09
Ils allaient lentement, silencieux et un peu déçus, en zigzaguant parmi les entrepôts, tous deux en bras de chemise, la veste à la main, lourde, le pantalon collé sur les cuisses. Craignant un refroidissement, Adrien dit :
— Nous irons chez Procop, nous réchauffer avec du thé au rhum et finir de sécher nos vêtements.
Comme il parlait, il faillit marcher sur deux jambes bottées qui avançaient au travers du trottoir étroit : c’était Mikhaïl ! Les habits secs, tranquille comme un pacha, il déchiffrait un journal roumain, du soir, tout de long étendu sur un de ces escaliers courts et très obliques qui garnissent les entrées des dépôts.
Adrien lâcha un bref cri de plaisir, pareil à celui des étourdies hirondelles, et se précipita sur les mains de Mikhaïl, cependant que Samoïla frémissait comme un fol étalon, les yeux grands ouverts.
— Ça, ce n’est pas mal ! « Nous parlions du loup, et le loup était derrière la porte ! » s’exclama Adrien.
Ces témoignages d’amitié ne produisirent d’autre effet que d’amener Mikhaïl à mieux se renverser sur le dos et à sourire à sa façon de sceptique voluptueux, les paupières mi-closes, soi-disant pour se défendre du soleil cuivreux qui inondait la ruelle solitaire.
— Que faites-vous là ? demanda Adrien.
— J’attends…, répondit Mikhaïl, avec une incommensurable paresse.
— Qu’est-ce que vous attendez ? La fin du monde ?
— Non… J’attends que l’eau s’écoule.
— Quelle eau ?
— L’eau de pluie… Là, au carrefour, il y a une grosse mare qui empêche de passer.
Petrov, les regards avidement fixés sur Mikhaïl, rageait de ne pouvoir intervenir dans la conversation en grec. Adrien comprit sa soif et voyant son ami dans une bonne disposition, il l’aborda de front :
— Savez-vous qui est cet homme ? fit-il mystérieusement.
Pour toute réponse, Mikhaïl haussa doucement les épaules, avec un air qui voulait dire :
— « Tu découvres les hommes comme les bouses dans un pâturage. »
Adrien prit feu devant cet air incrédule. Il fronça les sourcils, ramassa ses épaules et avança sur Mikhaïl, tel un bélier, ce qui ne déplaisait guère à l’autre. Avec ardeur, haletant, il lui rappela succinctement tout ce qu’il lui avait dit du peintre : sa sincérité, son enthousiasme, son amour pour tous les arts, sa grande soif pour l’amitié et son brûlant désir de connaître Mikhaïl et de l’aimer.
Cela ne dura pas trois minutes, mais, de seconde en seconde, sans broncher de son abandon, les yeux mi-clos de Mikhaïl se rouvraient à mesure que le torrent de mots crépitait sourdement, chaudement, sur les lèvres d’Adrien, et quand celui-ci conclut en disant avec foi, avec conviction :
— Je gage ma tête que vous ne regretterez pas de lui donner la main !
… on aurait pu voir que le dolce far niente de Mikhaïl n’était plus qu’une volonté de granit qui tenait son corps cloué sur les marches, alors que dans ses grandes prunelles brillait l’aveu : je sens, je vois, je comprends.
Une seconde d’hésitation, une seconde d’effort, — (oh, simplement pour coqueter avec son pessimisme vaincu !), — et voici Mikhaïl qui remue son beau torse, — (comme pour l’arracher à un vilain serrement), — se lève avec lourdeur et, droit devant Samoïla, — (qui crève de bonheur), — lui tend la main franchement, le regard dans les yeux, puis…
Puis Adrien ne comprit pas un traître mot de tout ce qu’ils se dirent. Ce fut, pour ses oreilles, un tendre galimatias russe qui se débitait mélodieusement sur les lèvres charnues des deux hommes et coulait dans son cœur comme du baume. Appuyé nonchalamment contre le mur, l’œil au garde-à-vous, (prêt à bondir au moindre signe de mésentente), Adrien leur transmettait cette passion qui soude les âmes et dont il débordait ; ses yeux féroces caressaient les deux visages amis, celui de Petrov, embrasé par le feu de l’astre et par son propre feu, celui de Mikhaïl, doré par le même torrent de flammes rougeâtres, mais immobilisé par l’heureuse maîtrise de son âme domptée.
