17.4 Les marionnettes
Il m’arrive assez souvent, lorsque je descends la rue des Glacis, dans le faubourg Saint-Jean, de porter mes regards vers les premières maisons de la rue d’Aiguillon ; mais j’y cherche en vain celle qui me causait des émotions si vives pendant mon enfance. Il était difficile de la passer jadis sans arrêter un instant, lorsque la porte d’un tambour attenant à cette maison était ouverte, à la vue d’un grenadier de grandeur naturelle peint en couleurs vives et éclatantes sur la porte d’entrée.
Ce chef-d’œuvre de grenadier était dû au pinceau du père Marseille, fondateur du théâtre des Marionnettes de la capitale du Canada, et mort nonagénaire il y a soixante-sept ans. Oh ! oui, bien mort, ainsi que tous ceux, hélas ! de mes jeunes compagnons de collège qui, comme moi, contemplèrent les traits sévères de ce vieillard, qui pendant cinquante ans avait désopilé la rate des nombreux spectateurs avides d’entendre les saillies qu’il prêtait à ses poupées.
Voici ce qui lui procura l’honneur d’une visite, dont il aurait, sans doute, été très flatté quelques dix ans auparavant, mais à laquelle il était alors insensible.
C’était un jeudi, pendant la belle saison de l’été, et toute la bande joyeuse des pensionnaires du séminaire de Québec se rendait à la Canardière 5 pour y passer la journée, lorsque nous vîmes, en débouchant sur la rue bordée de peupliers qui conduisait à l’ancien pont Dorchester, un groupe de femmes devant une maison de pauvre apparence située à l’est de la voie royale. Une d’elles, la femme d’un hôtelier des environs nommé Frédérick, nous informa que le père Marseille, l’ancien joueur de marionnettes, était passé de vie à trépas.
Le père Marseille n’était à peu près qu’un mythe dans mes souvenirs. J’avais bien entendu mes parents parler des jouissances que M. et Mme Marseille leur avaient procurées pendant leur enfance ; je les avais souvent ouï faire des remarques tout à l’avantage de ces deux illustres artistes, en comparant leur théâtre à celui de leur successeur Barbeau ; et l’envie me prit de voir les restes de cet homme dont j’avais entendu parler, mais que je croyais mort depuis longtemps.
Quoique je fusse l’enfant le plus turbulent du séminaire, ou peut-être à cause de cette précieuse qualité, notre directeur, M. Bedard avait un grand faible pour moi, et j’en profitais souvent pour solliciter des grâces que d’autres n’auraient osé lui demander.
— Je n’ai jamais vu de mort, lui dis-je, et je vous prie de me laisser voir le père Marseille.
— Si je croyais, reprit M. Bedard, que cette vue fit sur toi une impression salutaire, j’accorderais avec plaisir ce que tu me demandes.
— Vous pouvez en être certain, répliquai-je en faisant des clins d’œil à mes amis ; il ne me manque que cela pour me rendre sage comme un ange.
Le directeur se pinça les lèvres et dit :
— Que ceux qui veulent entrer dans cette maison me suivent.
Une douzaine seulement des plus petits écoliers entrèrent dans le réduit funèbre. M. Bedard découvrit le visage du trépassé et nous dit :
— Contemplez la mort, et faites de sérieuses réflexions, car un jour, qui n’est peut-être pas éloigné, le même sort vous attend.
Il m’est difficile de me rendre compte aujourd’hui de ce que j’éprouvais au premier aspect de la mort. Vingt ans plus tard j’aurais peut-être, comme Hamlet palpant dans un cimetière la tête d’Yorick, cherché à démêler sur ce visage terreux, dans ce grand nez aquilin, dans ce long menton comprimé par une bande de toile blanche pour tenir fermée l’immense bouche du défunt, j’aurais peut-être, dis-je, cherché à démêler sur ce visage rigide un seul des traits du vieux joueur de marionnettes qui accusât son ancien métier. Si la bouche n’eût été comprimée, je me serais peut-être écrié, avec le jeune prince Danois : « Après avoir fait rire les autres pendant un demi-siècle, ris maintenant de ton affreuse grimace. »
— Eh bien ! me dit le directeur, songes-tu, Gaspé, que demain tu seras peut-être, toi si turbulent, aussi inanimé que ce vieillard ?
— Je ne serai toujours pas si laid, répliquai-je par forme de consolation.
— Allons, viens-t’en, tête folle ! fit M. Bedard.
Le directeur avait dit demain, et il s’est écoulé près de soixante-dix années depuis cette scène ! Oh ! oui, c’était pourtant demain : le digne homme ne s’est pas trompé. S’il m’est donné de calculer les dernières minutes qui s’écouleront entre la vie et la mort, je me rappellerai sans doute la prédiction de mon ancien directeur, et je dirai : « Il avait raison, c’était demain ! La vigueur, la sève de la jeunesse, l’exubérance du sang me présageaient alors une longue vie ; mon demain est pourtant déjà arrivé, car il me semble que je n’ai vécu qu’un jour. Et qu’est-ce, en effet, que soixante-dix ans dans la durée infinie de l’éternité ! »
Mais je retourne à cette maison, à ce grenadier, que je cherche en vain aujourd’hui. Le théâtre des Marionnettes, source de tant de jouissances pour les enfants, s’ouvrait régulièrement à six heures du soir, la seconde fête de Noël (il y avait alors trois fêtes de Noël), pour ne fermer que le mercredi des cendres. L’entrée n’en était pas dispendieuse : pour la somme de six sols l’enfant pouvait s’abreuver de délices. Comme le local n’était pas à beaucoup près si spacieux que celui de Convent-Garden à Londres, ou de l’Odéon à Paris, on fermait la porte lorsque toutes les places étaient prises, et ceux qui arrivaient ensuite, ou qui n’avaient pu entrer, attendaient patiemment pendant deux heures sur la neige le second jeu, qui suivait le premier sans interruption ; il y avait quelquefois trois jeux dans la même soirée.
