‹ Molière - Œuvres complètes, Tome 1Chapitre 5 sur 6 · L'ÉTOURDI

L'ÉTOURDI

OU LES CONTRE-TEMPS

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A LYON, EN 1653, ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON, LE 3 NOVEMBRE 1658.

La France était en feu; le mouvement de la Fronde emportait dans un tourbillon confus princes, parlements et seigneurs, les femmes, les protestants et les catholiques. C'était le temps des ruses, des trames, des doubles et triples fourberies, des changements de parti les plus imprévus et des catastrophes les plus étourdies; l'époque où Mazarin fuyait à Sedan après avoir épousé secrètement Anne d'Autriche et préparé, avec cette rare finesse dont tout le monde riait et qui se riait de tous, le gouvernement de Louis XIV.

Molière avait quitté Paris à la tête de sa petite troupe, mécontent de sa famille, qui maudissait le comédien nomade. Ici commence pour lui une odyssée provinciale qui n'a point laissé de traces. Comme le jeune héros de sa première œuvre, il échappe aux _vieillards chagrins_, fuit les _vieux penards_ qui veulent «brider sa jeunesse,» fait librement _trotter son bidet_ comme Lélie, et, _poussé par son humeur inquiète, porte ses pas en divers lieux_[17]. Il vit à peu près comme Shakespeare, jetant la plume au vent et très-amoureux du hasard, des événements et des nouveautés de caractères. Laborieux aussi, au courant de la belle littérature contemporaine, il lit et relit les facéties du seizième siècle, même les satires du treizième; il aime Rabelais, Noël du Fail, l'Arioste, Cervantès; surtout il feuillette l'immense bibliothèque de comédies italiennes, filles de la Renaissance et sœurs jumelles de ces académies qui, dès le commencement du siècle précédent, avaient couvert la Péninsule, depuis Venise jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'autres modèles. Le goût populaire était exécrable; _le Menteur_ de Corneille, traduit de l'espagnol d'Alarcon, et représenté en 1642, avait ouvert une nouvelle voie que personne n'avait suivie. Frappé de la supériorité du _Menteur_, Molière n'osait pas se hasarder sur cette trace. Il connaissait peu le monde; pendant son voyage à Narbonne il avait seulement entrevu la cour. Les tours d'adresse de Scaramouche amusaient encore les plus difficiles. En courant la province dans cette situation peu favorable au travail de l'esprit, il essaya sa première comédie, comédie d'intrigues et d'aventures: ce fut _l'Étourdi_.

[17] Voy. _l'Étourdi_, acte I, scène II.

Le personnage qui en occupe le centre, emprunté à l'_Emilia_ de «l'Aveugle de l'Adriatique,» Grotto, ingénieux dramaturge du seizième siècle[18], est le génie même de l'intrigue dans un rang subalterne. Valet à tout faire, dont le type remonte jusqu'à l'esclave antique, qui tient une grande place dans le théâtre italien moderne, Sicilien comme les Mazzarini, ce petit-fils de Dave et cet aïeul de Figaro aime la ruse pour la ruse et respecte profondément sa mission.

[18] _Il Cieco d'Adria._

En face de ce maître fripon, digne des galères, supérieur dans son ordre, et qui rappelle le _Sbratta_ de Bernardino Pino da Cagli, un garçon généreux et honnête dérange, par les maladresses de sa loyauté, les escroqueries et les ruses du fourbe qui veut le servir.

Ce personnage de _l'Étourdi_ appartient tout entier à _l'Innavertito_ du comédien Nicolo Barbieri, qui l'a esquissé avec grâce et vigueur. La plupart des ressorts subsidiaires du drame, l'esclave achetée par un amant, le valet qui feint d'avoir été chassé par son maître et qui entre au service du rival, la bague qui sert de signe de reconnaissance pour livrer l'esclave, tous ces détails sont de _l'Innavertito_. L'inexpérience de la jeunesse se trahit par plus d'un défaut de composition et de style: tels sont l'épisode du valet Ergaste, qui ne tient pas à l'action, le dénoûment romanesque emprunté maladroitement à Cervantès, la suture grossière des diverses parties de l'œuvre, l'expression emphatique et confuse des sentiments de l'amour, enfin la nullité des deux personnages de femmes. Le théâtre reste toujours vide; l'intérêt de cœur n'est pas même indiqué; les archaïsmes et les provincialismes surabondent.

Mais il y a dans toute l'œuvre un air vif et charmant d'aventure qui va bien à l'époque de Louis XIII et qui s'effacera sous Louis XIV; rien ne ressemble davantage à une brillante et leste gravure de Callot.

Représentée à Lyon en 1653 pour la première fois, la pièce avait eu beaucoup de succès en province. Le 3 novembre 1658, elle fut jouée sur le théâtre du Petit-Bourbon, que le roi venait de concéder à Molière, en partage avec la troupe italienne, à laquelle la troupe nouvelle dut payer un droit.

«Cette salle, dit un contemporain, est de dix-huit toises de longueur sur huit de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de sept toises de profondeur sur huit et demi de large, le tout en voûte semée de fleurs de lis. Son pourtour est orné de colonnes avec leurs bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et entre icelles corniches, des arcades en niches. En l'un des bouts de la salle, directement opposé au dais de Leurs Majestés, étoit élevé un théâtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant de profondeur.» _L'Étourdi_ obtint un succès si brillant à Paris, que le jeune Quinault, contemporain et rival de Molière, se plut à l'imiter et à le versifier quelques années plus tard.

Au fond de l'œuvre se trouve cachée et comme en germe la pensée secrète du futur contemplateur. Deux types, l'un de générosité étourdie, l'autre de fourberie vigilante, luttent ensemble et se déjouent l'un l'autre. Donnée profonde et douloureuse! Lélie n'est pas seulement étourdi, il est loyal, il est plein de cœur: c'est ce qui le perd. M. Sainte-Beuve a eu raison de le dire: «Molière est plus triste que Pascal.»

PERSONNAGES ACTEURS

LÉLIE, fils de Pandolfe. LA GRANGE. CÉLIE[19], esclave de Truffaldin. Mlle DEBRIE. MASCARILLE[20], valet de Lélie. MOLIÈRE. HIPPOLYTE, fille d'Anselme. Mlle DUPARC. ANSELME, père d'Hippolyte. Louis BÉJART. TRUFFALDIN[21], vieillard. PANDOLFE, père de Lélie. BÉJART aîné. LÉANDRE, fils de famille. ANDRÈS, cru Égyptien. ERGASTE, ami de Mascarille. UN COURRIER. DEUX TROUPES DE MASQUES.

La scène est à Messine[22].

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--LÉLIE.

Eh bien, Léandre, eh bien, il faudra contester; Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter, Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle, Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle. Préparez vos efforts, et vous défendez bien, Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.

SCÈNE II.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! Mascarille!

MASCARILLE.

Quoi?

LÉLIE.

Voici bien des affaires; J'ai dans ma passion toutes choses contraires: Léandre aime Célie, et, par un trait fatal, Malgré mon changement, est toujours mon rival.

MASCARILLE.

Léandre aime Célie!

LÉLIE.

Il l'adore, te dis-je.

MASCARILLE.

Tant pis.

LÉLIE.

Eh, oui, tant pis; c'est là ce qui m'afflige. Toutefois j'aurois tort de me désespérer: Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer; Je sais que ton esprit, en intrigues fertile, N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile: Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs, Et qu'en toute la terre...

MASCARILLE.

Eh! trêve de douceurs. Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables; Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.

LÉLIE.

Ma foi! tu me fais tort avec cette invective. Mais enfin discourons un peu de ma captive: Dis si les plus cruels et plus durs sentiments Ont rien d'impénétrable à des traits si charmans[23]. Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage. Je vois pour sa naissance un noble témoignage; Et je crois que le ciel dedans un rang si bas Cache son origine, et ne l'en tire pas.

MASCARILLE.

Vous êtes romanesque avecque[24] vos chimères; Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires? C'est, monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit: Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit; Qu'il peste contre vous d'une belle manière, Quand vos déportements lui blessent la visière. Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l'époux, S'imaginant que c'est dans le seul mariage Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage; Et, s'il vient à savoir que, rebutant son choix, D'un objet inconnu vous recevez les lois, Que de ce fol amour la fatale puissance Vous soustrait au devoir de votre obéissance, Dieu sait quelle tempête alors éclatera, Et de quels beaux sermons on vous régalera.

LÉLIE.

Ah! trêve, je vous prie, à votre rhétorique!

MASCARILLE.

Mais vous, trêve plutôt à votre politique! Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...

LÉLIE.

Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher, Que chez moi les avis ont de tristes salaires, Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?

MASCARILLE.

A part. Haut.

Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit. D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure? Et Mascarille est-il ennemi de nature[25]? Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père: Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire. Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[26] chagrins Nous viennent étourdir de leurs contes badins, Et, vertueux par force, espèrent par envie Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie. Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.

LÉLIE.

Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir. Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paroître, N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître. Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer Qu'à me ravir Célie il va se préparer: C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête. Trouve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer un rival de ses prétentions.

MASCARILLE.

Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.

A part.

Que pourrois-je inventer pour ce coup nécessaire?

LÉLIE.

Eh bien, le stratagème?

MASCARILLE.

Ah! comme vous courez! Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. J'ai trouvé votre fait: il faut... Non, je m'abuse. Mais si vous alliez...

LÉLIE.

Où?

MASCARILLE.

C'est une foible ruse. J'en songeois une.

LÉLIE.

Et quelle?

MASCARILLE.

Elle n'iroit pas bien. Mais ne pourriez-vous pas?

LÉLIE.

Quoi?

MASCARILLE.

Vous ne pourriez rien. Parlez avec Anselme.

LÉLIE.

Et que lui puis-je dire?

MASCARILLE.

Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin.

LÉLIE.

Que faire?

MASCARILLE.

Je ne sais.

LÉLIE.

C'en est trop, à la fin, Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.

MASCARILLE.

Monsieur, si vous aviez en main force pistoles, Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver A chercher les biais que nous devons trouver, Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave, Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave. De ces Égyptiens qui la mirent ici, Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci; Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre, Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre; Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu: Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu; Et l'argent est le dieu que surtout il révère. Mais le mal, c'est...

LÉLIE.

Quoi? c'est...

MASCARILLE.

Que monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous voudriez bien, manier ses ducats; Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse. Mais tâchons de parler à Célie un moment, Pour savoir là-dessus quel est son sentiment. La fenêtre est ici.

LÉLIE.

Mais Truffaldin, pour elle, Fait de nuit et de jour exacte sentinelle. Prends garde.

MASCARILLE.

Dans ce coin demeurons en repos. O bonheur! la voilà qui paroît à propos.

SCÈNE III.--CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue! Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux. Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux!

CÉLIE.

Mon cœur, qu'avec raison votre discours étonne, N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne; Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c'est sans mon congé[27].

LÉLIE.

Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure! Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, Et...

MASCARILLE.

Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut; Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut. Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle Ce que...

TRUFFALDIN, dans sa maison.

Célie!

MASCARILLE, à Lélie.

Eh bien!

LÉLIE.

O rencontre cruelle! Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler?

MASCARILLE.

Allez, retirez-vous, je saurai lui parler.

SCÈNE IV.--TRUFFALDIN, CÉLIE, LÉLIE, retiré dans un coin, MASCARILLE.

TRUFFALDIN, à Célie.

Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne, Vous à qui je défends de parler à personne?

CÉLIE.

Autrefois j'ai connu cet honnête garçon; Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.

MASCARILLE.

Est-ce là le seigneur Truffaldin?

CÉLIE.

Oui, lui-même.

MASCARILLE.

Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême De pouvoir saluer en toute humilité Un homme dont le nom est partout si vanté.

TRUFFALDIN.

Très-humble serviteur.

MASCARILLE.

J'incommode peut-être; Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connoître Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir, Je voulois sur un point un peu l'entretenir.

TRUFFALDIN.

Quoi! te mêlerois-tu d'un peu de diablerie?

CÉLIE.

Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.

MASCARILLE.

Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers Languit pour un objet qui le tient dans ses fers. Il auroit bien voulu du feu qui le dévore Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore; Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor, N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor; Et ce qui plus le gêne et le rend misérable, Il vient de découvrir un rival redoutable: Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

CÉLIE.

Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour?

MASCARILLE.

Sous un astre à jamais ne changer son amour.

CÉLIE.

Sans me nommer l'objet pour qui son cœur soupire, La science que j'ai m'en peut assez instruire. Cette fille a du cœur, et, dans l'adversité, Elle sait conserver une noble fierté; Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître Les secrets sentimens qu'en son cœur on fait naître. Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux, Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.

MASCARILLE.

O merveilleux pouvoir de la vertu magique!

CÉLIE.

Si ton maître en ce point de constance se pique, Et que la vertu seule anime son dessein, Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain; Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.

MASCARILLE.

C'est beaucoup; mais ce fort dépend d'un gouverneur Difficile à gagner.

CÉLIE.

C'est là tout le malheur.

MASCARILLE, à part, regardant Lélie.

Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire[28]!

CÉLIE.

Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

LÉLIE, les joignant.

Cessez, ô Truffaldin! de vous inquiéter. C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter, Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle, Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, Dont je vous veux dans peu payer la liberté, Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.

MASCARILLE.

La peste soit la bête!

TRUFFALDIN.

Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.

MASCARILLE.

Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé; Ne le savez-vous pas?

TRUFFALDIN.

Je sais ce que je sai. J'ai crainte ici-dessous de quelque manigance[29].

A Célie

Rentrez, et ne prenez jamais cette licence. Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort, Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord.

SCÈNE V.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie. A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi, Me venir démentir de tout ce que je di?

LÉLIE.

Je pensois faire bien.

MASCARILLE.

Oui, c'étoit fort l'entendre. Mais quoi! cette action ne me doit point surprendre? Vous êtes si fertile en pareils contre-temps, Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.

LÉLIE.

Ah! mon Dieu! pour un rien me voilà bien coupable! Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable? Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains, Songe au moins de Léandre à rompre les desseins; Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle. De peur que ma présence encor soit criminelle, Je te laisse.

MASCARILLE, seul.

Fort bien. A dire vrai, l'argent Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent; Mais, ce ressort manquant, il faut user d'un autre.

SCÈNE VI.--ANSELME, MASCARILLE.

ANSELME.

Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre! J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien, Et jamais tant de peine à retirer le sien! Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie, Et dont avecque peine on fait l'accouchement. L'argent dans une bourse entre agréablement; Mais, le terme venu que nous devons le rendre, C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre. Baste! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus; Encore est-ce un bonheur.

MASCARILLE, à part les quatre premiers vers.

O Dieu! la belle proie A tirer en volant! Chut, il faut que je voie Si je pourrois un peu de près le caresser. Je sais bien les discours dont il le faut bercer... Je viens de voir, Anselme...

ANSELME.

Et qui?

MASCARILLE.

Votre Nérine.

ANSELME.

Que dit-elle de moi, cette gente[30] assassine?

MASCARILLE.

Pour vous elle est de flamme.

ANSELME.

Elle?

MASCARILLE.

Et vous aime tant, Que c'est grande pitié.

ANSELME.

Que tu me rends content!

MASCARILLE.

Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure. Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure, Quand est-ce que l'hymen unira nos deux cœurs, Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs?

ANSELME.

Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées? Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées! Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux, J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

MASCARILLE.

Oui, vraiment, ce visage est encore fort mettable; S'il n'est pas des plus beaux, il est des-agréable.

ANSELME.

Si bien donc...?

MASCARILLE veut prendre la bourse[31].

Si bien donc qu'elle est sotte de vous; Ne vous regarde plus...

ANSELME.

Quoi?

MASCARILLE.

Que comme un époux, Et vous veut...

ANSELME.

Et me veut...?

MASCARILLE.

Et vous veut, quoiqu'il tienne, Prendre la bourse...

ANSELME.

La...?

MASCARILLE prend la bourse et la laisse tomber.

La bouche avec la sienne.

ANSELME.

Ah! je l'entends. Viens çà: lorsque tu la verras, Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.

MASCARILLE.

Laissez-moi faire.

ANSELME.

Adieu.

MASCARILLE, à part.

Que le ciel te conduise!

ANSELME, revenant.

Ah! vraiment, je faisois une étrange sottise, Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur. Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, Sans du moindre présent récompenser ton zèle Tiens, tu te souviendras...

MASCARILLE.

Ah! non pas, s'il vous plaît.

ANSELME.

Laisse-moi...

MASCARILLE.

Point du tout. J'agis sans intérêt.

ANSELME.

Je le sais; mais pourtant...

MASCARILLE.

Non, Anselme, vous dis-je: Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.

ANSELME.

Adieu donc, Mascarille.

MASCARILLE, à part.

O longs discours!

ANSELME, revenant.

Je veux Régaler par tes mains cet objet de mes vœux; Et je vais te donner de quoi faire pour elle L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle Que tu trouveras bon.

MASCARILLE.

Non, laissez votre argent Sans vous mettre en souci, je ferai le présent; Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, Qu'après vous payerez, si cela l'accommode.

ANSELME.

Soit; donne-la pour moi: mais surtout fais si bien, Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.

SCÈNE VII.--LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE.

LÉLIE, ramassant la bourse.

A qui la bourse?

ANSELME.

Ah! dieux! elle m'étoit tombée! Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée! Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent. Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

C'est être officieux, et très-fort, ou je meure.

LÉLIE.

Ma foi! sans moi, l'argent étoit perdu pour lui.

MASCARILLE.

Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui D'un jugement très-rare et d'un bonheur extrême; Nous avancerons fort, continuez de même.

LÉLIE.

Qu'est-ce donc? Qu'ai-je fait?

MASCARILLE.

Le sot, en bon françois[32] Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois. Il sait bien l'impuissance où son père le laisse; Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse: Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger, Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...

LÉLIE.

Quoi! c'étoit...?

MASCARILLE.

Oui, bourreau, c'étoit pour la captive Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive.

LÉLIE.

S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'eût deviné?

MASCARILLE.

Il falloit, en effet, être bien raffiné!

LÉLIE.

Tu me devois par signe avertir de l'affaire.

MASCARILLE.

Oui, je devois au dos avoir mon luminaire. Au nom de Jupiter[33], laissez-nous en repos, Et ne nous chantez plus d'impertinens propos! Un autre, après cela, quitteroit tout peut-être Mais j'avois médité tantôt un coup de maître, Dont tout présentement je veux voir les effets A la charge que si...

LÉLIE.

Non, je te le promets, De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.

MASCARILLE.

Allez donc; votre vue excite ma colère.

LÉLIE.

Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein...

MASCARILLE.

Allez, encore un coup; j'y vais mettre la main.

Lélie sort.

Menons bien ce projet; la fourbe sera fine, S'il faut qu'elle succède[34] ainsi que j'imagine. Allons voir... Bon, voici mon homme justement.

SCÈNE IX.--PANDOLFE, MASCARILLE.

PANDOLFE.

Mascarille!

MASCARILLE.

Monsieur?

PANDOLFE.

A parler franchement, Je suis mal satisfait de mon fils.

MASCARILLE.

De mon maître? Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être: Sa mauvaise conduite, insupportable en tout, Met à chaque moment ma patience à bout[35].

PANDOLFE.

Je vous croyois pourtant assez d'intelligence Ensemble.

MASCARILLE.

Moi? Monsieur, perdez cette croyance; Toujours de son devoir je tâche à l'avertir, Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir[36]. A l'heure même encor nous avons eu querelle Sur l'hymen d'Hippolyte, où[37] je le vois rebelle, Où, par l'indignité d'un refus criminel, Je le vois offenser le respect paternel.

PANDOLFE.

Querelle?

MASCARILLE.

Oui, querelle, et bien avant poussée.

PANDOLFE.

Je me trompois donc bien; car j'avois la pensée Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui.

MASCARILLE.

Moi? Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui, Et comme l'innocence est toujours opprimée! Si mon intégrité vous étoit confirmée, Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, Vous me voudriez encor payer pour précepteur: Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le faire être sage. Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je[38] assez souvent, Cessez de vous laisser conduire au premier vent; Réglez-vous; regardez l'honnête homme de père Que vous avez du ciel, comme on le considère; Cessez de lui vouloir donner la mort au cœur, Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.

PANDOLFE.

C'est parler comme il faut. Et que peut-il répondre?

MASCARILLE.

Répondre? Des chansons dont il me vient confondre. Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son cœur, Il ne tienne de vous des semences d'honneur; Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse. Si je pouvois parler avecque hardiesse, Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

PANDOLFE.

Parle.

MASCARILLE.

C'est un secret qui m'importeroit fort[39] S'il étoit découvert; mais à votre prudence Je le puis confier avec toute assurance.

PANDOLFE.

Tu dis bien.

MASCARILLE.

Sachez donc que vos vœux sont trahis Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils.

PANDOLFE.

On m'en avoit parlé; mais l'action me touche De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.

MASCARILLE.

Vous voyez si je suis le secret confident...

PANDOLFE.

Vraiment je suis ravi de cela.

MASCARILLE.

Cependant A son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre? Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre: Ce seroit fait de moi, s'il savoit ce discours. Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours, Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, Et la faire passer en une autre contrée. Anselme a grand accès auprès de Truffaldin; Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin: Après, si vous voulez en mes mains la remettre, Je connois des marchands, et puis bien vous promettre D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter, Et, malgré votre fils, de la faire écarter; Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range A cet amour naissant il faut donner le change; Et de plus, quand bien même il seroit résolu[40], Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu, Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice, Au mariage encor peut porter préjudice.

PANDOLFE.