Et pendant que ces derniers tâtaient leurs pulsations dans une langue incompréhensible pour lui, Adrien voyait dans cette première communion la force toute puissante de l’amitié qui se découvre d’elle-même, qui se mire dans son propre visage et qui, surgie sur tous les points de la terre, se sent attirée à travers les murs les plus irréductibles par l’aimant de l’amour qui est sa loi et son empire.
Amitié… Je ne t’explique pas : je voudrais te chanter…
★
Après ce brusque et bref échange de chocs affectueux, Mikhaïl, qui savait ses amis trempés, empoigna son panier vide et mit le cap sur le « Gué de la Comorofca », où ils arrivèrent presque en courant. Ici, c’est le quartier des Lipovans. Maisonnettes et taudis malsains se superposent, grimpent le talus et débouchent enfin, face aux dernières maisons de la rue Grivitza et dans la Comorofca même, avec laquelle les braves Lipovans, — tous pêcheurs et manœuvres aux mœurs paisibles, — n’ont rien de commun. C’est le chemin de retour habituel de Mikhaïl après la vente du soir, car, tout comme à l’autre extrémité du port, — où le marchand de gâteaux distribue les débris de son panier aux petits Grecs, — ici il les distribue aux petits Lipovans.
On les vit, en haillons, tête et pieds nus, sales, s’amuser en pataugeant dans l’eau sablonneuse qui dévalait du haut de la côte défoncée par l’orage. Ils accueillirent Mikhaïl avec des cris de joie, mais, plus timides que les Grecs, ils restèrent aussitôt interdits, quand ils le virent accompagné de deux étrangers. Mikhaïl pria ses amis de se tenir à l’écart de peur de les effaroucher, et il alla leur distribuer des fragments de craquelins et des poignées de feuilles grasses et sucrées détachées des gâteaux. Ils formèrent cercle autour de lui, et tout en mangeant ils parlaient à leur ami, qui les questionnait. Un enfant d’environ huit ans jouissait plus particulièrement des faveurs de Mikhaïl. C’était un pâlot aux cheveux blonds et lisses. Lorsqu’il levait la tête, on voyait deux yeux verts, souffreteux. Sa voix était si faible que Mikhaïl, pour pouvoir le comprendre, le faisait parfois parler dans son oreille. À la fin, ils disparurent tous deux dans une chaumière enduite de boue, couverte de roseau, toute inclinée et marbrée de crevasses profondes, où Mikhaïl s’attarda quelques minutes. Il réapparut seul, ne donna nulle explication et se mit à grimper la côte, suivi par Adrien et Samoïla, qui n’osèrent pas le questionner. Ils s’étaient aperçus qu’il dissimulait un trouble et respectèrent son silence.
En haut de la côte, Mikhaïl entra dans une épicerie, où il commanda, au compte de son patron, certaines quantités de fromage, saindoux et sucre. Pendant qu’on le servait, il posa son panier et alla dans un coin qui semblait lui être familier. Là, assis sur une caisse, il entreprit de fouiller, tout à son aise, dans un gros tas de vieux livres, versés pêle-mêle, très poussiéreux et la plupart déchirés.
Adrien dit tout bas à Samoïla.
— Je parie qu’il consulte sa bibliothèque.
— Comment, sa bibliothèque ?
— Je crois que c’est ici qu’il se procure ses livres.
En effet, Mikhaïl revint avec un bouquin, et, les voyant sourire, comprit qu’ils avaient deviné. Il dit à Adrien, en plaisantant :
— Vous êtes deux espions.
— Oui : deux espions qui vous admirent !
