‹ MémoiresChapitre 5 sur 37 · 3.2 Les œufs à la tripe

3.2 Les œufs à la tripe

Ma famille demeurait à la campagne, où il y avait peu de société ; et l’arrivée des frères récollets au manoir de Saint-Jean Port-Joli (ils voyageaient toujours par couples), était considérée, comme une bonne fortune. Soit invitation de la part de mon père, soit que les fils de Saint-François fussent assurés d’un bon souper et d’un bon lit, ils arrivaient toujours vers le soir. Je ne parle du lit que pour mémoire, car ces moines, se couchant tout habillés, devaient avoir peu d’égards pour les draps blancs ; le lit de duvet pouvait seul avoir des attraits pour eux.

Il n’y avait pas de bureaux de poste alors dans nos paroisses d’en bas ; mon père ne recevait la gazette de Nelson, le seul journal qui fût alors publié dans le district de Québec, que quinze jours, trois semaines et quelquefois un mois après sa publication : ce n’était pas toujours des nouvelles fraîches. Ces moines étaient souvent des journaux vivants, plus véridiques que ceux de nos jours.

Le récollet bien accueilli de toute la population, le récollet ami de tout le monde, était une chronique vivante et ambulante de tout ce qui se passait dans la colonie ; mais était-ce fête chez mon père à l’arrivée de ces moines. Une bouteille de vin vieux apparaissait au dessert, et les frères le déclaraient toujours être bien meilleur que celui qu’ils buvaient dans leur couvent.

Nous étions au mois d’octobre à la nuit tombante, heure à laquelle les enfants gâtés et les petits chats font le plus de vacarme. Je laisse aux naturalistes à en expliquer la raison ; mais fort de mon expérience, ayant élevé une famille de treize enfants, je puis garantir l’authenticité de ma remarque. Quant aux chats, gente carnassière, qui chassent plus la nuit que le jour, comme leurs grands frères les tigres, il est, je suppose, dans leur nature de se préparer d’avance à la lutte, en donnant autant d’élasticité que possible à leurs nerfs. Buffon a oublié de traiter ce sujet dans son chapitre de la race féline.

C’était donc sur la brune que, m’étant sauvé dehors pour éviter une correction maternelle probablement très méritée, je continuai mes maussaderies en faisant des grimaces, à travers les vitres à mon petit frère resté dans la maison. Après un échange, plus ou moins prolongé, de ces aménités fraternelles, je réussis à m’aplatir si bien le nez que mon front et mon menton pressaient fortement la vitre sur laquelle je poussais. C’était, d’ailleurs, un tour de force assez facile pour moi qui avais le nez très flexible ! Mon frère, stimulé par le noble exemple que lui donnait son suzerain, se mit aussitôt à pousser de son côté ; mais comme il avait malheureusement le nez aquilin et dur comme du bois, il ne faisait que peu de progrès dans cette noble joute, quant, faisant un effort furieux, la malheureuse vitre vola en éclat, non pas sans ensanglanter un peu les armes dont se servaient les deux jouteurs.

— Ah, les monstres ! dit ma mère, ils ont cassé une vitre à l’entrée de la nuit ; il n’y en a pas une seule dans la maison ; et nos marchands les plus près demeurent à une lieue et demie d’ici.

Ma mère disait toujours nos marchands, soit par habitude, ayant été élevée dans une ville, soit pour faire honneur à la paroisse de Saint-Jean Port Joli, qui n’en possédait réellement alors qu’un seul. Ce marchand unique, qui approvisionnait alors largement la paroisse de Saint-Jean Port-Joli de tout ce qu’elle avait besoin, était le respectable M. Verrault, grand-père de M. l’abbé Verrault, principal de l’école normale Jacques-Cartier. Je ne puis m’empêcher de relater une petite anecdote de lui.

C’était un homme de beaucoup d’esprit et à la répartie vive. Un de ces gros saint-épais, comme il s’en trouve partout, soit dit par égard pour ma paroisse, se présente au magasin de M. Verrault, et lui dit : Auriez-vous, M. Verrault, de ces bons peignes fins, là, comme du temps du Français, qui abattaient cinquante, soixante, quatre-vingts, cent vermines d’un seul coup ?

