10
Ces événements se passaient à l’époque de la guerre russo-japonaise. La défaite russe se dessinait clairement, et nombreux étaient les « pravoslavniks », ainsi que les autres citoyens de Braïlà, qui dépensaient leur salive à soutenir, dans les tchéaïniks, le moral du « petit père » le tsar, lequel envoyait à son armée de Mandchourie, — en guise de munitions, — une icone pour chaque soldat, alors que son adversaire de Tokio répondait avec du riz, des obus et des vêtements.
Des noms de villes, de places fortes et de généraux, que les Braïlois ignoraient la veille, devinrent si populaires, si familiers, que les enfants, jouant aux soldats, frappaient la semelle en prononçant :
Kou-ro-pat-kin. Port-Ar-thur !
Les journaux à grand tirage avaient triplé le nombre de leurs lecteurs, les bistrots et les tchéaïniks, celui de leurs clients. De braves pères de famille, qui n’avaient ni l’habitude ni les moyens de consommer une boisson hors de leur foyer, furent aperçus presque chaque soir stationnant devant un verre de thé, « pour entendre où on en est de la guerre », lire le journal et palabrer sur ce qui se passait « à l’autre bout du monde ».
Ce soir-là, bien que ce fût l’heure du dîner, les discussions continuaient, passionnantes, et personne ne songeait que les siens attendaient à la maison avec le repas prêt. C’était à cause d’une grande nouvelle que le télégraphe avait envoyé de l’Extrême-Orient et que les journaux offraient aux moutons humains comme un vrai régal : la destruction, par les Japonais, du grand cuirassé russe Petropavlosk.
Ah ! La belle « édition spéciale » qu’on fait avec une telle nouvelle ! Ça vaut la peine d’être directeur-propriétaire d’un « grand organe ! » Dommage, seulement, qu’il n’y ait pas, tous les ans, une guerre et, toutes les semaines, un cuirassé détruit, n’importe où et par n’importe qui ! Quant à la manière d’interpréter l’événement, ce n’est pas là une affaire qui mette dans l’embarras un journaliste : si le désastre est subi par la nation antipathique, on l’entoure d’hymnes de joie ; s’il touche « le peuple » avec lequel on sympathise, on hurle à la vengeance, à la revanche, on attise les haines, et, dans un cas comme dans l’autre, le journal se vend, le tirage grossit, et avec lui le prix de sa publicité et surtout sa part dans les budgets des gouvernements.
Dans la petite chambre réservée, dont une fenêtre ouvrait sur le tchéaïnik, les trois amis attendaient leur thé, Mikhaïl, déchiffrant le journal du soir, les deux autres se chauffant contre le mur brûlant des chaudières. Ils étaient contents de se trouver seuls. Le brouhaha du magasin les touchait peu. Comme tout le monde, ils s’intéressaient, eux aussi, aux événements de la guerre, mais avec l’indifférence des gens préoccupés d’eux-mêmes avant toute chose extérieure.
Profitant de leur isolement momentané, Samoïla résuma à Adrien, à voix basse, la conversation qu’il avait eue en route avec Mikhaïl, rendit hommage à l’intelligence de leur ami, mais, fit à la fin ses réserves :
— Voyons, Adrien ! Vous ne me direz pas que cet homme n’est pas capable, avec ses connaissances et ses langues, de faire autre chose que de vendre des gâteaux qu’il fabrique la nuit dans la crasse et les poux ! Tenez : s’il le voulait, demain je l’habillerais à neuf et lui chercherais une occupation digne de lui. Ce n’est pas une vie, ça ! Il fuit le monde, et le monde l’évite. On cherche aujourd’hui un homme comme au temps de Diogène le Cynique, et, quand on le découvre, on est obligé de descendre jusqu’à sa misère, au lieu de l’élever au bien-être. Il faut s’habiller de haillons, comme lui, et se méfier de lui prendre le bras pour ne pas attraper quelques-uns de ses pensionnaires. Allons, ne me dites pas que c’est là l’idéal !
Le garçon entra, un plateau chargé de tout un arsenal en porcelaine fine, richement peinte et dorée, les couvercles dansant sur les théières bouillantes, les soucoupes sonnant comme l’airain, thé Poppoff, sucre « de la pointe », le tout pour soixante centimes.
Petrov, qui mourait de soif, se précipita sur le service, échauda les verres, les distribua, versa, puis, le siftch à la main, demanda à ses amis :
— Prikoutsk ?
— Prikoutsk, lui répondit-on.
En un clin d’œil, les cinq tranches de sucre aux formes diverses et harmonieusement géométriques furent transformées en un tas de grains de maïs. Après quoi, vidant la moitié du verre dans sa soucoupe, chacun la porta aux lèvres avec plus ou moins de grâce, mais tous absorbant bruyamment à cause de la grande chaleur du liquide, seule raison qui oblige le buveur de le verser dans la soucoupe très plate.
Ainsi ils allèrent jusqu’à leur cinquième verre, suant, s’épongeant, appelant constamment le garçon, — avec un tac, tac, métallique du couvercle sur la théière, — pour qu’il leur apporte encore et encore de l’eau bouillante (toujours pour les mêmes soixante centimes !), quand, jetant un coup d’œil sur le journal de Mikhaïl, Adrien s’écria :
— Quelle horreur ! Verestchaguine a été tué dans l’explosion du maudit cuirassé Petropavlosk !
— Pas possible ! gémit Samoïla, sautant de sa chaise.
Et arrachant la feuille des mains d’Adrien, il lut, tremblant, le télégramme qui annonçait la catastrophe du navire-amiral et, en gros caractères, la mort du peintre. Il voulut dire quelque chose, mais ses yeux furent envahis par les larmes, et il laissa tomber son front dans ses bras croisés sur la table.
(Dix ans plus tard, le 31 juillet 1914, Adrien verra des centaines de manœuvres grossiers courant sur les quais du port en criant : Jaurès a été assassiné !… Jaurès est mort ! Et nombre d’entre eux, les yeux pleins de larmes. Ils n’avaient jamais connu, ni entendu parler Jaurès).
Verestchaguine avait été révélé à la jeunesse idéaliste roumaine de cette époque par la guerre russo-japonaise. Entre autres, deux de ses œuvres, inspirées par le massacre de 1904 et reproduites sur des milliers de cartes postales, étaient devenues fort populaires : sa fameuse Pyramide de crânes et la Sentinelle engloutie à son poste, sous la neige. On les voyait épinglées dans toutes les maisons, et leur influence était d’autant plus grande que Verestchaguine, seigneur parmi les seigneurs russes, avait risqué sa vie (jusqu’à la sacrifier, comme on le vit ce jour-là) pour servir l’humanité et combattre son plus grand fléau.
Petrov avait une vraie vénération pour ce grand cœur d’artiste. Sa mort tragique le jeta dans un désespoir égal à celui qui frappa, sur toute la terre, tant de braves âmes, le jour où la grande vie de Jaurès expira sous les balles d’un idiot.
Comprenant sa douleur, Adrien lui caressait amicalement la main. Quant à Mikhaïl, cet être mystérieux, il ne trahissait rien. Les coudes appuyés sur la table, il restait muet, impassible, et fumait.
Samoïla, relevant la tête et essuyant ses yeux, dit, étranglé :
— Je n’aurais pas donné un jour pour prolonger la vie de mon père, mais je donnerais la moitié des années qui me restent à vivre pour ressusciter Verestchaguine !…
Et dans le silence qui suivit ces mots, il continua de se lamenter, les yeux sur les lettres du funeste télégramme :
— Ah, quelle valeur perdue ! Qui saura jamais combien de chefs-d’œuvre sont engloutis avec lui ! Vraie catastrophe pour l’art ! Et irréparable !
— Mon bon Petrov, objecta doucement Mikhaïl, toute vie qui s’éteint, tragiquement ou non, peut être une catastrophe pour quelqu’un.
— Oui, mais ce n’est pas une perte pour l’art.
