3.1 Les récollets
J’ai toujours aimé les récollets : j’avais dix ans, le 6 septembre de l’année 1796, lorsque leur communauté fut dissoute après l’incendie de leur couvent et de leur église. Le gouvernement prit aussitôt possession de l’emplacement et des masures ; et quelques jours après le désastre, des cabanes, dans lesquelles on vendait toutes espèces de liqueurs, étaient érigées dans leur beau verger.
Les récollets, étant universellement aimés, on ne manqua pas d’attribuer l’incendie de leurs propriétés à la malveillance du gouvernement britannique. Cette calomnie s’est propagée pendant longtemps, vu la distance du foyer de l’incendie à leur couvent. On ne pouvait expliquer pourquoi l’église des récollets, qui s’élevait près du palais de justice actuel, brûla presque en même temps que le maison du juge Monk, située dans la rue Saint-Louis, où se trouve maintenant le quartier des officiers de la garnison. C’est là que le feu avait originé.
La grande conflagration du faubourg Saint-Roch m’a expliqué ce phénomène.
J’étais à l’école dans l’ancien évêché, situé près de la porte de la basse-ville, lorsqu’on entendit le tocsin au beffroi de la cathédrale, et un instant après les tambours qui battaient la générale. C’était alors la coutume, (soit dit en passant), de battre les caisses dans toutes les rues aussi longtemps que les tambours avaient la force de tenir leurs baguettes. Le feu était quelquefois éteint depuis longtemps que le drum ! dum dum !se faisait encore entendre.
Je venais de recevoir autant de coups de férule que j’avais commis de fautes en conjuguant un verbe français de la première conjugaison sur un de la seconde : (je laisse aux grammairiens à en calculer le quantum),lorsque j’entendis tout à coup le bruit du bourdon. Au premier coup, je saisis mon chapeau et je pris ma course vers le lieu du sinistre. Nous étions au mois de septembre, et pas une goutte de pluie n’était tombée, disait-on, depuis six semaines. Les toits étaient secs comme du tondre, et celui de l’église des récollets avait en sus l’avantage d’être couvert de touffes de mousses vertes en plusieurs endroits.
J’entendis du bruit en passant près de cet édifice, je levai la tête et je vis d’abord un capuchon sortant d’une trappe pratiquée dans la couverture, et ensuite tout un récollet qui, un seau à la main, éteignait une flammèche que le vent avait portée sur le toit ; car il ventait très fort. Il est probable que ce moine fut le dernier qui habitât cet asile de paix : tous les autres travaillaient en ce moment avec ardeur à préserver le couvent des Ursulines, auquel le feu s’était déjà communiqué deux ou trois fois ! Le clergé, l’évêque en tête, était accouru au secours des bonnes religieuses, et ce fut son énergie qui préserva cette précieuse maison vouée à l’éducation du pauvre aussi bien que du riche.
Je demeurai un petit quart d’heure à contempler l’incendie de la maison du juge Monk. C’était le premier que je voyais. Je trouvai les hommes assez bêtes que de jeter par les fenêtres du premier et du second étage, les miroirs, les cabarets chargés de verreries et de précieuses porcelaines. Passe pour les chaises d’acajou et les sofas, pensais-je ; un meublier pourra les remettre sur leurs jambes.
J’étais alors très novice dans la vie ; mais dix ans après cette scène, j’aurais pu dire avec ce matelot, arrivant de l’Inde, quand il voyait quelque action stupide : « J’en ai vu d’autres à Macaï et Macao. »
Toujours avide de nouvelles émotions, je pris ma course vers le couvent des Ursulines, où j’entendais beaucoup de bruit ; mais je ne pus pénétrer dans la cour, dont la porte était obstruée par une bande de commères qui parlaient toutes à la fois. Je leur demandai des nouvelles, et elles me dirent que monseigneur, ayant donné sa bénédiction, le feu était éteint pour la seconde fois. Ça me parut assez drôle, tout de même, que l’évêque eût donné sa bénédiction au feu qui faisait déjà tant de ravages. Peu importe ; j’aime cette naïve confiance. Que nos bons Canadiens conservent toujours la foi vive de leurs ancêtres, source de tant de consolations dans cette vallée d’amertume !
J’étais encore à la même place occupé à écouter ce que disaient ces femmes, lorsque quelqu’un cria : L’église des récollets est en feu !