— Oui, mon ami, dit M. Verrault, si elles s’y trouvent.

Je dois observer ici qu’il y a probablement peu de peuples aussi propres que le sont nos Canadiens maintenant : les plus pauvres femmes mêmes lavent leurs planchers tous les samedis, et toute leur famille met du linge blanc au moins une fois par semaine. Je connais des femmes pauvres qui font coucher leurs enfants de jour, le samedi, pour laver leur seule et unique chemise. Il n’en était pas ainsi dans les campagnes, pendant mon enfance ; les habitants, sans avoir besoin du peigne formidable dont je viens de parler, ne se piquaient guère de propreté tant sur leur personne que dans l’intérieur de leurs maisons. Les planchers ne se lavaient alors que deux fois par an, à Pâques et à la fête de la paroisse. Les femmes balayaient, à la vérité, tous les matins, après avoir humecté le plancher à l’aide d’un instrument de fer blanc appelé arrosoir, dont l’eau s’écoulait par un tube d’un quart de pouce de diamètre : ce qui était considéré une ablution suffisante pour six mois.

Mais revenons à notre méfait : mon frère se réfugia sous un canapé, où il soutint un siège glorieux de quelques minutes contre les attaques de ma mère : chose assez facile au délinquant, à l’abri d’une fortification longue de sept pieds. Ma mère, ayant succombé dans le combat, me cria par le carré de fenêtre vierge de sa vitre : – Tu rentreras, tu te coucheras sans souper, et je le dirai à ton père.

Après avoir riposté que ce n’était pas moi qui avais cassé la vitre, que j’avais le nez trop mou, que c’était mon frère, avec son nez aquilin, dont elle était si fière pour son second fils, tandis qu’elle m’appelait nez plat, moi, l’aîné de ses enfants, je commençai à faire de sérieuses réflexions, tout en me promenant dans la cour, sur les menaces de ma mère : 1∘ Tu rentreras ; c’était parfaitement clair : ça voulait dire tu recevras un tapin ; mais il était plus que probable qu’elle n’y penserait plus quand je rentrerais ; et, dans le cas contraire, n’avais-je pas la ressource de faire le plongeon ou de me réfugier sous le bienheureux canapé. Me voilà donc parfaitement rassuré de ce côté-là. 2∘ Tu te coucheras sans souper : punition très grave, je l’avoue, pour un enfant d’un appétit vorace, et que l’on appelait en conséquence le chancre, dans la famille. Mais j’étais souvent menacé de cette punition que je n’avais jamais reçue, et je regardais la menace comme peu sérieuse. Il est bien vrai qu’à la suite de quelques grands forfaits, ma mère me disait : va te coucher sans souper ; mais un instant après, ma tante ou une des servantes, portant un cabaret, entrait dans ma chambre en me disant de ne point faire de bruit, crainte que ma mère s’aperçût que je prenais mon repas du soir comme le reste de la famille. Je n’avais pas été longtemps la dupe de ce manège ; et un peu de réflexion m’avait aussi convaincu que ma mère, qui aimait tant à faire manger tout le monde, qui, dès que quelqu’un entrait dans la maison, soit riche ou pauvre, leur offrait de suite à manger, n’aurait jamais eu le cœur de faire coucher un de ses enfants sans souper. Me voilà donc aussi libéré de la seconde punition. Restait la troisième : Je le dirai à ton père. Ah, diable ! voilà ce que je redoutais le plus. Il est vrai que mon père ne m’avait jamais donné un tapin, ce qui ne m’empêchait pas de le craindre comme le feu, même lorsque j’étais homme fait. Comment soutenir, en effet, son regard quand il était courroucé ou qu’il affectait de l’être ? La vue de ces grands yeux noirs, qui lançaient alors des flammes, et que peu d’hommes pouvaient soutenir, m’effrayait tellement que je me serais alors réfugié dans un trou de souris.

Je me promenais de long en large, pensif et affligé, comme Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène, quand j’aperçus tout à coup deux grandes ombres noires qui se dessinaient dans la voie royale, et suivies aussitôt de deux récollets qui entraient dans la cour du manoir. J’étais sauvé ; d’un bond je fus dans la maison, en criant : Maman, les frères récollets ! – Ah ! tant mieux, dit ma mère, nous allons donc avoir la paix et la tranquillité ! Je reprends aussitôt ma course et une minute après, je faisais mon entrée triomphale dans les bras d’un des fils de Saint-François.