C'est très-bien raisonner; ce conseil me plaît fort... Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort Pour avoir promptement cette esclave funeste, Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

MASCARILLE, seul.

Bon; allons avertir mon maître de ceci. Vive la fourberie, et les fourbes aussi!

SCÈNE X.--HIPPOLYTE, MASCARILLE.

HIPPOLYTE[41].

Oui, traître, c'est ainsi que tu me rends service! Je viens de tout entendre, et voir ton artifice: A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné? Tu couches d'imposture[42], et tu m'en as donné. Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre, Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger, Ton adresse et tes soins sauroient me dégager; Que tu m'affranchirois du projet de mon père: Et cependant ici tu fais tout le contraire! Mais tu t'abuseras; je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat où tu pousses si bien; Et je vais de ce pas...

MASCARILLE.

Ah! que vous êtes prompte! La mouche tout d'un coup à la tête vous monte[43], Et, sans considérer s'il a raison ou non, Votre esprit contre moi fait le petit démon. J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage, Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.

HIPPOLYTE.

Par quelle illusion penses-tu m'éblouir? Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr?

MASCARILLE.

Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice Ne va directement qu'à vous rendre service; Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard, Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard, Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie, Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie; Et faire que l'effet de cette invention Dans le dernier excès[44] portant sa passion, Anselme, rebuté de son prétendu gendre, Puisse tourner son choix du côté de Léandre.

HIPPOLYTE.

Quoi! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux, Tu l'as formé pour moi, Mascarille?

MASCARILLE.

Oui, pour vous. Mais, puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices, Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices, Et que, pour récompense, on s'en vient, de hauteur[45], Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, Et dès ce même pas rompre mon entreprise.

HIPPOLYTE, l'arrêtant.

Eh! ne me traite pas si rigoureusement, Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.

MASCARILLE.

Non, non, laissez-moi faire; il est en ma puissance De détourner le coup qui si fort vous offense. Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais. Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.

HIPPOLYTE.

Eh! mon pauvre garçon, que ta colère cesse! J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse.

Tirant sa bourse.

Mais je veux réparer ma faute avec ceci. Pourrois-tu te résoudre à me quitter ainsi?

MASCARILLE.

Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse; Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble cœur Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.

HIPPOLYTE.

Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures: Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.

MASCARILLE.

Eh! tout cela n'est rien; je suis tendre à ces coups. Mais déjà je commence à perdre mon courroux; Il faut de ses amis endurer quelque chose.

HIPPOLYTE.

Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose, Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis Produise à mon amour le succès que tu dis?

MASCARILLE.

N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines. J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines, Et, quand ce stratagème à nos vœux manqueroit, Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit.

HIPPOLYTE.

Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

MASCARILLE.

L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte.

HIPPOLYTE.

Ton maître te fait signe, et veut parler à toi: Je te quitte; mais songe à bien agir pour moi.

SCÈNE XI.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Que diable fais-tu là? Tu me promets merveille; Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille. Sans que[46] mon bon génie au-devant m'a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé. C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie, D'un regret éternel je devenois la proie; Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontré, Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré, Il l'emmenoit chez lui: mais j'ai paré l'atteinte, J'ai détourné le coup, et tant fait que, par crainte, Le pauvre Truffaldin l'a retenue.

MASCARILLE.

Et trois: Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable! Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable; Entre mes propres mains on la devoit livrer; Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer. Et puis pour votre amour je m'emploierois encore! J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore, Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou, Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou!

LÉLIE, seul.

Il nous le faut mener en quelque hôtellerie Et faire sur les pots[47] décharger sa furie.

[19] Célie devait être vêtue en Égyptienne; Truffaldin en vieillard sicilien; Mascarille portait le masque d'Arlequin.

[20] Mot espagnol, _mascarilla_, petit masque. Molière, en effet, joua ce rôle à Lyon et à Paris sous le masque; ses ennemis prétendirent qu'il n'osait pas le jouer autrement.

[21] Nom italien, _truffaldino_, le vieux trompeur; de _truffa_, tromperie.

[22] Sur une place publique, comme dans les comédies antiques.

[23] Galimatias. Ces deux vers, qui ne sont pas écrits en français, et qui attestent l'inexpérience du poëte, signifient: Dis-moi si l'âme la plus dure peut résister à tant de beautés.

[24] Ancienne forme de: avec.

[25] C'est-à-dire ennemi des penchants naturels qu'il faut diriger, mais non étouffer, selon la morale de Gassendi.

[26] Vieillard rusé et mécontent. Archaïsme.

[27] De l'italien _congedo_, licence.

[28] Pour: nous épie. _Éclairer_ quelqu'un, l'espionner, éclairer ses démarches. Mot vieilli. Nous avons conservé _éclaireur_.

[29] Du mot espagnol _manganilla_, tour de passe-passe fait à la main.

[30] Pour: agréable, bien élevée; c'est la même racine que _gent_ en anglais, dans le _gentleman_.

[31] Bourse qu'Anselme porte à la main depuis son entrée en scène et dans laquelle il a l'intention de placer l'argent qu'il espère toucher.

[32] Franç_ois_ pour franç_ais_, a rimé avec _dois_ jusqu'à la fin du dix-septième siècle.

[33] Juron italien: _per Jove, per Bacco_.

[34] Succéder, pour: réussir. Nous avons conservé _succès_.

[35] La fausse confidence de Mascarille pour gagner la confiance de Pandolfe se trouve dans l'_Épidique_ de Plaute, d'où elle a passé dans l'_Innavertito_ de Barbieri.

[36] Discussion à soutenir.--Selon les uns _maculam partiri_, se partager une monnaie trop petite pour qu'on la divise; selon les autres, _percer les mailles de l'armure_, c'est-à-dire se battre, se disputer.

[37] Où, pour: auquel. Archaïsme.

[38] Pour: dis-je. Archaïsme qui remonte au onzième siècle.

[39] Qui serait d'une grande portée pour moi, c'est-à-dire d'une influence fâcheuse.

[40] Pour: quand même ce serait une résolution accomplie. _Il_, ici, est neutre.

[41] Elle a paru sur la scène, au coin d'une rue, depuis l'avant-dernière réplique de Mascarille.

[42] Coucher d'imposture, pour: payer de ruses. Archaïsme emprunté au jeu. On couche de vingt pistoles. On met au jeu vingt pistoles. Ici, Mascarille a l'imposture pour enjeu.

[43] Proverbe italien: _salir le mosche al naso_, s'irriter.

[44] Pour: au dernier excès.

[45] Pour: de son haut.

[46] Pour: si ce n'était que.

[47] Bouteilles et verres de vin.

ACTE II

SCÈNE I.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

A vos désirs enfin il a fallu se rendre: Malgré tous mes sermens, je n'ai pu m'en défendre, Et pour vos intérêts, que je voulois laisser, En de nouveaux périls viens de m'embarrasser. Je suis ainsi facile; et si de Mascarille Madame la nature avoit fait une fille, Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été. Toutefois n'allez pas, sur cette sûreté, Donner de vos revers au projet que je tente, Me faire une bévue, et rompre mon attente. Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons, Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons, Mais, si dorénavant votre imprudence éclate, Adieu, vous dis[48], mes soins pour l'objet qui vous flatte.

LÉLIE.

Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien; Tu verras seulement...

MASCARILLE.

Souvenez-vous-en bien; J'ai commencé pour vous un hardi stratagème. Votre père fait voir une paresse extrême A rendre par sa mort tous vos désirs contents; Je viens de le tuer (de parole, j'entends): Je fais courir le bruit que d'une apoplexie Le bonhomme surpris a quitté cette vie. Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas; On est venu lui dire et par mon artifice, Que les ouvriers[49] qui sont après son édifice, Parmi les fondemens qu'ils en jettent encor, Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor. Il a volé d'abord; et, comme à la campagne Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne, Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui, Et produis un fantôme enseveli pour lui. Enfin, je vous ai dit à quoi je vous engage. Jouez bien votre rôle: et, pour mon personnage, Si vous apercevez que j'y manque d'un mot, Dites absolument que je ne suis qu'un sot.

SCÈNE II.--LÉLIE.

Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie Pour adresser mes vœux au comble de leur joie; Mais, quand d'un bel objet on est bien amoureux, Que ne feroit-on pas pour devenir heureux? Si l'amour est au crime une assez belle excuse, Il en peut bien servir à la petite ruse Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver, Par la douceur du bien qui m'en doit arriver. Juste ciel! qu'ils sont prompts! Je les vois en parole. Allons nous préparer à jouer notre rôle.

SCÈNE III.--ANSELME, MASCARILLE.

MASCARILLE.

La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.

ANSELME.

Être mort de la sorte!

MASCARILLE.

Il a, certes, grand tort. Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade.

ANSELME.

N'avoir pas seulement le temps d'être malade.

MASCARILLE.

Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir.

ANSELME.

Et Lélie?

MASCARILLE.

Il se bat[50], et ne peut rien souffrir: Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse, Et veut accompagner son papa dans la fosse: Enfin, pour achever, l'excès de son transport M'a fait en grande hâte ensevelir le mort, De peur que cet objet, qui le rend hypocondre, A faire un vilain coup ne me l'allât semondre[51].

ANSELME.

N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir; Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir, Qui tôt ensevelit bien souvent assassine; Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.

MASCARILLE.

Je vous le garantis trépassé comme il faut. Au reste, pour venir au discours de tantôt, Lélie (et l'action lui sera salutaire) D'un bel enterrement veut régaler son père, Et consoler un peu ce défunt de son sort, Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort Il hérite beaucoup; mais, comme en ses affaires Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères, Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers, Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers, Il voudroit vous prier, en suite de l'instance[52], D'excuser de tantôt son trop de violence, De lui prêter au moins pour ce dernier devoir[53].

ANSELME.

Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir!

MASCARILLE, seul.

Jusques ici du moins tout va le mieux du monde. Tâchons à ce progrès que le reste réponde; Et, de peur de trouver dans le port un écueil, Conduisons le vaisseau de la main et de l'œil.

SCÈNE IV.--ANSELME, LÉLIE, MASCARILLE.

ANSELME.

Sortons; je ne saurois qu'avec douleur très-forte Le voir empaqueté de cette étrange sorte. Las! en si peu de temps! il vivoit ce matin!

MASCARILLE.

En peu de temps parfois on fait bien du chemin.

LÉLIE, pleurant.

Ah!

ANSELME.

Mais quoi, cher Lélie! enfin il étoit homme. On n'a point pour la mort de dispense de Rome.

LÉLIE.

Ah!

ANSELME.

Sans leur dire gare, elle abat les humains. Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.

LÉLIE.

Ah!

ANSELME.

Ce fier animal, pour toutes les prières, Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrières; Tout le monde y passe.

LÉLIE.

Ah!

MASCARILLE.

Vous avez beau prêcher, Ce deuil enraciné ne se peut arracher.

ANSELME.

Si, malgré ces raisons, votre ennui persévère, Mon cher Lélie, au moins faites qu'il se modère.

LÉLIE.

Ah!

MASCARILLE.

Il n'en fera rien, je connois son humeur.

ANSELME.

Au reste, sur l'avis de votre serviteur, J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire Pour faire célébrer les obsèques d'un père.

LÉLIE.

Ah! ah!

MASCARILLE.

Comme à ce mot s'augmente sa douleur! Il ne peut, sans mourir, songer à ce malheur.

ANSELME.

Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme Que je suis débiteur d'une plus grande somme: Mais, quand par ces raisons je ne vous devrois rien, Vous pourriez librement disposer de mon bien. Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître.

LÉLIE, s'en allant.

Ah!

MASCARILLE.

Le grand déplaisir que sent monsieur mon maître!

ANSELME.

Mascarille, je crois qu'il seroit à propos Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots.

MASCARILLE.

Ah!

ANSELME.

Des événements l'incertitude est grande.

MASCARILLE.

Ah!

ANSELME.

Faisons-lui signer le mot que je demande.

MASCARILLE.

Las! en l'état qu'il est, comment vous contenter? Donnez-lui le loisir de se désattrister[54]; Et, quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance[55], J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance. Adieu. Je sens mon cœur qui se gonfle d'ennui, Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui. Ah!

ANSELME, seul.

Le monde est rempli de beaucoup de traverses: Chaque homme tous les jours en ressent de diverses; Et jamais ici-bas...

SCÈNE V.--PANDOLFE, ANSELME.

ANSELME.

Ah! bon Dieu! je frémi! Pandolfe qui revient! Fût-il bien endormi[56]! Comme depuis sa mort sa face est amaigrie! Las! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie, J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort.

PANDOLFE.

D'où peut donc provenir ce bizarre transport?

ANSELME.

Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène. Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine, C'est trop de courtoisie, et véritablement Je me serois passé de votre compliment. Si votre âme est en peine, et cherche des prières, Las! je vous en promets, et ne m'effrayez guères! Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant Prier tant Dieu pour vous, que vous serez content. Disparoissez donc, je vous prie, Et que le ciel, par sa bonté, Comble de joie et de santé Votre défunte seigneurie.

PANDOLFE, riant.

Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part[57].

ANSELME.

Las! pour un trépassé vous êtes bien gaillard.

PANDOLFE.

Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie, Qui traite de défunt une personne en vie?

ANSELME.

Hélas! vous êtes mort, et je viens de vous voir.

PANDOLFE.

Quoi! j'aurois trépassé sans m'en apercevoir?

ANSELME.

Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle, J'en ai senti dans l'âme une douleur mortelle.

PANDOLFE.

Mais, enfin, dormez-vous? êtes-vous éveillé? Me[58] connoissez-vous pas?

ANSELME.

Vous êtes habillé D'un corps aérien qui contrefait le vôtre, Mais qui dans un moment peut devenir tout autre. Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir[59]. Pour Dieu! ne prenez point de vilaine figure, J'ai prou[60] de ma frayeur en cette conjoncture.

PANDOLFE.

En une autre saison, cette naïveté Dont vous accompagnez votre crédulité, Anselme, me seroit un charmant badinage, Et j'en prolongerois le plaisir davantage: Mais, avec cette mort, un trésor supposé, Dont parmi les chemins[61] on m'a désabusé, Fomente dans mon âme un soupçon légitime. Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime, Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords, Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts.

ANSELME.

M'auroit-on joué pièce et fait supercherie? Ah! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie! Touchons un peu pour voir: en effet, c'est bien lui. Malepeste du sot que je suis aujourd'hui! De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte; On en feroit jouer quelque farce à ma honte: Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer.

PANDOLFE.

De l'argent, dites-vous? Ah! c'est donc l'enclouure[62]! Voilà le nœud secret de toute l'aventure! A votre dam[63]. Pour moi, sans m'en mettre en souci, Je vais faire informer[64] de cette affaire ici Contre ce Mascarille; et, si l'on peut le prendre, Quoi qu'il puisse coûter, je le veux faire pendre.

ANSELME, seul.

Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien, Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise, Et d'être encor si prompt à faire une sottise; D'examiner si peu sur un premier rapport... Mais je vois...

SCÈNE VI.--LÉLIE, ANSELME.

LÉLIE, sans voir Anselme.

Maintenant, avec ce passe-port, Je puis à Truffaldin rendre aisément visite.

ANSELME.

A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte?

LÉLIE.

Que dites-vous? Jamais elle ne quittera Un cœur qui chèrement toujours la nourrira.

ANSELME.

Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise; Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très-beaux, J'en ai, sans y penser, mêlés que je tiens faux; Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place. De nos faux monnoyeurs l'insupportable audace Pullule en cet État d'une telle façon, Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon. Mon Dieu! qu'on feroit bien de les faire tous pendre!

LÉLIE.

Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre; Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.

ANSELME.

Je les connoîtrai bien: montrez, montrez-les-moi. Est-ce tout?

LÉLIE.

Oui.

ANSELME.

Tant mieux. Enfin je vous raccroche, Mon argent bien-aimé; rentrez dedans ma poche; Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien. Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien? Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père? Ma foi, je m'engendrois[65] d'une belle manière, Et j'allois prendre en vous un beau-fils fort discret[66]! Allez, allez mourir de honte et de regret.

LÉLIE, seul.

Il faut dire: J'en tiens. Quelle surprise extrême! D'où peut-il avoir su sitôt le stratagème?

SCÈNE VII.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Quoi! vous étiez sorti? Je vous cherchois partout. Eh bien, en sommes-nous enfin venus à bout? Je le donne en six coups au fourbe le plus brave. Çà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave: Votre rival après sera bien étonné.

LÉLIE.

Ah! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné! Pourrois-tu de mon sort deviner l'injustice?

MASCARILLE.

Quoi! que seroit-ce?

LÉLIE.

Anselme, instruit de l'artifice, M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtoit, Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit[67].

MASCARILLE.

Vous vous moquez peut-être?

LÉLIE.

Il est trop véritable.

MASCARILLE.

Tout de bon?

LÉLIE.

Tout de bon; j'en suis inconsolable. Tu te vas emporter d'un courroux sans égal.

MASCARILLE.

Moi, monsieur! Quelque sot[68]: la colère fait mal, Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive. Que Célie, après tout, soit ou libre ou captive, Que Léandre l'achète, ou qu'elle reste là, Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.

LÉLIE.

Ah! n'aye point pour moi si grande indifférence, Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence! Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas J'éludois un chacun[69] d'un deuil si vraisemblable, Que les plus clairvoyans l'auroient cru véritable?

MASCARILLE.

Vous avez en effet sujet de vous louer.

LÉLIE.

Eh bien, je suis coupable, et je veux l'avouer. Mais, si jamais mon bien te fut considérable[70], Répare ce malheur, et me sois secourable.

MASCARILLE.

Je vous baise les mains; je n'ai pas le loisir.

LÉLIE.

Mascarille! mon fils!

MASCARILLE.

Point.

LÉLIE.

Fais-moi ce plaisir.

MASCARILLE.

Non, je n'en ferai rien.

LÉLIE.

Si tu m'es inflexible Je m'en vais me tuer.

MASCARILLE.

Soit; il vous est loisible.

LÉLIE.

Je ne puis te fléchir?

MASCARILLE.

Non.

LÉLIE.

Vois-tu le fer prêt?

MASCARILLE.

Oui.

LÉLIE.

Je vais le pousser.

MASCARILLE.

Faites ce qu'il vous plaît.

LÉLIE.

Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie?

MASCARILLE.

Non.

LÉLIE.

Adieu, Mascarille.

MASCARILLE.

Adieu, monsieur Lélie.

LÉLIE.

Quoi!...

MASCARILLE.

Tuez-vous donc vite. Ah! que de longs devis[71]!

LÉLIE.

Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits, Que je fisse le sot, et que je me tuasse.

MASCARILLE.

Savois-je pas qu'enfin ce n'étoit que grimace; Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer, Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer?

SCÈNE VIII.--TRUFFALDIN, LÉANDRE, LÉLIE, MASCARILLE.

Truffaldin parle bas à Léandre dans le fond du théâtre.

LÉLIE.

Que vois-je? mon rival et Truffaldin ensemble! Il achète Célie; ah! de frayeur je tremble.

MASCARILLE.

Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut, Et, s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut. Pour moi, j'en suis ravi. Voilà la récompense De vos brusques erreurs, de votre impatience.

LÉLIE.

Que dois-je faire? dis; veuille me conseiller.

MASCARILLE.

Je ne sais.

LÉLIE.

Laisse-moi, je vais le quereller.

MASCARILLE.

Qu'en arrivera-t-il?

LÉLIE.

Que veux-tu que je fasse Pour empêcher ce coup?

MASCARILLE.

Allez, je vous fais grâce; Je jette encore un œil pitoyable[72] sur vous, Laissez-moi l'observer; par des moyens plus doux Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette.

Lélie sort.

TRUFFALDIN, à Léandre.

Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite.

Truffaldin sort.

MASCARILLE, à part, en s'en allant.

Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.

LÉANDRE, seul.

Grâces au ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte; J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte. Quoi que désormais puisse entreprendre un rival, Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.

SCÈNE IX[73].--LÉANDRE, MASCARILLE.

MASCARILLE dit ces deux vers dans la maison, et entre sur le théâtre.

Aïe! aïe! à l'aide! au meurtre! au secours! on m'assomme! Ah! ah! ah! ah! ah! ah! O traître! ô bourreau d'homme!

LÉANDRE.

D'où procède cela? Qu'est-ce? que te fait-on?

MASCARILLE.

On vient de me donner deux cents coups de bâton.

LÉANDRE.

Qui?

MASCARILLE.

Lélie.

LÉANDRE.

Et pourquoi?

MASCARILLE.

Pour une bagatelle Il me chasse, et me bat d'une façon cruelle.

LÉANDRE.

Ah! vraiment il a tort.

MASCARILLE.

Mais, ou je ne pourrai, Ou je jure bien fort que je m'en vengerai. Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde, Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde; Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur, Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur, Il ne me falloit pas payer en coups de gaules, Et me faire un affront si sensible aux épaules. Je te le dis encor, je saurai m'en venger: Une esclave te plaît, tu voulois m'engager A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte.

LÉANDRE.

Écoute, Mascarille, et quitte ce transport. Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle, A mon service un jour pût attacher son zèle: Enfin, si le parti te semble bon pour toi, Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi.

MASCARILLE.

Oui, monsieur, d'autant mieux que le destin propice M'offre[74] à me bien venger, en vous rendant service, Et que dans mes efforts pour vos contentemens, Je puis à mon brutal trouver des châtimens: De Célie, en un mot, par mon adresse extrême...

LÉANDRE.

Mon amour s'est rendu cet office lui-même. Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut, Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.