Il est inutile d’ajouter que depuis l’introduction des marionnettes dans cette cité par le sieur Marseille et sa femme, jusqu’à la clôture de ce brillant théâtre, il y a vingt-cinq ans, il est inutile d’ajouter, dis-je, que ces poupées parlantes et dansantes firent les délices de plusieurs générations d’enfants pendant plus d’un siècle. Marseille et sa femme, tant qu’ils furent valides, transportaient même, pour la somme de huit piastres, le personnel de leur théâtre aux domiciles des chefs de famille de la première société canadienne qui désiraient amuser leurs enfants et les enfants de leurs amis. Ces réunions, auxquelles étaient conviés les parents de cette belle jeunesse, finissaient toujours par un souper et souvent même par un bal et un souper.
Les Marseille, comme tous les acteurs célèbres, eurent aussi leur soirée de grand triomphe, dont ils conservèrent le souvenir jusqu’à leur mort. Son Altesse royale le duc de Kent, père de notre gracieuse souveraine, daigna honorer un soir leur théâtre de sa présence. Il fallait inventer quelque chose de nouveau, d’imprévu, pour un si grand personnage, et le génie des Marseille ne leur fit pas défaut dans cette occasion solennelle. Et comme le prince avait fait louer le théâtre pour lui et sa société quelques jours d’avance, nos artistes eurent le temps de tout préparer pour la surprise qu’ils lui réservaient.
Les Marseille avaient déjà réussi à amuser le prince avec leurs marionnettes, mais ils tenaient aussi à l’attendrir, il fallait faire succéder le drame touchant à la comédie. Le rideau tombe, et Mme Marseille, assise comme de coutume, pendant le spectacle, au bas de la scène, en qualité de commère de son digne époux, près de l’orchestre, renforcé pour l’occasion d’un fifre, ajouté au violon unique et au tambour qui composaient la musique ordinaire, Mme Marseille, dis-je, se lève, fait une profonde révérence au duc de Kent et dit :
— Mon prince, il n’y a plus de marionnettes : le diable les a toutes emportées.
En effet, Sa Majesté satanique, sous la forme d’une perdrix de savane, venait de balayer le théâtre de polichinelle et de sa compagnie au milieu d’une danse des plus animées, et la mère Marseille avait tiré le rideau.
— Mais, mon prince, ajouta la mère Marseille, nous allons, pour dédommager votre principauté d’une si grande perte, lui donner le divertissement du siège de Québec par les Américains en 1775, et de la raclée soignée que les Anglais et les Canadiens leur administrèrent, en conséquence, pour leur apprendre à vivre poliment avec leurs voisins.
Et la mère Marseille, après avoir débité cette harangue belliqueuse, chanta, pour amuser sans doute le prince : « Malbrouk s’en va-t’en guerre, mirliton, mirlitaine », depuis le premier jusqu’au dernier couplet.
On lève le rideau, et les spectateurs voient avec étonnement la cité de Québec. Il est bien vrai que cette ville en miniature est faite de carton ; mais il n’y a pas à s’y méprendre : au sommet de la haute citadelle flotte le pavillon britannique, les troupes et les citoyens bordent les remparts, les canonniers sont à leur poste, mèche allumée ; les bataillons américains montent à l’assaut, le canon tonne, une vive fusillade se fait entendre, les assiégeants prennent la fuite et la ville est sauvée.
L’orchestre joue le God save the King,et toute la famille royale d’Angleterre défile sur la scène : le roi George III ouvre la marche, monté sur un cheval pur sang, portant la reine Charlotte sur sa large croupe ; et les deux souverains, couronne en tête, sont suivis par leur nombreuse famille de princes et de princesses, montés sur de fiers coursiers. Mais laissons la mère Marseille, ne serait-ce que pour consoler ses mânes, raconter elle-même cette scène si flatteuse pour son amour-propre :
« Lorsque le prince reconnut son cher père et sa chère mère, qu’il n’avait pas vus depuis longtemps, il se tint à quatre pour cacher son émotion ; mais quand il aperçut son petit frère Rodolphe, le cœur lui crevit,et il se cacha le visage avec son mouchoir. » Et les yeux de la mère Marseille se voilant de larmes à ce souvenir, elle aspirait une forte prise de tabac pour s’éclaircir la vue.
Comme le sieur Barbeau, gendre et successeur des Marseille, refusait de déplacer ses marionnettes, un de nous, j’étais alors pater familias,louait le théâtre ; et il donnait à cinq heures du soir, moyennant la somme de quatre piastres, une représentation extraà laquelle était admise notre société seulement. Il était entendu qu’après le spectacle, nous passions la soirée chez celui qui avait loué le théâtre. On sait que le rire est contagieux, et aussi ai-je rarement vu toute une société rire de meilleur cœur qu’à un jeu de marionnettes chez le sieur Barbeau. Ayant loué cette année-là le théâtre, j’avais invité Mme Pierre de Sales Laterrière, née Bulmer, jeune Anglaise arrivée récemment en Canada, et qui n’avait aucune idée du spectacle auquel elle allait assister. Nous voyant d’abord assez indifférents aux faits et gestes du sieur Polichinelle et consorts, que nous avions vu cent fois, elle se tenait à quatre et se pinçait même pour garder son sérieux ; mais il lui fallut enfin éclater, et tout en se tordant de rire sur son siège, elle s’écria : It is so ridiculous !(C’est si ridicule !), et comme le rire est contagieux, ainsi que je l’ai observé, jamais depuis n’obtint le sieur Barbeau un si grand succès. Quant à notre jeune Anglaise, elle passa la soirée chez moi avec mes autres amis, et chaque fois qu’elle pensait au théâtre du sieur Barbeau, elle éclatait de rire, et à nos questions sur la cause de son hilarité, elle répondait : « C’est si ridicule ! » et recommençait à rire de nouveau.