— Charmée de vous voir, mes frères, leur dit ma mère ; vous devez être bien fatigués, vous devez avoir froid ; asseyez-vous près du feu, en attendant un petit verre de liqueur aux framboises qu’on va vous apporter pour vous réchauffer. Mon mari va rentrer dans l’instant ; il est à son écurie, veillant lui-même à ce que ses animaux soient bien soignés par nos domestiques, assez négligents d’habitude. Il prétend, comme moi, qu’il ne lui est donné de jouir de la vie que lorsqu’il est certain que tout est confortable à l’entour de lui, bêtes et gens, qu’à l’encontre de beaucoup d’habitants, qui laissent leurs animaux dans les champs, pendant les nuits froides de l’automne, il ne pourrait souper de bon appétit, ni même dormir paisiblement, s’il savait que les siens souffrent du froid. Nous aimons que tout soit heureux autour de nous.

Après ce tribut d’éloges donné à elle-même et à son mari, ma mère disparut pour vaquer aux soins de son ménage, et les récollets s’installèrent aux deux coins de la cheminée où flambait une brassée d’éclats de cèdre odorant. Chacun d’eux prit un des monstres de ma mère sur ses genoux. Elle était maintenant certaine d’avoir la paix, comme elle l’avait prédit. Les deux ennemis hostiles à la tranquillité domestique, savouraient tranquillement les contes et les histoires que les deux moines leur faisaient.

Lorsque ma mère reparut au bout d’une demi-heure environ, elle tenait d’une main un bol et dans l’autre une cuiller d’argent avec laquelle elle battait avec énergie une substance liquide de la plus belle apparence. – Soyez sans inquiétude, mes frères, dit-elle ; quoique ce soit un jour maigre vous n’en aurez pas moins un bon souper. D’abord, ajouta-t-elle en contant sur ses doigts, une soupe blanche au ris, navets, carottes et fines herbes, un pâté de morue sèche à l’huile d’olive, un plat de notre délicieuse truite du lac de Trois-Saumons à la sauce-robert, et pour couronner le souper, devinez… un plat d’œufs à la tripe dont je prépare la sauce moi-même, car il n’y a que moi, frère Alexis, qui sache lui donner le degré de perfection que requiert cet excellent plat, ainsi, frère Marc, qu’à la sauce d’une fricassée de poulets.

Ma mère, comme beaucoup de personnes, avait le faible de croire qu’elle faisait tout mieux que les autres, oubliant que c’était à notre mulâtresse Lisette, parfaite cuisinière, qu’elle devait la science culinaire dont elle se piquait.

Une humble satisfaction se manifesta dans les yeux des récollets à l’énumération des trois premiers plats, mais leur visage se rembrunit quand ma mère cita les œufs à la tripe. Ma mère se méprenant sur cette action leur dit : Je vous comprends, mes frères ; vous trouvez que c’est beaucoup trop de mets pour un jour d’abstinence, mais vous faites assez de pénitence dans votre couvent pour vous permettre un bon souper de temps à autres ; et rappelez-vous, ajouta-t-elle en riant, que je suis moi là mère supérieure de ma maison et que vous me devez obéissance sous mon toit.

L’arrivée de mon père fit changer la conversation, et ce fut des questions de sa part à n’en plus finir, jusqu’au moment où on se mit à table pour souper. Les moines avaient fait honneur à la soupe, au pâté et au plat de truite, lorsque le fameux plat d’œufs à la tripe fit son apparition. Les deux récollets se regardèrent d’un air inquiet.

Ma mère, toute jubilante par anticipation des éloges qu’elle attendait de son chef-d’œuvre culinaire, dit au servant de changer les assiettes.

— Avec votre permission, madame, dit frère Marc ; je retournerai vos excellentes truites ; je ne mange pas d’œufs maintenant.

— C’est vrai, dit ma mère, un peu contrariée, il y a des estomacs auxquels les œufs font mal. Mais vous au moins, frère Alexis, vous n’avez pas la même excuse ?