MASCARILLE.

Quoi! Célie est à vous?

LÉANDRE.

Tu la verrois paroître, Si de mes actions j'étois tout à fait maître: Mais quoi! mon père l'est: comme il a volonté, Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté[75], De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte, J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite, Donc avec Truffaldin (car je sors de chez lui) J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui; Et, l'achat fait, ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie. Je songe auparavant à chercher les moyens D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens, A trouver promptement un endroit favorable Où puisse être en secret cette captive aimable.

MASCARILLE.

Hors de la ville un peu, je puis avec raison D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison, Là vous pourrez la mettre avec toute assurance, Et de cette action nul n'aura connoissance.

LÉANDRE.

Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité. Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté. Dès que par Truffaldin ma bague sera vue, Aussitôt en tes mains elle sera rendue, Et dans cette maison tu me la conduiras, Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.

SCÈNE X.--HIPPOLYTE, LÉANDRE, MASCARILLE.

HIPPOLYTE.

Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle; Mais la trouverez-vous agréable ou cruelle?

LÉANDRE.

Pour en pouvoir juger et répondre soudain, Il faudroit la savoir.

HIPPOLYTE.

Donnez-moi donc la main Jusqu'au temple; en marchant je pourrai vous l'apprendre.

LÉANDRE, à Mascarille.

Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.

SCÈNE XI.--MASCARILLE.

Oui, je vais te servir d'un plat de ma façon. Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon? Oh! que dans un moment Lélie aura de joie! Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie! Recevoir tout son bien d'où l'on attend le mal! Et devenir heureux par la main d'un rival! Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête A me peindre en héros, un laurier sur la tête, Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or: _Vivat Mascarillus, fourbum imperator!_

SCÈNE XII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Holà!

TRUFFALDIN.

Que voulez-vous?

MASCARILLE.

Cette bague connue Vous dira le sujet qui cause ma venue.

TRUFFALDIN.

Oui, je reconnois bien la bague que voilà, Je vais querir l'esclave; arrêtez un peu là.

SCÈNE XIII.--TRUFFALDIN, UN COURRIER, MASCARILLE.

LE COURRIER, à Truffaldin.

Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...

TRUFFALDIN.

Et qui?

LE COURRIER.

Je crois que c'est Truffaldin qu'il se nomme.

TRUFFALDIN.

Et que lui voulez-vous? Vous le voyez ici.

LE COURRIER.

Lui rendre seulement la lettre que voici.

TRUFFALDIN lit.

«Le ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, «Vient de me faire ouïr, par un bruit assez doux, «Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, «Sous le nom de Célie est esclave chez vous. «Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, «Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, «Conservez-moi chez vous cette fille si chère, «Comme si de la vôtre elle tenoit le rang. «Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-même, «Et vous vais de vos soins récompenser si bien, «Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, «Vous bénirez le jour où vous causez le mien.

«De Madrid.

«DON PEDRO DE GUSMAN, «Marquis de Montalcane.»

Il continue.

Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due[76], Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue, Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer, Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer; Et cependant j'allois, par mon impatience, Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance.

Au courrier.

Un seul moment plus tard, tous vos pas étoient vains, J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains Mais suffit; j'en aurai tout le soin qu'on désire.

Le courrier sort.

A Mascarille.

Vous-même vous voyez ce que je viens de lire. Vous direz à celui qui vous a fait venir Que je ne lui saurois ma parole tenir; Qu'il vienne retirer son argent.

MASCARILLE.

Mais l'outrage Que vous lui faites.

TRUFFALDIN.

Va, sans causer davantage.

MASCARILLE, seul.

Ah! le fâcheux paquet[77] que nous venons d'avoir! Le sort a bien donné la baie[78] à mon espoir; Et bien à la malheure[79] est-il venu d'Espagne, Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne. Jamais, certes, jamais plus beau commencement N'eut en si peu de temps plus triste événement.

SCÈNE XIV.--LÉLIE, riant, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Quel beau transport de joie à présent vous inspire?

LÉLIE.

Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.

MASCARILLE.

Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet.

LÉLIE.

Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet. Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies: J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits. Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois: Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative[80] Aussi bonne, en effet, que personne qui vive; Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait part D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.

MASCARILLE.

Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.

LÉLIE.

Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive D'avoir vu Truffaldin avecque mon rival, Je songeois à trouver un remède à ce mal, Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même, J'ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.

MASCARILLE.

Mais qu'est-ce?

LÉLIE.

Ah! s'il te plaît, donne-toi patience. J'ai donc feint une lettre avecque diligence, Comme d'un grand seigneur écrite à Truffaldin, Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin, Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie, Il veut la venir prendre, et le conjure au moins De la garder toujours, de lui rendre des soins; Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle Par de si grands présens reconnoître son zèle, Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.

MASCARILLE.

Fort bien.

LÉLIE.

Écoute donc, voici bien le meilleur. La lettre que je dis a donc été remise; Mais sais-tu bien comment? En saison si bien prise, Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot[81], Un homme l'emmenoit, qui s'est trouvé fort sot.

MASCARILLE.

Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable?

LÉLIE.

Oui. D'un tour si subtil m'aurois-tu cru capable? Loue au moins mon adresse, et la dextérité Dont je romps d'un rival le dessein concerté.

MASCARILLE.

A vous pouvoir louer selon votre mérite, Je manque d'éloquence, et ma force est petite. Oui, pour bien étaler cet effort relevé, Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé, Ce grand et rare effet d'une imaginative Qui ne cède en vigueur à personne qui vive, Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir Celles de tous les gens du plus exquis savoir. Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose, Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose, Tout ce que vous avez été durant vos jours; C'est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours[82], Une raison malade et toujours en débauche, Un envers du bon sens, un jugement à gauche, Un brouillon, une bête, un brusque[83], un étourdi, Que sais-je? un... cent fois plus encor que je ne di. C'est faire en abrégé votre panégyrique.

LÉLIE.

Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique: Ai-je fait quelque chose? Éclaircis-moi ce point.

MASCARILLE.

Non, vous n'avez rien fait; mais ne me suivez point.

LÉLIE.

Je te suivrai partout pour savoir ce mystère.

MASCARILLE.

Oui? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire, Car je vais vous fournir de quoi les exercer.

LÉLIE, seul.

Il m'échappe. O malheur qui ne se peut forcer[84] Aux discours qu'il m'a faits que saurois-je comprendre, Et quel mauvais office aurois-je pu me rendre?

[48] Pour: je vous dis.

[49] En deux syllabes: _ou-vriers_.

[50] Pour: il se donne des coups violents.

[51] Pour: inviter. Archaïsme déjà suranné du temps de Molière.

[52] En suite, c'est-à-dire _par_ suite de la nécessité; _instantiæ_, de la circonstance pressante.

[53] L'invention du valet qui suppose la mort d'un vieillard pour escroquer de l'argent destiné, dit-il, à un service funéraire, se trouve dans nos vieux fabliaux, d'où elle a passé dans les contes d'Eutrapel.

[54] Mot composé par Molière.

[55] Soulagement. Archaïsme.

[56] Pour: plût à Dieu qu'il dormît en paix dans le tombeau.

[57] Pour: prendre part à la gaieté d'Anselme.

[58] Suppression de la particule _ne_.

[59] Laidir pour: s'enlaidir. Archaïsme.

[60] De l'italien _pro_, _prode_, profit, utilité, bien. Archaïsme, pour: beaucoup.

[61] En venant ici, sur la route.

[62] Pour: obstacles, embarras. Archaïsme familier.

[63] _Dam_, préjudice, du latin _damnum_; tant pis pour vous. Archaïsme.

[64] Pour: ouvrir une enquête.

[65] S'engendrer, pour: se donner un gendre.

[66] Dans le sens italien, pour: sage, sensé.

[67] Pour: que l'on soupçonnait faux. Verbe archaïque dans le sens actif.

[68] Quelque sot ferait cela. Archaïsme proverbial.

[69] Pour: je trompais tout le monde au moyen d'un deuil. Ce n'est pas un archaïsme, mais une locution très-hasardée.

[70] Pour: jugé digne de considération. Archaïsme.

[71] Du mot deviser: parler pour tuer le temps. Archaïsme excellent.

[72] Pour: de pitié. Archaïsme.

[73] Les incidents de cette scène et de la suivante sont empruntés à Barbieri, auteur de l'_Innavertito_.

[74] Pour: m'offre de.

[75] Mauvaise locution. Pour: par un paquet apporté.

[76] Aux Égyptiens. Molière entend par là les Bohémiens qui achetaient les esclaves et les revendaient.

[77] Locution proverbiale usitée même aujourd'hui.

[78] De l'italien _dar la baïa_, tromper, tourner en plaisanterie. Archaïsme venu d'Italie.

[79] Du latin _mala hora_, mauvaise heure. Archaïsme qui remonte à l'origine de la langue française. Lorsque la sœur d'Hilpéric partit pour l'Espagne, et que l'essieu de son char se brisa, le peuple cria autour d'elle, dit le chroniqueur: _Mala hora!_ male heure, mauvaise heure, malheur! Nous avons conservé _à la bonne heure_. Cet archaïsme est d'un grand effet chez Malherbe:

Allez à la male heure, allez, âmes tragiques, Qui prenez votre joie aux misères publiques.

[80] Faculté active d'imaginer, tandis que l'imagination en est la faculté abstraite. Archaïsme excellent.

[81] Pour: bizarre et gai. Archaïsme très-commun dans Saint-Amand, Bois-Robert et leurs contemporains.

[82] Pour: mis à l'envers, comme un vêtement ou une chaussure retournée.

[83] Pour: forcené, extravagant. Archaïsme venu de l'italien _brusco_, âpre et singulier.

[84] Galimatias; peut-être Molière a-t-il voulu dire: malheur que je ne puis vaincre, dompter. Nouvelle preuve de l'inhabileté du poëte, unie à tant de talent, de génie et d'observation.

ACTE III

SCÈNE I.--MASCARILLE.

Taisez-vous, ma bonté[85], cessez votre entretien; Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien. Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue, C'est trop de patience, et je dois en sortir, Après de si beaux coups qu'il a su divertir[86]. Mais aussi raisonnons un peu sans violence. Si je suis maintenant ma juste impatience, On dira que je cède à la difficulté; Que je me trouve à bout de ma subtilité: Et que deviendra lors[87] cette publique estime Qui te vante partout pour un fourbe sublime, Et que tu t'es acquise en tant d'occasions, A ne t'être jamais vu court d'inventions? L'honneur, ô Mascarille! est une belle chose; A tes nobles travaux ne fais aucune pause; Et, quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager, Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger. Mais quoi! Que feras-tu, que de l'eau toute claire! Traversé sans repos par ce démon contraire, Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter, Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter Ce torrent effréné, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices. Eh bien, pour toute grâce, encore un coup du moins Au hasard du succès sacrifions des soins; Et, s'il poursuit encore à rompre notre chance, J'y consens, ôtons-lui toute notre assistance. Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal Si par là nous pouvions perdre notre rival, Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite, Nous laissât jour entier pour ce que je médite. Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux, Dont je promettrois bien un succès glorieux Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre. Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.

SCÈNE II.--LÉANDRE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Monsieur, j'ai perdu temps[88], votre homme se dédit.

LÉANDRE.

De la chose lui-même il m'a fait un récit; Mais c'est bien plus: j'ai su que tout ce beau mystère D'un rapt d'Égyptiens, d'un grand seigneur pour père, Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux, N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux, Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie A voulu détourner notre achat de Célie[89].

MASCARILLE.

Voyez un peu la fourbe!

LÉANDRE.

Et pourtant Truffaldin Est si bien imprimé[90] de ce conte badin, Mord si bien à l'appât de cette foible ruse, Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.

MASCARILLE.

C'est pourquoi désormais il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien.

LÉANDRE.

Si d'abord à mes yeux elle parut aimable, Je viens de la trouver tout à fait adorable; Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir, Par le don de ma foi rompre sa destinée, Et changer ses liens en ceux de l'hyménée.

MASCARILLE.

Vous pourriez l'épouser?

LÉANDRE.

Je ne sais; mais enfin, Si quelque obscurité se trouve en son destin, Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces Qui, pour tirer[91] les cœurs, ont d'incroyables forces.

MASCARILLE.

Sa vertu, dites-vous?

LÉANDRE.

Quoi? que murmures-tu? Achève, explique-toi sur ce mot de vertu.

MASCARILLE.

Monsieur, votre visage en un moment s'altère, Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.

LÉANDRE.

Non, non, parle.

MASCARILLE.

Eh bien donc, très-charitablement Je veux vous retirer de votre aveuglement. Cette fille...

LÉANDRE

Poursuis.

MASCARILLE.

N'est rien moins qu'inhumaine. Dans le particulier elle oblige sans peine, Et son cœur, croyez-moi, n'est point roche, après tout, A quiconque la sait prendre par le bon bout; Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude: Mais je puis en parler avecque certitude. Vous savez que je suis quelque peu d'un métier A me devoir connoître en un pareil gibier.

LÉANDRE.

Célie...

MASCARILLE.

Oui, sa pudeur n'est que franche grimace, Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place, Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir, Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.

LÉANDRE.

Las! que dis-tu? Croirai-je un discours de la sorte?

MASCARILLE.

Monsieur, les volontés sont libres: que m'importe? Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein, Prenez cette matoise, et lui donnez la main; Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle, Et vous épouserez le bien public en elle.

LÉANDRE.

Quelle surprise étrange!

MASCARILLE, à part.

Il a pris l'hameçon. Courage! s'il s'y peut enferrer tout de bon, Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.

LÉANDRE.

Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine.

MASCARILLE.

Quoi! vous pourriez...

LÉANDRE.

Va-t'en jusqu'à la poste, et voi Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.

Seul, après avoir rêvé.

Qui ne s'y fût trompé? Jamais l'air d'un visage, Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.

SCÈNE III.--LÉLIE, LÉANDRE.

LÉLIE.

Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet?

LÉANDRE.

Moi?

LÉLIE.

Vous-même.

LÉANDRE.

Pourtant je n'en ai point sujet.

LÉLIE.

Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause.

LÉANDRE.

Mon esprit ne court pas après si peu de chose.

LÉLIE.

Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins. Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.

LÉANDRE.

Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses, Je me moquerois bien de toutes vos finesses.

LÉLIE.

Quelles finesses donc?

LÉANDRE.

Mon Dieu! nous savons tout.

LÉLIE.

Quoi?

LÉANDRE.

Votre procédé de l'un à l'autre bout.

LÉLIE.

C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.

LÉANDRE.

Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre; Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien Où je serois fâché de vous disputer rien. J'aime fort la beauté qui n'est point profanée, Et ne veux point brûler pour une abandonnée.

LÉLIE.

Tout beau, tout beau, Léandre!

LÉANDRE.

Ah! que vous êtes bon: Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon; Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes. Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes; Mais en revanche aussi le reste est fort commun.

LÉLIE.

Léandre, arrêtons là ce discours importun. Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle; Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle: Sachez que je m'impute[92] à trop de lâcheté D'entendre mal parler de ma divinité; Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense.

LÉANDRE.

Ce que j'avance ici me vient de bonne part.

LÉLIE.

Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard. On ne peut imposer de tache à cette fille, Je connois bien son cœur.

LÉANDRE.

Mais enfin Mascarille D'un semblable procès est juge compétent: C'est lui qui la condamne.

LÉLIE.

Oui?

LÉANDRE.

Lui-même.

LÉLIE.

Il prétend D'une fille d'honneur insolemment médire, Et que peut-être encor je n'en ferai que rire! Gage qu'il se dédit.

LÉANDRE.

Et moi gage que non.

LÉLIE.

Parbleu! je le ferois mourir sous le bâton, S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles.

LÉANDRE.

Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles, S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit.

SCÈNE IV.--LÉLIE, LÉANDRE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Ah! bon, bon, le voilà. Venez çà, chien maudit!

MASCARILLE.

Quoi?

LÉLIE.

Langue de serpent, fertile en impostures, Vous osez sur Célie attacher vos morsures, Et lui calomnier[93] la plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu!

MASCARILLE, bas à Lélie.

Doucement, ce discours est de mon industrie[94].

LÉLIE.

Non, non, point de clin d'œil et point de raillerie, Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit; Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit. Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme. Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits?

MASCARILLE.

Mon Dieu! point ne cherchons querelle, ou je m'en vais.

LÉLIE.

Tu n'échapperas pas.

MASCARILLE.

Aï!

LÉLIE.

Parle donc, confesse.

MASCARILLE, bas à Lélie.

Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.

LÉLIE.

Dépêche, qu'as-tu dit? Vide entre nous ce point.

MASCARILLE, bas à Lélie.

J'ai dit ce que j'ai dit: ne vous emportez point.

LÉLIE, mettant l'épée à la main.

Ah! je vous ferai bien parler d'une autre sorte!

LÉANDRE, l'arrêtant.

Halte un peu, retenez l'ardeur qui vous emporte.

MASCARILLE, à part.

Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé?

LÉLIE.

Laissez-moi contenter mon courage offensé.

LÉANDRE.

C'est trop que de vouloir le battre en ma présence.

LÉLIE.

Quoi! châtier mes gens n'est pas en ma puissance[95]?

LÉANDRE.

Comment, vos gens?

MASCARILLE, à part.

Encore! Il va tout découvrir.

LÉLIE.

Quand j'aurois volonté de le battre à mourir, Eh bien, c'est mon valet.

LÉANDRE.

C'est maintenant le nôtre.

LÉLIE.

Le trait est admirable! Et comment donc le vôtre?

LÉANDRE.

Sans doute...

MASCARILLE, bas à Lélie.

Doucement.

LÉLIE.

Hem! que veux-tu conter?

MASCARILLE, à part.

Ah! le double bourreau, qui me va tout gâter, Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne!

LÉLIE.

Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne. Il n'est pas mon valet?

LÉANDRE.

Pour quelque mal commis, Hors de votre service il n'a pas été mis?

LÉLIE.

Je ne sais ce que c'est.

LÉANDRE.

Et, plein de violence, Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance?

LÉLIE.

Point du tout. Moi, l'avoir chassé, roué de coups? Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.

MASCARILLE, à part.

Pousse, pousse, bourreau; tu fais bien tes affaires.

LÉANDRE, à Mascarille.

Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires?

MASCARILLE.

Il ne sait ce qu'il dit; sa mémoire...

LÉANDRE.

Non, non, Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon. Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne. Mais pour l'invention, va, je te le pardonne. C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé, De voir par quels motifs tu m'avois imposé[96], Et que, m'étant commis à ton zèle hypocrite, A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte: Ceci doit s'appeler un _avis au lecteur_, Adieu, Lélie, adieu, très-humble serviteur.

SCÈNE V.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Courage, mon garçon, tout heur[97] nous accompagne: Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne, Faisons _l'Olibrius, l'occiseur d'innocens_[98].

LÉLIE.

Il t'avoit accusé de discours médisans Contre...

MASCARILLE.

Et vous ne pouviez souffrir mon artifice, Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service, Et par qui son amour s'en étoit presque allé? Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé. Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse, Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse, Il me la fait manquer avec de faux rapports. Je veux de son rival alentir[99] les transports, Mon brave incontinent vient qui le désabuse; J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse; Point d'affaire: il poursuit sa pointe jusqu'au bout, Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout. Grand et sublime effort d'une imaginative Qui ne le cède point à personne qui vive! C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi, Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi.

LÉLIE.

Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes; A moins d'être informé des choses que tu tentes, J'en ferois encor cent de la sorte.

MASCARILLE.

Tant pis.

LÉLIE.

Au moins, pour t'emporter à de justes dépits, Fais-moi dans tes desseins entrer de[100] quelque chose; Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert[101].

MASCARILLE.

Je crois que vous seriez un maître d'arme expert; Vous savez à merveille, en toutes aventures, Prendre les contre-temps et rompre les mesures[102].

LÉLIE.

Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser. Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser; Et, pourvu que tes soins en qui je me repose...

MASCARILLE.

Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose. Je ne m'apaise pas, non, si facilement; Je suis trop en colère. Il faut premièrement Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite Si je dois de vos feux reprendre la conduite.

LÉLIE.

S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas. As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras?

MASCARILLE.

De quelle vision sa cervelle est frappée! Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée[103] Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner[104].

LÉLIE.

Que puis-je donc pour toi?

MASCARILLE.

C'est que de votre père Il faut absolument apaiser la colère.

LÉLIE.

Nous avons fait la paix.

MASCARILLE.

Oui, mais non pas pour nous. Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous; La vision le choque, et de pareilles feintes Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes, Qui sur l'état prochain de leur condition, Leur font faire à regret triste réflexion, Le bonhomme, tout vieux[105], chérit fort la lumière, Et ne veut point de jeu dessus cette matière; Il craint le pronostic; et, contre moi fâché, On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché. J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure, De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure, Que j'aye peine aussi d'en sortir par après[106]. Contre moi dès longtemps l'on a force décrets Car enfin la vertu n'est jamais sans envie, Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie. Allez donc le fléchir.

LÉLIE.

Oui, nous le fléchirons; Mais aussi tu promets...

MASCARILLE.

Ah! mon Dieu! nous verrons.

Lélie sort.

Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues. Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues, Et de nous tourmenter de même qu'un lutin. Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin, Et Célie arrêtée avecque l'artifice...

SCÈNE VI[107].--ERGASTE, MASCARILLE.

ERGASTE.

Je te cherchois partout pour te rendre un service, Pour te donner avis d'un secret important.

MASCARILLE.

Quoi donc?

