‹ MikhaïlChapitre 1 sur 10 · 01

01

Il était neuf heures du matin. Le vieux facteur du quartier frappa de sa verge la porte de la rue et cria :

— Adrien Zograffi !

— Attendez, père Gavrila ! répondit Adrien ; je ne suis pas habillé.

— « Tiens ! — pensa le facteur, — il est de retour, cet oiseau voyageur. »

Et pénétrant dans la cour, il écarta, familièrement, du bout de sa canne, le rideau de tulle de la fenêtre ouverte et toute chargée de pots de fleurs, — géranium, œillet, basilic, — de la chambre d’Adrien. Il savait que le jeune homme, lorsqu’il était à la maison, ne prenait jamais une lettre de sa main sans lui donner deux sous « pour boire une tzouïca » ; et s’il rentrait d’une de ses fugues qui scandalisaient la banlieue, le pourboire était « royal ».

Il le fut cette fois encore : par la fenêtre, sans montrer la tête, Adrien allongea le bras, prit la lettre et offrit cinquante centimes, — (centimes or d’un temps révolu), — car il aimait les facteurs par-dessus tout, « ces parias de nos institutions démocratiques, auxquels nous confions bonheur et malheur, et que l’État réduit à la mendicité ». Ainsi les définissait-il.

Père Gavrila, tout content qu’il fût du pourboire, resta un peu perplexe : pour la première fois, Adrien se refusait à lui serrer la main, à lui raconter, rapidement, où et comment il avait passé son temps, tout ce qui lui faisait autant, sinon plus de plaisir, que le pourboire lui-même.

— Est-ce qu’il me boude ? demanda-t-il, à voix basse, à la mère du garçon, qui justement sortait pour s’accroupir sur la prispa, au soleil printanier.

— Ce n’est pas vous qu’il boude, c’est moi, fit la bonne mère. Nous nous chamaillons depuis hier soir qu’il est rentré. Eh ! Les diables d’enfants ! Il vaudrait mieux ne pas en avoir…

Pour approuver la mère Zoïtza, sans se faire entendre par le fils, père Gavrila se livra à une pantomime longue et fort compliquée, que la pauvre femme suivait avec intérêt et qui voulait dire :

— « Oui… je te crois… ah, les enfants… je les connais, va… »

C’est alors qu’Adrien parut : gaillard de dix-huit ans, un peu maigrichon, très brun, cheveux épais, les yeux fauves, abrités sous des sourcils noirs et fournis, visage long et pâle, bouche charnue, petite moustache pubère. Il était en veste grise, chemise de zéphir, faux-col et cravate impeccables, pantalon à rayures et babouches. Café turc dans une main, dans l’autre cigarette, qu’il mit au coin des lèvres pour serrer la main du facteur :

— Bonjour, père Gavrila !

— Sois le bienvenu, Adrien ! Bré, bré, que tu es beau ! On dirait un fils de parents riches. Cela doit coûter cher…

La mère, qui en savait quelque chose, lança au facteur un coup d’œil : « Tu parles ! » et dit :

— Au moins s’il écoutait mes conseils… Mais il en fait toujours à sa tête ; et c’est encore lui qui boude !

Adrien prit sa mère par le cou et l’embrassa, puis :

— Je ne boude pas, maman : je me défends…

Et s’adressant au facteur :

— Figurez-vous, père Gavrila : ma mère voudrait déjà me marier ! Trouvez-vous que c’est raisonnable ?

Mère Zoïtza se mit en colère :

— Pourquoi ne demandes-tu pas à père Gavrila s’il est plus raisonnable de fuir sans cesse la maison et de rentrer toujours dans une tenue de mendiant ?

Sur quoi, le vieillard trouva plus sage de ne pas fourrer son doigt entre l’enclume et le marteau, et il s’éloigna en haussant les épaules.

★

Vieille mésintelligence entre la mère et le fils unique, douloureuse comme une plaie qui ne veut pas guérir.

Adrien, contrairement à ce que toute mère pauvre attend de son enfant, se refusait d’instinct à suivre la voie commune de tout jeune homme qui veut se créer « une bonne place » dans la vie. Nullement incapable, appliqué et même débrouillard, il faisait néanmoins preuve d’une inconstance qui exaspérait sa mère et l’exposait aux railleries du quartier, car ce « quartier », loin d’être meilleur que notre garçon, trouvait satisfaisant de médire sur le compte d’autrui. Il faut bien reconnaître qu’Adrien s’y prêtait à merveille.

