‹ MikhaïlChapitre 2 sur 10 · 02

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Quelques heures plus tard, Adrien se levait, furieux…

— Non ! non ! Est-ce une vie, s’il faut sans cesse revenir à cette question empoisonnante ? Moi, je partirai, un jour, et pour de bon !

Il sortait, en claquant la porte de la rue, à la grande curiosité des banlieusardes qui, accroupies devant leurs maisons, croquaient de la semence de tournesol.

La « question empoisonnante » qui avait contraint Adrien à partir en coup de vent, nous la connaissons.

Après les embrassades, après un copieux repas pris en commun, dans la cour arrosée et balayée, les deux mères et la jeune fille avaient ouvert sur Adrien les feux croisés de leurs batteries, tout doucement d’abord, puis, à mitraille ininterrompue :

« Il faut s’arrêter… Il faut se créer un avenir… Toute chose a son temps… Assez courir… Bientôt, exempté du service militaire (parce que fils unique de mère veuve), il y aura le mariage… Léana est là, toute prête… Et capable, elle… À dix-huit ans, elle a fait son chemin, la brave fille… Elle peut entretenir sa mère… Elle gagne plus qu’un homme… C’est un bon parti… »

Léana de son côté :

— Et à quoi bon tant lire, tant courir le pays ? À Bucarest c’est la capitale et je n’ai pas vu les gens lire autre chose que les journaux… C’est même dangereux de trop savoir, on le dit bien là-bas, à Bucarest. On dit que cela fait rêver à l’idéal. Il n’y a pas d’idéal ! Je te le dis, moi, qui rentre de la capitale… Apprends bien ton métier, fais-toi patron et gagne beaucoup, voilà l’idéal ! »

Adrien promenait ses yeux de l’une à l’autre et se disait :

— « Seigneur, que le monde est laid ! »

Et ne pouvant plus y tenir, s’en alla, les laissant toutes trois à leur entente cordiale.

Dehors : la charmante rue Grivitza, pierres concassées qui vous arrachaient les semelles ; nuées de poussière qui vous brûlaient les yeux ; grappes, devant les portes, de banlieusards multicolores qui s’envoyaient des quolibets ; le soleil enlaidi ; le ciel insipide. Les acacias en fleur semblant eux-mêmes se lamenter.

Les mains dans les poches, le regard à ses pieds (pour ne pas être obligé de saluer à droite et à gauche), Adrien se dirigea lentement vers la Comorofca :

— « Ah, si au moins j’avais encore mon Codine ! J’irais avec lui dans les marais… Je m’oublierais un peu… Mais non : pas même un Codine. Pas un ami !… »

Puis :

— « Tiens ! J’ai oublié Kir Nicolas… »

Et il obliqua brusquement vers la boutique du pâtissier, qu’il n’avait plus revu depuis un mois. Pour faire plaisir à son ancien « patron », et comme on était dans les quarante jours qui suivent les Pâques orthodoxes, Adrien le salua d’un Christ a ressuscité, en grec.

— En vérité Il a ressuscité !… et toi aussi… répondit Kir Nicolas, tout joyeux. Qu’est-ce que tu es devenu, bré Adriani ? Voici un bon moment qu’on ne te voit plus…

— J’ai été en Dobroudja, Kir Nicolas. Ah, c’est un vrai coin d’Orient, là-bas !

— Alors, ça va, ce petit métier de peintre ?

— Oui, ça peut aller, mais je crois bien que je n’arriverai jamais à décorer des cathédrales ; le dessin n’est pas mon fort…

Voulant s’asseoir, il remarqua :

— C’est tellement plein de farine chez toi…

— Eh oui, poulaki-mou (mon poulet), comme dans une pâtisserie de « sale Albanais ! » Et toi, tu es propre comme un monsieur de la rue Royale : ça se voit que la « Bucarestoise » t’a tourné la tête. — Je vais te chercher une chaise.