Il y a des anecdotes si insignifiantes, qu’elles devraient être bien vite oubliées ; en voici pourtant une qui date d’au moins soixante ans et dont on parle encore aujourd’hui. C’était pendant la guerre continentale, et la consigne était si sévère, qu’on aurait cru les Français campés sur les plaines d’Abraham. Dès neuf heures du soir il fallait répondre au qui-vive ! des sentinelles postées dans tous les coins de la ville de Québec. On racontait même des histoires bien lamentables de personnes sur lesquelles les sentinelles avaient fait feu, parce que, ignorant la langue anglaise, elles n’avaient pas répondu friend !(ami !) au qui-vive ! de la sentinelle.
Trois jeunes sœurs canadiennes, âgées de douze à quinze ans, revenaient gaiement du théâtre du sieur Barbeau, vers neuf heures du soir, lorsque la sentinelle postée à la porte Saint-Jean leur cria d’une voix de stentor : « Who comes there ?(Qui vive ?) » Soit frayeur, soit ignorance de la réponse qu’elles devaient faire, les jeunes filles continuèrent à avancer ; mais à une seconde sommation faite d’une voix encore plus éclatante que la première, l’aînée des jeunes filles répondit en tremblant : « Trois petites Dorionne come fromde Marionnettes. » La sentinelle, voyant ces jeunes filles, leur dit en riant : « Pass,trois petites Dorionne, come fromde Marionnettes ! »
Les marionnettes, comme tout ce qui faisait la joie de mon enfance, n’existaient plus que dans mon souvenir : la main d’un despote en a fait une razzia pendant les troubles de 1837 et 1838. On craignait, je suppose, que Polichinelle ne grossit avec sa troupe les bataillons des rebelles. Il y avait, en effet, parmi ces poupées des guerriers très redoutables : « Envoyez-nous, criait le compère Barbeau, des Allemands et des Allemandes ! » et aussitôt faisaient leur entrée sur la scène une douzaine de Teutons et de Teutonnes, lesquels, après avoir dansé, le sabre nu à la main, finissaient par se battre entre eux au grand effroi de Mmes les Allemandes, jusqu’à ce que deux ou trois des guerriers restassent sur le carreau.
Les hommes de police, après avoir démoli et pillé le théâtre de Sasseville, qui avait succédé à Barbeau, se promenèrent longtemps dans les rues, avec leurs dépouilles opimes sur leurs épaules, en criant : « Voici le rebelle A…, le rebelle B…, le rebelle C… », suivant les noms des chefs de la prétendue rébellion qui n’existait certainement pas dans le district de Québec, au grand regret des ennemis des Canadiens-français, qui cherchaient à les y pousser par toutes sortes de vexations. Le règne de la terreur est heureusement passé ; mais les Anglais semblent avoir oublié que, même dans le district de Montréal, un bien petit nombre de Canadiens-français prirent part à la rébellion de 1837, tandis que dans le Haut-Canada, peuplé d’Anglo-saxons, elle prit des proportions beaucoup plus considérables. Mais hâtons-nous de jeter un voile sur l’histoire de cette époque désastreuse ; si le Canadien-français au cœur noble et généreux ressent vivement les injures, il est aussi prompt à les oublier, dès que son ennemi lui présente la branche d’olivier.
J’ai toujours été assez bon diable, mais peu disposé, même pendant ma jeunesse, à avaler une quantité de canards que la majorité des hommes digèrent avec autant de bonne foi que s’ils étaient doués d’estomacs d’autruche.
Je n’ai jamais cru à la belle liberté dont se targuent les Anglais.
— Mais, me disaient mes amis, que dites-vous de l’Habeas Corpus,ce grand boulevard des libertés anglaises ?
— Excellent privilège, si on ne le suspendait à volonté pour envoyer à la boucherie des centaines de malheureux Irlandais ne réclamant que la liberté dont jouissent leurs cosujets britanniques. N’ai-je pas vu, même ici, quelques-uns de nos grands patriotes, incarcérés injustement, réclamer à grands cris le privilège d’une enquête judiciaire sans pouvoir l’obtenir, et le gouvernement, de guerre lasse, n’ayant aucun grief contre eux, les faire à la fin expulser de prison par les guichetiers.
— Comme preuve, ajoutaient mes amis, de la liberté dont jouissent tous les sujets britanniques, c’est que vous verrez fréquemment un gentleman, un lord même, mettre habit bas dans les rues de Londres et boxer à outrance avec un va-nu-pieds, un crocheteur, qu’il aura insulté, ou dont il aura reçu une insulte. Qu’avez-vous maintenant à répliquer ?