De l’âge de douze ans, où il se gagea bravement comme domestique, au moment où nous le retrouvons ici, on ne pouvait plus compter les places qu’il avait faites en six ans. Bien pis, il quittait fréquemment la ville, — sans la permission de sa mère et moins encore celle du quartier, — s’éclipsait pendant des mois, et l’on apprenait soudain qu’il était rentré, une nuit, « dans une tenue de mendiant ». Alors les langues donnaient libre cours à leur besoin de bafouer :

— C’est un chenapan ! On voit bien que sa mère l’a ramassé en contrebande… Rien de bon ne sortira de ce garçon-là… Et Zoïtza ne l’aura pas volé ! C’est une punition…

Adrien était tout autre chose qu’un « chenapan ». Sa mère ne l’avait « ramassé » qu’à la manière dont toute femme peut ramasser un enfant, par la grâce du Seigneur, cela dût-il s’accomplir parfois sans la bénédiction de l’Église, comme dans le cas d’Adrien. Quant aux mauvais présages concernant son avenir, quant à la « punition » qu’eût méritée sa mère, en attendant que le ciel exprimât sa volonté, la banlieue imposait son opinion, qui faisait verser de chaudes larmes à la pauvre veuve, car, à force de se l’entendre dire, elle avait fini par croire que son fils était bel et bien un chenapan.

Elle finit par le croire, mais refusa de l’admettre devant autrui. Son fils ?

— Mon Dieu, disait-elle souvent, quel est son crime ? Il ne boit, ne se bat, ni ne vole, à l’exemple des leurs. Coureur, il ne l’est pas non plus. Il lit. La tête dans les bouquins, éternellement. Voilà ! Maintenant, qu’il soit rebelle, qu’il change de patron comme de chemise et qu’il vagabonde par monts et par vaux, ma foi, c’est bien vrai, mais de cela, personne ne souffre que moi. De quoi donc se mêle-t-on ? Que chacun s’occupe plutôt de la poutre qu’il a dans l’œil…

Paroles justes… Sagesse de femme simple… Mais, de la justice, de la sagesse, qu’en sait-il ce pauvre monde ? Il en fait fi et se livre, éperdu, à son injustice, ce qui, d’ailleurs, n’empêchait nullement Adrien de suivre son chemin.

Quel chemin ? Il Serait bien difficile de le préciser. Ce fils de Zoïtza « la blanchisseuse », ne s’en était jamais tracé. Il se laissait plutôt conduire, pousser, presque projeter. Et il allait passionnément, incompris, isolé dans cette banlieue de Braïla comme dans un Sahara de l’esprit humain, sans guide, sans un ami, seul à gémir, seul à se réjouir. Pour lui, jouer des coudes, « se créer une bonne place dans la vie », c’était une idée commune, vulgaire, presqu’insensée, une lutte absurde qui préoccupait le monde, mais ne l’effleurait pas !

Il le disait à sa mère :

— Une bonne place dans la vie ? Quoi ? Ne vivre que pour devenir un gros patron, un gros marchand ? N’y a-t-il donc que l’aisance, le bien-être matériel, qui comptent ? Ces pauvres gens et toi-même, vous voudriez que j’emploie toutes mes heures, tous mes jours, toute ma vie à apprendre la façon dont on fait fortune, et à la fin, à en faire une. Alors, vous m’estimeriez… Mais, moi, je vous dis que je ne tiens pas à cette estime et que la fortune me laisse indifférent.

« J’ai, sous mes yeux, l’existence misérable de ces gens aisés, je vois comment ils vivent, ce qu’ils aiment, ce qui les passionne. Eh bien, je ne les envie pas ! Pour rien au monde je ne changerais mes sentiments contre les leurs. Ce sont des vermisseaux humains. La grandeur de la vie leur échappe entièrement… »

La mère comprenait mal. Elle objectait :

— Que diable entends-tu par « grandeur de la vie », quand on est pauvre comme nous ? Est-ce une « grandeur » que de trimer quinze heures par jour pour deux francs et nourrie, ainsi que tu me vois faire ? Toi qui lis tout le temps, — comme si tu étais pope, — que t’apportent-elles, tes lectures ? Élie l’épicier sait tout juste signer, et il est millionnaire. Fais donc mieux que lui : tâche d’abord de ne plus être un journalier sans avenir, puis, lis tant que tu voudras…

— Impossible, maman ! s’écriait Adrien. On ne peut pas en même temps servir Dieu et le diable.

