‹ Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric MistralChapitre 22 sur 39 · II

II

Quand Mme Bordas eut fait toutes les fêtes de notre voisinage, l’envie lui vint de s’essayer dans les villes.

Là, comme au village, la Montelaise fit florès. Elle chantait la Pologne avec son drapeau à la main; elle y mettait tant d’âme, tant de frisson, qu’elle faisait frémir.

En Avignon, à Cette, à Toulouse, à Bordeaux, elle était adorée du peuple. Tellement qu’elle se dit:

-- Maintenant, il n’y a plus que Paris!

Elle monta donc à Paris. Paris est l’entonnoir qui aspire tout. Là comme ailleurs, et plus encore, elle fut l’idole de la foule.

Nous étions aux derniers jours de l’Empire; la châtaigne commençait à fumer, et Mme Bordas chanta la _Marseillaise_. Jamais cantatrice n’avait dit cet hymne avec un tel enthousiasme, une telle frénésie; les ouvriers des barricades crurent voir, devant eux, la liberté resplendissante, et Tony Réveillon, un poète de Paris, disait, dans la journal :

_Elle nous vient de la Provence, Où soufflent les vents de la mer, Où l’on respire l’éloquence, Tout enfant, en respirant l’air. Tous les bras sont tendus vers elle... Nous te saluons, ô Beauté: Pour suivre tes pas, immortelle, Nous quitterons notre Cité. Tu nous mèneras aux frontières, A ton moindre geste soumis, Car tous les peuples sont nos frères, Et les tyrans nos ennemis_.