Je ne fis qu’un saut ; mais lorsque j’arrivai sur les lieux, le toit n’offrait plus déjà qu’une masse de flammes. Le couvent et les bâtisses adjacentes furent, aussi, bien vite réduits en cendre.
Pendant quelques jours, à la suite de ce désastre, on vit errer les pauvres moines près des ruines du monastère, dans lequel ils avaient trouvé un asile contre la tourmente de la vie. Ils se promenaient, tristes et pensifs, près des voûtes où ils avaient espéré que leurs cendres seraient mêlées avec celles de leurs devanciers qui avaient rendu tant de services à la Nouvelle-France.
Un mois après ce sinistre, on voyait à peine trois capuchons dans toute la ville de Québec : les fils de Saint-François, dispersés dans toute la colonie, gagnaient paisiblement leur vie comme les autres citoyens. Ceux des moines qui avaient fait des études, comme le frère Lyonnais, prirent la soutane et furent ordonnés prêtres ; ceux qui avaient une instruction suffisante, dirigèrent des écoles, et les autres s’occupèrent de travaux mécaniques ou d’agriculture. Chose assez extraordinaire ! la langue empoisonnée de la calomnie ne chercha jamais à ternir la réputation de ces hommes vertueux.
J’ai dit en commençant ce chapitre que j’ai toujours aimé les récollets : je me les rappelle d’aussi loin que mes souvenirs peuvent s’étendre ; mais ma mémoire tenace se souvient aussi des moindres objets, entre autres d’une cheminée solitaire, seul reste d’une maison brûlée, ou détruite autrement, qui existait alors dans la paroisse de l’Islet.
— Voilà le bonhomme qui joue du violon, pense le lecteur ; quelle analogie peut-il y avoir entre un récollet et une cheminée solitaire ?
— Doucement, bénévole lecteur, doucement, s’il vous plaît : rien ne presse encore. Je suis fou de la musique, et je n’ai pourtant jamais pu réussir à apprendre le violon, mon instrument favori : vous conviendrez alors, que je dois casser mon archet de désespoir, puisque j’ai atteint l’âge de soixante-et-dix-neuf ans.
Je reviens à mes récollets et à ma cheminée vierge de maison. Il n’importe d’établir lesquels j’ai premièrement connus. Le lecteur, qui, lui, ne joue pas du violon, pourra certainement résoudre ce problème.
Mon père allait dîner un jour au cap Saint-Ignace chez son vieil ami, le seigneur Vincelot ; il me tenait sur ses genoux, ou m’asseyait près de lui dans son cabriolet, une jambe en travers du siège de la voiture pour m’empêcher de tomber, car j’étais alors bien petit. Arrivé sur les coteaux de l’Islet, au sud-ouest de la grande anse, j’aperçus une cheminée semblable à celle que j’ai décrite. Elle me parut démesurément longue ; et elle avait l’air triste dans son isolement.
Accoutumé à voir les cheminées sur les maisons, je demandai à mon père ce que c’était que cette grande machine.
— C’est une cabane de récollet, fit-il.
Comme il faisait un temps magnifique, je pensai qu’un récollet ne devait pas être trop mal à l’aise, à l’abri du soleil dans sa cabane. Lorsque nous retournâmes sur la brune, par une pluie battante, je crus voir, en passant, un objet qui remuait dans la même cheminée, et je m’écriai : – « Ah, papa ! un pauvre récollet dans sa cabane, il va bien souffrir pendant la nuit ! »
— J’en suis fâché, dit mon père : je suppose qu’il n’aura pu trouver à couvert nulle part.
Était-ce une leçon de charité que mon père voulait me donner ? Voulait-il me faire comprendre que sans l’hospitalité des âmes charitables, les pauvres récollets n’auraient eu d’autre abri que les masures qu’ils rencontraient sur leur route ?
La pluie continua toute la nuit ; je fus longtemps sans m’endormir : j’avais le cœur gros en pensant au pauvre moine que j’avais cru voir, dans sa cabane, exposé aux fureurs de la tempête. C’est là l’origine de mon affection pour les fils de Saint-François.
Il est inutile, cher lecteur, de vous casser la tête à résoudre mon problème : je devais connaître les récollets avant leur cabane de l’invention de mon père.
En voilà un goût saugrenu, pense le lecteur, que cet amour pour une bande de grands fainéants qui vivaient des sueurs des colons du Canada ! Je pourrais répondre que les fous sont créés et mis au monde pour les menus plaisirs des sages, qu’une faible minorité d’hommes peu scrupuleux s’engraissent des labeurs de la majorité de leurs concitoyens ; et par d’autres aphorismes surannés ; mais je suis trop sérieux pour m’arrêter à de telles balivernes.