— Bien des pardons, madame, fit celui-ci, je ne puis non plus en manger ; le médecin du couvent me les a interdits pendant un certain temps ainsi qu’à toute notre communauté.

— Mais c’est inouï, dit ma mère, interdire les œufs à toute une communauté de pauvre moines ! Quelle horreur !

— Ah ! madame, c’est toute une histoire bien lamentable, fit frère Alexis.

— Une histoire, dit mon père, ça sera pour le dessert ; et si elle est trop lamentable, nous l’égaierons en buvant un verre de vin de plus.

— Vous savez, sans doute, continua le frère Alexie, que nous faisons deux carêmes.

— Deux carêmes ! s’écria ma mère, vous irez bien en paradis tout droit : nous n’en faisons qu’un seul, et encore mon mari crie comme si on l’écorchait tout vif.

— Ce n’est pas mal s’en tirer, ma chère, fit le seigneur du lieu, en riant aux éclats, de vouloir me faire passer aux yeux des frères pour un catholique récalcitrant, moi qui ne me lasse jamais de manger du poisson, tandis que tu n’aimes que le saumon et le barre frais, qui nous manquent pendant le carême : je ne sais qui se plaint le plus de nous deux.

— Madame, fit le frère Marc, n’en a que plus de mérite, de faire le carême sans aimer le poisson.

Le frère Alexis, après avoir baissé la tête en signe d’approbation, continua : – Comme nous ne mangeons que du poisson salé pendant l’hiver, le poisson frais étant trop cher, il est de règle qu’on nous serve des œufs pendant les quinze derniers jours du carême. Or, pendant le dernier, étant très fatiguées de nos vivres salés, nous attendions avec hâte les bienheureux œufs. On nous sert, le dimanche, des œufs à la tripe, le lundi une farce d’œufs à l’oseille, le mardi des œufs à la coque, mais aussi durs que ceux dont on se sert pour faire les deux premiers mets. Bref, pendant sept jours, nous ne vîmes sur notre table que des œufs durs comme des pierres. Plusieurs de nous, commençant à en ressentir les inconvénients, il fut convenu que je ferais des représentations au cuisinier à ce sujet. J’aborde donc le frère Ambroise, l’homme le moins accostable de tous les cuisiniers de l’ordre de Saint-François, et je lui représente que nous sommes tous incommodés de ce régime indigeste, le priant, très poliment, de ménager à l’avenir le feu dans la cuisson des œufs destinés à notre table.

— Vous êtes une bande de lâches, ennemis de la pénitence ! fit frère Ambroise. A-t-on jamais entendu, avant ce jour, un fils de Saint-François se plaindre de la nourriture de son couvent ?

— Mais, cher frère, lui dis-je, nous sommes tous si fiévreux, que nous commençons à perdre le sommeil.

— Vous n’en serez que plus éveillés pour chanter matines, dit le frère Ambroise, on ne sera pas obligé de vous secouer pour vous faire trouver les versets que les autres récitent et que vous avez perdus… Après tout, si vous êtes malades, faites miracle.

Je m’en retournai, continua le frère Alexis, avec ces paroles consolantes ; et pendant quatre autres jours les œufs durs à toutes les sauces, ou sans sauces, continuèrent à pleuvoir sur notre table. Nous étions fiévreux comme des pestiférés, nous avions le visage enluminé comme des hommes pris de vin, les yeux brillants comme des escarboucles et le ventre tendu comme des tambours de basques. Force nous fut de nous rendre en corps chez notre supérieur, le père de Bérey, dont nous redoutions beaucoup les sarcasmes, pour lui porter plainte.

— Eh ! bien ! fit le père de Bérey, en nous examinant de son air narquois, qu’y a-t-il ? que me voulez-vous ? vous marchez ployés en double comme si vous sortiez de recevoir la discipline dont vous n’usez pourtant guère, bande de lâches ! Vous vous tenez tous le ventre à deux mains, et vous faites des contorsions comme si vous aviez la colique.

— Il y a, mon révérend père, lui dis-je, parlant au nom de tous, que nous sommes malades, très malades ; le cuisinier ne nous sert sur la table que des œufs durs depuis onze jours, et malgré nos plaintes réitérées, nous n’avons reçu pour toute réponse que de faire miracle.