ERGASTE.

N'avons-nous point ici quelque écoutant?

MASCARILLE.

Non.

ERGASTE.

Nous sommes amis autant qu'on le peut être. Je sais bien tes desseins et l'amour de ton maître; Songez à vous tantôt. Léandre fait parti[108] Pour enlever Célie; et j'en suis averti Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade D'entrer chez Truffaldin par une mascarade, Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir, Des femmes du quartier en masque l'alloient voir.

MASCARILLE.

Oui? Suffit; il n'est pas au comble de sa joie; Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie; Et contre cet assaut je sais un coup fourré Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré. Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue. Adieu, nous boirons pinte à la première vue.

SCÈNE VII.--MASCARILLE.

Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux Pourroit avoir en soi ce projet amoureux[109], Et, par une surprise adroite et non commune, Sans courir le danger, en tenter la fortune. Si je vais me masquer pour devancer ses pas, Léandre assurément ne nous bravera pas, Et là, premier[110] que lui, si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise; Puisque, par son dessein déjà presque éventé, Le soupçon tombera toujours de son côté, Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites, De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites. C'est ne se point commettre à faire de l'éclat, Et tirer les marrons[111] de la patte du chat. Allons donc nous masquer avec quelques bons frères: Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères. Je sais où gît le lièvre, et me puis, sans travail, Fournir en un moment d'hommes et d'attirail. Croyez que je mets bien mon adresse en usage: Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage, Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés Qui cachent les talens que Dieu leur a donnés.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, ERGASTE.

LÉLIE.

Il prétend l'enlever avec sa mascarade?

ERGASTE.

Il n'est rien plus certain. Quelqu'un de sa brigade M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter, A Mascarille lors j'ai couru tout conter, Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie Par une invention dessus le champ bâtie; Et, comme je vous ai rencontré par hasard, J'ai cru que je devois de tout vous faire part.

LÉLIE.

Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle: Va, je reconnoîtrai ce service fidèle.

SCÈNE IX.--LÉLIE.

Mon drôle assurément leur jouera quelque trait; Mais je veux de ma part seconder son projet. Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche Je ne me sois non plus remué qu'une souche. Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect. Foin! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect[112]! Mais vienne qui voudra contre notre personne, J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. Holà! quelqu'un, un mot.

SCÈNE X.--TRUFFALDIN, à sa fenêtre, LÉLIE.

TRUFFALDIN.

Qu'est-ce? qui me vient voir?

LÉLIE.

Fermez soigneusement votre porte ce soir.

TRUFFALDIN.

Pourquoi?

LÉLIE.

Certaines gens font une mascarade Pour vous venir donner une fâcheuse aubade; Ils veulent enlever votre Célie.

TRUFFALDIN.

O dieux!

LÉLIE.

Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux. Demeurez; vous pourrez voir tout de la fenêtre. Eh bien, qu'avois-je dit? Les voyez-vous paroître? Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront. Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt[113].

SCÈNE XI.--LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE et sa suite, masqués.

TRUFFALDIN.

Oh! les plaisants robins[114], qui pensent me surprendre!

LÉLIE.

Masques, où courez-vous? le pourroit-on apprendre? Truffaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon[115].

A Mascarille, déguisé en femme.

Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon! Eh quoi! vous murmurez? Mais, sans vous faire outrage, Peut-on lever le masque, et voir votre visage?

TRUFFALDIN.

Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici, Canaille; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.

SCÈNE XII.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE, après avoir démasqué Mascarille.

Mascarille, est-ce toi?

MASCARILLE.

Nenni-da, c'est quelque autre.

LÉLIE.

Hélas! quelle surprise! et quel sort est le nôtre! L'aurois-je deviné, n'étant point averti Des secrètes raisons qui t'avoient travesti? Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque Été, sans y penser, te faire cette frasque! Il me prendroit envie, en ce juste courroux, De me battre moi-même, et me donner cent coups.

MASCARILLE.

Adieu, sublime esprit, rare imaginative.

LÉLIE.

Las! si de ton secours ta colère me prive, A quel saint me vouerai-je?

MASCARILLE.

Au grand diable d'enfer!

LÉLIE.

Ah! si ton cœur pour moi n'est de bronze ou de fer, Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grâce! S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse, Vois-moi...

MASCARILLE.

Tarare! allons, camarade, allons: J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.

SCÈNE XIII.--LÉANDRE et sa suite, masqués, TRUFFALDIN, à sa fenêtre.

LÉANDRE.

Sans bruit; ne faisons rien que de la bonne sorte.

TRUFFALDIN.

Quoi! masques toute nuit[116] assiégeront ma porte! Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir; Tout cerveau qui le fait est certes de loisir[117]. Il est un peu trop tard pour enlever Célie; Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie; La belle est dans le lit, et ne peut vous parler; J'en suis fâché pour vous. Mais, pour vous régaler[118] Du souci qui pour elle ici vous inquiète, Elle vous fait présent de cette cassolette[119].

LÉANDRE.

Fi! cela sent mauvais, et je suis tout gâté. Nous sommes découverts, tirons de ce côté.

[85] Parodie des monologues métaphysiques de Corneille, empruntés à l'Espagne, et spécialement à Calderon:

O colère! ô pitié? sourdes à mes désirs, Vous négligez mon crime...

(_Horace_, acte IV, scène VII.)

[86] Divertir, du latin _divertere_, détourner.

[87] Lors, pour: alors. Archaïsme.

[88] Pour: du temps. Ellipse archaïque.

[89] Phrase maladroite et embarrassée, qui signifie: au moyen duquel on a voulu nous détourner d'acheter Célie.

[90] Imprimé, pour: impressionné. La Bruyère, cinquante ans plus tard, dans son discours de réception à l'Académie, parlait «des choses dont nous sommes le plus fortement imprimés.»

[91] Pour: attirer, dans le sens italien: _la calamita tira il ferro_, l'aimant attire le fer.

[92] Pour: je me répute trop lâche d'entendre. Comme le verbe a deux datifs, «imputer à soi à trop de lâcheté,» la faute de français est évidente.

[93] Lui, amené par la nécessité du vers, est aussi une faute de français et une cheville. On ne dit pas: «calomnier à elle la plus rare vertu.»

[94] Pour: inventé par mon adresse.

[95] Les mœurs du temps comportaient ce détail de la vie domestique.

[96] Pour: en imposer. Archaïsme. La règle suivie aujourd'hui à cet égard n'était pas encore fixée.

[97] Pour: bonheur. Voyez plus haut.

[98] Expression proverbiale pour: faire le fanfaron. Elle se rapporte, dit-on, au rôle ridicule prêté par les anciens mystères au personnage d'Olibrius, gouverneur des Gaules. Occiseur, du latin _occidere_. Archaïsme.

[99] N'est pas synonyme de: ralentir. On ralentit le pas d'un cheval qui va trop vite: on alentit un pas trop lent que l'on veut modérer davantage encore. Ces finesses et ces libertés de langage ont disparu depuis le seizième siècle.

[100] Au lieu de: entrer pour. Idiotisme familier.

[101] Pour: mis hors de mes gardes. Proverbe populaire qui fait allusion à une coutume germanique devenue française. Chacun, le premier jour de mai, devait se parer d'une branche verte, et quiconque était _pris sans vert_ payait l'amende. C'est ce que les Anglais appellent _to go a maying_.

[102] Terme d'escrime: forcer son adversaire à changer son attaque.

[103] Pour: compagnon de duel. Trait de mœurs du temps de Louis XIII. C'était la mode de prêter son épée et de donner son sang à gens que l'on n'estimait ni n'aimait.

[104] Petite monnaie fabriquée en 1513, portant pour effigie la tête de Louis XII, et valant dix sous tournois. Elle ne fut démonétisée que sous Henri III.

[105] Ellipse archaïque pour: tout vieux qu'il soit.

[106] Archaïsme populaire qui signifie: dans le temps qui suivra, et qui n'a pas pour équivalent exact le mot _après_, indiquant la succession des faits.

[107] Toute la fin de cet acte appartient à l'Étourdi italien de Barbieri, l'_Innavertito_.

[108] Pour: réunit une troupe. Archaïsme, du mot espagnol _partido_.

[109] Phrase embrouillée, qui signifie: il faut prendre avantage des projets amoureux de Léandre.

[110] Premier, pris adverbialement. Les mots, à cette époque, avaient une souplesse et une flexibilité qu'ils ont perdues.

[111] Proverbe populaire. Voyez la fable de La Fontaine, _Bertrand et Raton_.

[112] Probablement un bâton; ce qui ne se comprend guère, puisqu'il a une épée et deux pistolets.

[113] Métaphore populaire: la corde de l'arc.

[114] Pour: robin-mouton. Expression populaire pour: idiot vêtu d'une robe de laine.

[115] Pour: momerie, farce de carnaval. Archaïsme dont l'étymologie est Momus, dieu de la folie, et qui indiquait une troupe de masque s'introduisant dans les maisons pour y danser.

[116] Ellipse archaïque, pour: toute la nuit.

[117] Pour: en a le loisir, la permission.

[118] Au lieu de: tourner en joie le souci qui vous inquiète, du mot italien _far gala_, réjouir.

[119] On devine quel présent plus que populaire Truffaldin, aux grands éclats de rire de la foule, faisait aux ravisseurs de Célie.

ACTE IV

SCÈNE I[120].--LÉLIE, déguisé en Arménien, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.

LÉLIE.

Tu ranimes par là mon espérance morte.

MASCARILLE.

Toujours de ma colère on me voit revenir, J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.

LÉLIE.

Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, Que tu seras content de ma reconnoissance, Et que, quand je n'aurois plus qu'un seul morceau de pain...

MASCARILLE.

Baste! songez à vous dans ce nouveau dessein. Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise; Votre rôle en ce jeu par cœur doit être su.

LÉLIE.

Mais comment Truffaldin chez lui t'a-t-il reçu?

MASCARILLE.

D'un zèle simulé j'ai bridé[121] le bon sire; Avec empressement je suis venu lui dire, S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit; Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit, Celle dont il a vu qu'une lettre en avance Avoit si faussement divulgué la naissance; Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu; Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu, Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, Je venois l'avertir de se donner de garde. De là, moralisant, j'ai fait de grands discours Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours; Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme, Je voulois travailler au salut de mon âme, A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement Près de quelque honnête homme être paisiblement; Que, s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie Que de passer chez lui le reste de ma vie; Et que même à tel point il m'avoit su ravir, Que, sans lui demander gages pour le servir, Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines, Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtât, J'entendois tout de bon que lui seul héritât. C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse. Et comme, pour résoudre[122] avec votre maîtresse Des biais qu'on doit prendre à terminer vos vœux, Je voulois en secret vous aboucher tous deux, Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle De pouvoir hautement vous loger avec elle, Venant m'entretenir d'un fils privé du jour, Dont cette nuit en songe il a vu le retour. A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.

LÉLIE.

C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois.

MASCARILLE.

Oui, oui; mais, quand j'aurois passé jusques à trois, Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

LÉLIE.

Mais à tant différer je me fais de l'effort.

MASCARILLE.

Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fort! Voyez-vous? vous avez la caboche un peu dure; Rendez-vous affermi dessus cette aventure. Autrefois Truffaldin de Naples est sorti, Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti; Un parti qui causa quelque émeute civile, Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville (De fait il n'est pas homme à troubler un État), L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. Une fille fort jeune, et sa femme, laissées, A quelque temps de là se trouvant trépassées, Il en eut la nouvelle; et, dans ce grand ennui, Voulant dans quelque ville emmener avec lui, Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race, Un sien fils, écolier, qui se nommoit Horace, Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit, Un certain maître Albert, jeune, l'avoit conduit; Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne: Si bien que, les jugeant morts après ce temps-là, Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a, Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. Voilà l'histoire en gros, redite seulement Afin de vous servir ici de fondement. Maintenant vous serez un marchand d'Arménie, Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie. Si j'ai, plutôt qu'aucun, un tel moyen trouvé Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé, C'est qu'en fait d'aventure il est très-ordinaire De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, Puis être à leur famille à point nommé rendus, Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus, Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte[123]. Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe? Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter, Et leur aurez fourni de quoi se racheter; Mais que, parti plus tôt pour chose nécessaire, Horace vous chargea de voir ici son père, Dont il a su le sort, et chez qui vous devez Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés. Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.

LÉLIE.

Ces répétitions ne sont que superflues; Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.

MASCARILLE.

Je m'en vais là dedans donner le premier trait.

LÉLIE.

Écoute, Mascarille, un seul point me chagrine. S'il alloit de son fils me demander la mine?

MASCARILLE.

Belle difficulté! Devez-vous pas savoir Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir? Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage Pourroient-ils pas avoir changé tout son visage?

LÉLIE.

Il est vrai. Mais, dis-moi, s'il connoît qu'il m'a vu, Que faire?

MASCARILLE.

De mémoire êtes-vous dépourvu? Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage, Pour ne vous avoir vu que durant un moment, Et le poil et l'habit déguisoient grandement.

LÉLIE.

Fort bien. Mais, à propos, cet endroit de Turquie...

MASCARILLE.

Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie.

LÉLIE.

Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir?

MASCARILLE.

Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir. La répétition, dit-il, est inutile, Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.

LÉLIE.

Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.

MASCARILLE.

Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien; Ne donnez point ici de l'imaginative.

LÉLIE.

Laisse-moi gouverner. Que ton âme est craintive!

MASCARILLE.

Horace dans Bologne écolier; Truffaldin, Zanobio Ruberti, dans Naples citadin; Le précepteur Albert...

LÉLIE.

Ah! c'est me faire honte Que de me tant prêcher! Suis-je un sot à ton compte?

MASCARILLE.

Non pas du tout; mais bien quelque chose approchant.

SCÈNE II.--LÉLIE.

Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant; Mais, parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne, Sa familiarité jusque-là s'abandonne. Je vais être de près éclairé des beaux yeux Dont la force m'impose un joug si précieux; Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, Peindre à cette beauté les tourments de mon âme, Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici.

SCÈNE III.--TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.

TRUFFALDIN.

Sois béni, juste ciel, de mon sort adouci!

MASCARILLE.

C'est à vous de rêver et de faire des songes, Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.

TRUFFALDIN, à Lélie.

Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, seigneur, Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur?

LÉLIE.

Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.

TRUFFALDIN, à Mascarille.

J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance De cet Arménien.

MASCARILLE.

C'est ce que je disois; Mais on voit des rapports admirables parfois.

TRUFFALDIN.

Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde?

LÉLIE.

Oui, seigneur Truffaldin, le plus gaillard du monde.

TRUFFALDIN.

Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi?

LÉLIE.

Plus de dix mille fois.

MASCARILLE.

Quelque peu moins, je croi.

LÉLIE.

Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître, Le visage, le port...

TRUFFALDIN.

Cela pourroit-il être, Si, lorsqu'il m'a pu voir, il n'avoit que sept ans, Et si son précepteur même, depuis ce temps, Auroit peine à pouvoir connoître mon visage?

MASCARILLE.

Le sang bien autrement conserve cette image; Par des traits si profonds ce portrait est tracé, Que mon père...

TRUFFALDIN.

Suffit. Où l'avez-vous laissé?

LÉLIE.

En Turquie, à Turin.

TRUFFALDIN.

Turin? Mais cette ville Est, je pense, en Piémont.

MASCARILLE, à part.

O cerveau malhabile!

A Truffaldin.

Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis, Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils; Mais les Arméniens ont tous une habitude, Certain vice de langue à nous autres fort rude: C'est que dans tous les mots ils changent _nis_ en _rin_, Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.

TRUFFALDIN.

Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière. Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père?

MASCARILLE.

A part. A Truffaldin, après s'être escrimé.

Voyez s'il répondra[124]. Je repassois un peu Quelque leçon d'escrime; autrefois en ce jeu Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale, Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.

TRUFFALDIN, à Mascarille.

Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.

A Lélie.

Quel autre nom dit-il que je devois avoir?

MASCARILLE.

Ah! seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie Est celle maintenant que le ciel vous envoie!

LÉLIE.

C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté.

TRUFFALDIN.

Mais où vous a-t-il dit qu'il reçut la clarté?

MASCARILLE.

Naples est un séjour qui paroît agréable; Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable.

TRUFFALDIN.

Ne peux-tu sans parler souffrir notre discours?

LÉLIE.

Dans Naples son destin a commencé son cours.

TRUFFALDIN.

Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite?

MASCARILLE.

Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils, Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis.

TRUFFALDIN.

Ah!

MASCARILLE, à part.

Nous sommes perdus si cet entretien dure.

TRUFFALDIN.

Je voudrois bien savoir de vous leur aventure, Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler[125]...

MASCARILLE.

Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller. Mais, seigneur Truffaldin, songez-vous que peut-être Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître, Et qu'il est tard aussi?

LÉLIE.

Pour moi, point de repas.

MASCARILLE.

Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas[126].

TRUFFALDIN.

Entrez donc.

LÉLIE.

Après vous.

MASCARILLE, à Truffaldin.

Monsieur, en Arménie Les maîtres du logis sont sans cérémonie.

A Lélie, après que Truffaldin est entré dans sa maison.

Pauvre esprit! pas deux mots!

LÉLIE.

D'abord il m'a surpris; Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits, Et m'en vais débiter avecque hardiesse...

MASCARILLE.

Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.

Ils entrent dans la maison de Truffaldin.

SCÈNE IV.--ANSELME, LÉANDRE.

ANSELME.

Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours. Je ne vous parle point en père de ma fille, En homme intéressé pour ma propre famille, Mais comme votre père, ému pour votre bien, Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien; Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure, Que l'on fît à mon sang en pareille aventure; Savez-vous de quel œil chacun voit cet amour Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour? A combien de discours et de traits de risée Votre entreprise d'hier est partout exposée? Quel jugement on fait du choix capricieux Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux Un rebut de l'Égypte, une fille coureuse, De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi, Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi: Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise, Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. Ah! Léandre, sortez de cet abaissement! Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement. Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures, Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. Quand on ne prend en dot que la seule beauté, Le remords est bien près de la solennité; Et la plus belle femme a très-peu de défense Contre cette tiédeur qui suit la jouissance. Je vous le dis encor, ces bouillans mouvemens, Ces ardeurs de jeunesse et ces emportemens, Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables; Mais ces félicités ne sont guère durables, Et, notre passion alentissant son cours, Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours: De là viennent les soins, les soucis, les misères, Les fils déshérités par le courroux des pères.

LÉANDRE.

Dans tout votre discours je n'ai rien écouté Que mon esprit déjà ne m'ait représenté. Je sais combien je dois à cet honneur insigne Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne; Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu, Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu: Aussi veux-je tâcher...

ANSELME.

On ouvre cette porte. Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte Quelque secret poison dont vous seriez surpris.

SCÈNE V[127].--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Bientôt de notre fourbe on verra le débris, Si vous continuez des sottises si grandes.

LÉLIE.

Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes? De quoi te peux-tu plaindre? Ai-je pas réussi En tout ce que j'ai dit depuis?

MASCARILLE.

Couci-couci. Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques, Et que vous assurez, par serments authentiques Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil. Passe. Ce qui me donne un dépit nonpareil, C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie; Près de Célie, il est ainsi que la bouillie, Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords, Et de tous les côtés se répand au dehors.

LÉLIE.

Pourroit-on se forcer à plus de retenue? Je ne l'ai presque point encore entretenue.

MASCARILLE.

Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas; Par vos gestes, durant un moment de repas, Vous avez aux soupçons donné plus de matière Que d'autres ne feroient dans une année entière.

LÉLIE.

Et comment donc?

MASCARILLE.

Comment? Chacun a pu le voir: A table, où Truffaldin l'oblige de se seoir, Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle. Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle, Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit, Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit; Et, dans ses propres mains vous saisissant du verre, Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre, Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter. Sur les morceaux touchés de sa main délicate, Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte Plus brusquement qu'un chat dessus une souris, Et les avaliez tous ainsi que des pois gris[128]. Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un triquetrac[129] de pieds insupportable, Dont Truffaldin, heurté de deux coups trop pressans, A puni par deux fois deux chiens très-innocens, Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle. Et puis après cela votre conduite est belle? Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps. Malgré le froid, je sue encor de mes efforts. Attaché dessus vous comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule, Je pensais retenir toutes vos actions, En faisant de mon corps mille contorsions.

LÉLIE.

Mon Dieu! qu'il t'est aisé de condamner des choses Dont tu ne ressens point les agréables causes! Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois, Faire force à l'amour qui m'impose des lois. Désormais...

SCÈNE VI.--TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Nous parlions des fortunes d'Horace.

TRUFFALDIN.

A Lélie.

C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce Que je puisse lui dire un seul mot en secret?

LÉLIE.

Il faudroit autrement être fort indiscret.

Lélie entre dans la maison de Truffaldin.

SCÈNE VII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.

TRUFFALDIN.

Écoute: sais-tu bien ce que je viens de faire?

MASCARILLE.

Non; mais, si vous voulez, je ne tarderai guère, Sans doute, à le savoir.

TRUFFALDIN.

D'un chêne grand et fort, Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort, Je viens de détacher une branche admirable, Choisie expressément de grosseur raisonnable, Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur,

Il montre son bras.

Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur, Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules, Propre, comme je pense, à rosser les épaules; Car il est bien en main, vert, noueux et massif.

MASCARILLE.

Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif?

TRUFFALDIN.

Pour toi premièrement; puis pour ce bon apôtre Qui veut m'en donner d'une[130] et m'en jouer d'une autre: Pour cet Arménien, ce marchand déguisé, Introduit sous l'appât d'un conte supposé.