Les récollets étaient chéris et aimés de toute la population canadienne-française. Les abondantes aumônes qu’ils recueillaient, surtout dans les campagnes, en font foi. Les habitants du nord du Saint-Laurent ne se contentaient pas de leur donner à pleines mains, mais transportaient aussi d’une paroisse à l’autre, en se relayant, les produits de leurs quêtes jusqu’à leur couvent même ; et ceux de la rive sud en faisaient autant. Ils les déposaient à la Pointe-Lévis, d’où les canotiers les traversaient gratisjusqu’à la basse-ville de Québec.
Allons ! courage ! pense le lecteur : tout ce que vous dites me confirme dans ma première appréciation du mérite de ces fainéants de moines qui vivaient grassement après leur récolte, et disaient, sans doute, comme l’insensé dont parle l’Écriture-Sainte : « Buvons et mangeons, car nous mourrons demain ! »
Les récollets distribuaient des aumônes abondantes aux pauvres du produit des quêtes qu’ils recevaient des riches. Combien d’opulentes personnes, peuvent, la main sur la conscience, en dire autant du fruit de leurs richesses souvent amassées en pressurant de pauvres débiteurs ?
Les récollets rendaient hospitalité pour hospitalité, non seulement à ceux des riches habitants de la campagne où ils étaient le mieux accueillis, mais aussi à ceux pour lesquels il aurait été onéreux de payer leur gîte dans une auberge. Ils hébergeaient même les chevaux. Combien de citadins riches, après avoir reçu une généreuse hospitalité des campagnards, les évitent, ou leur tournent le dos, quand ils les rencontrent dans les villes !
Les récollets veillaient les malades, non seulement chez les riches où ils étaient certains d’un bon réveillon, mais aussi chez les pauvres auxquels ils apportaient eux-mêmes à souper.
Les récollets ensevelissaient les morts, veillaient et priaient auprès de leur corps et jetaient la dernière poignée de terre sur leur cercueil.
Les récollets faisaient le catéchisme aux petits enfants, et l’école aux enfants des pauvres.
Tout ce qui précède n’a rapport qu’aux frèresrécollets et non aux pèresde cet ordre, dont je n’ai connu qu’un seul, le père de Bérey, leur supérieur, qui recevait du gouvernement anglais un traitement de cinq cents louis équivalant à quinze cents louis de nos jours. Aussi avait-il ses appartements séparés où il recevait ses amis, donnait des dîners aux gouverneurs, voire même au duc de Kent. Je l’ai souvent entendu dire, et l’anecdote suivante semble le confirmer.
Le duc de Kent avait reçu une invitation du révérend père pour midi, heure à laquelle finissait la parade qui avait lieu vis-à-vis le couvent des récollets, sur le terrain même où est maintenant notre petit squareavec son jet d’eau. Le père de Bérey qui avait été aumônier d’un régiment, qui avait même été blessé en administrant les mourants sur un champ de bataille, avait des goûts et des allures tant soit peu soldatesques. Il ressemblait un peu à ce brave officier français, qui, dégoûté de l’armée après quelques années de service, avait échangé l’uniforme pour la soutane, et qui, lorsqu’il lui échappait un juron, ne manquait pas d’ajouter, en baissant les yeux : « Comme j’aurais dit lorsque j’étais colonel des dragons. » Je ne prétends pas dire que le père de Bérey en faisait autant, mais seulement qu’il avait des allures et des goûts tant soit peu soldatesques.
Or donc, au jour convenu, voulant recevoir dignement le fils de son souverain, il avait fait disposer un petit parc d’artillerie, vrai chef-d’œuvre de mécanique, qui devait faire feu à midi sonnant, au moment de l’arrivée du Prince et de ses aides de camp. Ces petits canons d’étain ou de plomb, montés sur de jolis affûts, étaient l’œuvre d’un des frères du couvent, et devaient tous tonner à la fois.