— Il n’y a pas que l’art qui subisse des pertes douloureuses et irréparables. Depuis que nous sommes assis à cette table, il y a eu, sur la surface du globe, des centaines d’êtres humains qui sont morts, les uns, naturellement, d’autres, noyés dans les mers, ou broyés dans les usines, écrasés dans les mines, poignardés par la jalousie et la haine, ou qui se sont suicidés par désespoir. Pensez que nombre de ces morts constituent des catastrophes, et savons-nous quels sont le père, la mère, l’époux, l’épouse, l’enfant, le fiancé, la fiancée, l’ami qui pleurent ces pertes, bien plus irréparables pour ceux qui les subissent, que la perte ressentie par l’art dans la mort de Verestchaguine ?
— Oh ! s’écria le peintre, vous commettez un sacrilège en parlant ainsi !
— Non… Je ne commets aucun sacrilège. J’ai connu Verestchaguine bien avant qu’il fût connu à Braïla, et j’aime son art généreux. Mais l’art n’est qu’une vie fictive, dont la perte ne provoque jamais de drames, tandis que la vraie vie n’en est que trop riche, et pour celle-ci les pertes sont bien autrement irréparables.
Samoïla s’exaspéra devant cette façon de raisonner :
— Donc, pour vous, la mort du grand peintre et celle du petit matelot qui a sombré avec lui sont égales en conséquences !
— Pour moi, elles peuvent être comme elles peuvent ne pas être égales. Mais je ne vous parle pas de moi, ni de vous, qui irons ce soir nous coucher plus ou moins tranquillement, malgré la catastrophe du Petropavlosk. Je vous parle de ceux que la perte d’une vie couche par terre et ne fait plus se relever : pour ceux-là, « grand peintre » et « petit matelot » sont des paroles vides.
Petrov ne fut pas convaincu. Il prit Adrien comme arbitre. Celui-ci, flairant l’approche d’une « séance passionnante », fit semblant de partager l’avis du peintre, afin de pousser Mikhaïl à parler :
— Vraiment, dit-il, je n’ai jamais songé à une pareille question. Moi aussi je crois que les vies ne sont pas égales.
Alors, Mikhaïl, redressant son buste, le visage illuminé par une flamme intérieure, dit brusquement :
— Écoutez, mes amis !
(Il s’exprima en grec, s’étant aperçu que Samoïla le comprenait assez bien, alors qu’Adrien ignorait totalement le russe.)
« Je venais d’arriver à Braïla, votre patrie à vous deux et belle ville, sans doute. Je venais de quelque part (cela ne vous intéresse pas), disons que je venais de… Russie, cette formidable Russie de Verestchaguine. Et je n’avais ni sou dans ma poche, ni bagage à vendre, car il était déjà vendu à Odessa.
« La plus élémentaire des sagesses me conseilla d’échanger les beaux habits que je portais alors, contre les respectables haillons que vous voyez sur moi, et, avec le bénéfice réalisé, de pousser plus loin les pions de ma vie.
« Je ne cherchais pendant ce temps aucun travail. Je faisais le rentier, avec du pain, des olives et des concombres salés, précieux aliments à très bon marché, que je voyais dans la main des hommes qui déchargeaient de lourds fardeaux. Comme je ne déchargeais que des souvenirs peu agréables, j’adoptai leur nourriture, et, sans savoir un mot de roumain, je montrais du doigt la marchandise, offrais mon sou et partais déguster au bord du Danube mon pain, mes olives et mes concombres.
« Et ce fut une douce, voluptueuse vie pleine d’émotions, vie qui n’est connue que par des hommes qui sont capables d’échanger de beaux habits contre des haillons, de grignoter calmement le bénéfice réalisé dans cet échange et de ne même pas penser, pendant ce temps, à chercher du travail. Oui, j’ai fait cela. Et cela s’appelle : contempler de face, gentiment, la vie qui se prépare à vous dévorer. Mais combien de temps ai-je pu vivre ainsi ? Je ne me rappelle plus : peut-être un mois, peut-être deux, puis…
« Puis, je commençais à avoir faim… Cela n’est pas plaisant du tout. Deux jours de suite je n’ai avalé que des gorgées d’eau. Le troisième, comme je me promenais, les mains dans les poches, je trouve un sou sur le quai et j’achète un morceau de pain noir qui me tombe plus lourd dans l’estomac que du plomb. Alors j’eus des crampes qui me firent croire que j’étais empoisonné. Et je ne voulais pas mourir, non ! Une petite minute encore, — encore une minute de ce soleil précieux et de cette pensée tout aussi précieuse d’homme seul au monde, d’homme fort comme une montagne. Car je pensais, si cela est permis lorsqu’on a faim, je pensais à bien des choses, à mille choses qui ne peuvent être senties que le jour où l’on est convaincu du désert de la terre.
« Je me traîne comme je peux jusqu’à « mon wagon », — car j’oubliais de vous dire que, depuis mon arrivée dans votre belle ville, je ne couchais que dans des wagons de céréales qui stationnaient, vides, sur les lignes du port. C’était vers la fin mars et il faisait encore bien frais. Je me retire donc dans mon appartement, je m’allonge sur les planches, le ventre en l’air, et je reste tranquille. Ma bonne humeur se tenait assez bien, mais les douleurs aussi, quoique moins mortelles…
« Ah, les inoubliables instants d’espoir de vie alternés avec d’horribles visions de mort, ce soir-là, quand, les yeux tournés vers le crépuscule qui me saluait dans sa froide éternité, je me voyais dans mon wagon aussi seul, aussi abandonné, aussi ignoré par mes semblables qu’un homme peut l’être sur cette terre ! Ce sont des minutes plus précieuses que toutes les fortunes de l’univers. Qui ne les a jamais vécues, est un homme pauvre et incomplet, même s’il est un roi de l’or et un prince de l’esprit, car tout est relatif dans l’existence, sauf la mort désespérée, son doute désolant et sa mesquine certitude, cette mort qui se présente brusquement, — alors que tu luttes avec la souffrance pour lui arracher encore une minute de belle pensée, encore un rayon de généreux soleil, — et qui te dit, stupidement :
— « Allons !
— « Tout de suite ?
— « À l’instant !
— « Plus moyen de retarder un peu ?
— « Plus !
« Et elle t’arrache à ton songe inachevé et t’emporte. Stupidement.
« Enfin, je m’endors au bout de quelques heures de supplice, quand, tout à coup, tard dans la nuit, un choc violent, qui m’ébranle le cerveau et les entrailles, me parut si épouvantable dans mon sommeil que je crus être déjà mort. Puis, des sifflets de locomotive… et me voilà parti en voyage de noce avec ma faim dans une direction inconnue… Ah ! me suis-je dit, il n’y avait que cette partie de plaisir qui manquait à ma collection, mais enfin : il est préférable de voyager affamé dans ce monde que le ventre plein dans l’autre…
« Cela me réveilla complètement. Les tourments physiques et moraux disparurent comme par enchantement. Et sans bouger du plancher, — où je me sentais maintenant aussi bien que dans un wagon-lit, — je me suis mis à hurler de toute la force de mon ventre creux une chanson érotique de Pouchkine, bien plus heureux dans ce fourgon à bestiaux qu’au moment où je l’avais apprise et où je me croyais un des heureux de la terre.
« Après une demi-heure de ballottement, mon train spécial stoppa dans la gare centrale, où je fus remisé sur une ligne déserte.
« Tout cela n’est qu’un préambule. Voici maintenant l’histoire :
★
« Le lendemain à midi, revenu dans le port et défaillant comme un chat battu, je m’étais assis sur la plate-forme d’un wagon ouvert et je mâchais des grains de froment, que je picorais de ma main comme un oiseau, la pensée tout entière à ce soleil qui me grillait encore le dos.
