17.3 Le Lauzon
Une promenade que j’ai faite aujourd’hui sur le rempart m’a fait souvenir du Lauzon,premier vapeur traversier faisant le service entre Québec et la Pointe-Lévis. Le commandement à bord des vapeurs se faisait de vive voix par le capitaine, avant que l’on eût substitué la cloche pour guider l’ingénieur.
Le premier capitaine du Lauzonétait un excellent traversier de la Pointe-Lévis, ayant nom Michel Lecourt, dit Barras. Il lui fallut un assez long apprentissage pour connaître la force de la vapeur et calculer la vitesse qu’elle imprimait au bateau, pour l’empêcher de se briser sur les quais des deux rives du Saint-Laurent qu’il devait accoster ; aussi arrivait-il fréquemment que le malheureux vapeur bondissait comme un bélier quand le capitaine Barras n’avait pas crié assez tôt à l’ingénieur ayant nom Joseph : « Stop her, Joe !(Arrêtez-le, Joe !) » Il avait beau crier ensuite pour amoindrir le choc : « Reverse4 her, Joe ! » Il était trop tard et le malencontreux bateau donnait tête baissée, comme un bouc, contre l’obstacle qu’il rencontrait et se faisait des bosses énormes aux côtés.
Une autre fois le capitaine criait :« Stop her, Joe ! »lorsqu’il était très éloigné du rivage. L’ingénieur arrête le mécanisme du vapeur, que le courant emportait ensuite bien loin du port ; et le capitaine de crier : « Start her, Joe !(Lancez-le, Joe !). Another stroke, Joe !(Un autre coup, Joe !) » Et à force de petits coups on finissait toujours, il faut l’avouer, par aborder le quai en se tenant à deux mains à la rampe du vapeur, crainte d’être lancé dans l’espace. Je connaissais bien les Barras, traversiers de ma famille de père en fils depuis cent ans ; et je faisais souvent endêver le capitaine du Lauzonsur les soubresauts qu’il nous faisait faire.
— Que voulez-vous, monsieur, disait Barras, il faut un long apprentissage pour connaître le tempérament de ces chiennes d’inventions anglaises-là, qui ont tué nos canots, et qui sont aussi fantasques que ceux qui, à l’aide du diable, les ont inventées.
Le Lauzonfit une vraie révolution dans les habitudes des citoyens de la bonne ville de Québec, dont plus des trois quarts n’avaient jamais mis le pied sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent. Chacun voulait visiter cette plage inconnue sur laquelle on ne voyait que deux maisons qui existent encore : celle de la famille Bégin, au pied de la côte, au nord-est, et celle de la famille LaBadie, faisant face à l’ancien marché de la basse-ville de Québec. Les plus pauvres faisaient des épargnes pour se procurer l’agrément d’une promenade, le dimanche, sur l’autre rive du fleuve, et nos bons citoyens, autres Christophe Colomb, s’entretenaient à leur retour, le soir, des merveilles de ce nouveau continent.
Une anomalie que je ne puis expliquer est le contraste frappant qu’offrait pendant ma jeunesse la population mâle de la paroisse de la Pointe-Lévis avec celle de l’autre sexe. Peu de localités fournissaient des hommes d’une beauté plus remarquable, tandis que les femmes,……. je crains de manquer à la galanterie,…… tandis que les femmes étaient bien moins favorisées par la nature du côté des charmes ; mais elles ont pris leur revanche depuis. C’étaient d’ailleurs de saintes femmes, dont un grand nombre fréquentaient nos marchés, portant suspendues à leur cou des croix d’argent massif de six pouces de longueur et d’un tiers de pouce d’épaisseur, seul luxe qu’elles se permissent.
Mais je retourne au Lauzon.Si les hommes lui firent un accueil bienveillant, il est une race d’animaux qui s’en réjouissait davantage. Un troupeau de bœufs parcourait souvent vingt à trente lieues sur ses jambes par les plus grandes chaleurs pour venir se faire égorger à Québec. C’était déjà, il me semble, une assez rude besogne pour une fin aussi cruelle ; mais ce n’était que le commencement de ses souffrances, il lui fallait traverser le fleuve Saint-Laurent à la nage pour ajouter à ses misères. Oh ! oui, un beau fleuve, d’un quart de lieue de largeur. Magnifique fleuve sans doute, mais dont le courant rapide, surtout pendant le reflux, offre une résistance formidable. N’importe, les citoyens de la ville de Québec aiment la viande fraîche : les Anglais le roastbeef,les Canadiens la soupe, le bœuf à la mode, et les bouchers impatients attendent leurs victimes sur les remparts, tout en aiguisant leurs longs couteaux.
Le troupeau mugissant est sur la grève de la Pointe-Lévis, vierge alors de quais. Aussi insouciant que l’agneau de Pope, qui lèche la main de celui qui va l’égorger, il contemple philosophiquement cet amas de maisons au nord du fleuve, que l’on appelle une ville. Que se passe-t-il dans le cerveau d’un bœuf ? Je l’ignore. Les sages parmi eux pensent peut-être que les hommes sont bien fous de s’enfermer vivants dans un amas de pierre et de mortier, tandis que les champs, les prés, la verdure, les forêts, offrent tant de charmes.
« Embarque ! embarque ! » crie le batelier tenant un aviron en main. Et chacun de ceux qu’il doit traverser s’arme, qui d’une gaule, qui d’une hart, qui d’un bâton, en guise de rame ou d’aviron, pour l’aider à accoupler les bœufs à l’entour du canot, suivant leur âge et leur degré de force apparente, et à les lier par les cornes aux flancs dudit canot alors à sec sur le rivage. Cette tâche assez rude accomplie, c’est l’affaire des quadrupèdes de faire le reste de la manœuvre. Le plus difficile n’est pas de les obliger, à grands renforts de coups et de jurons formidables, à traîner le canot jusqu’à l’eau, mais bien de les contraindre à laisser la terre ferme et à se livrer à la merci d’un autre élément. Une fois à l’eau, après un combat opiniâtre, les pauvres animaux se résignent à leur sort et nagent avec vigueur, tant par instinct de conservation que pour éviter les coups de gaules dont ils ont déjà un avant-goût.
Un étranger qui voyait venir un canot traversant le fleuve avec une grande vitesse, sans voile, rames ou avirons, se vouait à tous les saints pour expliquer ce phénomène, jusqu’à ce qu’il vit sortir de l’eau, comme des tritons, une douzaine de bœufs dont il n’avait pu soupçonner de loin la présence à l’entour du canot. En effet, ces pauvres bêtes étaient ordinairement si fatiguées, qu’on ne leur voyait que le museau hors de l’eau, lorsqu’elles arrivaient sur les grèves de la basse-ville.
Je n’ai jamais entendu parler d’accidents arrivés à ceux qui traversaient le fleuve de cette manière primitive et ingénieuse. Dès qu’un bœuf à bout de force devient intraitable, qu’il lutte contre la mort, ce qui arrive rarement, disaient les canotiers, on coupe l’amarre qui l’astreint au canot, et si le propriétaire tient à la peau de sa bête, il va la chercher à l’île d’Orléans, au Cap-Rouge ou ailleurs.
J’ai donc eu raison de dire que la race bovine a eu lieu de se réjouir autant que la race humaine à l’aspect du Lauzon,dans lequel elle traversa ensuite le Saint-Laurent sans fatigue, et sans autre avanie que quelques coups de gaules distribués par-ci par-là aux paresseux pour les faire entrer et sortir du vapeur.