Soit que le Prince, qui était un grand martinet,comme disent les anglais, (car il allait souvent pendant l’été, suivant l’expression des soldats de son régiment, faire la bacchanale dans leurs casernes dès trois heures du matin, pour activer les paresseux à grands renforts de coups de cannes), soit que le duc de Kent, dis-je, eût assez discipliné son régiment ce jour-là, ou pour un autre motif, il termina la parade vingt minutes plus tôt que de coutume, et enfila dans le couvent avec ses aides de camp. Le père de Bérey, pris à l’improviste et au désespoir de n’avoir pu faire jouer ses pièces d’artillerie au moment où le Prince faisait son entrée par la grande porte du couvent, le père de Bérey, qui était prompt comme la poudre, s’écria d’un ton assez bourru :
— Monseigneur, on ne surprend que ses ennemis ; je pensais votre seigneurie trop stricte sur la discipline pour abréger une parade, afin de monter à l’improviste à l’assaut d’un paisible couvent ?
Le duc de Kent, après s’être fait expliquer la cause de la mauvaise humeur du fils de Saint-François, ne put s’empêcher d’en rire de bon cœur. Le père de Bérey, qui ne voulait pas s’être mis en frais de galanterie en pure perte, demanda au prince à la fin du dessert la permission de boire à sa santé. Et comme il prononçait ces mots : « Messieurs, à Monseigneur le duc de Kent », une détonation formidable du parc d’artillerie, rapprochée près de la porte du réfectoire, fit vibrer les vitres de l’appartement.
On reprochait au supérieur des récollets d’être par trop courtisan : on oubliait, qu’issu d’une famille noble de France, il se trouvait à sa place dans la société qu’il avait fréquentée depuis son enfance, et que si, dans les salons anglais, son habit de moine et son capuchon lui faisaient prêter le flanc de la raillerie, d’un autre côté ses manières, ses connaissances étendues, son esprit fin, délié et sarcastique, en faisaient un jouteur que personne n’attaquait impunément. Il dînait même aux messdes officiers de l’armée anglaise, où ses saillies, ses bons mots, ses reparties vives, étaient très appréciés.
Une petite anecdote d’un autre membre du clergé catholique, issue d’une famille noble française, peut être cité ici avec assez d’à-propos. L’abbé de Calonne, frère du ministre de l’infortuné Louis XVI, reçut vers l’année 1809 une invitation pour dîner chez le chevalier Craig, alors gouverneur du Canada. Quelqu’un lui fit observer que c’était en carême et qu’il n’y aurait probablement pas de poisson sur la table.
— Si votre gouverneur, dit-il, n’est pas assez bien élevé pour respecter les principes religieux d’un gentilhomme qu’il invite à sa table, je lui donnerai une leçon de savoir-vivre, d’abord en ne mangeant que du pain, et ensuite plus explicite, s’il me demande raison de mon abstinence.
Cette menace fut en pure perte, car tout le premier service de table consista en soupe maigre et en poissons apprêtés à différentes sauces par le cuisinier français du château, M. Petit. Les mets furent tellement appréciés des palais britanniques qu’il ne leur resta plus de place vacante dans l’estomac pour faire honneur au second service composé uniquement de viandes. Plusieurs mêmes déclarèrent qu’ils consentiraient volontiers à être catholique… une fois par semaine, si on servait un tel dîner sur leurs tables.
Je ne puis résister à la tentation de raconter deux des bons mots, entre mille, du père de Bérey, avant de prendre congé de lui. Il était très vieux lors de la captivité de Notre-Saint-Père le Pape Pie VII, et il était bruit que Napoléon voulait obtenir une dispense de sa sainteté pour marier les prêtres du clergé catholique, et même que la chose était déjà décidée. Un mauvais plaisant aborde le vieux père de Bérey dans un cercle nombreux, et lui dit : Bonne nouvelle ! réjouissez-vous, mon révérend père ! Napoléon a obtenu du Pape une dispense de mariage pour tous les prêtres du clergé catholique.
— Tu voit bien, gros sot, dit le vieux moine, que c’est de la moutarde après dîner.
Un prêtre des environs de Québec passait pour avare et peu hospitalier, préférant dîner à la table d’autrui que de recevoir des convives à la sienne. Il venait fréquemment à Québec où il recevait bon accueil partout où il se présentait, et principalement au séminaire, à la cure de Québec, aux Jésuites et au couvent des récollets. Quelqu’un aborde le père de Bérey dans la rue et lui demande s’il a vu M. le curé X. – Oui, dit le moine, il m’a rappelé le lion de l’Écriture : circuit quaerens quem devoret.
On a depuis attribué cette réponse satirique à d’autres personnes ; mais pour moi, j’ai été élevé avec cette anecdote du père de Bérey.
Mais revenons à mes bons frères récollets auxquels un plat d’œufs à la tripe que j’ai mangé aujourd’hui me ramène assez naturellement.