— Mais quel est ton Dieu, Seigneur, pauvre de moi ! À quoi veux-tu arriver ? Quel but poursuis-tu ?

— Aucun. Je vis selon ma loi, demandant peu pour mon ventre, — beaucoup, le plus possible, pour mon cœur, mon cerveau…

— Et que demandes-tu pour ton cœur, pour ton cerveau ?…

★

Là, halte !

Là s’arrêtait toujours leur éternel conflit. À cette question de la mère, le fils demeurait interdit. Mur chinois. Barrière infranchissable…

C’est en vain qu’Adrien, pendant longtemps, avait essayé d’expliquer à sa mère la façon dont il comprenait la vie : aimer les lettres et les arts ; goûter les beautés terrestres ; ne pas prendre place dans le rang de ceux qui écrasent les hommes ; donc se contenter matériellement du strict nécessaire ; vivre dans la justice et la fraternité ; adorer un ami cher ; faire le plus de bien autour de soi…

Là… Mère Zoïtza, quoiqu’humaine et riche d’affection, savait d’expérience que la vie en décidait autrement, elle qui travaillait « quinze heures par jour pour deux francs et nourrie ».

Tristement, elle regardait son fils, muette. Et parfois, disait :

— Je suis comme la poule qui a couvé des canetons : je ne peux pas suivre mon enfant là où il faut savoir nager !

Elle ne pouvait pas suivre ce caneton dans les eaux pures de l’idéalisme, où il voguait fort à son aise. En échange, restée humblement sur la berge, elle ne perdait pas de vue son drôle de poussin, qui se livrait à des ébats dont il rentrait toujours le ventre creux, car ces eaux lumineuses ne nourrissaient pas, mais pas du tout ; et même cela coûtait cher, de s’y baigner trop souvent. Lui ne s’en apercevait pas, à l’exemple des oiseaux du ciel, lesquels chantent et picorent ce qu’ils trouvent. Mais l’ « oiseau » de père Gavrila ne trouvait rien, si peu exigeant qu’il fût. Alors, la mère-poule, qui n’aimait pas ces nages-là, grattait le sol pour deux, en redoublant d’efforts, et nourrissait l’étourdi qu’elle avait mis au monde.

Scandale de ce quartier, dont la psychologie est souvent pour le moins bizarre. Qu’un fils de « bonne famille » soit à la charge de la société jusqu’à vingt-cinq ans d’âge, — lorsqu’il ne peut se vanter que d’un pauvre diplôme, — cela, le quartier le trouve tout naturel. Il s’en réjouit, — (« ah, le fils de notre chef de gare, vous verrez, il sera procureur ! »), — il s’enivre du bonheur bâti sur sa misère, à l’exemple de la foule électorale qui crie hourra et exulte de joie quand elle voit ses maîtres boire du champagne, à sa santé ! Mais que le désir sincère d’apprendre puisse brûler la poitrine d’un enfant qui a eu le malheur de naître dans une chaumière, et que cet enfant ait l’audace de se révolter contre son destin, voilà qui est inadmissible aux yeux du quartier :

— « Hé quoi !… Qu’est-ce qu’il a à crâner, celui-là ? Que prétend-il savoir ? Il ne vaut pas plus qu’un autre, allez !… »

Adrien ne crânait pas, mais, pour la banlieue, toute tentative d’isolement c’est de la crânerie, quand ce n’est pas bien plus grave.

Il ne répondait jamais à ces balivernes. Il se disait, en silence :

— « Hé oui, je prétends comprendre plus que vous autres. Et je vaux beaucoup plus que votre futur procureur ! »

★

La secousse qu’Adrien venait de recevoir devant le facteur l’avait durement touché. Il rentra dans sa chambre et fit de nouveau son examen de conscience.

