‹ Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric MistralChapitre 31 sur 39 · III

III

On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune, que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la table pour décliquer le rire et les folâtreries.

Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.

-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir cette espèce de patelin?... Garçon!

-- Plaît-il, monsieur?

-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.

-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.

-- Pour y mettre un _viédase!_ repliqua Daudet d'une voix tonnante.

Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous laissa tranquilles.

-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.

-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.

-- Allons-y, criâmes-nous tous.