Chapitre 7
« Mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, vous m’avez ravie, et je ne vous voudrais pas autrement que vous êtes dans cette lettre, la première, oh ! qu’elle ne soit pas la dernière ? Quel autre qu’un poète aurait pu jamais excuser si gracieusement une jeune fille et la deviner.
» Je veux vous parler avec la sincérité qui, chez vous, a dicté les premières lignes de votre lettre. Et d’abord, fort heureusement, vous ne me connaissez point. Je puis vous le dire avec bonheur, je ne suis ni cette affreuse mademoiselle Vilquin, ni la très-noble et très-sèche mademoiselle d’Hérouville qui flotte entre trente et cinquante ans, sans se décider à un chiffre tolérable. Le cardinal d’Hérouville a fleuri dans l’histoire de l’Église, avant le cardinal de qui nous vient notre seule grande illustration, car je ne prends pas des lieutenants-généraux, des abbés à petits volumes et à trop grands vers pour des célébrités. Puis je n’habite pas la splendide villa des Vilquin, il n’y a pas, Dieu merci, dans mes veines la dix-millionnième partie d’une goutte de ce sang froidi dans les comptoirs. Je tiens à la fois et de l’Allemagne et du midi de la France, j’ai dans la pensée la rêverie tudesque, et dans le sang la vivacité provençale. Je suis noble, et par mon père et par ma mère. Par ma mère, je tiens à toutes les pages de l’almanach de Gotha. Enfin, mes précautions sont bien prises, il n’est au pouvoir d’aucun homme ni même au pouvoir de l’autorité, de démasquer mon incognito, Je resterai voilée, inconnue. Quant à ma personne, et quant à mes propres, comme disent les Normands, rassurez-vous, je suis au moins aussi belle que la petite personne (heureuse sans le savoir) sur qui vos regards se sont arrêtés, et je ne crois pas être une pauvresse, encore que dix fils de pairs de France ne m’accompagnent pas dans mes promenades ! J’ai vu jouer déjà pour moi le vaudeville ignoble de l’héritière, adorée pour ses millions. Enfin, n’essayez d’aucune manière, même par pari, d’arriver à moi. Hélas ! quoique libre, je suis gardée, et par moi-même d’abord, et par des gens de courage qui n’hésiteraient point à vous planter un couteau dans le cœur, si vous vouliez pénétrer dans ma retraite. Je ne dis point ceci pour exciter votre courage ou votre curiosité, je crois n’avoir besoin d’aucun de ces sentiments pour vous intéresser, pour vous attacher.
» Je réponds maintenant à la seconde édition considérablement augmentée de votre premier sermon.
» Voulez-vous un aveu ? Je me suis dit en vous voyant si défiant, et me prenant pour une Corinne, dont les improvisations m’ont tant ennuyée, que, déjà, beaucoup de dixièmes Muses vous avaient emmené, vous tenant par la curiosité, dans leurs doubles vallons, et vous avaient proposé de goûter aux fruits de leurs parnasses de pensionnaire… Oh ! soyez en pleine sécurité, mon ami ; si j’aime la poésie, je n’ai point de petits vers en portefeuille, et mes bas sont et resteront d’une entière blancheur. Vous ne serez point ennuyé par des légèretés en un ou deux volumes. Enfin si je vous dis jamais : Accourez ! vous ne trouverez point, vous le savez maintenant, une vieille fille, pauvre et laide.