Àcet instant seulement, Adrien s’aperçut que, dans la boutique, il y avait encore une personne, un homme qui lisait un livre, assis sur le banc, et dont le visage penché sur sa lecture était complètement dissimulé par la casquette.

★

Un homme ! Y a-t-il un être plus banal qu’un homme ? S’intéresse-t-on à quelque chose moins qu’à un homme ? Se méfie-t-on de quoi que ce soit plus que d’un homme ? Même si c’est un homme qui lit. Tout le monde lit. S’en suit-il qu’il faut prendre par les épaules un homme qui lit, le clouer contre un mur et lui dire :

— « Reste là, que je te regarde un peu dans les yeux ? »

Oh, regarder un homme dans les yeux, ce n’est pas une chose des plus faciles ! Ces yeux, voici qu’on en rencontre des milliers et des milliers. Leurs regards se croisent avec le vôtre, le temps d’une seconde, et tous passent, à droite, à gauche, pour ne plus jamais se revoir, comme les regards de ces troupeaux de bœufs qu’on mène à l’abattoir. Et nombre de ces yeux, nombre de ces regards, sont certainement de ceux qui peuvent voir dans votre cœur et le comprendre. Mais ils passent à côté. Et vous passez. Et, le temps d’une seconde, nous avons raté l’ami qui nous était destiné, l’ami unique que la vie destine à tout être humain, si vil soit-il, l’ami qui veut vous donner sa lourde fortune, en vous déchargeant de la vôtre. Nous l’avons raté. Car nous sommes inférieurs à ces chiens qui se rencontrent en route, se flairent et se disent :

— « Attends un peu que je te regarde ! Tu es une pauvre bête qui me ressemble : peut-être as-tu quelque chose à me dire, une chose triste ou gaie, mais qui me concerne également, car je suis de la même espèce que toi. »

Un homme ? — Il peut parler trente-six langues, y compris l’Espéranto, et lorsqu’il voudrait s’adresser à un autre, il n’est pas sûr de pouvoir l’entendre. Il n’a même pas la curiosité du chien. Pourquoi aborder un homme ? Il peut ne pas être de la même opinion que vous (car les hommes ont des opinions), et alors il faut le tuer, ou le laisser mourir seul, ce qui au fond revient au même.

★

Adrien regardait l’homme qui lisait, et celui-ci ne le regardait pas. Il savait que ça ne valait pas la peine de regarder un homme, surtout un homme qui était « propre comme un monsieur de la rue Royale », tandis que lui…

Lui : il était presque en guenilles, avec des bottes rapiécées et crottées, une chemise impossible et des cheveux en suçons, aux tempes et sur la nuque, comme ces voyous sur qui l’on ne daignerait pas même cracher. S’arrête-t-on jamais à de tels parias ? Certes, il ne peut pas y avoir un homme dans de tels habits, tiendrait-il un livre à la main !

Et puis, en admettant qu’on veuille parler à un inconnu pareil : on ne peut pas le faire. Il y a la bienséance qui vous défend d’aller tout droit à lui et de lui dire :

— « Pardon, Monsieur, je voudrais voir ce que vous lisez. »

Et après avoir vu :

— « Ah, vous lisez ce livre ? Mais un livre comme celui que vous tenez dans vos mains ne se lit, — ici, dans la rue Grivitza, — que par une famille d’hommes extraordinaires ! Ces hommes, je les considère comme des astres, moi… Vous êtes un astre, Monsieur ! Et puisque je suis le seul à vous comprendre, ici, dans ma banlieue de Braïla, je suis de votre famille. Voulez-vous donc me dire qui vous êtes et ce que vous pensez du triste état dans lequel vous vous trouvez ? »

Non. On ne peut pas parler de cette façon impolie. Il faut une recommandation. Et qui voulez-vous qui serve d’intermédiaire à ces deux astres ? Un troisième astre ?

Vous êtes bon ! Vous croyez que les astres poussent à Braïla comme les champignons ?