« Je me croyais seul, mais à un moment donné, je m’aperçus qu’une Lipovanca me regardait fixement par l’entre-bâillement d’une porte à coulisses d’un wagon situé sur une ligne d’en face, dans lequel elle s’était enfermée pour le balayer et ramasser les grains. Nous nous regardâmes longuement dans les yeux, sans broncher ni l’un ni l’autre, comme deux bonnes bêtes, puis, je ne sais pourquoi, je me mis à rire (je riais à ses yeux étonnés), mais la pauvre femme se mit, elle, à pleurer comme une Madeleine.
« Vous comprenez : avec la mine que je devais avoir et me voyant manger du froment, elle avait oublié ses malheurs pour s’apitoyer sur les miens. Ah, cela me gâta le cœur : j’étais donc si misérable que je pouvais faire fondre en larmes les êtres les plus pétris par la misère ?
« Je saute de ma plate-forme et m’approche d’elle :
— « Ne pleure pas, lui dis-je en russe, tu n’es pas plus heureuse.
« Mais la Lipovanca, au lieu de me répondre, fouilla dans son sac, — où elle avait les grains, le balai et le ramassoir, — en tira un morceau de pain sec et me l’offrit avec un geste qui voulait dire : « Prends-le ! Mange ! »
« Je suis resté immobile, navré de ne pouvoir descendre dans l’enfer et d’y être brûlé vif.
« Le pain sur ses genoux, elle pleura sans grimace, des larmes qui surgissaient de ses yeux fixes et coulaient sur le pain. Puis, je l’entendis dire, comme un miaulement :
— « Si tu ne veux pas le manger, tu n’es pas un bon chrétien ! »
« Eh bien, mes amis, j’ai mangé devant elle, ce pain béni, pour que je sois au moins une fois dans ma vie païenne, « un bon chrétien ». Et nous nous sommes connus mieux, c’est-à-dire que ce fut moi qui eus à apprendre d’elle, car sachez que cette femme loqueteuse m’a tiré de l’apathie et rendu à l’espoir, au désir, à l’activité, seuls leviers de l’existence.
— « Pourquoi, m’a-t-elle dit, ne ramasses-tu pas ces plombs que tu vois par terre ? Ils tombent des wagons qu’on déplombe le matin, et ça fait parfois dans une journée, deux kilos, quatre-vingts centimes ; on peut vivre avec ça en attendant mieux. Moi, je l’ai fait pendant longtemps, mais je gagne davantage en balayant les wagons, d’où je tire le soir pour un à deux francs de grains. Tu le feras aussi plus tard, quand tu pourras t’acheter des outils : sac, balai, ramassoir, crible. Alors, tu seras moins peiné… »
« Je regardais ce déchet humain au visage hâve, aux mains et pieds crevassés et boueux, mais à l’âme stoïque, et j’eus honte de ma défaillance. De mon passé aussi : jamais, à aucun moment de ma vie de jeune homme orgueilleux d’hier, je ne m’étais douté que les « simples d’esprit », (ces « simples » dont je ne daignais même pas honorer le bonjour d’une réponse) fussent possesseurs du plus beau trésor terrestre : celui d’oublier ses malheurs devant le vaincu, de se montrer l’âme forte devant plus faible que soi et de l’aider à se relever. C’est là toute la supériorité de l’homme sur l’animal. Le reste n’est que vanité. Je ne le savais pas, malgré mes études. Il a fallu que je morde la poussière des bas-fonds, pour qu’un de ces misérables vienne me révéler le chemin de la vraie vie, en dehors de laquelle il n’y a que désarroi et bestialité.
« Ainsi, grâce à cette créature qui me donnait l’exemple, je me suis mis debout, je gagnai mon pain sans effort, sans dégoût, exempt de toute gêne morale, en vivant comme un oiseau. Je pus enfin m’acheter du tabac et ne plus fumer des mégots, car, par surcroît de malheur, je suis un oiseau qui fume passionnément.
« Je dormais toujours dans mes wagons, et quelquefois, le caprice des mécaniciens tentait à nouveau de me faire faire des voyages malgré moi, mais à présent, je sautais lestement de ma chambre roulante et, à moitié endormi, je me cherchais un autre « appartement ».
« De cette façon, moi avec les plombs, elle avec les grains, nous sommes devenus amis. C’était une femme d’à peu près quarante ans, grande et atrocement maigre. Elle marchait courbée, toussotait continuellement et était sujette à de longues heures de tristesse et même de larmes. Pour l’égayer un peu, la faire rire, je lui racontais toutes sortes d’histoires à amuser « les simples », car on se rencontrait tous les jours autour des mêmes wagons. Et une fois je la fis si bien rire, qu’elle s’ouvrit le cœur et me conta son histoire, laquelle, comme vous verrez, ne sortait pas d’un cœur qui riait souvent.
« Ma Lipovanca n’avait pas toujours été si malheureuse. Son mari avait été pêcheur à son compte. Avec l’aîné de ses trois enfants, — « un garçon de quinze ans, fort comme un taureau », — il partait tous les soirs à la pêche sur le Danube et rentrait le matin assez tôt, le poisson vendu et l’argent dans sa poche. Ils étaient, le père et le fils, bien braves : ils ne buvaient pas et confiaient tous leurs sous à la babouchka. Ce n’était pas beaucoup, mais, un jour moins, un jour plus, ça pouvait aller. Et en effet, cela alla passablement bien « jusqu’au jour de l’Ascension de l’année dernière » où cela n’alla plus du tout, car « ce matin maudit », le garçon vint frapper à la fenêtre à deux heures de la nuit, et lorsqu’elle lui ouvrit, il n’eut plus que la force de dire : Mère ! Il s’est noyé ! et tomba sur le sol de la chaumière.
« La barque avait chaviré à cause des grandes vagues. Le père, lourdement botté, avait fait tout son possible pour se maintenir à flot pendant que le fils, qui était pieds nus, luttait vaillamment pour lui arracher « les funestes bottes », — seul grand obstacle pour ces nageurs innés, — mais, vieux et épuisé, il coula au moment même où une des deux bottes restait dans les mains du garçon. Celui-ci l’entendit crier un instant avant : Petrouchka ! Sauve-toi, et sois bon avec ta mère !
« Petrouchka fut bon avec sa mère, qui faillit mourir. « Mais on ne meurt pas comme ça, quand on est pauvre ! » Qui sait ? « Peut-être qu’il faut vivre pour racheter certains crimes des pères et des grand’-pères ? »
« Le ménage se releva de la douleur sous les vigoureux efforts du garçon, qui devint un vrai chef de famille pour ses petits frères et pour la maman, « vieillie de dix ans en six mois ». Petrouchka fit des prodiges pour gagner suffisamment, afin que la misère ne montrât pas ses dents à la porte du foyer, mais cela ne fut pas possible. Il y entrait trois fois moins d’argent qu’au temps du père, et pourtant, il se courbaturait au plus dur et au mieux payé de tous les travaux du port : le déchargement des wagons de blé. Il abattait, entre six heures du matin et huit heures du soir, de dix à quinze tonnes de céréales, portées sur ses épaules de seize ans. Et néanmoins ce ne fut pas assez pour nourrir quatre bouches, car il n’y avait pas de travail tous les jours. Petrouchka, lipovan, était vite écarté par les Roumains, « qui avaient des couteaux gros comme ça » à la ceinture.
« Alors, la pauvre babouchka dut abandonner le ménage entre les mains de sa fillette âgée de douze ans, et aller se mêler aux malheureuses qui courent de wagons en wagons, ramasser grains et poussière, des jurons aussi, et gagner péniblement encore un ou deux francs par jour.