— Que je préférerais, d’abord, la protection d’un gendarme pour la partie insultée, comme ça se pratique sur le continent, et ensuite que je suis intimement convaincu, fort de mon expérience, qu’un gentleman, qu’un lord ne serait pas assez fou de faire une partie de boxe, dans les rues de Londres, avec un va-nu-pieds, un crocheteur, s’il n’était certain d’une supériorité au pugilat sur son antagoniste, acquise au prix d’une guinée le cachet. Et que ce n’est que par gloriole, pour recueillir les acclamations du bon peuple, qui ne s’aperçoit pas que l’on se moque de lui tout en l’assommant, et pour recevoir les félicitations de ses amis au club le soir, que ledit lord, le plus hautain, le plus orgueilleux des aristocrates, consent à se donner ainsi en spectacle, et que s’il n’était certain de la victoire sur son antagoniste déguenillé, il ne manquerait pas de recourir à la police pour le protéger.
— Il est impossible, disaient mes amis, de vous faire départir de vos préjugés français.
— Préjugés pour préjugés, mes chers, j’aime autant les miens que les vôtres.
Quelques scènes dont j’avais été témoin m’avaient donné lieu d’apprécier à leur juste valeur les belles théories des libertés britanniques dont se vantaient mes amis anglais. Deux hommes se battaient à coups de poing à la basse-ville de Québec ; le plus fort, espèce de Goliath, assommait son adversaire, quoiqu’il demandât quartier, lorsque arrive sur les lieux un jeune Anglais petit, frêle, délicat et vêtu dans le dernier goût d’un petit-maître de Londres. Celui-ci, témoin de cette brutalité, dit au géant de ne plus frapper cet homme sans défense.
— Qui m’en empêchera ? fit ce dernier.
— Moi, répliqua le jeune homme.
— Tu ferais mieux de retourner sur les genoux de ta nourrice qui ne t’a pas sevré ! vociféra l’autre en le regardant avec des yeux féroces.
— J’ai bien envie, dit le jeune Cockney comme se parlant à lui-même, de donner une leçon de politesse à ce butor.
Et, ce disant, il ôte avec le plus grand sang-froid ses gants de kidblanc, les plie avec soin, les met dans la poche de son habit dont il retrousse l’extrémité de manches, donne son chapeau à un des spectateurs, et dit :
– Viens me sevrer maintenant.
La lutte ne fut pas longue : deux coups de poing, appliqués avec la rapidité de l’éclair, rendirent aveugle le nouveau Polyphème, qui, ne frappant plus ensuite qu’au hasard, se vit réduit à demander grâce et se retira le visage meurtri comme une pomme cuite. Quoique bien jeune alors, je réfléchis, à part moi, que le petit maître n’aurait pas été assez sot de se mesurer avec un homme qui avait quatre fois sa force, s’il n’eût compté sur la supériorité que l’art lui donnait sur son adversaire.
Quelques années après cette scène, un jeune Anglo-Canadien, très petit, très délicat, de retour à Québec, après avoir fait un cours d’étude en Angleterre, assommait pour premier exploit un nommé Paul Clifford, le fier-à-bras le plus redoutable de la cité et des faubourgs. Et tout le monde de s’étonner que le jeune aristocrate eût vaincu Paul Clifford, qui, sans être celui dont le capitaine Marryat a fait le héros d’un de ses charmants romans, n’en passait pas moins pour l’homme le plus fort de Québec.
C’était, je crois, en l’année 1808. Je sortais d’un dîner avec trois de mes jeunes amis, les lieutenants Butler et Loring, du 49e régiment, et le jeune M. Burke 6, que l’on appelait Château Burke, parce qu’il logeait chez le gouverneur Craig. Nous longions le mur des casernes qui fait face aux maisons de la rue de la Fabrique, à une petite distance du poste militaire. Je donnais le bras à Burke, et les deux officiers nous suivaient, lorsque nous rencontrâmes cinq à six apprentis cordonniers.
— Vous m’avez poussé, dit mon compagnon à l’un d’eux.
— C’est vous, répliqua celui-ci.
Burke, comme tout gentleman anglais, se piquait d’être un excellent boxeur, et j’eus beau lui représenter l’inconvenance de se battre dans les rues d’une petite ville comme Québec, où tout le monde nous connaissait, il n’en prit pas moins l’attitude d’un boxeur, et le combat commença ; mais comme il faisait bien noir, notre ami devait perdre beaucoup des avantages que l’art lui donnait sur son adversaire. Toujours est-il que l’apprenti Crispin lui asséna un si rude coup de poing sur le nez, que Burke fut aussitôt couvert de sang. Ceux qui ont été gratifiés d’un bloody-nose,suivant l’expression anglaise, savent combien la perte de sang paralyse souvent la force et le courage ; aussi notre ami proposa-t-il à son antagoniste de remettre la partie au lendemain dans un endroit retiré qu’il nomma. Mais le jeune apprenti, sourd à la raison, répliqua qu’on ne pouvait choisir un lieu plus convenable pour se pocher les yeux que celui où nous étions, et qu’il n’y avait jamais de temps plus propice que le moment actuel pour cette fin. Et il se remit à frapper sur de nouveaux frais, lorsque nos amis, Burke lui-même, le menacèrent d’appeler la garde. Cette menace eut l’effet d’intimider le jeune Crispin, qui se retira tout en protestant néanmoins que la garde n’avait aucune prise sur lui, et que nous ferions mieux d’appeler un juge de paix.