Adrien, qui n’était pas un garçon poli, passa adroitement à côté de l’homme qui lisait, le livre sur les genoux, et jeta un coup d’œil de loup sur les deux pages ouvertes. Ça, c’est très malhonnête ! Mais il vaut la peine d’être quelquefois malhonnête dans la vie…

Le livre était un ouvrage français illustré : Jack, d’Alphonse Daudet ; et sur l’épaule du lecteur, Adrien vit en même temps une autre illustration, bien plus éclatante : un gros pou qui marchait en se dandinant comme un canard bien nourri…

(— « Est-ce à si peu de chose que vous me préparez depuis un moment ? » dira tel lecteur. — Oui, mon ami. C’est pour en arriver là, que je vous prépare. Mais quand cela n’est pas une fiction littéraire, quand c’est la vie même, — vie belle, vie laide, vie féroce, — croyez-vous que c’est peu de chose ? Avez-vous vécu beaucoup de cas semblables ? Avez-vous connu beaucoup d’hommes qui dévoraient de l’art, pendant qu’ils étaient dévorés par les poux ? — Pour ma part, après avoir roulé sur la terre trente ans durant, de l’Orient à l’Occident ; après avoir vécu dans mille bouges et frotté mes coudes à toutes les nationalités du globe ; après être tombé sur mille ombres ; avoir reçu mille crachats à la figure, — je n’ai découvert que cet homme-là, mais il valait l’univers !)

Le fait capital qui mit en branle la passion amicale d’Adrien, — passion qui grondait au fond de son cœur, — fut que ce pouilleux lisait en français, et quel auteur ! celui qu’il venait de découvrir avec ce même Jack, si tendre, si humain, quoique méchamment traduit.

Être un misérable domestique au salaire de quinze francs par mois, chez un pâtissier crasseux de la rue Grivitza, — à la porte de ce repaire d’apaches où, à cette époque-là, c’était une gloire pour l’adolescent d’ouvrir le ventre au premier de ses concitoyens qui se fût avisé de le contredire ; — être un homme englouti par les ténèbres boueuses des bas-fonds, écrasé par l’injustice et la misère, et lire en français, aux yeux d’Adrien, qui avait sa propre expérience, cela tenait du miracle. Il ne voulut pas le croire. Il le dit :

— Vous lisez, dans ce livre, ou vous regardez les images ?

L’homme leva lentement la tête, comme s’il remontait des abîmes inter-planétaires où il fait bon de s’étourdir, contempla Adrien de ses yeux éteints, des yeux qui se croyaient à mille lieues de tout regard divinement amical, et répondit, dans un roumain très estropié, un léger sourire sur les lèvres gercées :

— J’ai regardé images.

Puis, clignotant deux ou trois fois, sans rien voir, sans rien pressentir, — sans deviner le frère, l’ami, sa propre ombre qui le cherchait depuis toujours, — il rebaissa la tête et plongea de nouveau dans les Élysées souterraines de tout paria qui s’abreuve, s’enivre et vit de l’art. Mais le regard d’Adrien, — regard d’ami solitaire qui n’avait jamais douté de l’existence de l’amitié pour laquelle il était né et qu’il attendait comme, pour s’épanouir, le bourgeon attend le soleil, — le regard d’Adrien avait, sur le coup, déchiré le redoutable voile des deux yeux qui ne voulaient rien montrer, et derrière ce voile il avait saisi la palpitation de la flamme qu’aucun désespoir ne saurait éteindre. Pour la première fois, Adrien se sentit brûler du feu de l’Amour qui surpasse la vie et domine la mort.

L’ami, son ami, était là !

Kir Nicolas, rentrant avec la chaise, attrapa cette bribe de conversation roumaine entre Adrien et son domestique et cria, en grec :

— Il ne sait pas le roumain, Adriani. Mais il connaît bien la langue de ton père : parle-lui grec. En voilà un avec qui tu t’entendras sûrement ; il doit être de ta race.