— Il n’y a rien à admirer.
Et quand il fut dehors, son lourd panier sur le dos, il expliqua :
— S’il y a quelque chose à admirer, c’est la bêtise de cet épicier qui enveloppe deux sous d’olive dans une page d’auteur célèbre. Vous comprenez : ce bonhomme a acheté, Dieu sait où, quelques centaines de kilos de livres et de paperasses pour en faire des cornets. Comme la plupart de ces livres sont en langues étrangères et fort sales, personne ne s’occupe de les trier ou de les revendre, mais je suis sûr que ce tas-là renferme au moins une centaine de volumes en bon état et de valeur. J’ai lu jusqu’à présent plus de vingt ouvrages de premier ordre.
— Vous les achetez ? demanda Adrien.
— Non… Je paye un sou pour lire le volume et je le rends.
— Quel livre est-ce, celui-ci ?
Mikhaïl le montra. Petrov y fourra aussitôt son nez, et les deux affamés du livre purent déchiffrer : H. de Balzac, Un ménage de Garçon, titre qu’ils furent très satisfaits de pouvoir comprendre, mais quand ils tentèrent d’aller plus loin, d’y lire quelques lignes, ce fut un bégaiement inintelligible qui les exaspéra. Petrov, laissant Adrien bouquiner seul, dit à Mikhaïl :
— Comme vous devez être heureux de pouvoir lire le français !
— Oui, je suis vraiment heureux… Au moins ça…
Alors saisi par un dépit fiévreux et oubliant la consigne donnée par Adrien, le peintre voulut tout savoir ; il demanda vivement :
— Et pourquoi lisez-vous ?
— Et pourquoi me le demandez-vous ? répliqua l’interrogé, cabré dans sa crainte perpétuelle des questions indiscrètes.
Adrien, occupé par son Balzac indéchiffrable et ne comprenant pas le russe, n’eut point connaissance de la gaffe commise par Petrov. Toutefois, il écarquilla bien les yeux. Il voyait Mikhaïl se rebiffer et l’autre se plier, humble, effrayé de son erreur.
— Excusez-moi, monsieur Mikhaïl, dit Petrov ; ce n’est pas pour vous blesser que je vous ai demandé cela… mais… je voudrais vous comprendre…
Touché par son accent sincère, Mikhaïl adoucit le sien :
— En voilà une question ? Pourquoi je lis… Vous lisez aussi, et Adrien également… Tout le monde lit…
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Adrien s’interposant.
Et comme les autres se taisaient, il dit à Mikhaïl, l’air bourru :
— Il ne faut pas être méchant !… Allez vous débarrasser de votre camelote et venez vite : nous irons prendre le thé chez Procop.
C’était presque un ordre, mais Mikhaïl comprit que cet ordre partait du cœur, et il sourit avec bonhomie :
— Je m’exécute…
— Vous avez failli tout gâter ! dit Adrien à Samoïla, lorsqu’ils furent seuls. Je vous ai averti qu’il ne faut en rien le brusquer.
— Ah, quel homme ! quel homme ! s’écria le peintre. D’où nous vient-il, cet oiseau ? Si vous saviez quel russe impeccable il parle ! Non, il n’est pas de notre classe.
— Je crois moi aussi qu’il n’est pas de notre classe, mais il est de notre race. Son patron l’a dit, sans peut-être savoir ce qu’il disait.
— Comment « de notre race » ?
— Oui : de la race de ceux qui aiment les mêmes choses.
— Vous croyez qu’il y a une race comme cela ?
— Vous le voyez bien : hier nous ne nous connaissions pas ; demain nous serons des amis inséparables.
— C’est vrai, approuva Samoïla ; il doit y avoir une race d’hommes qui anéantit la différence des conditions sociales.
Ils étaient au coin de la rue Grivitza. Mikhaïl sortit de sa « boîte », cigarette aux lèvres, la mine gaillarde, heureux comme un chardonneret sur la branche. On eût dit qu’il venait d’enfermer dans son coffre-fort un gros bénéfice gagné le jour même.