MASCARILLE.

Quoi! vous ne croyez pas?...

TRUFFALDIN.

Ne cherche point d'excuse: Lui-même heureusement a découvert sa ruse, En disant à Célie, en lui serrant la main, Que pour elle il venoit sous ce prétexte vain; Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole[131], Laquelle a tout ouï, parole pour parole; Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit, Que tu ne sois de tout le complice maudit.

MASCARILLE.

Ah! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte, Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.

TRUFFALDIN.

Veux-tu me faire voir que tu dis vérité? Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté; Donnons-en à ce fourbe et du long et du large, Et de tout crime après mon esprit te décharge.

MASCARILLE.

Oui-da, très-volontiers, je l'épousterai[132] bien, Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien.

A part.

Ah! vous serez rossé, monsieur de l'Arménie, Qui toujours gâtez tout!

SCÈNE VIII.--LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE.

TRUFFALDIN, à Lélie, après avoir heurté à sa porte.

Un mot, je vous supplie. Donc, monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui Duper un honnête homme, et vous jouer de lui?

MASCARILLE.

Feindre avoir vu son fils en une autre contrée, Pour vous donner chez lui plus aisément entrée!

TRUFFALDIN bat Lélie.

Vidons, vidons sur l'heure[133].

LÉLIE, à Mascarille, qui le bat aussi.

Ah! coquin!

MASCARILLE.

C'est ainsi Que les fourbes...

LÉLIE.

Bourreau!

MASCARILLE.

Sont ajustés ici. Gardez-moi bien cela.

LÉLIE.

Quoi donc! je serois homme?...

MASCARILLE, le battant toujours en le chassant.

Tirez, tirez[134], vous dis-je, ou bien je vous assomme.

TRUFFALDIN.

Voilà qui me plaît fort; rentre, je suis content.

Mascarille suit Truffaldin, qui rentre dans sa maison.

LÉLIE, revenant.

A moi, par un valet, cet affront éclatant! L'auroit-on pu prévoir, l'action de ce traître, Qui vient insolemment de maltraiter son maître?

MASCARILLE, à la fenêtre de Truffaldin.

Peut-on vous demander comme va votre dos?

LÉLIE.

Quoi! tu m'oses encor tenir un tel propos?

MASCARILLE.

Voilà, voilà que c'est[135] de ne voir pas Jeannette, Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète. Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux, Je cesse d'éclater, de pester contre vous, Quoique de l'action l'imprudence soit haute, Ma main sur votre échine a lavé votre faute.

LÉLIE.

Ah! je me vengerai de ce trait déloyal!

MASCARILLE.

Vous vous êtes causé vous-même tout le mal.

LÉLIE.

Moi?

MASCARILLE.

Si vous n'étiez pas une cervelle folle, Quand vous avez parlé naguère à votre idole, Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas, Dont l'oreille subtile a découvert le cas.

LÉLIE.

On auroit pu surprendre un mot dit à Célie?

MASCARILLE.

Et d'où doncques[136] viendroit cette prompte sortie? Oui vous n'êtes dehors que par votre caquet. Je ne sais si souvent vous jouez au piquet: Mais au moins faites-vous des écarts[137] admirables.

LÉLIE.

O le plus malheureux de tous les misérables! Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi?

MASCARILLE.

Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi, Par là, j'empêche au moins que de cet artifice Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice.

LÉLIE.

Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement.

MASCARILLE.

Quelque sot. Truffaldin lorgnoit exactement: Et puis, je vous dirai, sous ce prétexte utile, Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile. Enfin la chose est faite; et, si j'ai votre foi Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi, Soit ou directement, ou par quelque autre voie, Les coups sur votre râble assenés avec joie, Je vous promets, aidé par le poste où je suis, De contenter vos vœux avant qu'il soit deux nuits.

LÉLIE.

Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse. Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse?

MASCARILLE.

Vous le promettez donc?

LÉLIE.

Oui, je te le promets.

MASCARILLE.

Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.

LÉLIE.

Soit.

MASCARILLE.

Si vous y manquez, votre fièvre quartaine[138]!

LÉLIE.

Mais tiens-moi donc parole, et songe à mon repos.

MASCARILLE.

Allez quitter l'habit et graisser votre dos.

LÉLIE, seul.

Faut-il que le malheur, qui me suit à la trace, Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce!

MASCARILLE, sortant de chez Truffaldin.

Quoi! vous n'êtes pas loin? Sortez vite d'ici; Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci; Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise; N'aidez point mon projet de la moindre entreprise; Demeurez en repos.

LÉLIE, en sortant.

Oui, va, je m'y tiendrai.

MASCARILLE, seul.

Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.

SCÈNE IX.--ERGASTE, MASCARILLE.

ERGASTE.

Mascarille, je viens te dire une nouvelle Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle. A l'heure que je parle, un jeune Égyptien, Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien, Arrive, accompagné d'une vieille fort hâve, Et vient chez Truffaldin racheter cette esclave Que vous vouliez; pour elle il paroît fort zélé.

MASCARILLE.

Sans doute c'est l'amant dont Célie a parlé. Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre? Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre. En vain nous apprenons que Léandre est au point De quitter la partie, et ne nous troubler point; Que son père, arrivé contre toute espérance, Du côté d'Hippolyte emporte la balance, Qu'il a tout fait changer par son autorité, Et va dès aujourd'hui conclure le traité; Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste. Toutefois, par un trait merveilleux de mon art, Je crois que je pourrai retarder leur départ, Et me donner le temps qui sera nécessaire Pour tâcher de finir cette fameuse affaire. Il s'est fait un grand vol; par qui? l'on n'en sait rien: Eux autres rarement passent pour gens de bien; Je veux adroitement, sur un soupçon frivole, Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle. Je sais des officiers, de justice altérés, Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés; Dessus[139] l'avide espoir de quelque paraguante[140] Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente; Et du plus innocent toujours à leur profit La bourse est criminelle, et paye son délit.

[120] Imitation, ou plutôt traduction de l'acte II de l'_Emilia_ de Grotto, qui est elle-même une imitation des _Adelphes_ de Térence.

[121] Pour: j'ai bridé, dirigé comme je voulais, par mon zèle.

[122] Pour: décider les biais qu'on doit prendre. Archaïsme.

[123] Molière dit la vérité, comme le prouve l'histoire d'une fille de gentilhomme provençal emmenée chez les Kabyles, et qui revint faire figure à la cour de Louis XIII.

[124] Truffaldin ayant surpris les signes que Mascarille fait à son maître, le valet se donne l'air de repasser une leçon d'escrime.

[125] Pour: tourmenter. Archaïsme.

[126] Pour: que vous ne le pensez; faute de français.

[127] Traduction libre, mais fidèle quant au mouvement et au sens, de la scène III de l'acte IV de l'_Angelica_, de Fabricio de Fornaris.

[128] Proverbe populaire faisant allusion aux anciens charlatans de nos places publiques, qui avalaient devant le peuple une grande quantité de gros pois.

[129] Pour: bruit et mouvement semblables à ceux que produisent les dés lancés par le cornet. On écrit aujourd'hui tric-trac.

[130] Pour: faire accroire un conte et me jouer un tour. Expression populaire.

[131] Pour filleule. Expression rustique. La cour, du temps de Vaugelas, disait déjà filleul et filleule.

[132] Pour: épousseterai.

[133] Pour: vidons les lieux.

[134] Tirez, tirez, pour: fuyez, fuyez au plus vite. Archaïsme employé par La Fontaine et Racine.

[135] Ellipse, pour: voilà ce que c'est.

[136] Pour: donc. Voyez, plus haut, notre remarque sur _avecque_.

[137] Terme du jeu de piquet.

[138] Exclamation, pour: que la fièvre quarte vous prenne!

[139] Pour: dans l'espoir. On a vu plus haut, le même mot _dessus_, employé au lieu de: pour, par et dans.

[140] De l'espagnol _para guantes_, donner pour les gants. Ce que les Français appellent le pourboire et le pot-de-vin; les Allemands, le _trinkgeld_; les Anglais, avec une singulière pruderie, la _consideration_, et les Italiens, avec plus de subtilité encore, la _buona mancia_, la bonne manche, l'argent que l'on jette dans la manche.

ACTE V

SCÈNE I.--MASCARILLE, ERGASTE.

MASCARILLE.

Ah! chien! ah! double chien! mâtine de cervelle! Ta persécution sera-t-elle éternelle?

ERGASTE.

Par les soins vigilans de l'exempt Balafré Ton affaire alloit bien, le drôle étoit coffré, Si ton maître au moment ne fût venu lui-même, En vrai désespéré, rompre ton stratagème: «Je ne saurois souffrir, a-t-il dit hautement, Qu'un honnête homme soit traîné honteusement; J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne.» Et, comme on résistoit à lâcher sa personne, D'abord il a chargé si bien sur les recors, Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leur corps, Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite, Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.

MASCARILLE.

Le traître ne sait pas que cet Égyptien Est déjà là-dedans pour lui ravir son bien.

ERGASTE.

Adieu. Certaine affaire à te quitter m'oblige.

SCÈNE II.--MASCARILLE.

Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige. On diroit (et pour moi j'en suis persuadé) Que ce démon brouillon dont il est possédé Se plaise à me braver, et me l'aille conduire Partout où sa présence est capable de nuire. Pourtant je veux poursuivre, et, malgré tous ces coups, Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous. Célie est quelque peu de notre intelligence, Et ne voit son départ qu'avecque répugnance. Je tâche à profiter de cette occasion. Mais ils viennent; songeons à l'exécution. Cette maison meublée est en ma bienséance[141], Je puis en disposer avec grande licence; Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé; Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé. O Dieu! qu'en peu de temps on a vu d'aventures, Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures!

SCÈNE III[142].--CÉLIE, ANDRÈS.

ANDRÈS.

Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon cœur N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur. Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, La guerre en quelque estime avoit mis mon courage, Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi, Prétendre, en les servant, un honorable emploi; Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, Et que le prompt effet d'une métamorphose, Qui suivit de mon cœur le soudain changement, Parmi vos compagnons sut ranger votre amant, Sans que mille accidens, ni votre indifférence, Aient pu me détacher de ma persévérance. Depuis, par un hasard, d'avec vous séparé Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, Je n'ai, pour vous rejoindre, épargné temps ni peine; Enfin, ayant trouvé la vieille Égyptienne, Et, plein d'impatience, apprenant votre sort, Que pour certain argent qui leur importoit fort, Et qui de tous vos gens détourna le naufrage, Vous aviez en ces lieux été mise en otage, J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt, Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît: Cependant on vous voit une morne tristesse, Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse. Si pour vous la retraite avoit quelques appas, Venise, du butin fait parmi les combats, Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre: Que si, comme devant, il vous faut encor suivre, J'y consens, et mon cœur n'ambitionnera Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira.

CÉLIE.

Votre zèle pour moi visiblement éclate: Pour en paroître triste, il faudroit être ingrate, Et mon visage aussi, par son émotion, N'explique point mon cœur en cette occasion. Une douleur de tête y peint sa violence; Et, si j'avois sur vous quelque peu de puissance, Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours, Attendroit que ce mal eût pris un autre cours.

ANDRÈS.

Autant que vous voudrez, faites qu'il se diffère. Toutes mes volontés ne butent[143] qu'à vous plaire. Cherchons une maison à vous mettre en repos. L'écriteau que voici s'offre tout à propos.

SCÈNE IV.--CÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE, déguisé en Suisse.

ANDRÈS.

Seigneur Suisse, êtes-vous de ce logis le maître?

MASCARILLE.

Moi pour serfir à fous.

ANDRÈS.

Pourrons-nous y bien être?

MASCARILLE.

Oui; moi pour d'étrancher chafons champre carni, Ma che non point locher te chans te méchant vi.

ANDRÈS.

Je crois votre maison franche de tout ombrage.

MASCARILLE.

Fous noufeau dans sti fil, moi foir à la fissage.

ANDRÈS.

Oui.

MASCARILLE.

La matame est-il mariage al monsieur?

ANDRÈS.

Quoi?

MASCARILLE.

S'il être son fame, ou s'il être son sœur?

ANDRÈS.

Non.

MASCARILLE.

Mon foi, pien choli, fenir pour marchantisse Ou pien pour temanter à la palais choustice! La procès il faut rien, il coûter tant t'archant! La procurair larron, l'afocat pien méchant.

ANDRÈS.

Ce n'est pas pour cela.

MASCARILLE.

Fous tonc mener sti file Pour fenir pourmener et recarter la file?

ANDRÈS.

A Célie.

Il m'importe. Je suis à vous dans un moment. Je vais faire venir la vieille promptement, Contremander aussi notre voiture prête.

MASCARILLE.

Li ne porte pas pien?

ANDRÈS.

Elle a mal à la tête.

MASCARILLE.

Moi chafoir te pon fin, et te fromage pon. Entre-fous, entre-fous tans mon petit maisson.

Célie, Andrès et Mascarille entrent dans la maison.

SCÈNE V.--LÉLIE.

Quel que soit le transport d'une âme impatiente, Ma parole m'engage à rester en attente, A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser, Comme de mes destins le ciel veut disposer.

SCÈNE VI.--ANDRÈS, LÉLIE.

LÉLIE, à Andrès qui sort de la maison.

Demandiez-vous quelqu'un dedans cette demeure?

ANDRÈS.

C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure.

LÉLIE.

A mon père pourtant la maison appartient, Et mon valet, la nuit, pour la garder s'y tient.

ANDRÈS.

Je ne sais; l'écriteau marque au moins qu'on la loue; Lisez.

LÉLIE.

Certes, ceci me surprend, je l'avoue. Qui diantre l'auroit mis? et par quel intérêt?... Ah! ma foi, je devine à peu près ce que c'est! Cela ne peut venir que de ce que j'augure.

ANDRÈS.

Peut-on vous demander quelle est cette aventure?

LÉLIE.

Je voudrois à tout autre en faire un grand secret, Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret. Sans doute l'écriteau que vous voyez paroître, Comme je conjecture, au moins, ne sauroit être Que quelque invention du valet que je di, Que quelque nœud subtil qu'il doit avoir ourdi Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne. Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups.

ANDRÈS.

Vous l'appelez?

LÉLIE.

Célie.

ANDRÈS.

Eh! que ne disiez-vous? Vous n'aviez qu'à parler, je vous aurois sans doute Épargné tous les soins que ce projet vous coûte.

LÉLIE.

Quoi! vous la connoissez?

ANDRÈS.

C'est moi qui maintenant Viens de la racheter.

LÉLIE.

O discours surprenant!

ANDRÈS.

Sa santé de partir ne nous pouvant permettre, Au logis que voilà je venois de la mettre; Et je suis très-ravi, dans cette occasion, Que vous m'ayez instruit de votre intention.

LÉLIE.

Quoi! j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère? Vous pourriez?...

ANDRÈS, allant frapper à la porte.

Tout à l'heure on va vous satisfaire.

LÉLIE.

Que pourrai-je vous dire? Et quel remercîment?...

ANDRÈS.

Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement.

SCÈNE VII.--LÉLIE, ANDRÈS, MASCARILLE.

MASCARILLE, à part.

Eh bien, ne voilà pas mon enragé de maître! Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre[144].

LÉLIE.

Sous ce grotesque habit qui l'auroit reconnu? Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

MASCARILLE.

Moi souis ein chant t'honneur, moi non point Maquerille; Chai point fendre chamais le fame ni le fille.

LÉLIE.

Le plaisant baragouin! il est bon, sur ma foi!

MASCARILLE.

Allez fous pourmener, sans toi rire te moi.

LÉLIE.

Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître.

MASCARILLE.

Partié! tiable, mon foi chamais toi chei connoître.

LÉLIE.

Tout est accommodé, ne te déguise point.

MASCARILLE.

Si toi point t'en aller, che paille ein coup te poing.

LÉLIE.

Ton jargon allemand est superflu, te dis-je; Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige. J'ai tout ce que mes vœux lui pouvoient demander, Et tu n'as pas sujet de rien appréhender.

MASCARILLE.

Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, Je me dessuisse[145] donc et redeviens moi-même.

ANDRÈS.

Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu. Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu.

SCÈNE VIII.--LÉLIE, MASCARILLE.

LÉLIE.

Eh bien, que diras-tu?

MASCARILLE.

Que j'ai l'âme ravie De voir d'un beau succès notre peine suivie.

LÉLIE.

Tu feignois à[146] sortir de ton déguisement, Et ne pouvois me croire en cet événement.

MASCARILLE.

Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante, Et trouve l'aventure aussi fort surprenante.

LÉLIE.

Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup. Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup, Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage.

MASCARILLE.

Soit; vous aurez été bien plus heureux que sage.

SCÈNE IX.--CÉLIE, ANDRÈS, LÉLIE, MASCARILLE.

ANDRÈS.

N'est-ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé?

LÉLIE.

Ah! quel bonheur au mien pourroit être égalé?

ANDRÈS.

Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable. Si je ne l'avouois je serois condamnable: Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur, S'il falloit le payer aux dépens de mon cœur. Jugez, dans le transport où sa beauté me jette Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette; Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas: Adieu. Pour quelques jours retournons sur nos pas.

SCÈNE X.--LÉLIE, MASCARILLE.

MASCARILLE, après avoir chanté.

Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie; Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie; Hem! vous m'entendez bien.

LÉLIE.

C'est trop; je ne veux plus Te demander pour moi de secours superflus. Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable, Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable! Va, cesse tes efforts pour un malencontreux, Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux. Après tant de malheurs, après mon imprudence, Le trépas me doit seul prêter son assistance.

SCÈNE XI.--MASCARILLE.

Voilà le vrai moyen d'achever son destin; Il ne lui manque plus que de mourir enfin, Pour le couronnement de toutes ses sottises. Mais en vain son dépit pour ses fautes commises Lui fait licencier mes soins et mon appui, Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, Et dessus son lutin obtenir la victoire. Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire; Et les difficultés dont on est combattu Sont les dames d'atours qui parent la vertu.

SCÈNE XII.--CÉLIE, MASCARILLE.

CÉLIE, à Mascarille, qui lui a parlé bas.

Quoi que tu veuilles dire, et que l'on se propose, De ce retardement j'attends fort peu de chose. Ce qu'on voit de succès peut bien persuader Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder[147]: Et je t'ai déjà dit qu'un cœur comme le nôtre Ne voudroit pas pour l'un faire injustice à l'autre, Et que très-fortement, par de différens nœuds, Je me trouve attachée au parti de tous deux. Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, Andrès pour son partage a la reconnoissance, Qui ne souffrira point que mes pensers secrets Consultent jamais rien contre ses intérêts. Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme, Si le don de mon cœur ne couronne sa flamme, Au moins dois-je ce prix à ce qu'il fait pour moi De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi, Et de faire à mes vœux autant de violence Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence. Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, Juge ce que tu peux te permettre d'espoir.

MASCARILLE.

Ce sont, à dire vrai, de très-fâcheux obstacles, Et je ne sais point l'art de faire des miracles; Mais je vais employer mes efforts plus puissans[148], Remuer terre et ciel, m'y prendre de tous sens Pour tâcher de trouver un biais salutaire, Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.

SCÈNE XIII.--HIPPOLYTE, CÉLIE.

HIPPOLYTE.

Depuis votre séjour, les dames de ces lieux Se plaignent justement des larcins de vos yeux, Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles Et de tous leurs amans faites des infidèles: Il n'est guère de cœurs qui puissent échapper Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper; Et mille libertés, à vos chaînes offertes, Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes. Quant à moi, toutefois je ne me plaindrois pas Du pouvoir absolu de vos rares appas, Si, lorsque mes amans sont devenus les vôtres, Un seul m'eût consolé de la perte des autres; Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous, C'est un dur procédé dont je me plains à vous.

CÉLIE.

Voilà d'un air galant faire une raillerie; Mais épargnez un peu celle qui vous en prie. Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien[149], Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien, Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

HIPPOLYTE.

Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé; Et, sans parler du reste, on sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie.

CÉLIE.

Je crois qu'étant tombé dans cet aveuglement, Vous vous consoleriez de leur perte aisément, Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable.

HIPPOLYTE.

Au contraire, j'agis d'un air tout différent, Et trouve en vos beautés un mérite si grand; J'y vois tant de raisons capables de défendre L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre, Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux Dont envers moi Léandre a parjuré ses vœux, Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère, Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père.

SCÈNE XIV.--CÉLIE, HIPPOLYTE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Grande, grande nouvelle, et succès surprenant, Que ma bouche vous vient annoncer maintenant!

CÉLIE.

Qu'est-ce donc?

MASCARILLE.

Écoutez; voici sans flatterie...

CÉLIE.

Quoi?

MASCARILLE.

La fin d'une vraie et pure comédie. La vieille Égyptienne à l'heure même...

CÉLIE.

Eh bien?

MASCARILLE.