» Oh ! mon ami, si vous saviez combien je regrette que vous soyez venu au Havre ! Vous avez ainsi modifié ce que vous appelez mon roman. Non, Dieu seul peut peser dans ses mains puissantes le trésor que je réservais à un homme assez grand, assez confiant, assez perspicace pour partir de chez lui, sur la foi de mes lettres, après avoir pénétré pas à pas dans l’étendue de mon cœur et arriver à notre premier rendez-vous avec la simplicité d’un enfant ! Je rêvais cette innocence à un homme de génie. Le trésor, vous l’avez écorné. Je vous pardonne, cher poète, vous vivez à Paris ; et, comme vous le dites, il y a un homme dans un poète. Me prendrez-vous, à cause de ceci, pour une petite fille qui cultive le parterre enchanté des illusions ? Ne vous amusez pas à jeter des pierres dans les vitraux cassés d’un château ruiné depuis long-temps. Vous, homme d’esprit, comment n’avez-vous pas deviné que la leçon de votre pédante première lettre, mademoiselle d’Este se l’était dite à elle-même ! Non, cher poète, ma première lettre ne fut pas le caillou de l’enfant qui va gabant le long des chemins, qui se plaît à effrayer un propriétaire lisant la cote de ses contributions à l’abri de ses espaliers ; mais bien la ligne appliquée avec prudence par un pécheur du haut d’une roche au bord de la mer, espérant une pêche miraculeuse.
» Tout ce que vous dites de beau sur la Famille a mon approbation. L’homme qui me plaira, de qui je me croirai digne, aura mon cœur et ma vie, de l’aveu de mes parents, je ne veux ni les affliger, ni les surprendre ; j’ai la certitude de régner sur eux, ils sont d’ailleurs sans préjugés. Enfin, je me sens forte contre les illusions de ma fantaisie. J’ai bâti de mes mains une forteresse, et je l’ai laissé fortifier par le dévouement sans bornes de ceux qui veillent sur moi comme sur un trésor, non que je ne sois de force à me défendre en plaine ; car, sachez-le, le hasard m’a revêtu d’une armure bien trempée, et sur laquelle est gravé le mot mépris. J’ai l’horreur la plus profonde de tout ce qui sent le calcul, de ce qui n’est pas entièrement noble, pur, désintéressé. J’ai le culte du beau, de l’idéal, sans être romanesque, mais après l’avoir été, pour moi seule, dans mes rêves. Aussi ai-je reconnu la vérité des choses, justes jusqu’à la vulgarité, que vous m’avez écrites sur la vie sociale.
» Pour le moment, nous ne sommes et ne pouvons être que deux amis. Pourquoi chercher un ami dans un inconnu ? direz-vous. Votre personne m’est inconnue, mais votre esprit, votre cœur me sont connus, ils me plaisent, et je me sens des sentiments infinis dans l’âme qui veulent un homme de génie pour unique confident. Je ne veux pas que le poème de mon cœur soit inutile, il brillera pour vous comme il eût brillé pour Dieu seul. Quelle chose précieuse qu’un bon camarade à qui l’on peut tout dire ! Refuserez-vous les fleurs inédites de la jeune fille vraie qui voleront vers vous comme les jolis moucherons vers les rayons du soleil ? Je suis sûre que vous n’avez jamais rencontré cette bonne fortune de l’esprit : les confidences d’une jeune fille ! Écoutez son babil, acceptez les musiques qu’elle n’a encore chantées que pour elle ? Plus tard, si nos âmes sont bien sœurs, si nos caractères se conviennent à l’essai, quelque jour un vieux domestique à cheveux blancs placé sur le bord d’une route, vous attendra pour vous conduire dans un chalet, dans une villa, dans un castel, dans un palais, je ne sais encore de quel genre sera le pavillon jaune et brun de l’hyménée (les couleurs de l’Autriche si puissante par le mariage) ni si le dénoûment est possible ; mais avouez que c’est poétique et que mademoiselle d’Este est de bonne composition ? Ne vous laisse-t-elle pas votre liberté ? vient-elle d’un pied jaloux jeter un coup d’œil dans les salons de Paris ? vous impose-t-elle les devoirs d’une emprinse, les chaînes que les paladins se mettaient jadis au bras volontairement ? Elle vous demande une alliance purement morale et mystérieuse ? Allons ! venez dans mon cœur quand vous serez malheureux, blessé, fatigué. Dites-moi bien tout alors, ne me cachez rien, j’aurai des élixirs pour toutes vos douleurs. J’ai vingt ans, mon ami, mais ma raison en a cinquante, et j’ai malheureusement ressenti dans un autre moi-même les horreurs et les délices de la passion. Je sais tout ce que le cœur humain peut contenir de lâchetés, d’infamies, et je suis néanmoins la plus honnête de toutes les jeunes filles. Non, je n’ai plus d’illusions ; mais j’ai mieux : j’ai des croyances et une religion. Tenez, je commence le jeu de nos confidences.