— Vous savez, dit-il en grec, la banlieue sait déjà que nous sommes trois, et nous appelle gentiment : les trois timbrés.
— C’est parfait, répondit Adrien ; nous aimons ce timbre-là !
Et se dirigeant ensemble vers Procop, qui avait son tchéaïnik à la piatza Galatz, il céda Mikhaïl à Petrov, — (« pour qu’ils puissent s’aimer à leur aise »), — et il les suivit, quelques pas en arrière, toujours bouquinant du Balzac muet. Mais il les surveillait, l’oreille tendue au diapason de leur causerie. Celle-ci reprit aussitôt, par la volonté de Mikhaïl, qui était dispos ce soir-là :
— Vous ne vous trompez pas, dit-il au peintre, quand vous vous expliquez mal la lecture assidue chez un homme comme moi, mais votre erreur est grande quand vous me prenez, moi, pour ce que je ne suis pas.
Et l’autre :
— Vous comprenez : lorsqu’on lit, il faut être, sinon heureux, au moins content, c’est-à-dire, avoir le nécessaire… Diable ! Vous ne m’affirmerez pas qu’on peut lire lorsqu’on a faim !
— Oui : je vous affirme cela…
— Alors, je ne comprends plus rien.
— Vous allez comprendre. Qu’est-ce que la lecture pour vous ?
— Un bonheur.
— Ce n’est pas assez. Pour moi, elle est une nourriture.
Petrov resta perplexe. Mikhaïl reprit :
— Sachez que l’art n’est pas goûté de la même façon par tout le monde. Il y en a qui s’en servent comme d’une liqueur, pour digérer leur repas…
— … Je ne suis pas de ceux-là ! interrompit vivement Petrov.
— Non, vous êtes au-dessus de ceux-là, du moment que vous voulez tirer de l’art un profit idéal, mais pour y arriver, il vous reste encore du chemin à parcourir.
— Quel est ce chemin ?
— Celui de la souffrance acceptée, appelée presque, comme un salut. Et aussi bien vous, que notre ami Adrien, vous n’avez pas suffisamment souffert.
— Voir souffrir, n’est-ce pas souffrir soi-même ?
— Non. Non. Pas du tout.
Samoïla ne voulut pas se donner pour battu. Il allégua l’exemple des lopatari : il raconta la scène qui s’était passée sous la tempête, avoua sa brutalité envers l’homme…
— … Mais, ajouta-t-il, quand j’ai appris la triste existence du malheureux couple, l’histoire de l’enfant forgeron à onze ans, toute sa vie depuis, ah ! cela m’a crevé le cœur et j’ai regretté amèrement de l’avoir frappé.
— Je parie, dit Mikhaïl, que vous lui avez payé ensuite un litre de vin pour le dédommager.
— C’est vrai, je les ai conduits au bistrot ! avoua le peintre, honteux.
— Vous voyez ? Vous êtes la proie de vos moindres colères, de vos moindres émotions. La maîtrise vous manque totalement.
— C’est ma nature. Je n’y puis rien.
— Si, vous pouvez. Vous devez pouvoir. Notre nature se modifie.
— Comment ?
— En tirant un meilleur profit de ce que nous enseignent les livres et surtout la vie, et cela, en mordant la poussière.
— Mais je lis et j’observe avec toute l’attention possible.
— Vous ne faites rien qui vaille, vous vous cassez la tête et perdez votre temps. Faites plutôt des poêles !
Samoïla, très susceptible, esquissa une grimace telle qu’on l’aurait cru aspergé avec de l’eau froide.