« Et c’est dans un de ces jours du commencement de son humiliant métier qu’elle vit, une après-midi, « du monde accourir et un grand rassemblement de manœuvres se faire » à un poste de travail qui n’était pas très éloigné de l’endroit où elle balayait un wagon. Mais elle ne voulut pas aller voir de quoi il s’agissait, sachant que les débardeurs « jurent et bousculent pour rien », — quand soudain, son « œil droit se mit à battre rapidement et très fort », puis, le cœur aussi, d’une façon qui la faisait défaillir, et alors elle abandonna sac, balai et tout, et courut à toutes jambes pour voir « qui on mettait sur un brancard et qui l’on transportait déjà ? »
« Elle n’eut pas besoin d’arriver tout près pour s’assurer que c’était bien son fils, Petrouchka, le jeune homme dont ses camarades disaient qu’ « il avait eu la poitrine prise entre les tampons et aplatie comme une assiette », car elle aperçut de loin « sa large ceinture en laine verte qui traînait par un bout hors de la civière ». Alors elle vit noir, sa tête tourna, et, bientôt, elle ne sut plus rien…
« On l’avait ramassée et transportée dans une pharmacie, où elle se réveilla avec de terribles douleurs dans la tête. Le pharmacien se trouva être un brave homme, l’assista de son mieux, mais elle fut pendant un bon moment très étonnée de se voir assise là, sur un lit propre, elle, femme misérable. Puis, devant ses yeux, défila soudain le bout de ceinture qui traînait hors du brancard, la mémoire lui revint et elle se leva en hurlant « comme une bête égorgée », voulut bondir dans la rue et ne fit que tomber sur le seuil de la pharmacie. Le bon pharmacien la ramassa, la fit coucher dans une chambre derrière son magasin, la caressa, fraternellement, téléphona à l’hôpital, d’où l’on répondit que « ce n’était rien de grave », que Petrouchka n’avait qu’une épaule meurtrie, mais que tout cela se remettrait.
« Malheureusement, ce ne furent là que consolations de circonstances, et, la réponse de l’hôpital, un mensonge plein d’humanité ! La vérité, la misérable mère ne la connut qu’au commissariat, où l’humanité ne loge pas souvent, et cette vérité fut cruelle, telle qu’elle l’avait sentie lorsque son cœur et son œil droit s’étaient mis à battre : oui, Petrouchka avait eu sa belle poitrine « écrasée et aplatie comme une assiette ! »
· · ·
— « Mais au moins, dit-elle en terminant, Petrouchka a une tombe : les Lipovans sont accourus, qui avec un franc, qui avec deux, et on ne l’a pas laissé à l’hôpital, « où on coupe les morts et où on les enterre tristement ». Il a été enterré dans le cimetière lipovan, « avec pope et évangile, en bon chrétien qu’il fut de son vivant ».
« C’était toujours ça ! La pauvre femme avait besoin d’une consolation, et elle la trouva dans la tombe de son fils. Et la trouva en moi aussi, après s’être déchargé le cœur par le récit de ses malheurs, et cela me fit autant de bien à moi qu’à elle. « Tiens, me disais-je, je ne suis pas tout à fait inutile sur cette terre. »
« Nous nous rencontrions tous les matins comme de vieux amis. Elle me souriait de loin, en me montrant son sac déjà lourd de gozouri ; et moi, je lui montrais la musette avec mes plombs encombrés de ficelle, musette qu’elle m’avait donnée un jour pour que je ne mette plus les plombs dans mes poches.
« Et cette créature, que mon éducation m’avait désignée comme un objet de mépris, me devint si chère que, parfois, ne l’ayant pas rencontrée à midi, je me mettais à sa recherche d’un bout à l’autre du port, parmi les centaines de wagons et la fourmilière des voitures. Je la trouvais, je lui disais des gentillesses et j’accourais jusqu’à la cuisine ambulante la plus proche d’où je lui rapportais des tranches de foie frit et du pain.
« Mais un jour je ne la trouvai pas, bien que j’eusse fouillé tout le port. Le lendemain et les jours suivants, non plus. Ah, je me sentis alors le plus misérable des misérables ! Je fus certain qu’elle était malade. La tuberculose la rongeait à petit feu. Et je ne savais pas où elle habitait. Je ne connaissais même pas son nom, puisque nous nous étions toujours dit, elle à moi : batiouchka, moi à elle : babouchka.
« Le cinquième jour d’absence, je me mis à fouiller le quartier des Lipovans tout entier, allant de maison en maison, interrogeant les habitants et leur donnant comme signalement sa propre histoire.
« Et je la découvris. Et jamais bonheur et malheur ne furent si bien ensemble. Je fus heureux comme je ne l’ai jamais été et ne le serai, quand on voudrait me donner un royaume. Mais qui saura quel fut mon cœur en la trouvant irrémédiablement perdue ?
« Dans son taudis, couchée sur un lit de planches, elle fixait de ses yeux brillants de fièvre les nombreuses icones rassemblées dans le coin du levant. Près d’elle, et leur tenant les mains, sa fillette et son petit garçon ; tous deux déjà minés par la maladie qui ne pardonne pas. Sur la table, le reste d’une soupe aux haricots apportée par des voisins. Et devant ce spectacle, moi, impuissant comme un forçat mis aux fers !
« Me voyant apparaître, elle eut un tel éclat de joie sur son visage terreux, que je l’ai prise dans mes bras, avec une frénésie dont je me croyais incapable et j’ai pleuré de tout mon cœur devenu humain…
« J’ai agi…
« Ce que je n’aurais pas fait pour moi, pour mon père et ma mère ; ce que je n’aurais pas fait pour ma liberté et mon soleil, je l’ai fait pour ce soleil de souffrance : je me suis vendu comme domestique.
« Pour mon bonheur, je suis tombé sur un homme. Un homme qui me comprit sans rien lui dévoiler, et qui m’avança de l’argent sans condition ni palabres. Cet homme est Kir Nicolas, envers lequel j’ai contracté une dette dont je ne m’acquitterai jamais.
« Maintenant, savez-vous, amis, quelle est cette femme ? »
★
Adrien et Petrov ouvrirent, grands, leurs yeux humectés de larmes :
— C’est, sûrement, là… où…
— Parfaitement : là où vous m’avez vu entrer tout à l’heure avec le petit blond, au bas du Gué de la Comorofca.
— Ah ! s’écria Samoïla ; demain à la première heure, je prends un médecin avec une voiture et je vole chez elle !
— Ce serait un geste de bonté, dit Mikhaïl, mais sachez, mon brave Samoïla, que pour cette malheureuse, il n’y a plus de « première heure », ni de médecin, ni de bonté, qui puissent lui venir en aide efficacement, car elle est frappée par l’Irréparable !
« L’irréparable, dont vous disiez tout à l’heure qu’est frappé l’art par la mort de Verestchaguine, peut encore être réparé par d’autres Verestchaguine, qui pourraient même le surpasser. Mais, de toutes les tristesses de la vie humaine, l’irréparable qui a terrassé ma babouchka est le plus douloureux, le plus navrant, le plus sanglant, car ici il ne s’agit pas de toiles qui ne seront jamais peintes, mais de la vie elle-même, — qui est le but suprême de la Création, — cette vie qui nous ravage froidement, indifférente qu’elle est à sa propre existence ou à sa propre non existence.
« Et cet Irréparable s’accomplit, sur toute la surface de la terre, à chaque minute du jour et de la nuit : quand nous travaillons, quand nous nous reposons, quand nous dormons, ou flânons, ou chantons, ou pleurons. Il s’accomplit infailliblement, et continuera à s’accomplir tant que la vie terrestre durera, car le mal c’est l’existence même. Contre lui, nous ne pouvons rien. Que peut-on contre l’arbre qui croît et que l’orage déchiquette ? Que faut-il ?
« Du calme… Du calme… Appelons le calme comme le baume suprême à nos plaies éternellement saignantes… Lui seul, avec sa lumineuse et toute apparente indifférence, peut nous aider à voir clair dans l’œuvre complexe du Créateur et, nous la faisant pénétrer, la rendre enfin moins cruelle. »
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Pendant les trois jours qui suivirent cet après-midi de pluie torrentielle, d’amitié passionnante et de confession inattendue, ce fut la désolation et presque le deuil dans le foyer de la mère Zoïtza. Adrien faillit mourir d’une violente pneumonie.
