‹ Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric MistralChapitre 30 sur 39 · II

II

Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:

"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas! Ton

Chaperon Rouge."

Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur la route blanche.

Nous demandâmes au cantonnier:

-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?

-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, vous en aurez encore pour deux heures.

-- Et où est cette tombe?

-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du Vigueirat.

-- Et ce Roland?

-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.

Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.