» Quel que soit le mari que j’aurai, si je l’ai choisi, cet homme pourra dormir tranquille, il pourra s’en aller aux Grandes Indes, il me retrouvera finissant la tapisserie commencée à son départ, sans qu’aucun regard ait plongé dans mes yeux, sans qu’une voix d’homme ait flétri l’air dans mon oreille ; et dans chaque point il reconnaîtra comme un vers du poème dont il aura été le héros. Quand même je me serais trompée à quelque belle et menteuse apparence, cet homme aura toutes les fleurs de mes pensées, toutes les coquetteries de ma tendresse, les muets sacrifices d’une résignation fière et non mendiante. Oui, je me suis promis de ne jamais suivre mon mari au dehors quand il ne le voudra pas : je serai la divinité de son foyer. Voilà ma religion humaine. Mais pourquoi ne pas éprouver et choisir l’homme à qui je serai comme la vie est au corps ? L’homme est-il jamais gêné de la vie ? Qu’est-ce qu’une femme contrariant celui qu’elle aime ? c’est la maladie au lieu de la vie. Par la vie, j’entends cette heureuse santé qui fait de toute heure un plaisir.
» Revenons à votre lettre, qui me sera toujours précieuse. Oui, plaisanterie à part, elle contient ce que je souhaitais, une expression de sentiments prosaïques aussi nécessaires à la famille que l’air au poumon, et sans lesquels il n’est pas de bonheur possible. Agir en honnête homme, penser en poète, aimer comme aiment les femmes, voilà ce que je souhaitais à mon ami, et ce qui maintenant n’est, sans doute, plus une chimère.
» Adieu, mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C’est une des raisons qui me font chérir mon masque, mon incognito, mon imprenable forteresse. J’ai lu vos derniers vers dans la Revue, et avec quelles délices ! après m’être initiée aux austères et secrètes grandeurs de votre âme.
» Serez-vous bien malheureux de savoir qu’une jeune fille prie Dieu fervemment pour vous, qu’elle fait de vous son unique pensée, et que vous n’avez pas d’autres rivaux qu’un père et une mère ? Y a-t-il des raisons de repousser des pages pleines de vous, écrites pour vous, qui ne seront lues que par vous ? Rendez-moi la pareille. Je suis si peu femme encore que vos confidences, pourvu qu’elles soient entières et vraies, suffiront au bonheur de
» Votre O. D’Este-M. »
– Mon Dieu ! suis-je donc amoureux déjà ? s’écria le jeune Référendaire qui s’aperçut d’être resté cette lettre à la main pendant une heure après l’avoir lue. Quel parti prendre ? elle croit écrire à notre grand Poète ! dois-je continuer cette tromperie ? est-ce une femme de quarante ans ou une jeune fille de vingt ans ?
Ernest demeura fasciné par le gouffre de l’inconnu. L’inconnu, c’est l’infini obscur, et rien n’est plus attachant. Il s’élève de cette sombre étendue des feux qui la sillonnent par moments et qui colorent des fantaisies à la Martynn. Dans une vie occupée comme celle de Canalis, une aventure de ce genre est emportée comme un bleuet dans les roches d’un torrent ; mais dans celle d’un Référendaire attendant le retour aux affaires du système dont le représentant est son protecteur, et qui, par distraction, élevait Canalis au biberon pour la Tribune, cette jeune fille, en qui son imagination persistait à lui faire voir la jolie blonde, devait se loger dans le cœur et y causer les mille dégâts des romans qui entrent chez une existence bourgeoise, comme un loup dans une basse-cour. Ernest se préoccupa donc beaucoup de l’inconnue du Havre et il répondit la lettre que voici, lettre étudiée, lettre prétentieuse, mais où la passion commençait à se révéler par le dépit.
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