Cette révélation inspirée d’un homme de bon sens n’ajouta rien à la certitude d’Adrien, lequel resta songeur, presqu’indifférent, mais il n’en fut pas de même pour celui qui lisait. À son tour, celui-ci ressentit la secousse du grand orage passionnel qui approchait, surtout quand Kir Nicolas, s’adressant à lui, dit :

— Tiens, Mikhaïl : le voici, le jeune homme qui se nourrit de rêves, et dont je te parlais ces jours derniers.

Il avait parlé de lui ? Et qu’avait-il cru, Mikhaïl ? Quelle confiance le prisonnier condamné à la peine perpétuelle pourrait-il accorder à la parole d’un fantôme qui entrerait dans sa cellule et lui dirait :

— « Sors d’ici !… Tu es libre ! »…

Mikhaïl ferma lentement le livre. Il avait mis une allumette en guise de signet pour marquer sa page. Puis, sans bouger de sa place et sans rien répondre, un peu las de se voir interrompu, il considéra Adrien avec un intérêt plus éveillé, en souriant aimablement. Mais son regard, son sourire, son air, répondaient d’une façon catégorique :

— « … Un jeune homme de la race de ceux qui se nourrissent de rêves ?… Je n’en crois rien… »

Adrien ne fit aucune attention à ce langage sceptique ; il le comprenait. Les mains dans les poches, il arpentait lentement la boutique. Il regardait tantôt ses pieds, tantôt la rue. Une sensation de bonheur et de crainte à la fois le rendait fiévreux. Il était instinctivement conscient de toute la valeur de sa découverte, il sentait à côté de lui l’homme de sa « race », l’ami que le destin lui avait envoyé de loin, Dieu savait d’où, et que la méchanceté humaine avait enlaidi pour mieux cacher ses vertus, telle la sorcière de la fable qui rendait hideux ses poulains « à vingt-quatre ailes », pour que Fât-Frumos ne pût les reconnaître.

Il pensa :

— « Que puis-je dire à cet homme ? Comment l’empoigner ? »

Et il donna un coup d’œil embarrassé à son complet neuf, désaccord criant avec la misère de Mikhaïl.

Puis, comme deux Albanais, amis du pâtissier, faisaient irruption dans la boutique, avec de gros rires et des plaisanteries, Adrien profita de cette entrée bruyante et se glissa dehors sans mot dire.

Àtoutes jambes, il courut vers sa maison, deux numéros plus bas que la pâtisserie, bondit à la cuisine et troqua sa mise irréprochable contre une blouse encore sale, un pantalon de travail, une casquette emplâtrée et des godillots en harmonie avec le reste.

Le voyant sortir dans cet état, Léana le crut fou :

— Que fais-tu, Adrien ?

— À tout à l’heure. J’ai rencontré mon patron, il a besoin d’un coup de main. Mais d’ici une heure, je serai de retour et nous irons ce soir voir le feu d’artifice. Dis cela à ma mère.

Et il fila sans attendre la réponse.

Dans la pâtisserie, il rentra d’un air calme. Kir Nicolas, qui prenait un verre de vin avec ses amis, éclata de rire :

— Eh bien, qu’est-ce que ça veut dire, cet accoutrement ?

Adrien répondit, en allumant une cigarette :

— Voilà : je dois transporter du matériel au chantier qui ouvre demain, et je viens te prier de me prêter ton homme un moment pour m’aider.

Mikhaïl, qui avait repris sa lecture, leva la tête, étonné :

— Volontiers, s’écria Kir Nicolas ; aujourd’hui c’est fête ; il n’a rien à faire. Va, Mikhaïl…

Ils sortirent. Adrien prit la direction du port.