Passait dedans la place, et ne songeoit à rien, Alors qu'une autre vieille assez défigurée, L'ayant de près au nez longtemps considérée Par un bruit enroué de mots injurieux A donné le signal d'un combat furieux, Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches, Dont ces deux combattans s'efforçoient d'arracher Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagasse[150]. D'abord leurs scoffions[151] ont volé par la place, Et, laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, Ont rendu le combat risiblement affreux. Andrès et Truffaldin, à l'éclat du murmure, Ainsi que force monde, accourus d'aventure, Ont à les décharpir[152] eu de la peine assez, Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés. Cependant que chacune, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur, Celle qui la première avoit fait la rumeur, Malgré la passion dont elle étoit émue, Ayant sur Truffaldin tenu longtemps la vue: C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux, A-t-elle dit tout haut; ô rencontre opportune! Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune Me fait vous reconnoître, et dans le même instant Que pour votre intérêt je me tourmentois tant. Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille, Dont j'élevois l'enfance, et qui, par mille traits, Faisoit voir, dès quatre ans, sa grâce et ses attraits. Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, Dedans notre maison se rendant familière, Me vola ce trésor. Hélas! de ce malheur Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, Que cela servit fort pour avancer sa vie: Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie Me faisant redouter un reproche fâcheux, Je vous fis annoncer la mort de toutes deux. Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue. Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix, Pendant tout ce récit, répétoit plusieurs fois, Andrès, ayant changé quelque temps de visage, A Truffaldin surpris a tenu ce langage: Quoi donc! le ciel me fait trouver heureusement Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement, Et que j'avois pu voir, sans pourtant reconnoître La source de mon sang et l'auteur de mon être! Oui, mon père, je suis Horace votre fils. D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis, Me sentant naître au cœur d'autres inquiétudes Je sortis de Bologne, et, quittant mes études, Portai durant six ans mes pas en divers lieux, Selon que me poussoit un désir curieux: Pourtant, après ce temps, une secrète envie Me pressa de revoir les miens et ma patrie, Mais dans Naples, hélas! je ne vous trouvai plus, Et n'y sus votre sort que par des bruits confus. Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines, Venise pour un temps borna mes courses vaines; Et j'ai vécu depuis, sans que de ma maison J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom. Je vous laisse à juger si, pendant ces affaires, Truffaldin ressentoit des transports ordinaires. Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir Par la confession de votre Égyptienne, Truffaldin maintenant vous reconnoît pour sienne; Andrès est votre frère; et, comme de sa sœur Il ne peut plus songer à se voir possesseur, Une obligation qu'il prétend reconnoître A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître, Dont le père, témoin de tout l'événement, Donne à cet hyménée un plein consentement, Et, pour mettre une joie entière en sa famille, Pour le nouvel Horace a proposé sa fille. Voyez que d'incidens à la fois enfantés?

CÉLIE.

Je demeure immobile à tant de nouveautés.

MASCARILLE.

Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, Qui du combat encor remettent leurs personnes. Léandre est de la troupe, et votre père aussi, Moi je vais avertir mon maître de ceci, Et que, lorsque à ses vœux on croit le plus d'obstacle, Le ciel en sa faveur produit comme un miracle.

Mascarille sort.

HIPPOLYTE.

Un tel ravissement rend mes esprits confus, Que[153] pour mon propre sort je n'en aurois pas plus. Mais les voici venir.

SCÈNE XV.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉANDRE, ANDRÈS.

TRUFFALDIN.

Ah! ma fille!

CÉLIE.

Ah! mon père!

TRUFFALDIN.

Sais-tu déjà comment le ciel nous est prospère?

CÉLIE.

Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux.

HIPPOLYTE, à Léandre.

En vain vous parleriez pour excuser vos feux, Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

LÉANDRE.

Un généreux pardon est ce que je désire: Mais j'atteste les cieux qu'en ce retour soudain Mon père fait bien moins que mon propre dessein.

ANDRÈS, à Célie.

Qui l'auroit jamais cru que cette ardeur si pure Pût être condamnée un jour par la nature! Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir, Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir.

CÉLIE.

Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute, Quand je n'avois pour vous qu'une estime très-haute. Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant M'arrêtoit sur un pas si doux et si glissant, Et détournoit mon cœur de l'aveu d'une flamme Que mes sens s'efforçoient d'introduire en mon âme[154].

TRUFFALDIN, à Célie.

Mais, en te recouvrant, que diras-tu de moi, Si je songe aussitôt à me priver de toi, Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée?

CÉLIE.

Que de vous maintenant dépend ma destinée.

SCÈNE XVI.--TRUFFALDIN, ANSELME, PANDOLFE, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉLIE, LÉANDRE, ANDRÈS, MASCARILLE.

MASCARILLE, à Lélie.

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire à ce coup un si solide espoir; Et si, contre l'excès du bien qui nous arrive, Vous armerez encor votre imaginative. Par un coup imprévu des destins les plus doux, Vos vœux sont couronnés, et Célie est à vous.

LÉLIE.

Croirai-je que du ciel la puissance absolue...

TRUFFALDIN.

Oui, mon gendre, il est vrai.

PANDOLFE.

La chose est résolue.

ANDRÈS, à Lélie.

Je m'acquitte par là de ce que je vous dois.

LÉLIE, à Mascarille.

Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois, Dans cette joie...

MASCARILLE.

Aï! aï! doucement, je vous prie. Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie, Si vous la caressez avec tant de transport: De vos embrassemens on se passeroit fort.

TRUFFALDIN, à Lélie.

Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie; Mais, puisqu'un même jour nous met tous dans la joie, Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé, Et que son père aussi nous soit vite amené.

MASCARILLE.

Vous voilà tous pourvus. N'est-il point quelque fille Qui pût accommoder le pauvre Mascarille? A voir chacun se joindre à sa chacune ici, J'ai des démangeaisons de mariage aussi.

ANSELME.

J'ai ton fait.

MASCARILLE.

Allons donc; et que les cieux prospères Nous donnent des enfans dont nous soyons les pères!

[141] Un écriteau, suspendu à une des maisons de la place, doit annoncer une maison meublée.

[142] Imitation malheureuse de la nouvelle de Cervantès intitulée _la Bohémienne_, et dont Molière a fait son dénoûment en le gâtant.

[143] Pour: n'ont de but que. Archaïsme populaire.

[144] Archaïsme populaire remontant aux Romains: fatalité qu'on ne peut écarter. Altération du mot _bissexte_, de _bis sextus_, l'année bissextile ayant toujours été regardée comme vouée aux plus grands malheurs. De là _faire un bissêtre_, faire un malheur.

[145] Mot composé comme Molière en fait beaucoup: désosier, tartuffier.

[146] Pour: éluder, avoir peine à. Archaïsme perdu aujourd'hui.

[147] Amphigouri. Probablement l'auteur veut dire: Ce qui se passe n'est pas de nature à faire croire que Lélie et Andrès soient prêts à s'accorder.

[148] Pour: les plus puissants. Licence archaïque.

[149] Se connaissent trop bien? O Molière!

[150] Mot provençal et napolitain. Le plus célèbre poëme qui existe en patois napolitain est la _Vaiasseïde_.

[151] _Escoffions_, nom ancien d'une coiffe de femme. On disait également _escoffions_ ou _scoffions_. On dit encore, dans le patois languedocien, _coïfa_, pour désigner les coiffures des femmes du peuple.

[152] Pour: forcer deux personnes qui s'écharpent de se lâcher. Archaïsme populaire.

[153] Pour: si bien que.

[154] Galimatias. Célie veut exprimer un combat secret qu'elle éprouvait en présence d'Andrès.

FIN DE L'ÉTOURDI.

LE DÉPIT AMOUREUX

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A MONTPELLIER AU MOIS DE DÉCEMBRE 1654 ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON AU MOIS DE DÉCEMBRE 1658.

«N'est-il point, disait Molière (parlant sous le masque à la fin de son brillant rôle de Mascarille),

...... N'est-il point quelque fille Qui pût accommoder le pauvre Mascarille?»

C'était aux habitants de Lyon qu'il se plaignait ainsi; et ce fut après le succès éclatant de l'_Étourdi_ que commença la vie amoureuse de Molière, vie si sérieuse et si folle, si vive et si désespérée. Tendre et passionné comme Shakspeare, sensuel et méditatif comme lui; placé au milieu de femmes de théâtre belles ou coquettes, souvent l'un et l'autre; indépendant, grâce aux licences de son odyssée comique, des entraves que la convenance sociale impose; il éprouva et reproduisit sur la scène, tant que dura sa vie d'artiste, les douleurs, les caprices et les ivresses de sa passion favorite.

Cette empreinte nouvelle s'annonce dans le _Dépit amoureux_, dont elle constitue la valeur. Le décousu de scènes mal enchaînées, le calque maladroit de l'une des plus faibles intrigues du théâtre italien (l'_Interesse_ de Nicolo Secchi), l'impropriété du langage, la folle complication des narrations romanesques et la mauvaise entente du théâtre, s'y joignent à l'emploi des vieux ressorts espagnols, remis en œuvre par les Italiens; on y trouve encore ces frères qui deviennent des sœurs, ces sœurs qui se changent en frères;--enfants perdus et retrouvés,--toute la défroque de Rotrou, Garnier et Hardy. Sous cette mosaïque d'emprunt, l'ardente et immortelle peinture de deux jeunes cœurs épris l'un de l'autre trahit le génie de Molière et le fond d'une âme involontairement attendrie. D'autres signes indicateurs annoncent le développement de son génie; tels sont le bon sens populaire de Gros-René, espèce de Sancho en livrée; quelques vives parodies de l'emphase et du raffinement espagnol; enfin les deux personnages du traducteur pédant et du spadassin méridional, l'un Métaphraste, emprunté sans cérémonie à un prédécesseur peu connu[155]; l'autre, ce charmant la Rapière, matamore du Midi, le poing sur la hanche, l'épée toujours au vent et dont les spectateurs languedociens durent reconnaître les originaux. On sait avec quelle peine le prince de Conti venait d'obtenir de la noblesse languedocienne la promesse signée d'observer les édits contre les duels.

[155] La Tessonnerie.

_La Rapière_, costumé en bretteur de Callot; _Métaphraste_, en rabat et en longue robe de docteur; _Mascarille_, en valet sicilien, c'est-à-dire le demi-masque sur la face, le feutre sur l'oreille et la plume sur le feutre;--la jeune fille _Ascagne_, vêtue en brillant cavalier de Louis XIII, jouèrent cette œuvre aimable et incomplète devant les États présidés par le prince de Conti; on ne sait si ce fut à Montpellier en décembre 1654, ou à Béziers en décembre 1655.

Paris et la cour devaient, en 1658, ratifier le jugement favorable des spectateurs méridionaux. Lope de Vega dans le _Chien du jardinier_, Horace dans sa charmante idylle lyrique[156], ont sans doute inspiré Molière; la complication et l'obscurité romanesque du sujet appartiennent en propre à l'auteur italien.

[156] _Donec gratus eram tibi._

Il faut à ce jeune esprit cinq années de nouvelles aventures, de douleurs et d'études, enfin Paris, le centre du mouvement civilisé, pour qu'il abdique ses prétendus maîtres et prenne conscience de lui-même.

PERSONNAGES ACTEURS

ÉRASTE, amant de Lucile. BÉJART aîné. ALBERT, père de Lucile et d'Ascagne. MOLIÈRE. GROS-RENÉ, valet d'Éraste. DUPARC. VALÈRE, fils de Polidore. BÉJART jeune. LUCILE, fille d'Albert. Mlle DEBRIE. MARINETTE, suivante de Lucile. Madel. BÉJART. POLIDORE, père de Valère. FROSINE, confidente d'Ascagne. ASCAGNE, fille d'Albert, déguisée en homme. MASCARILLE, valet de Valère. MÉTAPHRASTE[157], pédant. DU CROISY. LA RAPIÈRE, bretteur. DEBRIE.

La scène est à Paris.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Veux-tu que je te die[158]? une atteinte secrète Ne laisse point mon âme en une bonne assiette; Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir, Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir; Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, Ou du moins qu'avec moi toi-même on ne te trompe.

GROS-RENÉ.

Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, Je dirai (n'en déplaise à monsieur votre amour) Que c'est injustement blesser ma prud'homie, Et se connoître mal en physionomie. Les gens de mon minois ne sont point accusés D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères Et suis homme fort rond de toutes les manières. Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien, Le doute est mieux fondé; pourtant je n'en crois rien. Je ne vois point encore, ou je suis une bête, Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête[159]. Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour; Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour; Et Valère, après tout, qui cause votre crainte, Semble n'être à présent souffert que par contrainte.

ÉRASTE.

Souvent d'un faux espoir un amant est nourri: Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri; Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. Valère enfin, pour être un amant rebuté, Montre depuis un temps trop de tranquillité; Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, Il témoigne de joie ou bien d'indifférence, M'empoisonne à tous coups leurs plus charmans appas, Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas, Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile Une entière croyance aux propos de Lucile. Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux, Y voir entrer un peu de son transport jaloux, Et, sur ses déplaisirs et son impatience, Mon âme prendroit lors une pleine assurance. Toi-même penses-tu qu'on puisse, comme il fait, Voir chérir un rival d'un esprit satisfait? Et, si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure, Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure?

GROS-RENÉ.

Peut-être que son cœur a changé de désirs, Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs.

ÉRASTE.

Lorsque par les rebuts une âme est détachée, Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat Qu'elle puisse rester en un paisible état. De ce qu'on a chéri la fatale présence Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence; Et, si de cette vue on n'accroît son dédain, Notre amour est bien près de nous rentrer au sein: Enfin, crois-moi, si bien qu'on éteigne une flamme, Un peu de jalousie occupe encore une âme, Et l'on ne sauroit voir, sans en être piqué, Posséder par un autre un cœur qu'on a manqué.

GROS-RENÉ.

Pour moi, je ne sais point tant de philosophie: Ce que voient mes yeux, franchement je m'y fie; Et ne suis point de moi si mortel ennemi, Que je m'aille affliger sans sujet ni demi[160]. Pourquoi subtiliser, et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable? Sur des soupçons en l'air je m'irois alarmer! Laissons venir la fête avant que la chômer. Le chagrin me paroît une incommode chose; Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause; Et mêmes[161] à mes yeux cent sujets d'en avoir S'offrent le plus souvent que je ne veux pas voir. Avec vous en amour je cours même fortune, Celle que vous aurez me doit être commune; La maîtresse ne peut abuser votre foi, A moins que la suivante en fasse autant pour moi: Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême, Je veux croire les gens quand on me dit: Je t'aime; Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux, Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux. Que tantôt Marinette endure qu'à son aise Jodelet par plaisir la caresse et la baise, Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, A son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl: Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce.

ÉRASTE.

Voilà de tes discours.

GROS-RENÉ.

Mais je la vois qui passe.

SCÈNE II[162].--ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

GROS-RENÉ.

St, Marinette!

MARINETTE.

Oh! oh! que fais-tu là?

GROS-RENÉ.

Ma foi! Demande, nous étions tout à l'heure sur toi.

MARINETTE.

Vous êtes aussi là, monsieur! Depuis une heure Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure[163].

ÉRASTE.

Comment?

MARINETTE.

Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas, Et vous promets, ma foi...

ÉRASTE.

Quoi?

MARINETTE.

Que vous n'êtes pas Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place[164].

GROS-RENÉ.

Il falloit en jurer.

ÉRASTE.

Apprends-moi donc, de grâce, Qui te fait me chercher.

MARINETTE.

Quelqu'un, en vérité, Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté; Ma maîtresse, en un mot.

ÉRASTE.

Ah! chère Marinette, Ton discours de son cœur est-il bien l'interprète? Ne me déguise point un mystère fatal; Je ne t'en voudrois pas pour cela plus de mal: Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse N'abuse point mes vœux d'une fausse tendresse.

MARINETTE.

Eh, eh! d'où vous vient donc ce plaisant mouvement? Elle ne fait pas voir assez son sentiment? Quel garant est-ce encor que votre amour demande? Que lui faut-il?

GROS-RENÉ.

A moins que Valère se pende, Bagatelle, son cœur ne s'assurera point.

MARINETTE.

Comment?

GROS-RENÉ.

Il est jaloux jusques en un tel point.

MARINETTE.

De Valère? Ah! vraiment la pensée est bien belle! Elle peut seulement naître en votre cervelle. Je vous croyois du sens, et jusqu'à ce moment J'avois de votre esprit quelque bon sentiment, Mais, à ce que je vois, je m'étois fort trompée. Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée?

GROS-RENÉ.

Moi, jaloux! Dieu m'en garde, et d'être assez badin[165] Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin! Outre que de ton cœur ta foi me cautionne, L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne Pour croire auprès de moi que quelque autre te plût. Où diantre pourrois-tu trouver qui me valût?

MARINETTE.

En effet, tu dis bien: voilà comme il faut être: Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paroître! Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal, Et d'avancer par là les desseins d'un rival. Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse, Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse; Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux Aux soins trop inquiets de son rival jaloux. Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage, C'est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre, après tout, misérable à crédit. Cela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit.

ÉRASTE.

Eh bien, n'en parlons plus. Que venois-tu m'apprendre?

MARINETTE.

Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre; Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute[166]. Lisez-le donc tout haut, personne ici n'écoute.

ÉRASTE lit.

«Vous m'avez dit que votre amour «Étoit capable de tout faire; «Il se couronnera lui-même dans ce jour, «S'il peut avoir l'aveu d'un père. «Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur, «Je vous en donne la licence; «Et, si c'est en votre faveur, «Je vous réponds de mon obéissance.»

Ah! quel bonheur! O toi, qui me l'as apporté, Je te dois regarder comme une déité!

GROS-RENÉ.

Je vous le disois bien: contre votre croyance, Je ne me trompe guère aux choses que je pense.

ÉRASTE relit.

«Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur, «Je vous en donne la licence; «Et, si c'est en votre faveur, «Je vous réponds de mon obéissance.»

MARINETTE.

Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit, Elle désavoueroit bientôt un tel écrit.

ÉRASTE.

Ah! cache-lui, de grâce, une peur passagère, Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière, Ou, si tu la lui dis, ajoute que ma mort Est prête d'expier l'erreur de ce transport; Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, Sacrifier ma vie à sa juste colère.

MARINETTE.

Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps.

ÉRASTE.

Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends Reconnoître dans peu, de la bonne manière, Les soins d'une si noble et si belle courrière.

MARINETTE.

A propos, savez-vous où je vous ai cherché, Tantôt encore?

ÉRASTE.

Eh bien?

MARINETTE.

Tout proche du marché, Où vous savez.

ÉRASTE.

Où donc?

MARINETTE.

Là... dans cette boutique Où, dès le mois passé, votre cœur magnifique Me promit, de sa grâce, une bague.

ÉRASTE.

Ah! j'entends.

GROS-RENÉ.

La matoise!

ÉRASTE.

Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps A m'acquitter vers toi d'une telle promesse: Mais...

MARINETTE.

Ce que j'en ai dit n'est pas que je vous presse.

GROS-RENÉ.

Oh! que non!

ÉRASTE lui donne sa bague.

Celle-ci peut-être aura de quoi Te plaire; accepte-la pour celle que je doi.

MARINETTE.

Monsieur, vous vous moquez; j'aurois honte à la prendre.

GROS-RENÉ.

Pauvre honteuse, prends sans davantage attendre: Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous.

MARINETTE.

Ce sera pour garder quelque chose de vous.

ÉRASTE.

Quand puis-je rendre grâce à cet ange adorable?

MARINETTE.

Travaillez à vous rendre un père favorable.

ÉRASTE.

Mais, s'il me rebutoit, dois-je?...

MARINETTE.

Alors comme alors, Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts. D'une façon ou d'autre il faut qu'elle soit vôtre: Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.

ÉRASTE.

Adieu; nous en saurons le succès dans ce jour.

Éraste relit la lettre tout bas.

MARINETTE, à Gros-René.

Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour? Tu ne m'en parles point.

GROS-RENÉ.

Un hymen qu'on souhaite, Entre gens comme nous, est chose bientôt faite. Je te veux; me veux-tu de même?

MARINETTE.

Avec plaisir.

GROS-RENÉ.

Touche, il suffit.

MARINETTE.

Adieu, Gros-René, mon désir.

GROS-RENÉ.

Adieu, mon astre.

MARINETTE.

Adieu, beau tison de ma flamme.

GROS-RENÉ.

Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme.

Marinette sort.

Le bon Dieu soit loué, nos affaires vont bien; Albert n'est pas un homme à vous refuser rien.

ÉRASTE.

Valère vient à nous.

GROS-RENÉ.

Je plains le pauvre hère, Sachant ce qui se passe.

SCÈNE III.--VALÈRE, ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Eh bien, seigneur Valère?

VALÈRE.

Eh bien, seigneur Éraste?

ÉRASTE.

En quel état l'amour?

VALÈRE.

En quel état vos feux?

ÉRASTE.

Plus forts de jour en jour.

VALÈRE.

Et mon amour plus fort.

ÉRASTE.

Pour Lucile?

VALÈRE.

Pour elle.

ÉRASTE.

Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle D'une rare constance.

VALÈRE.

Et votre fermeté Doit être un rare exemple à la postérité.

ÉRASTE.

Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère, Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire; Et je ne forme point d'assez beaux sentimens Pour souffrir constamment les mauvais traitemens; Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.

VALÈRE.

Il est très-naturel, et j'en suis bien de même. Le plus parfait objet dont je serois charmé N'auroit pas mes tributs, n'en étant point aimé.

ÉRASTE.

Lucile cependant...

VALÈRE.

Lucile, dans son âme, Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme.

ÉRASTE.

Vous êtes donc facile à contenter?

VALÈRE.

Pas tant Que vous pourriez penser.

ÉRASTE.

Je puis croire pourtant, Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce.

VALÈRE.

Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place.

ÉRASTE.

Ne vous abusez point, croyez-moi.

VALÈRE.

Croyez-moi, Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi.

ÉRASTE.

Si j'osois vous montrer une preuve assurée Que son cœur... Non, votre âme en seroit altérée.

VALÈRE.

Si je vous osois, moi, découvrir en secret... Mais je vous fâcherois, et veux être discret.

ÉRASTE.