Il rentra le soir en grelottant, ne dîna pas et se coucha. À minuit, toutes les couvertures dont disposait le ménage ne suffisaient plus à le réchauffer. À quatre heures du matin, sa mère promenait sur sa poitrine un jaune d’œuf frais, pour chercher la place du jounghi, (le poignard), qui n’était autre que la dyspnée. Le vilain « poignard » fut découvert juste au-dessous du sein gauche, où le jaune d’œuf « se brisa net ». On le lui étendit sur tout ce côté-là, on le saupoudra avec du sel et du poivre et on colla par-dessus un morceau de linge fin, mais cela ne servit à rien : deux heures plus tard, — heure où la pauvre femme devait partir à son travail, — Adrien brûlait comme un four et perdait connaissance. Dans son paisible délire, un seul mot revenait :
— Mikhaïl… Mikhaïl… Mikhaïl…
Et il jetait toutes les couvertures par terre. Affolée, pleurant à chaudes larmes, la malheureuse mère oublia promptement les médisances et courut à la pâtisserie, dont elle ouvrit la porte avec une telle violence que la petite cloche d’avertissement vola contre un mur :
— Mikhaïl ! cria-t-elle ; Adrien meurt et vous appelle ! Ah, j’ai perdu mon fils !
Mikhaïl chargeait son panier, prêt à sortir. À l’apparition foudroyante de la mère désolée et à ses paroles de détresse, dites en un grec parfait, il vira sur ses talons comme un automate, blêmit et interrogea doucement :
— Adrien meurt, dites-vous ?
Puis, à Kir Nicolas, présent :
— Maintenant, débrouillez-vous, dit-il.
Et se tournant vers la mère :
— Allons vite !
Devant Adrien, qui ne reconnaissait plus personne, Mikhaïl se rendit compte de la gravité du mal, mais, s’imposant le calme dont il avait parlé la veille :
— Il me faut de l’eau de puits et un drap, dit-il, enlevant sa veste.
On les lui apporta. Mikhaïl pria tout le monde de se retirer, car il y avait encore dans la chambre Léana et sa mère, puis d’autres locataires qui se tenaient en grappe sur la porte ouverte.
En un tourne-main, il procéda au premier enveloppement froid, qui devint aussitôt bouillant et fut répété. Puis, Mikhaïl entra chez la mère du malade, dans la cuisine, où elle pleurait :
— Avez-vous un thermomètre ? lui demanda-t-il, toujours serein.
— Nous n’en avons jamais eu ! répondit la mère, en sanglotant.
— Il m’en faut un, absolument… Et comme je ne dois pas quitter Adrien, veuillez courir à une pharmacie, en acheter. Par la même occasion, je crois qu’il serait prudent de faire venir un médecin.
Mère Zoïtza partit arroser quelques rues de ses larmes et revint avec thermomètre et docteur. L’instrument ne fonctionna pas, mais le médecin étonna Mikhaïl. C’était un tout jeune juif, pauvret, maigrichon, petiot, très brun, aux yeux et aux mouvements d’écureuil. Avant de voir le malade, il avait déjà vu la misère du ménage et celle de l’infirmier, qui l’aborda et l’ébahit avec ces mots en français :
— Si vous trouvez le cas inquiétant, veuillez ne rien trahir !
Il plongea en Mikhaïl un regard chaudement fouilleur, prit la température d’Adrien et trouva 40°. Puis, prenant sa canne :
— Continuez, dit-il ; vous faites la seule chose que nous pouvons recommander efficacement en de tels cas : les enveloppements. Faites-lui prendre du lait, du consommé, un peu de vin. Et puisque vous n’avez pas de thermomètre, je vous laisse le mien.
Cela dit en français à Mikhaïl, il se tourna vers la mère, qui se tenait dans un coin, le visage couvert avec son tablier, lui mit la main sur l’épaule et dit :
— Votre garçon tuera sa maladie et donnera encore du fil à retordre à ses amoureuses, je vous le garantis. En tout cas, je suis à votre disposition. Au revoir.
Et il sortit.
— Mais, fit la mère, accourant derrière lui : je vous dois votre visite, monsieur le docteur.
— Vous ne me devez rien, bonne mère. Dieu me doit davantage ! Allez, soyez bien portants !
La femme resta stupéfaite, au milieu de la cour. Mikhaïl, qui comprit tout, alla le rattraper à la porte :
— Mon docteur, pardon : puis-je vous serrer la main ?
— La voici !
Et les deux hommes de se regarder et de penser l’un de l’autre toutes sortes de choses ineffables.
Pendant trois jours et trois nuits, Mikhaïl ne ferma pas l’œil une minute et n’arrêta les enveloppements que pour courir au puits chercher de l’eau fraîche, après quoi, Adrien ouvrit grand les yeux et enlaça son cou et celui de sa mère dans le même mouvement. Il y eut des larmes de joie. Mikhaïl dit :
— Maintenant je te crois sauvé, mon vieux, et à partir d’aujourd’hui nous allons nous tutoyer, pour fêter cela !
Samoïla, présent, fut de la partie, sauta par toute la cour, embrassa tout le monde qui entrait, Léana comprise, et fit venir du marché toute une cuisse de bœuf et une voiture de légumes pour le consommé d’Adrien, mais le malade n’était pas guéri. Cinq autres jours de traitement, avec des intervalles de repos, furent ajoutés aux trois premiers, quand Petrov dut presque se battre avec Mikhaïl pour que celui-ci lui cédât la place. Il le fit en passant les nuits sur un matelas jeté au pied du lit d’Adrien et un œil ouvert. Alors la banlieue vit que l’amitié de ces hommes-là était tout autre chose que de « l’amour turc » et Mikhaïl tout autre homme que ce que montraient ses haillons. Et devant la mère qui disait :
— Que Dieu le protège : c’est lui qui m’a sauvé Adrien ! Maintenant j’ai deux fils et j’en suis heureuse !
… La banlieue, s’inclinant, répondait :
— Oui, Zoïtza, c’est vrai, nous avons été méchants avec ce pauvre étranger.
Et la paix fut faite. Même Léana vint un jour, comme une chatte, dire à Mikhaïl, sous les yeux souriants d’Adrien :
— J’aimerais bien avoir un catalogue de modes de Paris, mais je ne sais comment faire. Le sauriez-vous, peut-être, vous qui connaissez la langue ?
Mikhaïl prit une plume, traça quelques lignes, qu’il adressa à une grande maison de Paris et, huit jours plus tard, Léana recevait un kilo de paperasse, mais ce qui la fit s’extasier le plus, dans cet envoi, ce fut son nom, qu’elle vit imprimé sur les enveloppes.
Et les deux amis d’entendre l’étourdie s’écrier dans la cour :
— Je suis tellement contente que je l’embrasserais, vraiment, si…
— C’est presque toujours d’un « si » que dépend la vertu d’une femme, dit Mikhaïl.
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Adrien se tira de sa pneumonie avec quinze jours de lit et une semaine de convalescence, plus dix-huit livres perdues, et qui seront à jamais perdues : c’est le terrain bien préparé pour la tuberculose de demain. Mais le jour de sa première sortie en ville, après cette bonne râclée que son trop plein de vie lui administra, il pouvait au moins aller tête haute, entre Mikhaïl et Petrov, son regard, encore fiévreux, disant clairement :
— « C’est mon droit ! J’ai payé ! »
Maintenant, Mikhaïl travaillait avec Petrov, Kir Nicolas ayant été obligé de le remplacer sur-le-champ. Pour le logement, il s’était refusé jusqu’au bout à partager la demeure d’Adrien, ainsi que la mère et le fils l’y invitaient, et il se contenta d’un lit qu’on lui aménagea dans une baraque d’été, sise sur le côté droit de la cour, en face de la chambre qu’occupait son ami.
Certes, ce furent toujours des couleuvres que Mikhaïl dut avaler en acceptant ce taudis même, et il ne cacha pas à Adrien sa grande gêne de se « frotter les coudes » à Léana et à ses locataires.