— Ah, cela vous fait mal ? dit Mikhaïl. C’est bien naturel, mais voilà le défaut nécessaire de toute vraie amitié. Vous aimeriez mieux que je vous dise que vous êtes un grand peintre. Oui, vous avez un tempérament d’artiste ; mais sans voir vos toiles, je peux vous dire qu’il n’y a là que le babillage d’un enfant heureux et peut-être doué. Et votre cas est celui des neuf dixièmes, et plus, des artistes du monde entier : on vibre un peu (bien moins qu’une mouche au soleil), on rit facilement, on pleure facilement, on est vite heureux, vite malheureux, et alors on peint, on sculpte, on compose, on écrit… et voilà de l’art ! Mais c’est peu de chose que d’avoir du talent, un bon cœur et même d’être un révolté…
— Comment ? s’écria Petrov. Ce ne sont pas des qualités, cela ?
— Si : les qualités de l’acier qui n’est pas trempé. Mais on ne creuse pas le granit avec le doigt, ni les entrailles de l’ignominie humaine avec de la bonne volonté. Or, l’artiste doit faire cela, uniquement cela. Il doit marcher là ou personne n’ose mettre le pied, il doit élargir les sentiers rocailleux des vies futures, les polir et nous les rendre praticables en abandonnant sur la route des lambeaux saignants de sa propre chair, car le véritable artiste est généreux comme le soleil et comme lui indifférent. S’il n’est pas cela, arrière les museaux ! L’ouvrier qui descend dans la mine et en tire du charbon pour que nous nous chauffions les fesses est bien plus utile à l’humanité.
« Voilà pourquoi je vous disais qu’il vous faut souffrir. La souffrance, — celle qui est muette, ignorée, — renferme un grand trésor : le calme. C’est la plus forte conquête qu’on puisse arracher à la vie qui tue. Elle ne se fait pas d’un seul coup, — si cela arrivait, vous ne seriez plus qu’un cadavre, — mais par degrés. Or, regardez ce que vous faites : vous voyez un homme battu par la rafale, celle du dehors et celle de ses instincts, et au lieu de plonger en lui la sonde du grand entendeur, saisir le drame, voir tout ce qu’il vous a raconté et au delà, vous faites comme le premier cocher qui eût passé à cet instant, vous le renversez d’un coup de poing. Certes, je ne doute pas que vous n’eussiez pleuré sur lui si vous l’aviez tué.
« Un autre exemple : vous me rencontrez, moi ; vous me cherchiez même. Pourquoi me vouliez-vous ?
— Pour vous connaître… balbutia Petrov.
— Et m’avez-vous connu ?
— Pas encore…
— Et vous ne me connaîtrez jamais avec les moyens dont vous disposez aujourd’hui, parce que, comme tout à l’heure, au lieu de pénétrer ce qui se trouve au-dessous de mes haillons, vous ne voyez que les haillons, et vous vous mettez aussitôt à gémir sur eux, en me prenant pour un malheureux. Vous allez jusqu’à croire que mon état actuel m’empêcherait d’apprécier une lecture ou les caresses du soleil, et vous voulez sauter à mon secours malgré moi, à l’exemple d’Adrien qui vous y a appelé, pas vrai ? Vous ne savez pas que s’il y a quelqu’un de nous trois qui ait besoin de secours, c’est bien vous, c’est bien Adrien. Il faudrait vous donner la main pour vous aider à descendre dans la boue et les ténèbres d’où l’on apprécie mieux la lumière ; ou bien, si vous avez l’étoffe d’un artiste, vous faire plonger dans cette huile mordante qui est la douleur de l’homme solitaire, et d’où l’on sort avec des mâchoires qui broient le silex. Mais, pour que cela soit, il faudrait être de ceux qui se chauffent à blanc, auparavant, en en voulant à Dieu, au monde et à soi-même.
« N’allons pas si loin. Nous voici chez gospodine Procop, où le thé est incomparable, à ce qu’on dit. »
★
« À ce qu’on dit ! » Comment pouvait-il, ce sceptique de Mikhaïl, mettre en doute jusqu’à la renommée, universelle, à Braïla, du tchéaïnik, ou de la tchéaïnerie (maison de thé) du gospodine Procop ? Car cette renommée ne concernait pas uniquement la qualité du thé, lequel, chez Procop, était « du vrai Poppoff » (lorsqu’on le demandait expressément en y ajoutant le sou supplémentaire). Elle ne concernait pas davantage le sucre, — cet éternel élément de discorde qui faisait que maints clients fidèles changeaient brusquement de tchéaïnik, parce qu’on leur avait servi du « sucre farineux », — et ici je suis bien obligé de faire une petite digression.
