‹ Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d'élégancesChapitre 10 sur 11 · XI

XI

LA RESTAURATION

ET LA MONARCHIE DE JUILLET

Manches bouffantes, manches à gigot.--Les collerettes.--Modes à la girafe. --Les coiffures et les grands chapeaux.--1830.--Epanouissement des modes romantiques.--Les derniers bonnets.--1840. Chastes bandeaux.--Modes Juste-milieu.

Sous la Restauration, d'année en année, les très laides et inélégantes modes de l'Empire s'améliorent et prennent un peu de grâce. Probablement la mode a cessé de consacrer toutes ses pensées et toutes les ressources de son génie aux beaux houzards et aux brillants aides de camp des armées françaises. Le goût féminin renaît.

[Illustration: PARISIENNE 1814.]

Les costumes vont gagner tous les jours, perdre de leur raideur et leur indécision, prendre de l'ampleur ici, s'alléger là, et dès 1825, devenir pour une dizaine d'années, tout à fait charmants.

Une grâce aimable et distinguée, une exquise originalité, une élégance souple et naturelle, de belles ondulations de jupes, des coiffures extrêmement seyantes, très trouvées, les modes de ce temps-là sont vraiment délicieuses, et la femme de 1830 a droit à une belle place de choix dans les évocations des élégances d'antan, parmi les plus charmantes figures du passé.

Plus tard, quand notre pauvre XIXe siècle aura glissé avec les autres dans le gouffre qu'il peut, hélas, entrevoir déjà, quand les belles d'aujourd'hui seront à leur tour devenues des aïeules, lorsqu'on songera à se figurer les femmes de notre siècle, c'est avec les toilettes de 1830, pour la première moitié, et de... mettons 90... pour la seconde moitié, qu'on se les représentera.

C'est la bonne époque, les dessins et peintures d'alors, des Devéria, Gavarni et autres, sont là pour témoigner de la grâce des toilettes portées par les femmes de 1825 à 1835, de la seconde période de la Restauration aux premiers temps de la monarchie de Juillet, pendant le grand renouveau des idées et des arts.

Ah! celles-ci, nous les avons connues, elles nous intéressent plus que toutes, ce ne sont pas des figures vagues, estompées dans le recul des siècles! Nous les avons connues..., devenues de bonnes et charmantes vieilles, au visage encore encadré de boucles comme aux jours d'autrefois, mais de boucles blanches, avec des lunettes sur ces yeux jadis, paraît-il, vifs et rieurs...

Après la chute de l'Empire, l'anglomanie domine pendant quelques années dans les toilettes, et aussi un peu de cosaquomanie; les modes parisiennes sont des imitations des modes de Londres; mais peu à peu se dégagent, et de tâtonnements en tâtonnements, arrivent à réaliser de fort jolis types de toilettes.

[Illustration: Chapeau 1815.]

C'est encore pendant quelques années la robe sac ou fourreau de parapluie de l'Empire, avec des essais de corsages, des tailles placées moins haut, des essais de manches à gros bouillons, et des chapeaux plus ou moins gracieux de formes tout à fait bizarres et toujours vastes de proportions, des chapeaux au fond desquels assez souvent la figure se dissimule presque complètement.

Le grand luxe revient pourtant avec la tranquillité, avec le repos qu'on n'a pas connu depuis vingt-cinq ans, avec la cour, dans les salons qui ont retrouvé l'éclat de jadis, et qui ne sont plus seulement des petites réunions de mécontents ou de simples parlottes, comme autrefois, discutant la dernière victoire ou le dernier revers de l'Empereur, unique sujet de conversation entre deux parties de whist.

Reprenons quelques-uns des vieux verres de la grande lanterne magique que le temps fait passer si rapidement et voici les élégantes de la Restauration, les belles romantiques et les lionnes de la monarchie de Juillet.

[Illustration: Toilette de soirée Restauration.]

La robe de gros de Naples blanc, avec des volants jaunes au bas de la jupe élargie, la même garniture en pèlerine sur les épaules, des manches à gigot,--elles viennent de naître et triomphent concurremment avec les manches à l'éléphant et les manches à l'imbécile,--collerette tuyautée, grand chapeau de paille de riz avec rubans de satin et panaches de grandes plumes.

Jupes élargies garnies de bouillonnés de gaze et de coques de satin, de volants et d'entre-deux de dentelles, canezous, jupes écossaises, grands chapeaux décoratifs ornés de gros bouquets de fleurs,--ces chapeaux de Mme Herbault dont les chroniques et les romans d'alors coiffent toutes les belles,--immenses gants habillant tout le bras...

Cette dame qui joue rêveusement de la harpe dans une soirée élégante, les épaules drapées dans une écharpe de gaze rayée, est coiffée d'un grand béret qui va bien à son profil poétique; en sortant du salon, elle s'enveloppera dans une rotonde ou dans un de ces vastes manteaux de drap à palatine découpée, à grand collet et doublure de fourrures, pendant que Monsieur, le monsieur à toupet frisé, habit bleu à boutons d'or et pantalon collant, endossera son carrick.