Vraiment, vous me poussez, et, contre mon envie, Votre présomption veut que je l'humilie. Lisez.

VALÈRE, après avoir lu.

Ces mots sont doux.

ÉRASTE.

Vous connoissez la main?

VALÈRE.

Oui, de Lucile.

ÉRASTE.

Eh bien, cet espoir si certain...

VALÈRE, riant et s'en allant.

Adieu, seigneur Éraste.

GROS-RENÉ.

Il est fou, le bon sire, Où vient-il donc pour lui de voir le mot pour rire?

ÉRASTE.

Certes, il me surprend; et j'ignore, entre nous, Quel diable de mystère est caché là-dessous.

GROS-RENÉ.

Son valet vient, je pense.

ÉRASTE.

Oui, je le vois paroître; Feignons[167], pour le jeter sur l'amour de son maître.

SCÈNE IV.--ÉRASTE, MASCARILLE, GROS-RENÉ.

MASCARILLE, à part.

Non, je ne trouve point d'état plus malheureux Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux!

GROS-RENÉ.

Bonjour.

MASCARILLE.

Bonjour.

GROS-RENÉ.

Où tend Mascarille à cette heure[168]? Que fait-il? revient-il? va-t-il? ou s'il demeure?

MASCARILLE.

Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été; Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté; Et ne demeure point, car, tout de ce pas même[169], Je prétends m'en aller.

ÉRASTE.

La rigueur est extrême; Doucement, Mascarille.

MASCARILLE.

Ah! monsieur, serviteur.

ÉRASTE.

Vous nous fuyez bien vite! eh quoi! vous fais-je peur?

MASCARILLE.

Je ne crois pas cela de votre courtoisie.

ÉRASTE.

Touche; nous n'avons plus sujet de jalousie, Nous devenons amis, et mes feux que j'éteins Laissent la place libre à vos heureux desseins.

MASCARILLE.

Plût à Dieu!

ÉRASTE.

Gros-René sait qu'ailleurs je me jette.

GROS-RENÉ.

Sans doute; et je te cède aussi la Marinette.

MASCARILLE.

Passons sur ce point-là; notre rivalité[170] N'est pas pour en venir à grande extrémité; Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie Soit désenamourée[171], ou si c'est raillerie?

ÉRASTE.

J'ai su qu'en ses amours ton maître étoit trop bien Et je serois un fou de prétendre plus rien Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle.

MASCARILLE.

Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle. Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu, Vous tirez sagement votre épingle du jeu. Oui, vous avez bien fait de quitter une place Où l'on vous caressoit pour la seule grimace; Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit, J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit. On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. Mais d'où diantre, après tout, avez-vous su la ruse? Car cet engagement mutuel de leur foi N'eut pour témoins, la nuit, que deux autres et moi; Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète Qui rend de nos amans la flamme satisfaite.

ÉRASTE.

Eh! que dis-tu?

MASCARILLE.

Je dis que je suis interdit, Et ne sais pas, monsieur, qui peut vous avoir dit Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde D'un secret mariage a serré le lien.

ÉRASTE.

Vous en avez menti!

MASCARILLE.

Monsieur, je le veux bien.

ÉRASTE.

Vous êtes un coquin.

MASCARILLE.

D'accord.

ÉRASTE.

Et cette audace Mériteroit cent coups de bâton sur la place.

MASCARILLE.

Vous avez tout pouvoir.

ÉRASTE.

Ah! Gros-René!

GROS-RENÉ.

Monsieur?

ÉRASTE.

Je démens un discours dont je n'ai que trop peur.

A Mascarille.

Tu penses fuir?

MASCARILLE.

Nenni.

ÉRASTE.

Quoi! Lucile est la femme...

MASCARILLE.

Non, monsieur, je raillois.

ÉRASTE.

Ah! vous railliez, infâme.

MASCARILLE.

Non, je ne raillois point.

ÉRASTE.

Il est donc vrai?

MASCARILLE.

Non pas. Je ne dis pas cela.

ÉRASTE.

Que dis-tu donc?

MASCARILLE.

Hélas! Je ne dis rien, de peur de mal parler.

ÉRASTE.

Assure Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture.

MASCARILLE.

C'est ce qu'il vous plaira: je ne suis pas ici Pour vous rien contester.

ÉRASTE, tirant son épée.

Veux-tu dire? Voici, Sans marchander, de quoi te délier la langue.

MASCARILLE.

Elle ira faire encor quelque sotte harangue. Eh! de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon, Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez tirer mes chausses[172] sans murmure.

ÉRASTE.

Tu mourras, ou je veux que la vérité pure S'exprime par ta bouche.

MASCARILLE.

Hélas! je la dirai; Mais peut-être, monsieur, que je vous fâcherai.

ÉRASTE.

Parle; mais prends bien garde à ce que tu vas faire. A ma juste fureur rien ne te peut soustraire, Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.

MASCARILLE.

J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras, Faites-moi pis encor, tuez-moi si j'impose, En tout ce que j'ai dit ici, la moindre chose.

ÉRASTE.

Ce mariage est vrai?

MASCARILLE.

Ma langue, en cet endroit, A fait un pas de clerc[173] dont elle s'aperçoit; Mais enfin cette affaire est comme vous la dites, Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu, Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœud; Et Lucile depuis fait encor moins paroître La violente amour qu'elle porte à mon maître, Et veut absolument que tout ce qu'il verra, Et qu'en votre faveur son cœur témoignera, Il l'impute à l'effet d'une haute prudence Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance. Si, malgré mes sermens, vous doutez de ma foi, Gros-René peut venir une nuit avec moi, Et je lui ferai voir, étant en sentinelle, Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle.

ÉRASTE.

Ote-toi de mes yeux, maraud!

MASCARILLE.

Et de grand cœur. C'est ce que je demande.

SCÈNE V.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Eh bien?

GROS-RENÉ.

Eh bien, monsieur, Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable[174].

ÉRASTE.

Las! il ne l'est que trop, le bourreau détestable! Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit; Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit, Marque bien leur concert, et que c'est une baie[175] Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye.

SCÈNE VI.--ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

MARINETTE.

Je viens vous avertir que tantôt, sur le soir, Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.

ÉRASTE.

Oses-tu me parler, âme double et traîtresse! Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix, Et que voilà l'état, infâme! que j'en fais.

Il déchire la lettre et sort.

MARINETTE.

Gros-René, dis-moi donc quelle mouche le pique.

GROS-RENÉ.

M'oses-tu bien encor parler, femelle inique, Crocodile trompeur, de qui le cœur félon Est pire qu'un satrape, ou bien qu'un Lestrigon[176]! Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse, Et dis-lui bien et beau que, malgré sa souplesse, Nous ne sommes plus sots, ni mon maître ni moi, Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi.

MARINETTE, seule.

Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée? De quel démon est donc leur âme travaillée? Quoi! faire un tel accueil à nos soins obligeans! Oh! que ceci chez nous va surprendre les gens!

[157] C'est-à-dire: le traducteur, mot tiré du grec.

[158] Pour: je te dise. Apocope archaïque.

[159] Avoir de l'inquiétude, expression proverbiale, du latin _martulus_.

[160] Pour: sans sujet, ou sans la moitié d'un sujet. Archaïsme.

[161] Pour: même. C'est une faute de grammaire, et non un archaïsme.

[162] Traduction de la comédie italienne de Nicolo Secchi, l'_Interesse_.

[163] Pour: que je meure, si cela n'est pas. Archaïsme rapide et regrettable.

[164] Au temple, pour: à l'église. Le mot temple ne pouvait choquer ni les protestants, ni les catholiques.--Le cours était le Cours-la-Reine, planté par Marie de Médicis; et la grande place, la place Royale, qui venait d'être construite.

[165] Pour: niais. Sens que l'on trouve dans le _Dictionnaire de l'Académie_, édition de 1694.

[166] Pour: sortez de doute. Ce n'est pas un archaïsme, mais une faute.

[167] Pour: dissimulons. Archaïsme.

[168] Pour: où se dirige, du latin _quo tendit_.

[169] Archaïsme. Il nous est resté: tout de _suite_.

[170] Mot créé par Molière, et dont il a enrichi la langue.

[171] Mot également créé, mais que la langue a perdu.

[172] Pour: s'en aller. Archaïsme populaire.

[173] Locution populaire. Faute d'un homme inexpérimenté.

[174] Pour: vrai. Expression impropre.

[175] Pour: conte, tromperie. Voyez plus haut.

[176] Raillerie contre les grands mots et les invectives des poètes contemporains. Les Lestrigons, peuple de la Campanie, passaient pour anthropophages.

ACTE II

SCÈNE I[177].--ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE.

Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.

ASCAGNE.

Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici! Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

FROSINE.

Nous serions au logis beaucoup moins sûrement: Ici de tous côtés on découvre aisément; Et nous pouvons parler avec toute assurance.

ASCAGNE.

Hélas! que j'ai de peine à rompre mon silence!

FROSINE.

Ouais! ceci doit donc être un important secret?

ASCAGNE.

Trop, puisque je le dis à vous-même à regret, Et que, si je pouvois le cacher davantage, Vous ne le sauriez point.

FROSINE.

Ah! c'est me faire outrage! Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu! Moi, nourrie avec vous, et qui tiens sous silence Des choses qui vous sont de si grande importance; Qui sais...

ASCAGNE.

Oui, vous savez la secrète raison Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison; Vous savez que dans celle où passa mon bas âge Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort, Dont mon déguisement fait revivre le sort[178]; Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense A vous ouvrir mon cœur avec plus d'assurance. Mais, avant que passer, Frosine, à ce discours, Éclaircissez un doute où je tombe toujours. Se pourroit-il qu'Albert ne sût rien du mystère Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père?

FROSINE.

En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez: Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close, Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. Quand il mourut, ce fils, l'objet de tant d'amour, Au destin de qui même avant qu'il vînt au jour Le testament d'un oncle abondant en richesses D'un soin particulier avoit fait des largesses, Et que sa mère fit un secret de sa mort, De son époux absent redoutant le transport, S'il voyoit chez un autre aller tout l'héritage Dont sa maison tiroit un si grand avantage; Quand, dis-je, pour cacher un tel événement, La supposition fut de son sentiment, Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie (Votre mère d'accord de cette tromperie Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis), En faveur des présens le secret fut promis. Albert ne l'a point su de nous; et, pour sa femme, L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme, Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, Son trépas imprévu ne put rien découvrir; Mais cependant je vois qu'il garde intelligence Avec celle de qui vous tenez la naissance. J'ai su qu'en secret même il lui faisoit du bien, Et peut-être cela ne se fait pas pour rien. D'autre part, il vous veut porter au mariage; Et, comme il le prétend, c'est un mauvais langage. Je ne sais s'il sauroit la supposition Sans le déguisement. Mais la digression Tout insensiblement pourroit trop loin s'étendre: Revenons au secret que je brûle d'apprendre[179].

ASCAGNE.

Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser, Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, Ont su trouver le cœur d'une fille peu forte: J'aime enfin.

FROSINE.

Vous aimez!

ASCAGNE.

Frosine, doucement. N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement; Il n'est pas temps encore; et ce cœur qui soupire A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire.

FROSINE.

Et quoi?

ASCAGNE.

J'aime Valère.

FROSINE.

Ah! vous avez raison. L'objet de votre amour, lui, dont à la maison Votre imposture enlève un puissant héritage, Et qui, de votre sexe ayant le moindre ombrage, Verroit incontinent ce bien lui retourner! C'est encore un plus grand sujet de s'étonner.

ASCAGNE.

J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme. Je suis sa femme.

FROSINE.

O dieux! sa femme!

ASCAGNE.

Oui, sa femme.

FROSINE.

Ah! certes, celui-là l'emporte, et vient à bout De toute ma raison.

ASCAGNE.

Ce n'est pas encor tout.

FROSINE.

Encor!

ASCAGNE.

Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense, Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance.

FROSINE.

Oh! poussez; je le[180] quitte, et ne raisonne plus, Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus. A ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.

ASCAGNE.

Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. Valère, dans les fers de ma sœur arrêté, Me sembloit un amant digne d'être écouté; Et je ne pouvois voir qu'on rebutât sa flamme, Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme. Je voulois que Lucile aimât son entretien; Je blâmois ses rigueurs; et les blâmai si bien, Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre, Dans tous les sentimens qu'elle ne pouvoit prendre. C'étoit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit; Je me laissois gagner aux soupirs qu'il perdoit; Et ses vœux, rejetés de l'objet qui l'enflamme, Étoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas! Se rendit à des soins qu'on ne lui rendoit pas, Par un coup réfléchi reçut une blessure, Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. Enfin, ma chère, enfin, l'amour que j'eus pour lui Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui. Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable[181] Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable, Et je sus ménager si bien cet entretien, Que du déguisement il ne reconnut rien. Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pensée, Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée, Mais que, voyant mon père en d'autres sentimens, Je devois une feinte à ses commandemens; Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère Dont la nuit seulement seroit dépositaire; Et qu'entre nous, de jour, de peur de rien gâter, Tout entretien secret se devoit éviter; Qu'il me verroit alors la même indifférence Qu'avant que nous eussions aucune intelligence, Et que, de son côté, de même que du mien, Geste, parole, écrit, ne m'en dît jamais rien. Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie[182], J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, Et me suis assuré l'époux que je vous di.

FROSINE.

Peste! les grands talens que votre esprit possède! Diroit-on qu'elle y touche, avec sa mine froide[183]? Cependant vous avez été bien vite ici; Car je veux que la chose ait d'abord réussi, Ne jugez-vous pas bien, à regarder l'issue, Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue?

ASCAGNE.

Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter, Ses projets seulement vont à se contenter; Et, pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose, Il croit que tout le reste après est peu de chose. Mais enfin aujourd'hui je me découvre à vous, Afin que vos conseils... Mais voici cet époux.

SCÈNE II.--VALÈRE, ASCAGNE, FROSINE.

VALÈRE.

Si vous êtes tous deux en quelque conférence Où je vous fasse tort de mêler ma présence, Je me retirerai.

ASCAGNE.

Non, non, vous pouvez bien, Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.

VALÈRE.

Moi?

ASCAGNE.

Vous-même.

VALÈRE.

Et comment?

ASCAGNE.

Je disois que Valère Auroit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire; Et que, si je faisois tous les vœux de son cœur, Je ne tarderois guère à faire son bonheur.

VALÈRE.

Ces protestations ne coûtent pas grand'chose, Alors qu'à leur effet un pareil _si_ s'oppose; Mais vous seriez bien pris, si quelque événement Alloit mettre à l'épreuve un si doux compliment.

ASCAGNE.

Point du tout; je vous dis que, régnant dans votre âme, Je voudrois de bon cœur couronner votre flamme.

VALÈRE.

Et si c'étoit quelqu'une où par votre secours Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours?

ASCAGNE.

Je pourrois assez mal répondre à votre attente.

VALÈRE.

Cette confession n'est pas fort obligeante.

ASCAGNE.

Eh quoi! vous voudriez, Valère, injustement, Qu'étant fille et mon cœur vous aimant tendrement, Je m'allasse engager avec une promesse De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse! Un si pénible effort, pour moi, m'est interdit.

VALÈRE.

Mais cela n'étant pas?

ASCAGNE.

Ce que je vous ai dit, Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre Tout de même.

VALÈRE.

Ainsi donc il ne faut rien prétendre, Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous, A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous; Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse, Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse.

ASCAGNE.

J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère; Je ne m'engage point à vous servir, Valère, Si vous ne m'assurez, au moins absolument, Que vous gardez pour moi le même sentiment; Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, Et que, si j'étois fille, une flamme plus forte N'outrageroit point celle où je vivrois pour vous.

VALÈRE.

Je n'avois jamais vu ce scrupule jaloux; Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.

ASCAGNE.

Mais sans fard?

VALÈRE.

Oui, sans fard.

ASCAGNE.

S'il est vrai, désormais Vos intérêts seront les miens, je vous promets.

VALÈRE.

J'ai bientôt à vous dire un important mystère, Où l'effet de ces mots me sera nécessaire.

ASCAGNE.

Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir, Où votre cœur pour moi se pourra découvrir.

VALÈRE.

Eh! de quelle façon cela pourroit-il être?

ASCAGNE.

C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit paroître, Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes vœux Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.

VALÈRE.

Expliquez-vous, Ascagne; et croyez, par avance, Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.

ASCAGNE.

Vous promettez ici plus que vous ne croyez.

VALÈRE.

Non, non; dites l'objet pour qui vous m'employez.

ASCAGNE.

Il n'est pas encor temps; mais c'est une personne Qui vous touche de près.

VALÈRE.

Votre discours m'étonne. Plût à Dieu que ma sœur!...

ASCAGNE.

Ce n'est pas la saison De m'expliquer, vous dis-je.

VALÈRE.

Et pourquoi?

ASCAGNE.

Pour raison. Vous saurez mon secret quand je saurai le vôtre.

VALÈRE.

J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre.

ASCAGNE.

Ayez-le donc; et lors, nous expliquant nos vœux, Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.

VALÈRE.

Adieu, j'en suis content.

ASCAGNE.

Et moi content, Valère.

Valère sort.

FROSINE.

Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère.

SCÈNE III.--LUCILE, ASCAGNE, FROSINE, MARINETTE.

LUCILE, à Marinette, les trois premiers vers.

C'en est fait; c'est ainsi que je me puis venger; Et, si cette action a de quoi l'affliger, C'est toute la douceur que mon cœur s'y propose. Mon frère, vous voyez une métamorphose. Je veux chérir Valère après tant de fierté, Et mes vœux maintenant tournent de son côté.

ASCAGNE.

Que dites-vous, ma sœur? Comment! courir au change! Cette inégalité me semble trop étrange.

LUCILE.

La vôtre me surprend avec plus de sujet. De vos soins autrefois Valère étoit l'objet: Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice; Et, quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, Et je vous vois parler contre son intérêt!

ASCAGNE.

Je le quitte, ma sœur, pour embrasser le vôtre; Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre; Et ce seroit un trait honteux à vos appas, Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas.

LUCILE.

Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire, Et je sais, pour son cœur, tout ce que j'en dois croire; Il s'explique à mes yeux intelligiblement; Ainsi découvrez-lui, sans peur, mon sentiment, Ou, si vous refusez de le faire, ma bouche Lui va faire savoir que son ardeur me touche. Quoi! mon frère, à ces mots vous restez interdit?

ASCAGNE.

Ah! ma sœur, si sur vous je puis avoir crédit, Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher. La pauvre infortunée aime avec violence; A moi seul de ses feux elle fait confidence, Et je vois dans son cœur de tendres mouvemens A dompter la fierté des plus durs sentimens. Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme; Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura, Que je suis assuré, ma sœur, qu'elle en mourra, Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. Éraste est un parti qui doit vous satisfaire, Et des feux mutuels...

LUCILE.

Mon frère, c'est assez. Je ne sais point pour qui vous vous intéressez; Mais de grâce, cessons ce discours, je vous prie, Et me laissez un peu dans quelque rêverie.

ASCAGNE.

Allez, cruelle sœur, vous me désespérez, Si vous effectuez vos desseins déclarés.

SCÈNE IV.--LUCILE, MARINETTE.

MARINETTE.

La résolution, madame, est assez prompte.

LUCILE.

Un cœur ne pèse rien alors que l'on l'affronte, Il court à sa vengeance, et saisit promptement Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. Le traître! faire voir cette insolence extrême!

MARINETTE.

Vous me voyez encor toute hors de moi-même! Et, quoique là-dessus je rumine sans fin, L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. Car enfin aux transports d'une bonne nouvelle Jamais cœur ne s'ouvrit d'une façon plus belle; De l'écrit obligeant le sien tout transporté Ne me donnoit pas moins que de la déité; Et cependant jamais, à cet autre message, Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage. Je ne sais, pour causer de si grands changemens, Ce qui s'est pu passer entre ces courts momens.

LUCILE.

Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. Quoi! tu voudrois chercher hors de sa lâcheté La secrète raison de cette indignité? Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse, Peut-il à son transport souffrir la moindre excuse?

MARINETTE.

En effet, je comprends que vous avez raison, Et que cette querelle est pure trahison. Nous en tenons, madame: et puis prêtons l'oreille Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, Qui, pour nous accrocher, feignent tant de langueur; Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur; Rendons-nous à leurs vœux, trop foibles que nous sommes! Foin de notre sottise, et peste soit des hommes!

LUCILE.

Eh bien, bien, qu'il s'en vante et rie à nos dépens, Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps; Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette.

MARINETTE.

Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux, Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous. Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire, De ne permettre rien un soir qu'on vouloit rire. Quelque autre, sous espoir du _matrimonion_[184], Auroit ouvert l'oreille à la tentation; Mais moi, _nescio vos_.

LUCILE.

Que tu dis de folies, Et choisis mal ton temps pour de telles saillies! Enfin je suis touchée au cœur sensiblement; Et, si jamais celui de ce perfide amant, Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense, De vouloir à présent concevoir l'espérance (Car le ciel a trop pris plaisir à m'affliger, Pour me donner celui de me pouvoir venger); Quand, dis-je, par un sort à mes désirs propice, Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice, Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui, Je te défends surtout de me parler pour lui. Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime A me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime; Et même, si mon cœur étoit pour lui tenté De descendre jamais à quelque lâcheté, Que ton affection me soit alors sévère, Et tienne comme il faut la main à ma colère.

MARINETTE.

Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous; J'ai pour le moins autant de colère que vous; Et je serois plutôt fille toute ma vie Que mon gros traître aussi me redonnât envie. S'il vient...