— En effet, dit le supérieur, vous paraissez tous dans un piteux état ; suivez-moi, et je vais laver la tête à ce grand flandrin d’empoisonneur, qui me sert souvent, à moi, son supérieur, des mets détestables.

— J’apprends de jolies choses, maître paresseux, dit le père de Bérey, en abordant frère Ambroise, on me dit que tu ne nourris les récollets qu’aux œufs durs comme des diamants, depuis onze jours : ça s’accommode très bien avec ta paresse ; tu n’as pas besoin de veiller à leur cuisson : une heure de plus ou de moins ne les gâte guère.

— Faites miracle, mon révérend père, répliqua le cuisinier ; quand les frères ne rapportent de leurs quêtes que des œufs durs, il m’est impossible de les rendre aussi liquides que s’ils sortaient du poulailler.

— Que veut dire cet insolent ? fit le père, avec son ton un peu soldatesque : oh ! oui, on t’en fera des miracles, double sot, des miracles pour un fainéant comme toi ! il en faudrait un fameux pour te donner de l’esprit !

— Mais quand je vous dis, mon révérend père, dit le pauvre Ambroise, que les deux frères qui font la quête aux œufs n’ont apporté que deux quarts d’œufs bouillis et durs comme du fer. Venez, plutôt, voir vous-même.

Après examen de ce qu’il restait des deux quarts d’œufs, nous fûmes convaincus, ajouta le narrateur, qu’ils avaient réellement été bouillis.

— Je m’y perds, dit le supérieur. Que quelques personnes, plutôt que de paraître manquer à la charité, eussent donné aux frères quêteurs quelques œufs bouillis qui leur restaient, cela ne me surprendrait pas, mais que tout le monde se soit donné la main pour en faire une aumône aux récollets, ce n’est certainement pas possible. C’est plutôt toi, paresseux, ajouta le père de Bérey, en s’adressant au frère Ambroise, qui les aura fait bouillir d’avance pour t’exempter de la besogne.

Le pauvre cuisinier protesta en vain de son innocence. Le plus pressé pour le supérieur était de faire soigner ses moines qui étouffaient dans leurs robes ; on fit venir le frater, qui purgeait le couvent, et je ne sais combien il nous fallut avaler de demiards de médecines royales avant de recouvrer la santé. Depuis ce temps-là, la vue des œufs nous donne des nausées.

Je me permettrai une petite digression sur la médecine royale, très en vogue pendant mon enfance ; car je crois que le cœur des fils de Saint-François devait plutôt leur soulever au souvenir de cet exécrable médicament, auquel on donnait le nom pompeux de médecine royale, qu’au souvenir des œufs durs qu’ils avaient mangés. C’était une décoction, autant que je me souviens, de julep, rhubarbe, manne, séné, sel de glauber, dont il fallait avaler un demiard chaud et d’un seul coup. Je n’en ai pris qu’une seule fois, et tout le corps me frisonne encore à ce souvenir après un laps de soixante ans et plus : il est pourtant vrai de dire que je ne la gardai pas longtemps sur l’estomac, car étouffant à la dernière gorgée, je renvoyai toute la médecine royale au visage du vieux frater,qui, assis près de mon lit, m’encourageait en disant d’un ton mielleux et en grassouillant : Prenez, prenez, mon jeune monsieur, c’est très bénin, très fortifiant, ne perdez pas une seule goutte de ce précieux breuvage, que j’ai préparé avec le plus grand soin.

Ni prières de ma mère, ni menaces du frater qui voulait m’en faire avaler une autre décoction, quand il eut vidé ses poches de veste et ses bottes du précieux breuvage dont je l’avais submergé, ne purent me décider à en avaler une seule goutte. Tout ce que je puis dire du précieux breuvage, c’est qu’il m’en resta encore assez dans l’estomac pour agir puissamment sur cet organe pendant le reste de la nuit. J’aurais, je crois, rendu l’âme, si j’eusse tout avalé.

Après avoir bien ri de l’avanie faite aux fils de Saint-François, mon père leur demanda le mot de cette énigme inexplicable.