Pourquoi fuyait-on, comme la peste, le « sucre farineux » ? Parce que, à Braïla, à l’exemple de la sainte Russie, on ne boit pas le thé comme à Paris ou à Londres. Libre à vous de sucrer votre jus tiède et même de le « salir » d’une goutte de lait ou plus, ou de n’en rien faire et de l’avaler — glouc ! — comme on avale une purge, ou, encore, de l’accepter « pour faire plaisir » et de vous en aller — avec un « merci beaucoup » — sans l’avoir touché. Dans le second port danubien de la Roumanie, les habitants boivent le thé tout autrement. Ces habitants, qu’ils soient nationaux get-beget ou pravoslavniks lipovans aux barbes à la Tristan Bernard, aux bottes d’égoutiers et à vaste lévite qui trimbalent dans une poche l’inséparable verre, lourd comme un caillou, dont on se sert là-bas individuellement pour avaler dans des bistrots impurs de la votka pure, après s’être d’abord copieusement signé, ces habitants sont, avant tout, de grands buveurs de thé. Ils le boivent, du matin à la nuit, pour ses multiples vertus : apéritif, nutritif, digestif, laxatif, constipant, excitant, calmant et diurétique. On le boit l’hiver pour se réchauffer, l’été pour se rafraîchir, et on en absorbe de deux à quatre litres par jour comme un rien. Mais, direz-vous, que fait-on de cette masse d’eau dans le ventre ? Eh bien, on boit verre sur verre en toute tranquillité, puis, avec la même innocence, on sort dans la rue et on pisse sur le trottoir, en s’épongeant le front et, parfois, en tournant le dos à une aimable personne qui passe tout justement. Ainsi, le thermo-siphon circule à souhait. Les boyaux, lavés à grande eau, sont pincés par la faim, et souvent aussi les bronches par le froid, lorsqu’on sort en hiver « pour faire des trous d’ambre dans la neige immaculée ».
Et pour que l’on puisse boire économiquement tant de thé, vu le prix exagéré du sucre et la modicité des gains, on a dû recourir à un expédient : réduit à l’état de minuscules dés, au moyen d’un petit engin appelé siftch, le grain de sucre est d’abord trempé dans du citron, puis, adroitement placé entre la joue et la mâchoire, où il résiste vaillamment à toutes les gorgées du bouillant liquide qui le frôlent sans trop le malmener, et de cette façon on arrive au fond du verre en conservant encore dans la bouche une vague sensation du précieux aliment. C’est ce qu’on appelle là-bas : boire le thé prikoutsk. Voilà pourquoi tout le monde évite le « sucre farineux », que le thé emporte rapidement, « comme si c’était de la semoule », et on recherche celui qui est « dur comme du verre » et phosphorescent, la nuit, comme ces allumettes dont on usait autrefois pour s’empoisonner.
Les deux morceaux qu’on servait par « demi-portion », — 50 grammes environ, — provenaient du sectionnement à la scie d’un pain de sucre de cinq kilos, opération faite par le patron lui-même, car il faut avoir un œil exercé et la terrible adresse de scier des morceaux d’une égalité quasi-parfaite, afin d’éviter que certains d’entre eux puissent paraître aux clients trop petits pour soi et trop grands pour le voisin de table. Là encore, source inépuisable de mécontentement. Le pain de sucre, fût-il triplement raffiné, il n’en est pas moins vrai que, « vers la pointe », il est plus dur, de même qu’il est plus « farineux » vers la base. Et le pauvre garçon de courir comme une navette entre le client hargneux et la patronne du comptoir qui ne sait plus où donner de la tête :
— Mada-a-ame ! Monsieur X veut un morceau « de la pointe ! »
— Voyons, monsieur X… Vous savez bien qu’un pain de sucre n’a pas que « de la pointe » !
