvenirs de jeunesse, toujours si agréables pour un vieillard, m’ont éloigné. Les deux souches de la famille Taché, que j’ai connue pendant mon enfance, étaient M. Charles Taché, père de sir Étienne Taché, notre premier ministre actuel, et M. Paschal Taché, seigneur de Kamouraska, bisaïeul de M. Ivanhoë Taché, possesseur actuel de cette seigneurie, époux de ma petite-fille Theresa Power, fille de feu l’honorable William Power, juge de la Cour supérieure, dont la mémoire vivra longtemps dans les paroisses du district de Québec, où il distribuait la justice à la satisfaction générale. Je ne crains pas d’être accusé de partialité en lui rendant ce petit tribut d’éloges, fort de l’approbation de tous ceux qui ont connu cet homme vertueux et si estimable.
Sir Étienne Taché est trop avantageusement connu pour que ma faible voix puisse le rehausser dans l’estime de ses concitoyens ; n’appartient-il pas à l’histoire de cette colonie dont il a été un des plus ardents défenseurs pendant la guerre de 1812, et aussi par les luttes parlementaires qu’il a soutenues depuis en défendant les droits les plus chers de ses compatriotes ?
Sir Étienne Taché 3 est ce que les Anglais appellent : A self made man,que je traduirais : Un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est. Les deux souches de la famille que j’ai citée n’étaient pas également favorisées de la fortune. Le seigneur de Kamouraska était riche et n’avait qu’un seul enfant, tandis que son frère, peu fortuné, était en outre chargé d’une nombreuse famille et partant empêché de lui donner une éducation aussi libérale qu’il l’aurait désiré ; mais sir Étienne a tout ployé sous sa volonté de fer et brisé tous les obstacles. Il est devenu un habile médecin par sa persévérance et son énergie ; il a fait plus : ses amis, connaissant la violence naturelle de son caractère, redoutaient pour lui les luttes de la tribune ; mais par un effet de sa volonté d’airain, il a réussi à dompter sa nature inflammable, comme le salpêtre, et il s’est constamment montré calme, froid et déférent dans ses rapports politiques avec ses concitoyens et dans les débats parlementaires. Se vaincre soi-même me paraît le plus grand, le plus noble et le plus difficile des triomphes.
La famille Taché a toujours été douée de beaucoup d’esprit ; mais il fallait bien connaître les deux souches dont j’ai parlé pour les apprécier à leur juste mérite, car MM. Charles et Paschal Taché étaient certainement les hommes les plus distraits que j’aie connus. Une discussion s’engage, un des MM. Taché y prend d’abord une part assez vive et puis se tait tout à coup. Les arguments continuent pendant un certain temps ; on change de sujet, on parle de la pluie et du beau temps et, à l’expiration quelquefois d’une vingtaine de minutes, M. Taché, qui n’a rien entendu, reprend la discussion au point où il l’a laissée, à la grande surprise ainsi qu’à l’amusement de ses amis. On racontait mille traits de la distraction des deux frères.
À propos de distraction, il en est une d’un ancien citoyen de la ville de Québec qui a bien amusé nos aïeux. Monsieur A…, déjà sur le retour, avait pour habitude, aussitôt qu’il était habillé le matin, d’aller rendre visite, en attendant le déjeuner, à son vieil ami Monsieur B…, son voisin, dont la maison n’était séparée de la sienne que par la rue. Un bon matin, pendant l’été, je suppose, il se lève, met ses bas et ses souliers, peut-être sa robe de chambre ; mais quant à ses culottes, il les prend tranquillement sous un de ses bras, traverse la rue probablement déserte, s’installe sans façon dans la chambre accoutumée du voisin, et là, bien et dûment assis dans un bon fauteuil, il commençait à passer ses culottes, quand madame B…, entrant à l’improviste, lui crie en fermant les yeux, mais tout en éclatant de rire :
— Eh ! eh ! voisin, vous serait-il égal de faire une autre fois chez vous la partie de votre toilette la plus indispensable à la décence !
Monsieur A…, qui n’était qu’à la moitié de la besogne, se dépêche de repasser la rue en tenant à deux mains ses indispensables, comme les appellent les Anglais par pudeur, et on doit présumer qu’il avait terminé sa toilette quand il déjeuna en famille.
Chose assez remarquable, les personnes distraites ont généralement beaucoup d’esprit, comme en avait Monsieur A…