Pour l'été, pour la campagne, pour la promenade, pour aller consulter le sorcier de Tivoli, canezous d'organdi ruchés de tulle, grands chapeaux de paille avec d'immenses rubans dressés.

Pour le théâtre, pour les sorties, pour tous les temps frais, on a les boas, ces boas que nous venons tout récemment de voir revenir et qui sont l'occasion de si jolis mouvements. Les serpents de fourrure s'enroulent sur les épaules nues et sertissent chaudement et voluptueusement les fraîches carnations.

En 1827, pour célébrer l'arrivée de la première girafe au jardin des Plantes, toute la mode est à la Girafe.

Ce qui reste de ces modes à la Girafe, c'est le grand peigne d'écaille qui se place tout en haut de la tête au sommet de l'édifice. Les coiffures sont très hautes, les cheveux se relèvent en plusieurs coques serrées avec un encadrement de boucles tombantes autour du visage, partagées irrégulièrement, trois d'un côté, quatre de l'autre...

Elle est charmante, l'élégante de 1830 en costume de soirée, avec le complet épanouissement des manches à gigot, ses épaules émergeant d'une ligne de fine dentelle, sa nuque bien découverte sous le grand peigne d'écaille planté triomphalement dans les masses blondes ou brunes, tordues et réunies au sommet de la tête.

[Illustration: Chapeau 1820.]

Dans la rue ou sur les boulevards, aux promenades, aux Champs-Elysées, elle est décolletée encore et se drape sans se cacher dans un petit châle porté coquettement.

[Illustration: UNE ÉLÉGANTE AUX CHAMPS-ÉLYSÉES, RESTAURATION.]

Revenons un peu sur le chapitre des coiffures; ce n'est pas le moins important, il peut se subdiviser en sous-chapitres: les toques et bérets chevaleresques et Ossianiques, les bonnets et turbans, et enfin les chapeaux.

[Illustration: Béret de gaze.]

C'est un poète qu'il faudrait pour célébrer dignement la grandeur et pleurer la décadence du chapeau féminin. Sous la Restauration, jusqu'en 1835, c'est la gloire et le triomphe du chapeau; il plane superbement sur la tête des dames, il fait voltiger ses plumes, il balance gracieusement ses rubans, ses coques et ses immenses nœuds de satin.

Parti des tromblons ou des shakos sans grâce de l'Empire, des tubes enfermant la figure au fond d'un corridor obscur, il s'est modifié peu à peu, il s'est élargi, il s'est ouvert. On le campait tout droit sur la tête; maintenant, il se pose gentiment de côté sur les cheveux roulés en grosses boucles irrégulières. La nuque bien dégagée apparaît dans toute sa coquetterie, les épaules se montrent aussi à l'ombre d'un grand chapeau car les robes sont largement décolletées et les jolies collerettes tuyautées ne les surmontent pas toujours.

C'est le moment du triomphe pour le chapeau, mais la décadence viendra vite, les bords roulés en cornet ou en corridor reprendront, on supprimera rubans et panaches, on enfermera la figure tout au fond du corridor et le cou sous d'immenses et disgracieux bavolets. Nous irons ainsi de lamentables inventions en créations baroques et inélégantes jusqu'au petit chapeau bibi fermé, du second Empire, jusqu'au ridicule chapeau assiette de 1867.

[Illustration: Les grands Chapeaux Restauration.]

Mais la réaction en sens inverse est commencée, nous avons pu revoir en ces dernières années de vraiment gracieuses coiffures.

La femme d'alors dans l'intimité ne craint pas les grands bonnets coquettement chiffonnés, vastes comme les chapeaux, avec un fond relevé très haut pour contenir le grand peigne avec des ébouriffements de dentelles et de rubans autour de ses boucles ou de ses anglaises. C'est le dernier temps d'élégance des bonnets, ensuite, hélas! il n'y aura plus de beaux bonnets qu'aux champs, tant que dureront les majestueux hennins des Normandes ou les coiffes voltigeantes si variées des femmes de Bretagne.

Après ces jolis bonnets de boudoir des lionnes de 1830, la décadence du bonnet commence. Il est encore joli, le bonnet capricieusement tuyauté sur la tête des petites modistes ou grisettes au nez fûté de Parisienne, aux yeux éveillés et railleurs; c'est d'ailleurs la coiffure légère qu'elles font si légèrement voltiger métaphoriquement par-dessus les plus hauts moulins, mais ensuite le bonnet des grisettes devient la coiffure sans grâce de grosses boutiquières, enfin, chute complète, le bonnet devient portière...

[Illustration: Bonnet d'intérieur.]

Vive, légère, enjouée, dans l'ondulation de ses larges jupes et le flou de ses monumentales manches à gigot, l'élégante de 1830 s'en va éblouir les boudoirs de la chaussée d'Antin et les promenades fashionables, les Champs-Élysées ou Longchamps et faire palpiter le cœur des dandys engoncés dans leurs hauts collets d'habits. Sous son grand chapeau hérissé de touffes de plumes et de rubans, elle disparaît quand elle veut, un simple mouvement du cou et la voilà dissimulée au fond de cette coiffure de strict incognito.