★

Àcette heure-là, vu le jour de débauche nationale, la banlieue hurlait, par mille gueules et cent instruments à cordes et à vent, sa joie enragée, son orgueil meurtrier, son trop plein de vie assommeuse. Chansons, pétards, orgues de Barbarie, violons, cris furieux, jurons obscènes, montaient de toutes parts et surtout de la Comorofca, comme autant de blasphèmes assourdissants pour la sensibilité d’Adrien ; il se bouchait les oreilles et fermait les yeux, se disant que la soirée n’allait pas finir sans quelques cadavres et quelques blessés, comme de coutume en tout jour férié. Devant les bistrots bondés, jeunes hommes et gamins aux regards provocants, étalaient leurs couteaux engainés, plantés à la ceinture, une grappe de lilas ou une fleur de géranium à l’oreille ou entre les dents, un pied sur le tabouret, les yeux hors de la tête, les poings sans cesse frappant la table pour demander du vin, de l’eau-de-vie, du poison.

Pour sortir plus vite de cet enfer qui le vexait, Adrien se dirigea, d’un pas ferme, directement sur la descente qu’on appelle le Gué du Danube. Mikhaïl, — petit de taille et trapu, environ vingt-cinq ans, tête grosse, visage rond, cheveux noirs et moustache blonde, — avait fourré son livre dans une poche de son veston et trottait, à la gauche d’Adrien, d’un pas court alourdi par des bottes grossières. Il arrivait à peine à l’épaule d’Adrien, ce qui permettait à ce dernier de l’observer discrètement et de se convaincre qu’il avait à faire à un homme bien élevé, simple, naturel, mais qu’un affublement de voyou défigurait tristement.

Dès qu’ils se trouvèrent dans la solitude du Gué, Adrien ralentit la marche et offrit à Mikhaïl sa blague à tabac. Celui-ci l’accepta, avec un faible mouvement d’hésitation. En roulant sa cigarette, un sourire imperceptiblement moqueur illuminait les lignes régulières de son visage nordique. Adrien s’en aperçut et l’interrogea avec franchise :

— Que pensez-vous en ce moment ?

Mikhaïl braqua sur l’indiscret deux bons yeux châtains aux paupières immenses :

— Cela vous intéresserait-il ?

— Beaucoup, si vous pouvez me le dire.

— Ce ne serait pas très avantageux pour vous !

— Ça ne fait rien : dites-le ! insista Adrien, secouant la tête.

Ah, comme il eût aimé recevoir de cet homme un coup de poing en pleine poitrine, un mot dur, quelque chose qui balayât ses craintes d’une totale indifférence de la part de Mikhaïl et qui lui fît espérer la possibilité d’un combat dont il se sentait d’avance vainqueur. De ses yeux dévorateurs d’amitié, il mendia cette provocation. Mikhaïl y alla à souhait. S’étant arrêté pour coller sa cigarette, il fut un moment songeur, puis, toujours en souriant :

— Eh bien : je pense que dans votre pays, les « rêveurs » eux-mêmes demandent l’aide d’un domestique à son patron, comme on lui demanderait son cheval ou son âne, c’est-à-dire sans s’occuper si l’intéressé y consent ou non, ainsi que vous venez de le faire avec moi.

— C’est tout à fait vrai, répondit Adrien, très calme. Et je n’ai qu’une excuse, qui me sauve : c’est que je lui ai menti !

Mikhaïl, qui prenait du feu à la cigarette d’Adrien, recula, étonné :

— Comment, vous lui avez menti !

— Très bien : il ne s’agit d’aucun transport de matériel. Je voulais tout simplement me promener un peu avec vous, et je lui ai monté le coup. Mais, marchons ! Nous irons dans le port, qui est désert aujourd’hui.

Mikhaïl eut l’air ébahi :

— Non, je n’y vais pas ! dit-il. Comment voulez-vous vous promener avec moi ?

— Et pourquoi pas ?

— Parce qu’on ne choisit pas des hommes comme moi, quand on veut se promener.