— Oui, Madame, mais il n’a pas non plus que « du cul » !
Sur ce, gospodine Procop, qui voit tout et entend tout, intervient promptement, fouille, trouve et offre au client le morceau « du côté de la pointe » : il sait, lui, que ce client-là est raisonnable, et il lui donne satisfaction, car il lui arrive aussi d’en mettre certains à la porte.
Mais, — à l’exemple du thé, qui est incomparable, alors même qu’il n’est pas expressément « du Poppoff », — toutes ces questions qui concernent le sucre excellent, le service et le matériel (irréprochables), le magasin (vaste, propre et bien éclairé), l’eau (provenant de deux chaudières dont une en permanente ébullition), tous ces avantages rassemblés ne font pas la renommée du tchéaïnik de gospodine Procop autant que le fait la personne même de gospodine Procop.
Et le lieu fut sanctifié…
C’est que l’homme, — jusqu’au plus vulgaire, — est un animal qui porte en lui inconsciemment le germe de la perfection universelle vers laquelle l’humanité se dirige malgré elle. C’est pourquoi, le manœuvre grossier qui se contente d’un petit coin de table chez Procop, sait que le géant lipovan, à l’œil clair et à la barbe bien peignée, fait une sévère distinction entre client et client. Il sait que le prix et la qualité de la consommation sont les mêmes pour tout le monde, mais que le bonjour du patron ne l’est point. Et c’est à quoi il aspire le plus, dans sa rudesse, sous la dictée du noble grain dont il est l’inconscient porteur.
Ce manœuvre grossier redoute Procop autant qu’il l’aime, et il mendie un brin de son estime parce qu’il a vu le fier lipovan quitter son comptoir, — où il se tient debout, près de sa femme assise, droit comme un juge, — et aller d’un pas digne serrer la main à tel client qui vient d’entrer, le conduire à une bonne place, lui essuyer lui-même la table, par simple politesse, — car les tables sont propres, — s’entretenir une minute avec lui et puis, commander de sa voix de patron, ce qu’il sait que le client prend d’habitude :
— « Une demie pour Monsieur X. ! »
Cela veut dire, — pour les oreilles du garçon du buffet et pour toutes les oreilles — considération, d’abord, puis, quelques bagatelles : service non ébréché, sucre et tranche de citron présentable.
Mais cela veut dire, surtout, que le client qui jouit ainsi de la considération de gospodine Procop ne fait rien de ce qu’il fait, lui, le buffle à rudesse millénaire : il ne chipe pas le journal qu’on lui donne en lecture ; ne crache pas par terre ; ne dit pas de grossièretés devant les femmes présentes ; ne frappe pas comme un abruti, lorsqu’il veut appeler le garçon ; ne pisse pas dans la rue ; n’essaie pas de dérober le siftch, ou de s’approprier les sous qu’un consommateur voisin vient de laisser sur la table en partant, ou de disparaître sans payer en simulant un « besoin urgent » qui lui permet de sortir dans la cour.
Et lui, l’homme sans vergogne, il fait tout cela. Il ne peut pas ne pas le faire, car ce sont des calamités qui lui appartiennent en propre, — comme l’exploitation éhontée et le crime collectif appartiennent en propre à cet autre homme sans vergogne au sommet de l’échelle sociale, qui le domine de toute sa cruauté. Mais, férocement tenu dans l’ignorance, tristement livré à ses instincts et jamais aidé à se relever, il s’aide tout seul. Non, il ne s’aide pas, il obéit. Il frissonne sous l’effervescence du levain qui fermente dans son âme. Et lorsqu’il voit que gospodine Procop honore l’homme correct, propre, délicat, — le pauvre bougre ouvre les yeux, admire béatement, sourit, clignote, crache de plaisir et se résigne dans son coin : elle n’est pas pour lui, cette estime-là, mais il en jouit quand même, car il est, aujourd’hui, l’ancêtre grossier de l’humanité correcte, propre, délicate, de demain. Il ne le sait pas. Et Procop, qui est le pionnier du progrès moral, ne sait pas davantage ce qu’il est. Lui aussi ne fait que se soumettre, mais à sa loi de précurseur.