Mais, là encore, le destin intervint avec son sabre et trancha promptement, en les expulsant tous deux de la rue Grivitza, pour les envoyer se « frotter les coudes » au vaste monde.
Cette brusque aventure commença de la manière suivante :
On était en septembre, mois généreux, temps doux. Adrien complètement remis, Petrov vint lui proposer d’entreprendre à son propre compte la peinture de quelques pièces situées dans un village proche, habitation d’un pope, où justement il construisait des soba, aidé par Mikhaïl. Adrien exulta :
— Voilà que mon rêve commence à se réaliser, dit-il ; travailler tous les trois en commun, librement, c’est le premier pas vers le bonheur auquel nous avons droit, en amis libres.
Il alla voir le chantier. L’affaire fut conclue sur le champ. Le soir même, après avoir gentiment bu l’aldamasch, ils rentraient chez eux en chantant, les jambes flageolantes.
Et ce fut une belle vie qui dura trois semaines.
De Braïla jusqu’au village du pope, il y avait cinq kilomètres à couvrir le matin, à la pointe du jour, et autant le soir, dans les dernières palpitations du crépuscule. Ils les faisaient à pied, comme toute vraie jeunesse : une petite heure, lorsqu’ils étaient en retard, ou que le ciel ne leur disait rien, ou que l’« apprenti poêlier » avait un pli vertical entre les sourcils ; une heure longue (parfois doublée de toute sa longueur !) lorsque le ciel, la terre et leurs âmes s’unissaient dans le même élan qui arrête la vie dans sa course et la boit d’une seule gorgée. Et ils la buvaient souvent de cette façon, car elle est digne de nos cœurs quand l’aurore asperge de ses flammes la moitié de la coupole céleste et quand la terre gémit sous le poids du maïs — haut de deux mètres et vaste comme l’océan, — ce maïs qui offre des deux côtés de la route, longue et solitaire, ses épis dodus et laiteux comme les seins des jeunes femmes qui font sa cueillette ; mais, elles, perdues dans sa forêt immense, appellent dans leurs chansons plaintives l’Amour qui se promène libre, en dépit des efforts que fait l’homme pour lui couper les ailes.
En de tels moments, Mikhaïl n’avait plus le vilain pli qui lui fendait le front au-dessus du nez, et il ne courait plus comme traqué par des loups. Tête nue, poitrine en avant, les flancs de son veston chiffonné battant l’air, et la chemise entre-bâillée laissant le zéphir caresser son thorax poilu, ses pieds touchaient à peine la poussière épaisse comme de la ouate et semblaient vouloir retarder la marche du temps. Toujours à la gauche d’Adrien, toujours à la droite de Petrov, Mikhaïl savait parfois trop qu’il était serré entre deux gendarmes de l’affection, et cela ne lui allait guère. Pour leur « apprendre à vivre », il s’enfermait dans un mutisme absolu, la figure joviale, les yeux scintillants d’un plaisir moqueur, et il pouvait marcher ainsi une heure sans mot dire, fatiguant ses sentinelles et s’amusant de leur attente inutile. Car telle est la bizarrerie de la nature humaine, qu’un homme trop attentif à ce que vous n’avez pas envie de dire, est aussi ennuyeux qu’un bavard qui n’arrête plus de dire ce que vous n’avez pas envie d’écouter.
Tel fut le début de leurs courses entre Braïla et la maison du pope, mais les deux amis en furent guéris sans trop de souffrance : voyant Mikhaïl s’occuper tout le long de la route à toucher du doigt la rosée du matin, qui pendait en gouttes de diamants sur les feuilles rêches du maïs, ou caresser la soie blonde qui sortait des épis, ou lancer des cailloux vers la voûte céleste, ils finirent par faire comme lui. Ils ne s’en portèrent pas plus mal. Et quand la gêne des déceptions subies durant les premières allées et venues fut complètement oubliée ; quand, plus tard, Mikhaïl se vit dépassé par ses amis dans toutes sortes de jeux folâtres à travers l’immensité du maïs, — d’où ils sortaient tout essoufflés, la face rouge, les joues scarifiées par le tranchant des feuilles et bondissant comme des chiens après les cailles qui se sauvaient épouvantées, — il leur dit un matin qu’ils rayonnaient de contentement :
— Voyez-vous, mes amis ? L’homme le plus intéressant n’est jamais plus digne d’attention que ce qui se trouve autour de lui, alors même qu’il n’y aurait que des champs de maïs, une route et le ciel dessus.
Ainsi, débarrassé de son attente, toujours aux aguets d’un oracle, Mikhaïl se sentit plus à son aise, si bien, qu’un soir il se mit à dire « des bêtises ».
Ce fut le jour qui marqua la fin de leur travail chez le pope, et par la faute d’« un verre » de bon Cotnari, un verre, toujours le même, mais un peu trop souvent rempli.
Je jette la responsabilité sur le vin, mais le vrai fautif fut le pope, lequel, content de l’ouvrage exécuté, encore plus content de sa « popie », livra la « nitroglycérine » de ses divines barriques aux langues infernales des trois artisans. Quoique du « pope roux », le paysan roumain se méfie et fasse un nœud à son mouchoir lorsqu’il le rencontre sur sa route, il n’en était pas moins brave pope et brave homme, peut-être un peu trop riche pour une commune si pauvre. La médisance villageoise des maris lui en voulait également parce que, dans cette contrée habitée par une population brune, on voyait de temps en temps apparaître dans certains foyers de petites têtes blondes comme celles des anges, et qui ressemblaient à s’y méprendre aux enfants du prêtre. Les maris étaient furieux, et la prêtresse ne l’était pas moins. Mise en demeure, par son époux, d’expliquer ce phénomène, la femme qui mettait au monde « une pareille honte » répondait tranquillement :
— Mon homme, tu sais de nos parents que la femme enceinte est souvent impressionnée par ce qu’elle voit… Cela agit sur le fœtus. Moi, peut-être ai-je regardé avec des yeux trop curieux notre pope, le dimanche à la messe et le premier du mois, lorsqu’il vient pour baptiser le foyer, et… que sais-je ?… Il se peut que je l’ai trop regardé !…
— Comment, femme ? répliquait le mari ; tu ne vois le pope que le dimanche et le premier du mois, et tu trouves que tu l’as trop regardé ? Mais, moi, que tu vois tous les jours, n’as-tu pas pu me regarder, aussi, un peu ?
Cela se passait dans les foyers paysans. Dans celui du pope, c’était pire. C’était pire, parce que le foyer du pope constituait en quelque sorte la Maternité de l’église, où la prêtresse voulait avoir à elle seule le monopole divin de fabriquer des petits popes. Et si le pauvre serviteur de Dieu s’en tirait du côté paysan avec un nœud au mouchoir, du côté de la prêtresse il encaissait d’autres choses qui, souvent, lui restaient dans le gosier et qui exigeaient pour les faire descendre « une gorgée de liquide sacré ». Ce « liquide » était naturellement le vin, que le prêtre se voyait obligé de posséder, afin de le servir aux communions. Mais là aussi les paysans étaient médisants :
— Tandis que nous le goûtons aux communions avec la petite cuiller, le pope le goûte à la maison avec la bouteille ! s’écriaient-ils.
Ce n’était pas vrai. Les trois amis avaient vu de leurs propres yeux que le prêtre ne buvait pas « avec la bouteille », mais avec le verre. Ils le virent et même participèrent à ses libations, car le malheureux, toujours aux prises avec ses misères domestiques, fuyait souvent son acariâtre épouse pour venir, — cheveux et barbe en l’air, riant de toute sa face large et rousse, — communier avec les artisans et oublier près d’eux les offenses sacrilèges que lui prodiguait la prêtresse.
