Chapitre 8
« Mademoiselle, est-il bien loyal à vous de venir s’asseoir dans le cœur d’un pauvre poète avec l’arrière-pensée de le laisser là, s’il n’est pas selon vos désirs, en lui léguant d’éternels regrets, en lui montrant pour quelques instants une image de la perfection, ne fût-elle que jouée, ou tout au moins un commencement de bonheur ? Je fus bien imprévoyant en sollicitant cette lettre où vous commencez à dérouler la rubannerie de vos idées. Un homme peut très-bien se passionner pour une inconnue qui sait allier tant de hardiesse à tant d’originalité, tant de fantaisie à tant de sentiment. Qui ne souhaiterait de vous connaître, après avoir lu cette première confidence ? Il me faut des efforts vraiment grands pour conserver ma raison en pensant à vous, car vous avez réuni tout ce qui peut troubler un cœur et une tête d’homme. Aussi profité-je du reste de sang-froid que je garde en ce moment pour vous faire d’humbles représentations.
» Croyez-vous donc, mademoiselle, que des lettres, plus ou moins vraies par rapport à la vie telle qu’elle est, plus ou moins hypocrites, car les lettres que nous nous écririons seraient l’expression du moment où elles nous échapperaient, et non pas le sens général de nos caractères ; croyez-vous, dis-je, que, tant belles soient-elles, elles remplaceront jamais l’expérience que nous ferions de nous-mêmes par le témoignage de la vie vulgaire ? L’homme est double. Il y a la vie invisible, celle du cœur à laquelle des lettres peuvent suffire, et la vie mécanique à laquelle on attache, hélas ! plus d’importance qu’on ne le croit à votre âge. Ces deux existences doivent concorder à l’idéal que vous caressez ; ce qui, soit dit en passant, est très-rare. L’hommage pur, spontané, désintéressé, d’une âme solitaire, à la fois instruite et chaste, est une de ces fleurs célestes dont les couleurs et le parfum consolent de tous les chagrins, de toutes les blessures, de toutes les trahisons que comporte à Paris la vie littéraire, et je vous remercie par un élan semblable au vôtre ; mais, après ce poétique échange de mes douleurs contre les perles de votre aumône, que pouvez-vous attendre ? Je n’ai ni le génie, ni la magnifique position de lord Byron ; je n’ai pas surtout l’auréole de sa damnation postiche et de son faux malheur social ; mais qu’eussiez-vous espéré de lui dans une circonstance pareille ? son amitié, n’est-ce pas ? Eh ! bien, lui qui devait n’avoir que de l’orgueil était dévoré de vanités blessantes et maladives qui décourageaient l’amitié. Moi, mille fois plus petit que lui, ne puis-je avoir des dissonances de caractère qui rendent la vie déplaisante, et qui font de l’amitié le fardeau le plus difficile ?… En échange de vos rêveries, que recevriez-vous ? les ennuis d’une vie qui ne serait pas entièrement la vôtre. Ce contrat est insensé. Voici pourquoi.
» Tenez, votre poème projeté n’est qu’un plagiat. Une jeune fille de l’Allemagne, qui n’était pas, comme vous, une demi-Allemande, mais une Allemande tout entière, a, dans l’ivresse de ses vingt ans, adoré Goethe ; elle en a fait son ami, sa religion, son dieu ! tout en le sachant marié. Madame Goethe, en bonne allemande, en femme de poète, s’est prêtée à ce culte par une complaisance très-narquoise, et qui n’a pas guéri Bettina ! Mais qu’est-il arrivé ? cette extatique a fini par épouser un Allemand. Entre nous, avouons qu’une jeune fille qui se serait faite la servante du génie, qui se serait égalée à lui par la compréhension, qui l’eût pieusement adoré jusqu’à sa mort, comme fait une de ces divines figures tracées par les peintres dans les volets de leurs chapelles mystiques, et qui, lorsque l’Allemagne perdra Goethe, se serait retirée en quelque solitude pour ne plus voir personne, comme fit l’amie de lord Bolingbroke, avouons que cette jeune fille se serait incrustée dans la gloire du poète comme Marie Magdeleine l’est à jamais dans le sanglant triomphe de notre Sauveur. Si ceci est le sublime, que dites-vous de l’envers ?
» N’étant ni lord Byron, ni Goethe, deux colosses de poésie et d’égoïsme ; mais tout simplement l’auteur de quelques poésies estimées, je ne saurais réclamer les honneurs d’un culte. Je suis très-peu martyr. J’ai tout à la fois du cœur et de l’ambition, car j’ai ma fortune à faire et suis encore jeune. Voyez-moi, comme je suis. La bonté du roi, les protections de ses ministres me donnent une existence convenable. J’ai toutes les allures d’un homme fort ordinaire. Je vais aux soirées de Paris, absolument comme le premier sot venu ; mais dans une voiture dont les roues ne portent pas sur un terrain solidifié, comme le veut le temps présent, par des inscriptions de rente sur le Grand-Livre. Si je ne suis pas riche, je n’ai donc pas non plus le relief que donnent la mansarde, le travail incompris, la gloire dans la misère, à certains hommes qui valent mieux que moi, comme d’Arthez, par exemple. Quel dénouement prosaïque allez-vous chercher aux fantaisies enchanteresses de votre jeune enthousiasme ? Restons-en là. Si j’ai eu le bonheur de vous sembler une rareté terrestre, vous aurez été, pour moi, quelque chose de lumineux et d’élevé, comme ces étoiles qui s’enflamment et disparaissent. Que rien ne ternisse cet épisode de notre vie. En continuant ainsi, je pourrais vous aimer, concevoir une de ces passions folles qui font briser les obstacles, qui vous allument dans le cœur des feux dont la violence est inquiétante relativement à leur durée ; et, supposez que je réussisse auprès de vous, nous finissons de la façon la plus vulgaire : un mariage, un ménage, des enfants… Oh ! Bélise et Henriette Chrysale ensemble, est-ce possible ?… Adieu, donc ! »
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