— Nous croyons l’avoir devinée, fit frère Marc : vous savez que les habitants se font un plaisir de transporter dans leurs voitures le produit de nos quêtes d’une paroisse à une autre. Les deux quarts d’œufs furent déposés, le soir, chez un aubergiste de la paroisse de øøø, chez lequel pensionnait un étranger qui ne craignait ni Dieu, ni diable : un vrai athée, qui raillait à tout propos les moines qu’il qualifiait de fainéants, s’engraissant des labeurs des pauvres ; et il est à supposer, qu’assisté de quelques mauvais sujets, il passa une partie de la nuit à faire bouillir nos œufs, sans égards pour l’estomac épuisé de ceux qui devaient s’en nourrir à la fin d’un carême rigide.

Le moine, après avoir parlé avec assez d’aigreur, fit chorus à l’hilarité de la famille, ainsi que son confrère.

— Soyez certains, mes pauvres frères, dit ma mère, après s’être levée deux à trois fois de table, pour rire plus à l’aise pendant le récit du récollet, que jamais œuf dur ne sera offert dans ma maison à un fils de Saint-François du couvent de Québec ; et que je vous pardonne, de grand cœur, d’avoir dédaigné un plat auquel ma vanité d’artiste attachait un grand prix.

J’ignore d’où vient le proverbe : « J’aimerais autant être chien de récollet. » S’il est, néanmoins, d’origine canadienne, je crois l’avoir trouvé. Ce n’était pas une sinécure que les fonctions du chien de cette communauté, à Québec. Ce n’est pas qu’il eût beaucoup à se plaindre de rôder jour et nuit dans le verger du couvent, pour effrayer les voleurs, d’aboyer aux espiègles gamins, qui sonnaient cent fois par jour la cloche du parloir, au grand désespoir du pauvre portier : oh ! non ; ce n’était que le devoir d’un chien fidèle et de bonne maison, et il le remplissait sans murmurer ; mais il cumulait avec ces deux fonctions celle de tourner la broche, dans la cuisine, deux fois par jour, souvent par une chaleur de 40 à 50 degrés de Réaumur.

— Comment ? dit le lecteur, en secouant la tête, de l’air de Diderot quant il lisait les Pères de l’Église, un chien tourner la broche ! en voilà une bonne, il fait bon d’avoir longtemps voyagé sur le chemin de la vie pour en conter à la génération actuelle.

Nous avons le poêle à vapeur, invention très moderne à la vérité ; mais n’avions-nous pas, depuis cinquante ans, la cuisinière en fer blanc, dans laquelle cuisaient paisiblement, sans trouble pour le marmiton même, les viandes les plus succulentes ?

J’ai connu dans mon enfance trois espèces de tourne-broches. Un enfant remplissait généralement cet office : assis confortablement près de la cheminée, armé d’un long bâton, percé par un bout, qui servait de manivelle pour faire tourner la longue broche chargée de viandes exposées à la chaleur ardente du feu de la cheminée ; il agitait sans cesse l’instrument qu’il tenait en main, soit en chantant ou en essuyant les sueurs de son front du revers de sa manche d’étoffe qui lui servait d’éponge.

L’instrument qui servait de tourne-broches, chez mon père, se montait comme une horloge. La cuisinière, après avoir exposé ses viandes près du feu, courait au grenier et faisait monter jusqu’au faîte de la maison, en se servant d’une clef faisant partie du mécanisme, un poids de vingt-cinq à trente livres. Lorsque la broche, ou les broches, car il y en avait souvent deux ou trois, arrêtaient, elle prenait de nouveau sa course au grenier pour recommencer la même opération.

Les fils de Saint-François avaient beaucoup simplifié la besogne en établissant tout le mécanisme nécessaire à la cuisson des viandes sur le foyer de la cheminée, et en substituant un chien à un tourne-broches marmiton.

— Mais, dit le lecteur, les chiens de votre temps étaient donc des prodiges d’intelligence ?