C’est ainsi que, ce jour de bel automne et de voluptueuse paresse, les trois amis entendirent soudain un grand bruit de casseroles farci de malédictions. Ils n’y comprirent rien sinon, comme d’habitude, qu’il s’agissait d’une scène de jalousie ; mais ils virent le pauvre pope bondir de la cuisine comme de l’enfer, suivi aussitôt par son haut-de-forme qu’on appelle potcap et qui vint rouler entre ses jambes. En même temps, la sainte épouse criait à son époux :
— Tiens, ta marmite ! Que tous les diables t’emportent, et que je ne te voie plus de mes yeux ! Sacré bouc, va !
— Entendez-vous, mes enfants ? soupira le malheureux, ramassant sa « marmite » et l’essuyant avec sa manche. Ah ! Ne vous en étonnez pas ! Les femmes sont toutes les mêmes, qu’elles soient prêtresses ou diablesses. Dès qu’on les épouse, elles vous persécutent avec leur fidélité, vous l’imposent et vous rendent la vie insupportable. Mais, Seigneur Dieu ! Si je devenais seulement veuf ! Alors, oui, ce serait une vie, car nous autres popes, une fois veufs, nous n’avons heureusement plus le droit de nous remarier. Voilà une loi faite par un sage. Celui-là, sûrement, a été marié, lui aussi.
Là-dessus il courut à la cave et revint avec une cruche « d’ambre de Cotnari » et un gros ghioudème, qui est un saucisson très pimenté et très sec.
— Allons, mes amis, fit-il, levant le verre : mangeons et buvons ! Par bonheur, il nous reste encore le sang de ce bon Christ qui ne fut pas empoisonné par le venin du mariage !
— Mais, père, objecta Samoïla, il est pourtant dit dans les Saintes Écritures que les humains doivent « se multiplier comme les sables »…
— Oui, répondit le prêtre, suçant sa moustache trempée dans le vin, oui, « se multiplier » mais on peut faire cela sans se marier… Et puis, les Livres Saints ne sont que des livres, je veux dire : la vertu leur est facile, comme aux femmes en couches.
Petrov riait de son formidable rire qui faisait trembler les fenêtres. Le pope en eut peur :
— Ne ris pas si fort, mon garçon ! La « blasphémée » peut encore venir ici et me jeter à la tête un de vos pots de peinture !
Et il alla tourner la clef.
Doucement la cruche de cinq litres se vidait à mesure que disparaissait le ghioudème. La figure du prêtre devenait de plus en plus rouge, mais sa tête tenait bon. Celles de nos amis commençaient à avoir le vertige. Petrov, qui voulait transporter tous les outils le jour même, alla chercher un paysan avec sa voiture. Peu après, à califourchon sur ses chevalets, il prenait le chemin de Braïla en se tirant la barbe et faisant des singeries à Mikhaïl et à Adrien, lesquels, pour éviter les secousses du chariot, avaient préféré le suivre à pied. C’était aussi parce qu’ils voulaient se trouver un peu seuls, dans cette dernière rentrée.
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Le soleil brillait encore assez fort, quoique déjà « entraîné vers le couchant par un lièvre boiteux ».
Dès qu’ils dépassèrent la maison du cantonnier, qui surplombe la vallée du Sereth, la route les engloutit dans la mer de maïs qu’elle coupe en deux champs infinis. C’est sur ce chemin que le jeune paysan ralentit le pas, — comme ses ancêtres les haïdoucs, — déboutonne son gilet et allume sa cigarette. C’est ici, perdu dans la solitude mouvante, qu’il ouvre les écluses de sa joie ou celles de sa peine, et lance à tous les vents la confession ardente de son amour ou le cri vengeur de sa haine. C’est ici que toutes les âmes passionnées qui traversent cette mer d’abondance se jettent à la nage, et Mikhaïl, qui en était une, ne put pas lui non plus y résister. Ses yeux mi-clos se couvrirent du tendre voile des souvenirs, ses épaules tombèrent écrasées sous le poids des jours douloureusement vécus.
Adrien n’eut pas besoin de le regarder, pour tout pressentir. Ah, si nous n’avions que le regard de nos yeux pour voir les choses, c’eût été bien triste pour nos pauvres âmes ! Mais quand vous sentez que votre compagnon s’occupe un peu trop de sa cigarette ; qu’il tourne trop souvent la tête de l’autre côté pour respirer ; ou bien qu’il regarde trop ses pieds, comme si la route était parsemée d’embûches, oh, laissez-le alors en paix, si vous voulez qu’il vous chante les hymnes de son cœur !
Pour laisser Mikhaïl en paix, Adrien se livra à maints jeux d’adresse, et ces jeux, d’une naïveté enfantine, ne firent qu’augmenter l’affection que son ami avait pour lui. Et puis, n’est-ce pas un plaisir que d’attraper des sauterelles, des grillons, et de les considérer longtemps, en restant en arrière ? ou de s’attarder auprès des épis de maïs, leur faire une entaille avec les ongles et voir où en est la croissance des grains ?
Mikhaïl arrêta Adrien pour prendre du feu à sa cigarette, et ce faisant, il le fixa dans le blanc des yeux. Mais ses lèvres esquissaient déjà le bon sourire de la paix reconquise par un convalescent.
— N’as-tu pas froid, Adrien ? lui demanda-t-il.
— Du tout ! Je pourrais même coucher ici, si j’avais une « ghéba ».
— Reposons-nous, alors, un moment.
Et il se jeta comme un tronc sur l’herbe haute qui bordait la route. Puis :
— Vois-tu ? dit-il, les amis rêveurs ne sont pas toujours agréables : ils aiment parfois à rêver seuls, tout en étant accompagnés par de bons copains comme toi. On pourrait trouver cela quelque peu égoïste, mais, l’égoïsme aussi est une des sèves qui nourrissent l’arbre de la vie, à condition qu’elle aide à faire mûrir le bon fruit. Donc, tu ne m’en veux pas ?
— Pourquoi t’en voudrais-je ? D’ailleurs, je ne me suis aperçu de rien.
— Tais-toi, charmant vilain, coupa Mikhaïl. Tu ne voudrais pas m’apprendre à marcher ?
Adrien rit et avoua :
— Oui, c’est vrai : je t’ai senti loin, mais j’ai préféré te laisser venir seul que de t’appeler à moi avec la trompette de l’affection.
— Voilà ! C’est comme cela que je te veux. Si tu te rends compte de la vérité que tu viens de dire, eh bien, nous serons bons amis. Et maintenant, je veux te payer de ta délicatesse, en te disant pourquoi je t’ai laissé seul la moitié du chemin.
« Tout à l’heure, près de la maison du cantonnier, j’ai vu deux moineaux qui s’amusaient à leur façon, en sautant l’un sur l’autre. Et, que le diable m’emporte, — avec ce sacré vin dans la tête, les moineaux m’ont rappelé soudain une vieille histoire, une chose désagréable, ou le contraire, si tu veux. Connais-tu ça, Adrien ? Quand la tristesse se mêle à la joie… C’est très mal… Cela fermente. Enfin : j’ai vu autrefois encore deux moineaux qui s’amusaient.
« Je me trouvais dans une cour, une grande cour, entourée de grands murs, très grands. Aucun homme n’a jamais pu escalader ces murs-là ! Et moi, je m’y trouvais, depuis quelques jours. Quand on est dans des endroits pareils, il n’y a qu’un seul moyen de s’évader : c’est de penser à la vie qu’on a vécu avant d’y entrer et de la revivre. C’est tout. Celui qui ne peut pas faire cela, meurt. Je m’y appliquai de mon mieux.
« Comme c’était une saison douce, je passais toute la journée dans la cour, soit à me promener, soit allongé sur les dalles, surtout allongé. Il m’arrivait souvent de ne plus comprendre comment on pouvait expliquer l’existence du soleil, du vent, de la pluie, les seuls éléments qui se succédaient sous mes yeux et qui me semblaient aussi peu libres et aussi stupides que mon existence dans cet endroit…
Mikhaïl s’interrompit, roula une autre cigarette et, plongeant de nouveau son regard dans les yeux d’Adrien, lui demanda brusquement :
— As-tu jamais perdu la liberté ?