Les vaincus entrèrent au messdes officiers du 49e régiment, qui n’était qu’à deux pas du lieu de la bagarre. Le messmans’empressa d’apporter un bassin plein d’eau pour bassiner le nez de notre ami, tandis qu’un domestique courait au château Saint-Louis chercher chemise, veste, culotte et habit pour remplacer les vêtements ensanglantés de notre athlète. N’importe ! après maintes ablutions, Burke, sauf le nez qui avait un peu souffert dans le combat et auquel il portait de temps en temps la main pour s’assurer s’il ne continuait pas à prendre des proportions formidables, Burke, dis-je, après avoir juré qu’il se vengerait tôt ou tard du polisson qui l’avait insulté, n’en fut pas moins un des plus gais et des plus aimables compagnons de ceux qui soupèrent avec nous.
Cette dernière scène dissipa le peu de doutes que j’avais : je fus convaincu qu’un gentilhomme anglais demande comme tout autre la protection de la police quand il est le plus faible, et que le populaire est bien sot de croire que ces messieurs l’assomment par un sentiment exalté de patriotisme, pour lui inspirer une haute idée de la liberté dont il jouit sous le gouvernement britannique.
Quant à moi, je suis peu enthousiaste d’un genre de liberté qui ne profite qu’au va-nu-pieds ; car mes sympathies sont toutes acquises aux gens respectables. C’est peut-être erreur de jugement chez moi dans ce siècle d’indépendance, mais il n’est pas donné à tout le monde d’avoir l’esprit républicain qui domine sur notre continent.
Si mes compatriotes veulent conserver le beau titre de peuple gentilhomme dont ils ont joui jusqu’à ce jour, je leur conseille fortement, surtout, de ne point ambitionner le degré de liberté dont jouissent aujourd’hui nos voisins.
Je termine ici ces mémoires rédigés à la sollicitation de mes amis et qui ne peuvent avoir de mérite que comme complément aux notes de mon premier ouvrage Les Anciens Canadiens.S’ils peuvent intéresser mes compatriotes sous ce rapport, je serai amplement récompensé de ce labeur que j’ai été tenté d’interrompre cent fois avec découragement. En proie à ces dégoûts, un sentiment de patriotisme me soutenait pourtant : celui de consigner des actions, des anecdotes, des scènes, que mes soixante-dix-neuf ans me mettaient en mesure de transmettre à une nouvelle génération. Sur ce, je brise une plume trop pesante pour ma main débile, et je finis par ce refrain d’une ancienne chanson : « Bonsoir la compagnie ! »
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1.J’avais deux ans et cinq mois lorsque ma grand-mère paternelle, Marie Anne Coulon de Villiers, passa de vie à trépas.
2.Philippe Villiers de L’Isle-Adam mort en 1534, Grand-Maître de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, défend pendant cinq mois, Rhodes attaqué par 200,000 Turcs, et 400 bâtiments de guerre sous les ordres de Soliman. L’héroïque vaincu, après avoir erré pendant huit ans, obtint de Charles-Quint, les Îles de Malte et de Gozzo en toute souveraineté pour son ordre en 1530.
3.Ce n’est pas rendre justice à Lady Simcoe, femme du général qui fut Gouverneur du Haut-Canada, que de la classer parmi les bas-bleus ; elle avait au contraire des goûts littéraires distingués. Ma tante Baby n’ayant un soir d’autre livre à lui prêter que le petit carême de Massillon, Lady Simcoe, quoique protestante, fut si enchantée de ce chef-d’œuvre qu’elle déclara vouloir lire tous les sermons de nos grands prédicateurs : et les Bossuet, Bourdaloue, etc.,. firent ensuite ses délices.
4.Frater, mot transporté du latin dans notre langue, et dont on se servait autrefois pour désigner un garçon chirurgien. On le dit quelquefois en plaisantant et d’une manière ironique pour désigner un mauvais chirurgien. « Ce n’est qu’un frater. C’est un pauvre frater. » (Dictionnaire de l’Académie.)
5.Nos habitants, en mémoire de leur origine, considèrent tout ce qui est français, comme supérieur à ce qui leur vient des autres nations ; il font quelquefois une curieuse application de cette croyance. Mon ami feu le docteur Couillard, voulant un jour vacciner l’enfant d’un riche cultivateur : « Non, non, M. le docteur », fit Jean-Baptiste, « point d’inventions anglaises ; donnez-lui la bonne picote, là, la bonne picote française. »
6.Nous croyons que l’auteur fait allusion à Madame Perreault de Linière. Note de l’éditeur.
1.Le Prince William Henry débarqua à Québec, le 14 Août, 1787, en qualité de capitaine de frégate, mais il fut reçu avec tous les honneurs attachés au titre de prince. À midi, toutes les milices étaient sous les armes ; les canons des remparts tirèrent 84 coups en quatre décharges et le soir toute la ville fut illuminée.
2.Ce sont les Anglais qui ont introduit les gros bas de laine que l’on portait par-dessus les souliers pendant l’hiver, ainsi que les spencer, gilets que l’on mettait par-dessus l’habit à longue queue.
3.Elle était la fille du chevalier de Saint-Luc.
4.Monsieur Jean-Baptiste Couillard de Lépinay, seigneur de Saint-Thomas de la rivière du Sud, amateur passionné de l’horticulture.
5.Il est regrettable que les Canadiens n’aient pas conservé le beau nom de côte de Léry auquel on a substitué celui de Hope Hill. C’est dans cette même côte qu’existe encore la plus ancienne maison de Québec, construite par la famille de Léry.
6.Mon père faisait allusion à un détachement de l’armée de Wolfe, dont le colonel Fraser, alors Lieutenant du 78eFraser’s Highlanders, faisait partie, et qui brûla les habitations de la côte du sud, depuis la Rivière-Ouelle jusqu’à Saint-Jean Port-Joli, y inclus le manoir et le moulin de mon grand-père.