Certes, commérages à part, la banlieue n’avait pas tout à fait tort. La moitié du temps, il battait le pavé, ou lisait jour et nuit, ce qui revenait au même pour ces gens simples. Ceux-ci demandaient l’un ou l’autre : faire comme le fils du chef de gare, étudier « pour devenir procureur », ou bien, rester dans le troupeau, travailler, se marier, faire des enfants et mourir. C’était net.

Ce qu’il faisait était moins net, lui, qui, changeait constamment de place, courait par tout le pays roumain, se piquait d’études, ne se liait avec personne et mangeait les pauvres sous que sa mère économisait péniblement à force de privations. Surtout, on ne lui pardonnait pas ces escapades ruineuses à Galatz, à Buzeu, à Giurgiu, dans de lointaines campagnes, d’où il revenait toujours sans une chemise, les vêtements en loques et mourant de faim. De retour à la maison, il trouvait un trousseau neuf, que mère Zoïtza lui confectionnait la nuit en pleurant.

Oui, c’était ainsi, il le reconnaissait franchement, mais…

— « Qu’y puis-je, mon Dieu, si je suis ainsi fait !… »

Et comme il avait aussi pour lui de la pitié, il s’accordait des circonstances atténuantes. N’a-t-il pas fait preuve de bonne volonté dès l’âge de douze ans ? N’est-il pas allé, tout seul, se placer domestique à cet âge-là ? Puis, chez Kir Nicolas, le pâtissier voisin ; puis dans une grande épicerie ; puis, apprenti dans les ateliers des docks, manœuvre dans les ports, garçon de courses chez un armateur, pour apprendre enfin, ces deux dernières années, le métier de peintre en bâtiments, auquel il s’était arrêté.

Il est vrai que les bouquins et les pérégrinations, — ces bains lumineux du cœur et de l’esprit, — lui dévoraient tous ses maigres bénéfices et le faisaient retomber promptement à la charge de sa mère, mais…

Ah ! ce « mais »… qui revenait sans cesse sur ses lèvres, comme une suprême excuse, à qui le dire ? Sur quelle poitrine amie coucher sa tête, sangloter et gémir doucement :

— « Mais, j’aime ces choses-là… Elles sont toute ma vie… Et si on me les enlève, la vie n’a plus de sens pour moi ; ce serait la nuit de mon âme… »

La tête entre les mains, seul, dans sa chambre, Adrien criait en lui-même :

— « À qui le dire ? Où est l’ami, l’amie, l’être humain qui m’entende et me comprenne ? Ou bien, suis-je, peut-être, un déséquilibré ? »

Il se leva, lourdement, mit ses chaussures et sortit. Dans la cour, le lilas en plein épanouissement embaumait l’air. Il se couvrit le visage avec une grosse grappe, ferma les yeux et aspira profondément.

Sa mère était toujours accroupie sur la prispa et regardait ses mains brûlées par la lessive. Adrien les lui prit doucement et les baisa :

— Tu m’en veux beaucoup ?

— Non… Pas à toi… Mais à notre sort. Tu n’est pas méchant, je le sais…

— Je te promets de travailler d’une façon plus suivie. Je me plais à la peinture. Je suis plus libre. D’ailleurs, regarde : du dernier voyage, dans la Dobroudja, je rapporte près de cinquante francs, que j’ai mis de côté en moins de trois semaines. Tu ne m’as pas laissé le temps, hier soir, de te le dire. Les voici. Je ne garde que cent sous.

Attendrie, la mère empoigna la tête du garçon et lui embrassa les yeux :

— Oui, je sais que tu es mon fils !…

Àcette effusion des deux cœurs, une voix enrouée répondit :

— Ah ! les amoureux !… On dit bien qu’il ne faut jamais s’entremettre entre parents qui se disputent… Ils finissent toujours par faire la paix.

