‹ Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric MistralChapitre 23 sur 39 · III

III

Hélas! à la frontière, trop vite il fallut aller. La guerre, la défaite, la révolution, le siège s’amoncelèrent coup sur coup. Puis vint la Commune et son train du diable.

La folle Montelaise, éperdue là-dedans comme un oiseau dans la tempête, ivre d’ailleurs de fumée, de tourbillonnement, de popularité, leur chanta _Marianne_ comme un petit démon. Elle aurait chanté dans l’eau; encore mieux dans le feu!

Un jour, l’émeute l’enveloppa dans la rue et l’emporta comme une paille dans le palais des Tuileries.

La populace reine se donnait une fête dans les salons impériaux. Des bras noirs de poudre saisirent Marianne -- car Mme Bordas était pour eux Marianne -- et la campèrent sur le trône, au milieu des drapeaux rouges.

-- Chante-nous, lui crièrent-ils, la dernière chanson que vont entendre les voûtes de ce palais maudit!

Et la petite de Monteux, avec le bonnet rouge coiffant ses cheveux blonds, leur chanta... _la Canaille_.

Un formidable cri: "Vive la République!" suivit le dernier refrain. Seulement, une voix perdue dans la foule répondit:

-- _Vivo sant Gent!_

La Montelaise n’y vit plus, deux larmes brillèrent dans ses yeux bleus, et elle devint pâle comme une morte.

-- Ouvrez, donnez-lui de l’air! cria-t-on en voyant que le coeur lui manquait...

Ah! non, pauvre Rose! ce n’était pas l’air qui lui manquait: c’était Monteux, c’était saint Gent dans la montagne, et l’innocente joie des fêtes de Provence.

La foule, cependant, avec ses drapeaux rouges, s’écoulait en hurlant par les portails ouverts.

Sur Paris, de plus en plus, tonnait la canonnade: des bruits sombres, sinistres couraient dans les rues, de longues fusillades s’entendaient au lointain, l’odeur du pétrole vous coupait l’haleine, et quelques heures après, le feu des Tuileries montait jusqu’aux nues.

Pauvre petite Montelaise: nul n’en a plus ouï parler.

(_Almanach Provençal de 1873_.)