Et disant cela, il ouvrit les deux bras d’une façon qui clamait toute sa misère extérieure. Adrien en eut le cœur serré. Il le prit par le bras :

— Mon ami, je vous ai choisi pour me promener avec vous parce que vous m’intéressez : je ne crois pas que vous êtes ce que…

— … Ne vous occupez pas de ce que je pourrais être ou ne pas être. Je ne suis surtout pas un objet de curiosité !

— Je ne vous prends pas pour un objet de curiosité, mais au contraire, pour un homme que j’admire…

Mikhaïl croisa violemment les bras :

— Si ce n’est pas une raillerie, ce que vous venez de dire, je vous le demande : qu’est-ce que vous admirez en moi ? Mes poux ?

Adrien eut envie de pleurer de dépit. Devant lui, les bras croisés, sincère dans sa négation et se refusant à comprendre, le pauvre Mikhaïl se défendait contre son propre bien. Adrien, le désespoir dans l’âme, s’appuya contre un arbre et tâcha de saisir le mystère de cet homme intelligent qui fermait les yeux pour ne pas voir le jour. N’eût été la navrante sincérité dont son visage témoignait clairement, Adrien l’eût accusé de cynisme. Mais Mikhaïl aussi avait le droit de se croire en sécurité, sachant bien qu’à tout coin de rue on ne rencontre pas des yeux qui savent voir ce qui se cache sous des haillons couverts de vermine. Et il aimait mieux être seul à contempler les blessures de son cœur, que d’admettre les regards indiscrets du premier venu, fussent-ils, ces regards, ceux d’un garçon plein de bonne volonté.

Mikhaïl avait l’avantage de s’exprimer avec facilité en grec, tandis qu’Adrien était obligé de chercher ses mots, surtout dans une conversation qui n’était pas courante. Néanmoins, il ne se rendit point. Brutalement, il lui dit :

— Mikhaïl, il est inutile de vous dérober : je vous reconnais !

L’autre eut un haut-le-corps :

— Qu’est-ce que vous reconnaissez ? Vous ne reconnaissez rien…

— Mais si : je reconnais un autre homme, sous les habits puants où la vie vous a fourré.

Et il le tira brusquement par le veston.

Sous le choc, le noble, appelé par son nom, trembla dans ses vêtements de trimardeur. Il devint blême, comme le coupable devant le juge d’instruction qui le confond. Mais cela ne fit que le cabrer davantage dans son refus d’être reconnu, surpris dans un état qu’il considérait dégradant.

Il dit, tâchant de dissimuler son trouble :

— Vous ne m’avez pas demandé si je vous permettais de me parler avec cette indiscrétion !

— Je n’avais pas besoin de cette permission : j’ai usé d’un droit…

— Et quel est ce droit ?

— Celui de ne pas rester indifférent devant l’injustice.

— Mais je ne vous réclame aucune mesure de justice. Je suis ici, envoyé par mon patron, pour vous aider à un travail manuel : je me prête à ce travail, et à rien de plus.

— Non, Mikhaïl ! Vous vous prêterez à un travail bien plus intelligent, celui de m’aider à vous comprendre et à apprendre ce que vous devez savoir brillamment, et c’est à moi de vous servir et de vous aimer.

Cette réplique rendit Mikhaïl pensif. Il s’évertua à éviter le regard fouilleur d’Adrien. Celui-ci, se croyant déjà victorieux, eut le tort de manquer de tact et, — ainsi qu’il fit toute sa vie, quand il fut question d’amitié, — força la loi et se jeta sur sa proie. Il ajouta :

— Vous quitterez sur-le-champ ce trou affreux où j’ai servi moi-même, voici quatre ans, et vous viendrez avec moi : je vous montrerai comment on peut vivre librement…

— … Vous êtes fou ! s’écria Mikhaïl, le regardant en face. Je ne vous connais pas.

— Vous ne me connaissez pas encore ?

— Comment « pas encore » ? Je ne vous connais pas du tout… On ne connaît pas un homme en une heure.