Elle galope aussi au bois de Boulogne dans son amazone de couleur à manches à gigot, ornée de torsades ou de brandebourgs, ou bien égayée par un blanc canezou...

Plus tard par malheur, elle osera porter, à la campagne pour ses promenades équestres, à la place de son large chapeau à grand voile voltigeant, la casquette, la hideuse casquette, honte du XIXe siècle.

Il faut voir, aux loges des théâtres à la mode, les rangées de jolies femmes décolletées, dans les corsages ouverts en pointe jusqu'à la taille sur une large chemisette brodée, les parements du corsage revenant sur les épaules et les manches,--les boas enroulés, les accroche-cœurs et les boucles, les cheveux tordus et dressés de cent façons différentes et compliquées, avec des fleurs, des peignes, des pointes de satin...

[Illustration: Amazone 1830.]

Les belles romantiques, dit-on, arborent à l'envi des toilettes plus moyen âge les unes que les autres. Elles avaient pour nourriture d'esprit après les troubadours du vicomte d'Arlincourt, après Ossian, Byron et Walter Scott, les tirades passionnées et farouches des grands drames d'alors, Hernani, la Tour de Nesle, Lucrèce Borgia, les vers, les romans, les chroniques de tous les romantiques, de tous les jeune France. Et, sous l'œil fulgurant des barons et des bandits gothiques, elles s'efforçaient d'être le plus moyen âge possible dans leurs ajustements.

[Illustration: Coiffure à la Chinoise. 1830.]

Mais, au théâtre même, le moyen âge était très 1830, les héroïnes de ces drames flamboyants, Isabeau, Marguerite de Bourgogne ou Belle Ferronnière, malgré les recherches de couleur locale, montrent, tout comme les spectatrices, les inévitables manches à gigot, et au fond en voulant se montrer moyen-âgeuses, les belles de 1830 restent surtout 1830.

[Illustration: TOILETTES D'INTÉRIEUR 1830.]

Hélas, hélas, ces modes d'une si jolie désinvolture, ces modes à panaches, d'une élégance truculente, pour employer l'idiome d'alors, ces modes passent. La réaction bourgeoise anti-pittoresque, qui commence dans les arts, triomphe bien plus rapidement dans les toilettes. Au bout de quelques années, les modes se sont assagies, faut-il dire le gros mot? Dès 1835 ou 36, la mode, l'ex-mode poétique, romantique, cavalière, se fait juste milieu et épicière, épouse de garde national, pour tout dire!

[Illustration: Grand Chapeau et Collerette.]

La mode en 1835 a déjà perdu ses grâces et tourné à la gaucherie en exagérant disgracieusement les caractéristiques de 1830. Ce ne sont plus les femmes de Devéria et de Gavarni, ce sont celles de Grandville.

Les jupes sont larges comme des cloches et sans ornements, en simple mousseline blanche ou imprimée de petits dessins bébêtes comme ceux des papiers de tenture de l'époque. Les manches sont d'énormes gigots boursouflés mais flasques qui pendent très bas, très bas, sur de tout petits poignets; les corsages sont recouverts d'immenses pèlerines ornées de broderies et dentelles, tombant plus bas que la taille. Mettez sur la tête un grand chapeau de paille d'Italie ou de paille de riz, fermé et bridé sous le menton, et vraiment l'ensemble n'est pas très séduisant.

[Illustration: Toilette d'intérieur.]

Voyez les héroïnes de 1830, dix ans après, en 1840; considérez tristement ces jupes sans lignes et sans ornements, ces manches hésitantes, gardant un peu de l'ampleur des gigots, juste assez pour être disgracieuses, ces corsages quelconques, ces chapeaux dépourvus d'allure, simples capotes attachées sous le menton par des brides sans grâce.

[Illustration: Toilette romantique.]

Les coiffures n'ont plus les belles audaces d'autrefois, ce sont des coiffures en bandeaux plats, qui encadrent froidement et durement le visage, ces chastes bandeaux, comme on disait alors, qui tuent presque toute grâce et toute beauté--ce sont les anglaises, les longues boucles tombant comme un feuillage de saule, qui donnent une mine pleurnicharde aux figures féminines les plus enjouées. La mode devient de plus en plus triste et de plus en plus laide à la fin de la monarchie de juillet. Plus de goût du tout, c'est le comble de la banalité et de la platitude.

[Illustration: 1830.]

Il y a un mouvement qui porte les modes à toujours aller du plus large au plus étroit et toujours à revenir du plus étroit au plus large. C'est une loi. De même pour les coiffures, on va et on ira toujours du plus petit au plus vaste et du plus vaste au plus petit, avec une régularité parfaite.

Après les paniers Louis XV et Louis XVI, on est allé aux jupes collantes du Directoire, la plus simple expression des jupes, après laquelle il n'y a plus que la suppression. Des robes fourreaux de l'Empire, on est venu par degrés à l'ampleur et l'on va regagner sous le second Empire le grand maximum de largeur avec la troisième restauration du vertugadin sous le nom de crinoline.

[Illustration: 1835.]

[Illustration: 1845.]

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