7.Niger était un magnifiqne chien de berger dont Lord Dorchester avait fait cadeau à mon père, avant son départ du Canada. Lui et son épouse avaient laissé de petits souvenirs à leurs amis du Canada ; une petite table en acajou qui existe encore chez moi est un présent que Lady Dorchester fit à ma mère. Sans être riches, ces deux nobles époux n’en étaient pas moins généreux.
1.Le respectable monsieur Louis est mort depuis la rédaction de ce passage.
2.Chacun sait que Henri IV était natif du Béarn, domaine de la maison d’Albret, réuni à la France par Louis XII.
3.Mon oncle de Lanaudière a pourtant joui jusqu’à sa mort de £500 d’émoluments comme maître des eaux et forêts.
4.L’évêque anglican Jacob Mountain, père du second évêque de ce nom, mort récemment, regretté de toutes les classes de la société pour ses vertus et sa charité envers les pauvres.
1.Les Canadiens-français étaient autrefois exposés à toutes sortes d’insultes, sans pouvoir se disculper faute de journaux en langue française, pour se défendre.
2.Ces trois officiers canadiens étaient les oncles de la femme de l’auteur.
3.Grand-père de l’auteur.
4.Ce Monsieur Mabane, que l’on avait fait juge, était un chirurgien d’Edimbourg, tandis qu’il y avait alors à Québec des hommes de loi éminents d’origine canadienne.
5.C’est une partie de graisse de porc dont les Canadiens sont très friands, surtout quand elle est gelée.
1.Le peuple appelait « bourgeois » les associés du Nord-Ouest et de la Baie d’Hudson, et même de nos jours ceux qui emploient la classe onvrière. Ils disent encore : « je suis au service d’un bon bourgeois. »
2.On appelait, pendant mon enfance, la côte à Moreau, ce qui est aujourd’hui la côte de la prison.
3.Monsieur Tanswell, ayant fait ses études à je ne sais quel collège de Jésuites, en Europe, les Anglais croyaient qu’il avait appartenu à cet ordre éminent. Il s’est marié deux fois à Québec en présence de l’église catholique.
4.Il n’y avait pas de police à cette époque, et l’on avait recours à la garnison pour maintenir l’ordre.
5.Ce fut vers l’année 1797 qu’un détachement de la compagnie du cirque de Ricket, de Londres, passa une partie de l’été à Québec : c’est le premier cirque qui soit venu au Canada.
1.Il y a charpentier dans la chanson, mais cordonnier nous paraissait plus piquant.
2.Pour une raison que je ne puis expliquer, une fille noble qui épousait, en France, un roturier, s’appelait demoiselle et ne pouvait prendre le titre de dame.
3.Joseph Toussaint, noyé dans cette anse, il y a près de cent ans. Il était seul avec son fils Charles, âgé de onze ans, lorsque la glace se brisa sous ses pieds. À l’aide des morceaux de bois que son fils lui jetait, le père se soutint sur l’eau pendant près d’un quart-d’heure, mais il finit par disparaître. L’enfant se rendit seul à travers la forêt aux premières habitations alors très éloignées du lac, et donna l’alarme. Le corps de Toussaint fut retiré de l’eau, peu profonde à cet endroit, avec un hameçon à morue.
4.La bisque est de la farine de blé délayée avec du lait, ou, en son absence, avec de l’eau simplement, que l’on mange le plus souvent dans la forêt avec des palettes de bois, comme font les Orientaux, faute de cuiller.
5.Mon vieil ami, monsieur le docteur Painchaud, peut témoigner des merveilles des échos du lac Trois-Saumons, quoique ceux qui fréquentent maintenant ce beau lac n’en parlent que bien froidement. Peut-être est-ce parce que leur endroit de pêche de prédilection est l’anse à Toussaint au sud, tandis que nous campions autrefois au nord du lac.
6.Les chasseurs canadiens font souvent de petites entailles sur l’écorce des arbres qui leur servent de guides dans nos immenses forêts, surtout s’ils tiennent à revenir par le même chemin qu’ils ont déjà parcouru.
7.Manitou, l’esprit malfaisant des sauvages.
1.Ce qui précède était écrit avant la mort de M. Hamond Gowan, enlevé il y a une couple d’année à ses nombreux amis.
2.M. William Philips, enlevé subitement, par une mort cruelle, à son excellente famille et à un nombreux cercle d’amis.
3.Ce jeu est pourtant d’origine bretonne : il s’appelle encore criquet dans la Bretagne.
4.Une calèche canadienne est une voiture à deux roues seulement.
5.L’hôtel d’O’Hara, remplacé par les bureaux du gouvernement, à l’encoignure de la rue du Fort et de la rue Sainte-Anne. La galerie qu’on y voit n’existait pas alors.
6.M. John Ross, Protonotaire de la Cour du Banc du Roi, aussi doux, aussi aimable, qu’il était sincère. Il mourut jeune et universellement regretté.
7.Madame Laterrière vivait encore lorsque j’écrivais ce chapitre, l’hiver dernier : elle avait lu avec beaucoup de plaisir mes « Anciens Canadiens ; » et je me proposais de lui envoyer ces chroniques, quand j’appris sa mort par son beau-frère, l’Honorable Paschal de Sales Laterrière.