Ils n’en avaient pourtant guère plus que l’écureuil sortant de la vie peu civilisée des forêts et que l’on enferme dans une cage ronde de fil de fer, que le gentil animal se dépêche de faire tourner, tourner, pour en sortir au plus vite, quoiqu’il ne soit pas plus avancé à la fin de la journée que le matin, croyant, néanmoins, avoir fait beaucoup de chemin. Comprenez-vous maintenant ? On enfermait le chien dans un rouleau semblable : le chien n’avait pas comme l’écureuil un lieu de retraite pour se reposer, il lui fallait courir sans cesse stimulé par la chaleur, par l’odeur des viandes et par l’espoir de la liberté. La langue finissait par lui pendre de la longueur d’un demi-pied hors de la gueule ; n’importe, point de compassion pour la pauvre bête : – tourne, Capuchon, (nom obligé d’un chien de Récollet) tourne, mon gars ; tu auras ton dîner quand tu l’auras gagné et de l’eau à discrétion.

Mais Capuchon avait souvent la finesse de s’évader vers l’heure où sa présence aurait été la plus requise, soit en passant entre les jambes du portier, quand il ouvrait la porte du couvent, ou par la négligence du jardinier. Il s’agissait alors de lui trouver un substitut ; la chose n’était pas si difficile que l’on serait porté à le croire. Un chien de grosseur convenable passait-il dans la rue, on l’affriandait avec un morceau de viande, et une fois dans les limites du couvent, un bras nerveux l’empoignait par-dessus le cou, le poussait dans la cage et fermait le crochet. Le nouveau conscrit faisait des efforts désespérés pour respirer l’air pur de la liberté. Le frère Ambroise criait en se pâmant d’aise : « Hardiment, bourgeois ! tu fais des merveilles ! tu auras un bon morceau de rôti pour récompense ! » C’était aussi quelquefois un petit garçon, passant avec son chien, qui consentait à le prêter pendant une couple d’heures moyennant des fruits ou une beurrée de confitures.

Les récollets prisaient beaucoup les chiens d’autrui, mais ceux-ci ne les aimaient guère, si l’on en peut juger par les écarts, les longs détours, que la plupart faisaient en passant vis-à-vis du couvent qu’ils regardaient d’un air inquiet, ou en aboyant avec fureur, s’ils apercevaient un capuchon : à ces signes on pouvait dire, sans se tromper, qu’ils avaient tourné la broche des bons frères.

Avant de clore ce chapitre sur les récollets, je crois devoir rapporter une anecdote d’un de ces moines, mort il y a environ vingt ans. Quoique retournés à la vie des laïques après l’incendie de leur couvent, ils ne laissaient pas d’en suivre les règles autant que le permettait leur nouvelles position. Par une des règles de leur ordre, tout fils de Saint-François devait mourir dans son cercueil. Le récollet auquel nous faisons allusion, voyant approcher l’heure fatale, se fit déposer dans le sien pour y faire, sans doute, de sérieuses réflexions sur le néant de la vie. Laissons parler son infirmier, espèce d’original sans esprit en apparence, mais qui ne laissait pas d’amuser par le côté comique de ses histoires.

— Ça me fit de la peine, quand même, nous disait-il, de voir ce pauvre récollet si aimable, si gai encore la veille, étendu de tout son long dans cette triste boîte dont il ne devait plus sortir ; de le voir les mains jointes sur la poitrine comme s’il eut été déjà mort. Il me vint une bonne idée. Le saint frère, sans en faire mauvais usage, aimait un petit coup de temps en temps, il était vieux, et il nous disait que ça lui réchauffait le cœur. Essayons toujours, pensais-je, si mon remède le fera sortir de sa boîte. Je prends une bouteille d’esprit de rhum de jean-marie (Jamaïque), j’en verse à moitié d’un tumbler (gobelet), je le remplie d’eau bouillante, je sucre et muscadefortement la dose pour déguiser la force du rhum et je le présente au pauvre moine en lui disant : avalez cette bonne médecine que le docteur m’a chargé de vous faire prendre. Cinq minutes étaient à peine écoulées que le pauvre récollet, sorti de son cercueil, dansait sur le plancher en disant qu’il était guéri. Je n’ai jamais vu récollet en si belle humeur ; mais, hélas ! il lui fallut le lendemain rentrer dans son cercueil, dans lequel il resta deux jours vivant, et dont il ne sortira qu’au jugement dernier.

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