— Dommage ! fit Adrien, tristement, baissant la tête. Je pensais qu’au moins pour aimer un homme, le temps ne comptait pas.

— Oui, mais pour aimer un homme, il faut d’abord le connaître.

— C’est le contraire qu’il faut dire : pour pouvoir connaître un homme, il faut d’abord l’aimer. Ceux qui nous intéressent se font aimer, et par cela même ils se livrent à nous et se font connaître. Je crois qu’il n’y a que l’amour qui ouvre tous les cœurs.

Mikhaïl toisa Adrien d’un coup d’œil chaudement intrigué, et, soudain, il l’interrogea haletant :

— Qui vous a appris tout cela ?

— Personne…, dit Adrien simplement.

— Où l’avez-vous lu ?

— Dans mon cœur avant tout.

Mikhaïl regardait Adrien avec un étonnement voisin de la stupéfaction. Il dit :

— En admettant que vous sentiez tout ce que vous exprimez là : que voulez-vous de moi ?

— Je veux vous présenter à ma mère, qui est bonne et accepte tout ce que je lui demande. Puis, vous quitterez votre place et nous vivrons ensemble, en travaillant à quelque chose de plus facile, de mieux payé et de plus libre que ce que vous faites en ce moment. Et nous serons amis. Vous êtes seul au monde. Moi aussi, quoique j’aie ma mère. Vous serez son second fils, mon frère aîné. Je veux cela ! Voilà ce qui presse.

Cette fois, Mikhaïl crut qu’Adrien divaguait. Il sourit avec bonté et répondit :

— Je vous remercie pour les beaux sentiments que ma misère vous inspire, mais vous êtes un romantique qui prend ses illusions pour la réalité. Celle-ci, vous ne la connaissez pas, et je ne vous souhaite pas d’apprendre à la connaître à vos dépens. Allons, laissez-moi regagner mon « trou ».

Et il lui tendit la main, en ajoutant :

— Je garderai tout de même un bon souvenir de vous.

Adrien prit cette main entre les siennes, et il sentit la main amie, la main qu’on aime à garder longtemps, toujours, la main qu’on distingue, les yeux fermés, entre mille : le fluide qu’elle dégage ne trompe jamais, jamais ! Il la garda longuement, la tête baissée, les yeux à moitié clos, comme pour écouter les ordres d’un gouvernement infaillible, supérieur à la volonté des hommes ; puis, se rendant à l’impossible momentané, il dit :

— Je vous laisse, Mikhaïl, aller rejoindre votre triste état, si votre raison est à ce point obscurcie par votre misère que vous ne puissiez plus croire dans le salut de l’Amour, mais sachez que ce n’est pas la misère qui m’inspire les sentiments que vous discernez en moi. La détresse matérielle d’un être humain ne peut m’inspirer que de la pitié, tandis que ce que j’ai ressenti pour vous dès le premier instant, ç’a été de l’amour et de l’admiration. À mes yeux, vous n’êtes pas un écrasé, mais un fort. Et même si je vous avais rencontré sous l’enveloppe d’un prince fastueux, je vous aurais réclamé comme mon dû, car je ne reconnais qu’une seule naissance, une seule fraternité : celle des hommes qui sont mus par des sentiments semblables, dans le bien ou dans le mal. Allez, maintenant, et soyez certain que vous n’êtes plus seul.

Adrien resta cloué sur place. Il suivit du regard Mikhaïl, qui traînait ses bottes affreuses, comme une protestation de son droit sacré à une vie meilleure. Au moment de disparaître au coin du Gué du Danube, celui-ci tourna la tête vers Adrien et, — pendant trois secondes, dans les cent pas qui séparaient les deux amis de demain, — deux regards se croisèrent, deux regards qui exprimaient un doute et une affirmation :

— « Je crois. J’en suis sûr ! » disait l’un, avec la ferveur du visionnaire.

— « Est-il possible ? » disait l’autre, troublé dans sa douloureuse certitude.

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