8.Le docteur Pierre de Sales Laterrière publia, à Londres, en l’année 1830, une brochure en langne anglaise, intitulée : « A Political and Historical account of Lower Canada »
1.On disait toujours couette, en Canada, au lieu de queue.
2.Les juges du banc de la reine portaient antrefois des manteaux d’hermine.
3.John Ross, avocat, mort protonotaire de la cour du Banc du Roi, à Québec.
4.L’honorable John Gawler Thompson, juge à Gaspé.
1.Mon respectable ami M. C. T., en lisant ces mémoires, se rappellera notre conversation à ce sujet à Rimouski.
2.On sait que le vrai nom de Volney était Chassebœuf, ce qui indique son origine et la profession de sa famille.
3.Mme Baby, née Susanne de La Croix-Réaume, était native du Détroit et y avait épousé, en 1760, l’honorable Jacques Duperon-Baby, qui avait servi dans l’armée française pendant les guerres de la conquête. Il avait assisté, en qualité d’officier de la milice canadienne, aux batailles de la Monongahéla, d’Abraham et de Sainte-Foye.
4.Ce qui précède était écrit avant que l’honorable juge Charles Mondelet eût présidé la cour criminelle, terminée à Québec le 24e jour du mois de février 1865 ; et, certes, l’honorable juge doit être fier des éloges que tous les journaux de Québec lui ont donnés, car il les méritait. Il a su, par ses talents et avec un tact admirable, si bien manier l’esprit des jurés, que leurs décisions ont rendu un peu de sécurité aux paisibles citoyens de cette ville en proie aux attaques de la canaille qui infestait les environs de nos faubourgs.
1.Knack.L’académie devrait enrichir la langue française de ce mot qu’il est impossible de traduire : les mots habilité, dextérité, talent, adresse, etc., ne rendent que bien imparfaitement le sens de ce mot essentiellement britannique.
2.Je crois que les auteurs français commencent à enrichir notre langue du mot humour,qu’on ne rend que très difficilement même par une périphrase.
3.Le major LaForce fut ensuite promu au grade de lieutenant-colonel.
4.Monsieur Perrault, avocat alors, fut ensuite nommé juge de la cour du banc du roi.
5.Le colonel François Vassal de Monviel, créé adjudant-général de la milice en 1812.
6.L’auteur épousa, en 1811, Susanne, fille de Thomas Allison, capitaine au 5e régiment de l’infanterie britannique, et de Thérèse Baby. De là une double parenté avec la famille Baby. Trois officiers du même régiment, les capitaines Allison, Ross Lewin et Bellingham, depuis lord Bellingham, épousèrent au Détroit, alors appartenant au Haut-Canada, les trois sœurs, filles de l’honorable Jacques Dupéron-Baby, lequel est aussi le bisaïeul de mon ami M. l’abbé Casgrain.
7.Josephte, sobriquet que les gens des villes donnent aux femmes des cultivateurs.
8.Sobriquet que l’on donne aux Américains des États-Unis.
9.Uncle Sam, autre sobriquet que l’on donnait aux Américains.
1.L’auteur ose espérer que les chasseurs de Saint-Jean Port-Joli et de l’Islet voudront bien, en mémoire du seul survivant de ceux qui chassaient sur cette batture il y a cinquante ans, sanctionner le nom qu’il donne à cette partie de l’île aux Loups-Marins ; à moins qu’ils ne préfèrent l’appeler « Le repos de Gaspé ».
3.Les anciens Acadiens, réfugiés au Canada, que j’ai connus pendant mon enfance, conservèrent leur patois jusqu’à leur mort ; mais leurs enfants en perdirent par degré l’habitude au contact du langage plus pur des habitants du Canada. J’ai néanmoins connu, il y a à peine vingt ans, deux vieillards d’origine acadienne, nés au Canada, qui, lorsqu’ils étaient excités, lâchaient quelques paroles dans le patois qu’ils avaient appris de leurs pères, telles que celles-ci : « Pourquoi m’insultions ? » Un d’eux disait un jour à son fils qui m’avait vendu une valise : « Pourquoi vendions sans ma permission ? Étions de valeur de donner son butin pour rien. » Un ancien Acadien, au lieu de dire à une femme : « Vous êtes belle », disait : « Étions belle. »
4.Pas un bec : expression usitée parmi les chasseurs pour exprimer l’absence de gibier.
5.M. Simon Fraser était trop avantageusement connu dans le district de Québec pour qu’un mot d’éloges de ma part soit nécessaire ; mais je dois à la reconnaissance de déclarer qu’il a géré les seigneuries de ma famille pendant plus de quarante ans avec autant de probité que d’intelligence.
1.Les Canadiens appellent bottes et souliers sauvagesdes chaussures sans semelles comme celles des Indiens, pour les distinguer de ce qu’ils appellent souliers françaisqu’ils achètent dans les boutiques.
2.Les habitants de Saint-Jean Port-Joli disaient toujours monsieur ou madame tout court, en parlant du seigneur et de la seigneuresse ; moi, j’étais monsieur Philippe, et les anciens m’appellent encore ainsi.
3.Bonnes gens signifie père et mère dans le langage naïf des habitants.
4.On appelle volontaire dans les campagnes ceux qui n’ont ni feu, ni lieu.
1.Mon dessein n’est pas de reprocher aux Anglais les cris de la misère sordide qui s’échappent de leur puissant royaume ; mais ils ne devraient pas du moins jeter la pierre aux autres nations. Un de mes amis anglais, de retour d’un voyage sur le continent, me faisait un tableau bien lamentable des misères du peuple italien, et ne manquait pas d’en jeter l’odieux sur le pape et le roi de Naples.