C’était la voix de la mère Jeanne, la propriétaire de l’immeuble, — pauvre propriétaire de six pièces alignées comme des cubes et blanchies à la chaux, qui lui rapportaient en tout une vingtaine de francs par mois. Veuve, blanchisseuse elle aussi, comme sa bonne amie la mère d’Adrien, abandonnée par ses enfants et peinant dur pour gagner sa vie, mère Jeanne s’était réservée, pour pleurer sa vieillesse, une toute petite chambre au fond de la cour. Mais elle aussi avait un espoir qui la faisait vivre : c’était sa fille Léana, la dernière de toute une couvée d’enfants, couturière habile qui travaillait depuis deux ans à Bucarest, pour mieux apprendre son métier. Elle était l’amie d’enfance d’Adrien et, selon le désir des parents, sa fiancée prédestinée. D’ailleurs, les deux enfants s’étaient toujours aimés, même trop, disait-on, car ils étaient du même âge et du même tempérament fougueux ; mais, depuis, le Danube avait charrié tant d’eau qu’aujourd’hui on ne savait plus au juste ce qu’il fallait croire de leurs amours d’hier.

Lors d’une courte apparition qu’elle avait faite à la maison, pour les fêtes du dernier Noël, Léana avait déclaré qu’elle ne voulait plus d’un fiancé vagabond. Adrien lui avait donné raison, un peu attristé, quoiqu’il ne pensât nullement au mariage. Mais sa mère, qui y pensait beaucoup, demeurait bien angoissée. La pauvre femme mettait tout son espoir dans ce mariage, qui devait enchaîner son fils, en lui créant un foyer. Pour la mère Jeanne, dans cette incertitude, sa réserve muette devant l’inconstance d’Adrien en disait long.

Et voilà qu’aujourd’hui même, les choses devaient être tirées au clair par l’arrivée de Léana. Elle avait prévenu sa mère et Adrien qu’elle quittait définitivement Bucarest pour s’établir à son compte à Braïla. On le savait depuis longtemps. La lettre reçue par Adrien dans la matinée (lettre assez amicale, quoiqu’un peu distante), fixait simplement son arrivée à midi.

C’est pourquoi il était « tiré à quatre épingles », bien plus par désir de plaire à son ancienne amie que pour la décider au mariage.

Joyeuse, fière de sa « demoiselle », qu’on appelait déjà « la Bucarestoise », mère Jeanne demanda à Adrien :

— Alors, tu vas la chercher à la gare ?

— C’est ce que je voudrais faire, à moins que vous ne pensiez autrement, répondit le jeune homme.

— À condition d’être sage, tu peux y aller.

— Vous me permettrez, tout de même, de l’embrasser ?

— Sagement…

★

C’était le 10 mai, jour de grande fête nationale.

Comme il avait une heure devant lui, jusqu’à midi, Adrien fit un long détour par la rue de la Quarantaine et le boulevard Couza, son chemin préféré pour aller en ville, depuis que sa mère avait emménagé dans cette vilaine rue Grivitza, droit chemin vers la Comorofca mal famée, qu’elle égalait en crimes et en puanteur sans pouvoir s’enorgueillir d’un Codine.

Sur le boulevard, grande parade, défilé de cavalerie sabre au clair, trompettes, poitrines chamarrées de décorations. Il détourna ses yeux : à de telles manifestations, Adrien était plus étranger qu’à ce qui pouvait se passer dans la lune. Mais son dégoût toucha à l’indignation quand il vit, un peu plus loin, une bande de lycéens emboiter le pas militaire, chanter la Marche Nationale et crier, devant certaines boutiques : À bas les Juifs !

Du trottoir où il se trouvait, Adrien aperçut parmi les manifestants un ancien camarade d’école primaire, aujourd’hui « élève de sixième » et maraudeur notoire. Il voulut décamper, mais l’autre, se détachant de son groupe, vint à Adrien, les yeux congestionnés, et lui cria :

— Allons, Adrien, viens avec nous !

— Quoi faire ? demanda-t-il, étonné.

— Diable ! C’est le 10 mai ! Il faut montrer son cœur de roumain !

— Et tu montres le tien en criant : À bas les Juifs ?

— Bien sûr… Ainsi font tous les bons patriotes !

— Alors, je ne veux pas être « bon patriote », conclut Adrien.

L’étudiant s’éloigna en ripostant :

— À la porte, les Phanariotes !

C’est Adrien qui était le soi-disant Phanariote, parce que de père grec. Il sourit, en pensant que l’autre était de mère bulgare, pauvre et brave bulgare, que son mari, poivrot « pur roumain », battait tous les jours.