— Non, jamais.
— Je te souhaite de la perdre un jour, pour un moment, un dur moment… C’est une nécessité vitale pour des hommes, comme nous : celui qui n’est jamais sorti de son pays, ne connaît ni son pays ni les autres, et celui qui n’a jamais perdu sa liberté, ne connaît ni les ressources de son âme ni ses défaillances. Ah, tout n’est pas bien fait sur cette maudite terre, mais tout est bon à sentir, jusqu’à la rupture de l’équilibre !
« Je faillis le rompre. Quand cela arrive, on perçoit un bruit, un frémissement dans l’espace, semblable à celui que les paysans croient entendre, l’instant qui précède un tremblement de terre, et dont ils parlent avec force détails. En même temps que ce bruit, on sent sa tête devenir légère, mais avec une étourdissante pression sur le sommet du crâne. Les visages aimés se succèdent alors rapidement sur la rétine, puis disparaissent derrière la tête, où les yeux se tournent eux aussi, comme pour les suivre, tandis que les bras veulent s’appuyer quelque part, même s’ils sont déjà appuyés. Tout cela est affaire d’une seconde, puis… Puis c’est l’un des deux : la folie ou la remise en place. Je fus remis en place par deux moineaux, comme ceux de tout à l’heure.
« Dans la seconde où je fus frôlé par la fuite de ma raison, je me trouvais dans cette cour, à ma place favorite, le dos sur les dalles, les pieds appuyés très haut contre le mur et les yeux vers le ciel, m’évertuant depuis une heure à apprendre qui j’étais en prononçant sans cesse mon nom. À l’instant même où je perçus le bruit, où je reçus le coup de marteau qui me rendit la tête légère et où je battis les dalles des deux mains, je vis passer rapidement, l’un après l’autre, deux oiseaux noirs et géants qui éclipsèrent le ciel de leur masse : c’était simplement deux moineaux, grossis et noircis par la faillite de l’harmonie cérébrale. Mais leur passage suffit à ma raison pour retrouver son aplomb.
« Je voulus alors me lever : je n’eus même pas le force de changer de position et dus attendre. C’est à ce moment-là que je me rendis compte de la bizarrerie de ma vision précédente : les deux moineaux s’étaient posés sur la crête du mur ; et ce fut pour moi un repos que de les voir s’amuser si joyeusement. C’était toujours le même qui sautait sur l’autre. Il sauta onze fois de suite. S’agit-il, là, d’une vraie virilité, — en ce cas, fabuleuse, — ou simplement d’une espièglerie ?
« Je n’en sais rien, comme je ne sais également plus la suite de mon histoire.
Et se levant pour repartir, il ajouta :
— En voilà des bêtises ! Oublie cette histoire de moineaux et de leur virilité, pareille à celle de notre pope roux !
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Ils firent le reste du parcours dans un silence absolu. Mikhaïl devint aussitôt glacial, muet, d’un mutisme sans tendresse, sans rêverie, féroce.
En ville, passant devant les réverbères, il fouillait les yeux d’Adrien avec un regard méchant. Le terrible pli du front était plus accentué que jamais. Adrien en eut peur. Il ne savait pas s’il devait parler ou continuer à se taire. Et cependant, il n’avait rien à se reprocher : il ne lui avait posé aucune question indiscrète, ni ne l’avait provoqué à conter cette histoire.
En arrivant à la maison, Mikhaïl refusa de dîner, alla droit à sa baraque et se coucha tout habillé, sans même allumer la lampe. Les supplications d’Adrien furent coupées court :
— Quand je te dis de me laisser tranquille, il faut me laisser : je n’ai pas l’habitude de faire des façons.
La mère d’Adrien demanda à son fils de s’expliquer :
— Tu l’as offensé !
— Mais non, maman, je te le jure.
Elle alla chez Mikhaïl, lui caressa la tête dans l’obscurité et lui dit :
— Allons, ne sois pas fâché ! S’il a été méchant je lui allongerai les oreilles ! Dis-le moi seulement…
Mikhaïl lui prit la main et la lui baisa :
— Bonne mère… Sainte Mère… Je vous assure qu’Adrien n’est pour rien dans mon accablement. La faute est à moi, même pas à moi : je me suis rappelé des choses qui m’ont fait mal. Veuillez donc me laisser seul. Personne ne pourrait me soulager en ce moment. Je suis ainsi… Ça passera…
· · ·
Était-ce minuit ? Était-ce avant ou après ?
Adrien n’aurait pas su le dire quand il se réveilla sous la terreur d’un cauchemar : Mikhaïl se cognait la tête contre les murs d’une forteresse et parlait à des moineaux qui gazouillaient sur les remparts.
Heureux de se convaincre que ce n’était qu’un vilain rêve, les paupières lourdes de sommeil, il se rendormit.
Mais voilà qu’il se réveille à nouveau avec cette question nette devant les yeux :
— « Est-ce que Mikhaïl est là au moins ? »
D’un brusque mouvement, il sauta du lit et alluma, pour regarder l’heure : cinq heures. Il mit son pantalon, diminua la flamme et sortit par la fenêtre, afin de ne pas réveiller sa mère. Dehors il faisait bon. Ciel étoilé. Du côté du Levant, le jour montrait sa tête blanchâtre.
Adrien alla, le cœur battant, se rendre compte si Mikhaïl était encore au lit : la baraque était vide ! Il tâtonna pour trouver son sac : rien !
Un instant il ne voulut pas croire à un tel crime de l’amitié, puis, il se souvint d’un dicton que Mikhaïl lui avait fait connaître un jour :
— « Si longtemps qu’un secret reste ligoté dans ton ventre, il est ton esclave. Dès que tu le dis à un autre, c’est toi qui deviens l’esclave. »
C’est cela : Mikhaïl n’aimait aucun esclavage…
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On aurait pu voir par cette aube de septembre, un jeune homme qui sortait par la porte de Galatz et courait comme le vent, tête nue, pieds nus et en bras de chemise.
Les bergers, qui paissaient leurs brebis dans la plaine des chardons, et les maraîchers qui allaient à Braïla avec leurs légumes, se signaient, le voyant, et crachaient derrière lui :
— Un possédé !…
— « J’en suis un ! »… pensait Adrien, lorsqu’il les entendait.
Il épouvanta aussi les bêtes : ânes, moutons, corbeaux, chardonnerets, faillit se faire dévorer par les chiens et renverser par un train qui ébranla l’air en passant à deux mètres de la route.
Puis, très loin, lorsqu’il n’y eut plus que ciel doré et plaine grise, Adrien aperçut à quelques centaines de pas devant lui un petit homme qui allait en se dandinant, la musette lui tapant la cuisse, — petit homme, de cœur grand, qui allait sans se douter de rien et cataloguait déjà la ville de Braïla et son Adrien parmi les souvenirs qui devaient lui remplir ailleurs les yeux de larmes.
Ah ! Ami vilain, méchant, qui fuis l’amitié, fi donc ! Cela vaut bien une embrassade !
Encore quelques bonds de lévriers, puis :
— Mi-kha-ïl !…
Et Adrien tombe sur la poussière fraîche.
Comme frappé d’une balle, Mikhaïl fait une pirouette, lève les bras vers le ciel :
— Pas possible !… Pas possible !
Il accourt, se jette sur le corps bouillant de son ami, lui couvre le visage de baisers :
— Pardonne-moi Adrien ! pardonne-moi ! Je ne mérite pas une telle amitié !
— Que si ! fait l’autre de la tête.
Mikhaïl lui arrache sa chemise trempée, lui en passe une prise dans son sac, ainsi que son propre veston, puis, debout, il le prend par la main :
— Courons, maintenant, courons aussi vite que possible, autrement ce serait ta mort !
Mais Adrien :
— Pas de mort !… La vie !… Car nous courons ensemble et dans le même chemin !…
· · ·
C’est ainsi qu’ils quittèrent Braïla, pour le vaste monde.