2.Beaucoup de Canadiens ignorants ne croyaient pas autrefois faire un faux serment quand ils juraient sur le bookanglais. On y a remédié il y a cinquante ans en posant un crucifix sur le couvercle de l’Évangile. L’erreur venait de la prononciation du mot book,semblable au mot français bouc, animal méprisé par les Canadiens.
1.Le capitaine Thomas Allison, du 5e régiment d’infanterie de l’armée britannique, mais retiré alors du service, était le beau-père de l’auteur.
2.Le colonel Dominique-Emmanuel Lemoine de Longueil, grand-oncle de l’auteur.
3.L’honorable Vallière de Saint-Réal, depuis juge en chef.
4.Cette maison a brûlé il y a deux ans, et a été rebâtie depuis.
5.Le savant archéologue canadien, qui, par ses recherches, a rendu tant de service, à notre histoire.
6.Juron très à la mode chez messieurs les serviteurs de la Compagnie du Nord-Ouest.
7.Mon grand-oncle maternel, le colonel Dominique-Emmanuel Le Moine de Longueil, avait aussi servi le gouvernement français avant la conquête en qualité d’aide-major.
8.Le capitaine Chandler est mort seigneur de Nicolet, après avoir servi avec honneur dans l’armée britannique.
9.Le peuple se sert du mot rustiquepour exprimer « méchant, difficile à vivre ».
10.Le duc de Kent, grand martinet, suivant l’expression anglaise, paraissait surpris qu’on pût conduire les soldats sans les soumettre à la plus stricte et cruelle discipline militaire d’alors. Il faisait, je suppose, allusion dans le passage ci-dessus, aux éloges que reçurent les Voltigeurs canadiens du général Prevost, à une revue de 14,000 hommes, pour leur belle tenue sous les armes et leur discipline militaire.
1.La marquise de Créquy rapporte dans ses « Souvenirs » qu’un charlatan, peu d’années avant la Révolution, obtenait le même succès par l’imposition des mains. Ce qui montre que les badauds de Paris étaient aussi niais que nos badauds canadiens : c’est toujours une consolation. Il y a encore aujourd’hui dans nos campagnes des imposteurs qui, au dire de leurs dupes, font des cures merveilleuses ; c’est ce qui s’appelle guérir du secret.
2.Josephte, sobriquet que les citadins donnent aux femmes de la campagne.
3.Charles de Lanaudière, sieur de La Pérade.
4.Le major Doyle avait épousé une demoiselle Smith, sœur de Mme Sewell. Il est mort général, dans la Péninsule, je crois.
5.Madame Sewell était une femme de grande beauté.
6.Les Anglais les plus graves le permettaient dans leurs maisons. Vers l’année 1812, nous étions réunis, le jour des Rois, chez le lord bishop Mountain, père de l’évêque Mountain, mort dernièrement, universellement regretté. La soirée fut d’abord assez froide. Mme Mountain et ses enfants étaient seuls au salon lorsque nous arrivâmes, et, après les saluts d’usage, nous prîmes des sièges à l’entour de la chambre : les messieurs d’un côté et les dames de l’autre. Le lord Bishop fit ensuite son entrée, et se retira pour ne plus revenir, au bout d’un petit quart-d’heure, après avoir dit un mot aimable à chacun en faisant le tour du salon. Quelques dames se mirent au piano et jouèrent et chantèrent jusqu’à l’heure du souper. Comme il n’y avait à cette époque, je crois, que trois pianos dans la ville de Québec, savoir, chez l’Évêque anglican, et chez mes deux oncles de Lanaudière et Baby, les musiciennes demandèrent bien vite grâce, et aussi, comme les cartes étaient interdites dans le palais épiscopal, nous causâmes de notre mieux sans laisser nos places jusqu’à l’heure du souper. On tira le gâteau à la façon anglaise : le Roi et la Reine avaient beau porter le verre à leurs lèvres personne ne criait : « le Roi boit, la Reine boit », ainsi que c’était l’usage dans nos réunions canadiennes. On chanta, néanmoins, quelques chansons ; mais il m’est impossible de me rappeler si Madame Mountain assista au souper, en l’absence de son mari.
7.Beaucoup d’Anglais, en parlant d’un Canadien de noble extraction, disaient : He is noblesse !C’est un terme de mépris, comme un autre, et très spirituel, sans doute ; mais quand ils parlent d’un de leur compatriotes de la même extraction, ils disent : a nobleman.
8.Cette belle propriété appartient maintenant à mon gendre, l’honorable Charles Alleyn, qui l’a achetée pour la conserver dans la famille.
9.Les crampons des galoches d’autrefois étaient d’un pouce de longueur.
10.Voir l’Histoire de la Nouvelle-France,par Charlevoix.
1.C’est encore la belle coutume, dans nos campagnes, de ne jamais passer devant une voiture sans s’excuser ou demander la permission. Conservons toujours ces vieilles et touchantes traditions, cette belle politesse française que nous ont léguée nos pères, les plus polis des hommes.
2.Sauteur d’escalier : nom injurieux que les habitants donnaient aux jeunes citadins qui ne les insultaient que trop souvent dans les rues de Québec.
3.Cette notice biographique était à peine écrite, que la mort, en frappant ce grand homme, plongeait dans le deuil tout le Canada.
4.To reverse :donner un mouvement opposé de rotation aux roues.
5.Maison de campagne appartenant au Séminaire de Québec.
6.Ce jeune monsieur était le fils ou le neveu du célèbre Edmund Burke.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.