Àla gare, arrivant trop tôt, Adrien se réfugia au buffet, demanda un café, alluma une cigarette et pensa à son amie.

Il la désirait en dehors de toute question de mariage. Il se souvenait de leur enfance voluptueuse, quand, les mères parties au travail, Adrien se glissait dans la chambre de Léana, lui lisait Paul et Virginie et la dévorait des yeux. Elle, encore au lit, se laissait dévorer, jouait la comédie de l’innocence. Mais Adrien, qui ne la jouait point, en faisait sa précoce pâture. Ce garçon n’avait jamais connu l’innocence, la pureté, si par cela on entend l’ignorance du soupçon charnel. À l’âge de dix ans, il avait tout vu, tout deviné ; à quinze, il était homme en ce sens. Cela ne lui avait jamais nui ; par contre, il n’en était que plus sain. Et, libéré du trouble animal qui accable l’être humain et l’empêche de se réaliser, il avait pris son vol vers des sphères qui exigent de nous, pour être comprises, une âme entièrement débarrassée de ce lest morbide. Adrien, impulsif, sauvage, étranger à la morale du jour et aveuglément soumis aux lois de la Création, agissait, en toutes circonstances, de la façon la plus inconsciente. C’était là toute son innocence, barbare innocence.

De nouveau, il le prouva, dès que Léana descendit du train.

Il ne l’avait pas revue depuis deux ans. Il la sentit femme à sa mesure et devint une boule incandescente. Son cerveau se renversa, les pattes en l’air, le cœur bondit comme un lion enragé de son étroite cage et le sang en ébullition promena sa brûlante torche, du sommet de la crinière à toutes les griffes de l’animal.

Il y avait de quoi. Cette sacrée Léana, — pouliche née d’une Roumaine bâtarde et d’un Mongol bâtard, — était faite pour l’amour plus que pour la couture, avec sa carrure moulée dans l’enfer du désir, sa taille souple de serpent, son visage d’Indienne aux yeux bridés, dont les prunelles meurtrières clouaient sur place le passant.

Le pauvre garçon, — la bouche envahie par le besoin de mordre, les yeux couverts d’une épaisse buée qui montait de sa chaudière affolée, — ne pipa mot, poussa Léana et son bagage vers une voiture, et là, par les rues tortueuses de la banlieue solitaire à cette heure, il sauta au cou de son amie et y mordit à pleines dents.

Tout « Bucarestoise » qu’elle fût, Léana oublia le cocher et lâcha un hennissement comme on n’en entend guère qu’à Braïla, dans les barques qui glissent le soir sur le Danube ou à l’ombre des mûriers par les après-midi torrides. Ce n’est pas que cela lui eût déplu (cela ne déplaît à aucune femme bien portante), mais Adrien lui avait fait très mal. Et pour lui prouver son origine braïloise, elle lui administra, promptement, une claque à la manière de chez nous :

— Tiens ! Ça t’apprendra, à l’avenir, à aller si fort…

— Si ce n’est que ça, intervint le cocher, il ira plus doucement, mais sûrement…

Le cocher était lui-même un ancien amoureux de Léana, aujourd’hui époux et père. Elle le lui rappela durement :

— Tu n’as qu’à garder ton chemin, pauvre bougre attelé que tu fais !

— Chacun son tour. Demain, tu en feras un d’Adrien.

— De ce barbare-ci ? Jamais ! Ce serait, d’abord, un très mauvais mari. Tout au plus, pourrais-je l’aimer…

— Le veinard ! De moi, tu n’as pas voulu.

— Toi, tu n’es que de ceux qui rendent les femmes mères : il y en a sur tous les chemins. Espèce d’ortie !

Adrien n’entendait rien. Il la laissait bavarder, se taisait et la humait, tel un chien.

Dans la rue Grivitza, le bruit de la voiture alerta tous les cabots, toutes les commères. Celles-ci, en train de déjeuner dans la cour, se précipitèrent aux portes, mastiquant leur dernière bouchée, le suif d’agneau rôti sur les lèvres qu’elles essuyaient avec le tablier. En descendant, Adrien entendit l’une d’elles qui disait :

— Ça ferait tout de même un beau couple… Dommage qu’il soit un si grand vaurien !…

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