L’été, campé sur ses jambes solides, au milieu de ses dizaines de tables répandues sur le trottoir et bondées de monde, quand, la tête naturellement haute et l’œil méprisant, il regarde le spectacle qu’offrent les terrasses des tchéaïniks voisins, où les clients jurent, se tapent les fesses, pètent bruyamment, s’empoignent par la brayette, offensent les femmes, — tout cela sous les yeux du patron qui rigole —, gospodine Procop, en ces moments-là, ne mesure pas l’influence qu’il exerce sur son petit monde rien qu’en détournant la tête et en disant noblement, après avoir maîtrisé une forte envie de cracher de dégoût, à un client qu’il estime :
— « Parfois je ne suis pas bien loin de croire que Dieu a mis l’homme sur la terre uniquement pour prouver aux bêtes combien elles sont plus honnêtes et plus délicates que lui ! »
Procop ne fait, ne dit que cela. Aussitôt, le vulgaire manœuvre se sent heureux de se trouver sur la terrasse de ce lipovan juste, au lieu d’être mêlé aux hommes que celui-ci méprise si royalement et n’admet pas chez lui. Et, le dimanche, quand Procop part pour la liturgie de l’église russe, vêtu de sa lévite noire, immense comme lui, et entouré de sa femme ronde et de ses six enfants joufflus et solennels dans leurs habits bariolés de rouge cramoisi, de jaune citron et de bleu outremer, Samoïla Petrov, l’athée convaincu, se lève au passage de l’honnête famille, s’incline pieusement et sent en lui une envie irrésistible d’emboîter le pas de gospodine Procop, de le suivre là où il ne va plus depuis qu’il est sorti de l’enfance.
Voilà de quoi est faite l’attirance du tchéaïnik de Procop : elle est bâtie, non pas de « sucre dur » et de « thé Poppoff », mais de belle foi humaine. On ne le sait pas. On lui obéit. Et elle pioche inlassablement dans le roc de notre ignominie, elle provoque la germination de ce monde nouveau qui approche à pas de tortue des lointains abîmes célestes. Pour réaliser son destin, elle n’a pas besoin de prêcher : elle oblige les uns à donner l’exemple et les autres à imiter les premiers. Et ses moyens sont simples comme la lumière : gospodine Procop ne fait pas de conférences doucereuses, ni de reproches amers ; il vit, d’abord, dignement, puis il montre son estime à ceux qui respectent sa maison, il la leur montre de la façon la plus commune, en leur donnant un bonjour plus chaud et en ayant à leur égard plus de prévenance.
C’est ainsi que voyant apparaître la tête dominante de Samoïla, — qui avait courtoisement fait passer Mikhaïl et Adrien avant lui, — gospodine Procop alla à leur rencontre et dit à Petrov :
— Il y a une minute à peine, je demandais au garçon qui vous sert si vous aviez déjà pris votre thé du soir.
Et les examinant :
— Mais vous êtes trempés jusqu’à l’os ! fit-il.
— C’est pourquoi, dit le peintre, je vais vous demander pour une heure votre chambrette près des chaudières : en prenant notre thé, les habits sécheront.
Puis, il ajouta en russe :
— Je vous recommande gospodine Mikhaïl. S’il vient ici, seul, ou en compagnie d’Adrien, que vous connaissez déjà, je vous prie d’être avec lui comme vous êtes avec moi.
Procop s’inclina à la mode russe, serra la main de Mikhaïl et ne fut pas choqué de son apparence misérable. Ensuite, les conduisant vers la chambre demandée, il cria, de sa voix grave :
— Une portion Popoff « avec trois » (verres) pour monsieur Samoïla !
Et tout le monde de lever la tête.