SCÈNE V.--ALBERT, LUCILE, MARINETTE.

ALBERT.

Rentrez, Lucile, et me faites venir Le précepteur; je veux un peu l'entretenir, Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne, S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.

SCÈNE VI.--ALBERT.

En quel gouffre de soins et de perplexité Nous jette une action faite sans équité! D'un enfant supposé par mon trop d'avarice Mon cœur depuis longtemps souffre bien le supplice[185]; Et, quand je vois les maux où je me suis plongé, Je voudrois à ce bien n'avoir jamais songé. Tantôt je crains de voir, par la fourbe éventée, Ma famille en opprobre et misère jetée; Tantôt pour ce fils-là, qu'il me faut conserver, Je crains cent accidens qui peuvent arriver. S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, J'appréhende au retour cette triste nouvelle: Las! vous ne savez pas? vous l'a-t-on annoncé? Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé. Enfin, à tous momens, sur quoi que je m'arrête, Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. Ah!...

SCÈNE VII[186].--ALBERT, MÉTAPHRASTE.

MÉTAPHRASTE.

_Mandatum tuum curo diligenter_[187].

ALBERT.

Maître, j'ai voulu...

MÉTAPHRASTE.

Maître est dit _a magis ter_: C'est comme qui diroit trois fois plus grand[188].

ALBERT.

Je meure Si je savois cela. Mais, soit, à la bonne heure. Maître, donc...

MÉTAPHRASTE.

Poursuivez.

ALBERT.

Je veux poursuivre aussi; Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. Donc, encore une fois, maître, c'est la troisième, Mon fils me rend chagrin: vous savez que je l'aime, Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.

MÉTAPHRASTE.

Il est vrai: _Filio non potest præferri_ _Nisi filius_[189].

ALBERT.

Maître, en discourant ensemble, Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble; Je vous crois grand latin et grand docteur juré; Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré: Mais, dans un entretien qu'avec vous je destine[190], N'allez point déployer toute votre doctrine, Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures, Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui, depuis cinquante ans, dites journellement, Ne sont encor pour moi que du haut allemand. Laissez donc en repos votre science auguste, Et que votre langage à mon foible s'ajuste.

MÉTAPHRASTE.

Soit.

ALBERT.

A mon fils l'hymen me paroît faire peur; Et, sur quelque parti que je sonde son cœur, Pour un pareil lien il est froid, et recule.

MÉTAPHRASTE.

Peut-être a-t-il l'humeur du frère de Marc-Tulle, Dont avec Atticus le même fait _sermon_; Et comme aussi les Grecs disent _Atanaton_...

ALBERT.

Mon Dieu! maître éternel, laissez là, je vous prie, Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie, Et tous ces autres gens dont vous voulez parler: Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler.

MÉTAPHRASTE.

Eh bien donc, votre fils?

ALBERT.

Je ne sais si dans l'âme Il ne sentiroit point une secrète flamme: Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu; Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, Dans un recoin du bois où nul ne se retire.

MÉTAPHRASTE.

Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire Un endroit écarté, _latine, secessus_; Virgile l'a dit: _Est in secessu... locus_.

ALBERT.

Comment auroit-il pu l'avoir dit, ce Virgile, Puisque je suis certain que, dans ce lieu tranquille, Ame du monde enfin n'étoit lors que nous deux?

MÉTAPHRASTE.

Virgile est nommé là comme un auteur fameux D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, Et non comme témoin de ce qu'hier vous vîtes.

ALBERT.

Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin De terme plus choisi, d'auteur, ni de témoin, Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage.

MÉTAPHRASTE.

Il faut choisir pourtant les mots mis en usage Par les meilleurs auteurs. _Tu vivendo bonos_, Comme on dit, _scribendo sequare peritos_[191].

ALBERT.

Homme ou démon, veux-tu m'entendre sans conteste?

MÉTAPHRASTE.

Quintilien en fait le précepte.

ALBERT.

La peste Soit du causeur!

MÉTAPHRASTE.

Et dit là-dessus doctement Un mot que vous serez bien aise assurément D'entendre.

ALBERT.

Je serai le diable qui t'emporte, Chien d'homme! Oh! que je suis tenté d'étrange sorte De faire sur ce mufle une application!

MÉTAPHRASTE.

Mais qui cause, seigneur, votre inflammation! Que voulez-vous de moi?

ALBERT.

Je veux que l'on m'écoute, Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.

MÉTAPHRASTE.

Ah! sans doute, Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela: Je me tais.

ALBERT.

Vous ferez sagement.

MÉTAPHRASTE.

Me voilà Tout prêt de vous ouïr.

ALBERT.

Tant mieux.

MÉTAPHRASTE.

Que je trépasse Si je dis plus mot.

ALBERT.

Dieu vous en fasse la grâce!

MÉTAPHRASTE.

Vous n'accuserez point mon caquet désormais.

ALBERT.

Ainsi soit-il.

MÉTAPHRASTE.

Parlez quand vous voudrez.

ALBERT.

J'y vais.

MÉTAPHRASTE.

Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre.

ALBERT.

C'est assez dit.

MÉTAPHRASTE.

Je suis exact plus qu'aucun autre.

ALBERT.

Je le crois.

MÉTAPHRASTE.

J'ai promis que je ne dirois rien.

ALBERT.

Suffit.

MÉTAPHRASTE.

Dès à présent je suis muet.

ALBERT.

Fort bien.

MÉTAPHRASTE.

Parlez; courage! au moins je vous donne audience. Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence; Je ne desserre pas la bouche seulement.

ALBERT, à part.

Le traître!

MÉTAPHRASTE.

Mais, de grâce, achevez vitement, Depuis longtemps j'écoute; il est bien raisonnable Que je parle à mon tour.

ALBERT.

Donc, bourreau détestable...

MÉTAPHRASTE.

Eh! bon Dieu! voulez-vous que j'écoute à jamais? Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.

ALBERT.

Ma patience est bien...

MÉTAPHRASTE.

Quoi! voulez-vous poursuivre? Ce n'est pas encor fait. _Per Jovem!_ je suis ivre!

ALBERT.

Je n'ai pas dit...

MÉTAPHRASTE.

Encor? Bon Dieu! que de discours! Rien n'est-il suffisant d'en arrêter le cours?

ALBERT.

J'enrage!

MÉTAPHRASTE.

Derechef! O l'étrange torture! Eh! laissez-moi parler un peu, je vous conjure. Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas D'un savant qui se tait.

ALBERT.

Parbleu, tu te tairas[192].

SCÈNE VIII.--MÉTAPHRASTE, seul.

D'où vient fort à propos cette sentence expresse D'un philosophe: Parle afin qu'on te connoisse. Doncque, si de parler le pouvoir m'est ôté, Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, Et changer mon essence en celle d'une bête. Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. Oh! que les grands parleurs sont par moi détestés! Mais quoi! si les savans ne sont point écoutés, Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close, Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose; Que les poules dans peu dévorent les renards; Que les jeunes enfans remontrent aux vieillards; Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent; Qu'un fou fasse les lois; que les femmes combattent; Que par les criminels les juges soient jugés, Et par les écoliers les maîtres fustigés; Que le malade au sain présente le remède; Que le lièvre craintif...

SCÈNE IX.--ALBERT, MÉTAPHRASTE.

Albert sonne aux oreilles de Métaphraste une cloche de mulet, qui le fait fuir.

MÉTAPHRASTE, fuyant.

Miséricorde! à l'aide.

[177] Empruntée à l'_Interesse_, de Secchi. Mauvaise traduction d'un modèle détestable.

[178] Ces vers confus et vagues signifient: Je suis ici, déguisée, afin de ne pas perdre l'héritage du jeune Ascagne, dont j'ai pris le nom.

[179] Cette narration confuse et entortillée est très-mal écrite, et appartient à l'original italien.

[180] Pour: je quitte le discours. _Le_ est neutre.

[181] Ce vers est évidemment détestable, comme le sont, au surplus, la plupart des vers précédents et suivants.

[182] Dont, pour: avec laquelle. Licence et cheville condamnables.

[183] Ces deux mots rimaient encore ensemble.

[184] Prononciation que les curés de campagne avaient adoptée pour le mot _matrimonium_, qui veut dire mariage.

[185] Phrase très-mal faite. On ne souffre pas le supplice d'un enfant.

[186] Imitée d'une scène oubliée du _Déniaisé_, de la Tessonnerie.

[187] Je me hâte d'obéir à votre commandement.

[188] Étymologie burlesque empruntée à l'Italien Bruno Nolano, dans sa comédie du _Pédant_.

[189] A un fils on ne saurait préférer qu'un fils.

[190] Pour: que j'ai résolu d'avoir.

[191] Vers de Despautère, en usage dans les écoles.

[192] Quelques traits de cette scène sont empruntés à la traduction de Bruno Nolano, _Boniface et le Pédant_. (Trad. Paris, Pierre Ménard, 1633.)

ACTE III

SCÈNE I.--MASCARILLE.[193]

Le ciel parfois seconde un dessein téméraire, Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, Le remède plus prompt où j'ai su recourir, C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence A notre vieux patron toute la manigance. Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé: L'autre, diable! disant ce que j'ai déclaré, Gare une irruption sur notre friperie! Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, Quelque chose de bon nous pourra succéder, Et les vieillards entre eux se pourront accorder. C'est ce qu'on va tenter; et, de la part du nôtre, Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.

Il frappe à la porte d'Albert.

SCÈNE II.--ALBERT, MASCARILLE.

ALBERT.

Qui frappe?

MASCARILLE.

Amis[194].

ALBERT.

Oh! oh! qui te peut amener, Mascarille?

MASCARILLE.

Je viens, monsieur, pour vous donner Le bonjour.

ALBERT.

Ah! vraiment, tu prends beaucoup de peine: De tout mon cœur, bonjour.

Il s'en va.

MASCARILLE.

La réplique est soudaine. Quel homme brusque!

Il heurte.

ALBERT.

Encor?

MASCARILLE.

Vous n'avez pas ouï, Monsieur...

ALBERT.

Ne m'as-tu pas donné le bonjour?

MASCARILLE.

Oui.

ALBERT.

Eh bien, bonjour, te dis-je.

Il s'en va. Mascarille l'arrête.

MASCARILLE.

Oui; mais je viens encore Vous saluer au nom du seigneur Polidore.

ALBERT.

Ah! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé De me saluer?

MASCARILLE.

Oui.

ALBERT.

Je lui suis obligé, Va, que je lui souhaite une joie infinie[195].

Il s'en va.

MASCARILLE.

Cet homme est ennemi de la cérémonie.

Il heurte.

Je n'ai pas achevé, monsieur, son compliment; Il voudroit vous prier d'une chose instamment.

ALBERT.

Eh bien, quand il voudra, je suis à son service.

MASCARILLE, l'arrêtant.

Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse. Il souhaite un moment, pour vous entretenir D'une affaire importante, et doit ici venir.

ALBERT.

Et quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige A me vouloir parler?

MASCARILLE.

Un grand secret, vous dis-je, Qu'il vient de découvrir en ce même moment, Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement Voilà mon ambassade[196].

SCÈNE III.--ALBERT.

O juste ciel! je tremble: Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. Quelque tempête va renverser mes desseins, Et ce secret, sans doute, est celui que je crains. L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle[197], Et voilà sur ma vie une tache éternelle. Ma fourbe est découverte. Oh! que la vérité Se peut cacher longtemps avec difficulté! Et qu'il eût mieux valu pour moi, pour mon estime[198], Suivre les mouvemens d'une peur légitime, Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois De rendre à Polidore un bien que je lui dois, De prévenir l'éclat où ce coup-ci m'expose, Et faire qu'en douceur passât toute la chose! Mais, hélas! c'en est fait, il n'est plus de saison; Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, N'en sera point tiré, que dans cette sortie Il n'entraîne du mien la meilleure partie.

SCÈNE IV[199].--ALBERT, POLIDORE.

POLIDORE, les quatre premiers vers sans voir Albert.

S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien! Puisse cette action se terminer à bien! Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père Et la grande richesse et la juste colère. Mais je l'aperçois seul.

ALBERT.

Dieu! Polidore vient!

POLIDORE.

Je tremble à l'aborder.

ALBERT.

La crainte me retient.

POLIDORE.

Par où lui débuter?

ALBERT.

Quel sera mon langage!

POLIDORE.

Son âme est tout émue.

ALBERT.

Il change de visage.

POLIDORE.

Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux, Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux.

ALBERT.

Hélas! oui.

POLIDORE.

La nouvelle a droit de vous surprendre, Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre.

ALBERT.

J'en dois rougir de honte et de confusion.

POLIDORE.

Je trouve condamnable une telle action, Et je ne prétends point excuser le coupable.

ALBERT.

Dieu fait miséricorde au pécheur misérable.

POLIDORE.

C'est ce qui doit par vous être considéré.

ALBERT.

Il faut être chrétien.

POLIDORE.

Il est très-assuré.

ALBERT.

Grâce, au nom de Dieu! grâce, ô seigneur Polidore!

POLIDORE.

Eh! c'est moi qui de vous présentement l'implore.

ALBERT.

Afin de l'obtenir je me jette à genoux.

POLIDORE.

Je dois en cet état être plutôt que vous.

ALBERT.

Prenez quelque pitié de ma triste aventure.

POLIDORE.

Je suis le suppliant dans une telle injure.

ALBERT.

Vous me fendez le cœur avec cette bonté.

POLIDORE.

Vous me rendez confus de tant d'humilité.

ALBERT.

Pardon, encore un coup!

POLIDORE.

Hélas! pardon vous-même!

ALBERT.

J'ai de cette action une douleur extrême.

POLIDORE.

Et moi, j'en suis touché de même au dernier point.

ALBERT.

J'ose vous convier qu'elle n'éclate point.

POLIDORE.

Hélas! seigneur Albert, je ne veux autre chose.

ALBERT.

Conservons mon honneur.

POLIDORE.

Eh! oui, je m'y dispose.

ALBERT.

Quant au bien qu'il faudra, vous-même en résoudrez.

POLIDORE.

Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez: De tous ces intérêts je vous ferai le maître, Et je suis trop content si vous le pouvez être.

ALBERT.

Ah! quel homme de Dieu! quel excès de douceur!

POLIDORE.

Quelle douceur, vous-même, après un tel malheur!

ALBERT.

Que puissiez-vous avoir toutes choses prospères!

POLIDORE.

Le bon Dieu vous maintienne!

ALBERT.

Embrassons-nous en frères.

POLIDORE.

J'y consens de grand cœur, et me réjouis fort Que tout soit terminé par un heureux accord.

ALBERT.

J'en rends grâces au ciel.

POLIDORE.

Il ne vous faut rien feindre, Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre; Et Lucile tombée en faute avec mon fils, Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis...

ALBERT.

Eh! que parlez-vous là de faute et de Lucile?

POLIDORE.

Soit, ne commençons point un discours inutile. Je veux bien que mon fils y trempe grandement: Même, si cela fait à votre allégement[200], J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute; Que votre fille avoit une vertu trop haute Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, Sans l'incitation d'un méchant suborneur; Que le traître a séduit sa pudeur innocente, Et de votre conduite ainsi détruit l'attente. Puisque la chose est faite, et que, selon mes vœux, Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, Ne ramentevons rien[201], et réparons l'offense Par la solennité d'une heureuse alliance.

ALBERT, à part.

O Dieu! quelle méprise! et qu'est-ce qu'il m'apprend! Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand. Dans ces divers transports je ne sais que répondre, Et, si je dis un mot, j'ai peur de me confondre.

POLIDORE.

A quoi pensez-vous là, seigneur Albert?

ALBERT.

A rien. Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien. Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse.

SCÈNE V.--POLIDORE.

Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse. A quoi que sa raison l'eût déjà disposé, Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé. L'image de l'affront lui revient, et sa fuite Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. Il faut qu'un peu de temps remette son esprit. La douleur trop contrainte aisément se redouble[202]. Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble.

SCÈNE VI.--POLIDORE, VALÈRE.

POLIDORE.

Enfin, le beau mignon, vos bons déportemens Troubleront les vieux jours d'un père à tous momens; Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.

VALÈRE.

Que fais-je tous les jours qui soit si criminel? En quoi mériter tant le courroux paternel?

POLIDORE.

Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, D'accuser un enfant si sage et si paisible! Las! il vit comme un saint, et dedans la maison Du matin jusqu'au soir il est en oraison! Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, Et fait du jour la nuit, ô la grande imposture! Qu'il n'a considéré père ni parenté En vingt occasions: horrible fausseté! Que de fraîche mémoire un furtif hyménée A la fille d'Albert a joint sa destinée, Sans craindre de la suite un désordre puissant; On le prend pour un autre, et le pauvre innocent Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire! Ah! chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, Te croiras-tu toujours? et ne pourrai-je pas Te voir être une fois sage avant mon trépas?

VALÈRE, seul et rêvant.

D'où peut venir ce coup? Mon âme embarrassée Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée. Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu. Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu Dans ce juste courroux.

SCÈNE VII.--VALÈRE, MASCARILLE.

VALÈRE.

Mascarille, mon père, Que je viens de trouver, sait toute notre affaire.

MASCARILLE.

Il la sait?

VALÈRE.

Oui.

MASCARILLE.

D'où diantre a-t-il pu la savoir?

VALÈRE.

Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir; Mais enfin d'un succès[203] cette affaire est suivie, Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux Il excuse ma faute, il approuve mes feux Et je voudrois savoir qui peut être capable D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable. Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçoi.

MASCARILLE.

Et que me diriez-vous, monsieur, si c'étoit moi Qui vous eût procuré cette heureuse fortune?

VALÈRE.

Bon! bon! tu voudrois bien ici m'en donner d'une.

MASCARILLE.

C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet.

VALÈRE.

Mais, là, sans te railler?

MASCARILLE.

Que le diable m'emporte Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte!

VALÈRE, mettant l'épée à la main.

Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement Tu n'en vas recevoir le juste payement!

MASCARILLE.

Ah! monsieur, qu'est ceci? Je défends la surprise[204].

VALÈRE.

C'est la fidélité que tu m'avais promise? Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué. Traître, de qui la langue à causer trop habile D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir, Que tu meures.

MASCARILLE.

Tout beau. Mon âme, pour mourir, N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, Attendre le succès qu'aura cette aventure. J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler Un hymen que vous-même aviez peine à celer. C'étoit un coup d'État, et vous verrez l'issue Condamner la fureur que vous avez conçue. De quoi vous fâchez-vous, pourvu que vos souhaits, Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, Et voient mettre à fin la contrainte où vous êtes?

VALÈRE.

Et si tous ces discours ne sont que des sornettes?

MASCARILLE.

Toujours serez-vous lors à temps de me tuer. Mais enfin mes projets pourront s'effectuer. Dieu fera pour les siens, et, content dans la suite, Vous me remercierez de ma rare conduite.

VALÈRE.

Nous verrons. Mais Lucile...

MASCARILLE.

Alte! son père sort.

SCÈNE VIII.--ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.

ALBERT, les cinq premiers vers sans voir Valère.

Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, Plus je me sens piqué de ce discours étrange, Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change: Car Lucile soutient que c'est une chanson, Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. Ah! monsieur, est-ce vous de qui l'audace insigne Met en jeu mon honneur et fait ce conte indigne?

MASCARILLE.

Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, Et contre votre gendre ayez moins de courroux.

ALBERT.

Comment, gendre! Coquin! tu portes bien la mine De pousser les ressorts d'une telle machine Et d'en avoir été le premier inventeur.

MASCARILLE.

Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur.

ALBERT.

Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?

MASCARILLE.

Le voilà prêt de faire en tout vos volontés.

ALBERT.

Que voudrois-je, sinon qu'il dît des vérités? Si quelque intention le pressoit pour Lucile, La recherche en pouvoit être honnête et civile; Il falloit l'attaquer du côté du devoir, Il falloit de son père implorer le pouvoir, Et non pas recourir à cette lâche feinte, Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.

MASCARILLE.

Quoi! Lucile n'est pas, sous des liens secrets, A mon maître?

ALBERT.

Non, traître, et n'y sera jamais.

MASCARILLE.

Tout doux: et, s'il est vrai que ce soit chose faite, Voulez-vous l'approuver, cette chaîne secrète?

ALBERT.

Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, Veux-tu te voir casser les jambes et les bras?

VALÈRE.

Monsieur, il est aisé de vous faire paroître Qu'il dit vrai.

ALBERT.

Bon! voilà l'autre encor! digne maître D'un semblable valet! O les menteurs hardis!

MASCARILLE.

D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.

VALÈRE.

Quel seroit notre but de vous en faire accroire?

ALBERT, à part.

Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire.

MASCARILLE.

Mais venons à la preuve; et, sans nous quereller, Faites sortir Lucile, et la laissez parler.

ALBERT.

Et si le démenti par elle vous en reste?

MASCARILLE.

Elle n'en fera rien, monsieur, je vous proteste. Promettez à leurs vœux votre consentement, Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, Si de sa propre bouche elle ne vous confesse Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse.

ALBERT.

Il faut voir cette affaire.

Il va frapper à sa porte.

MASCARILLE, à Valère.

Allez, tout ira bien.

ALBERT.

Holà! Lucile, un mot.

VALÈRE, à Mascarille.

Je crains...

MASCARILLE.

Ne craignez rien.

SCÈNE IX.--LUCILE, ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Seigneur Albert, au moins silence. Enfin, madame, Toute chose conspire au bonheur de votre âme; Et monsieur votre père, averti de vos feux, Vous laisse votre époux et confirme vos vœux. Pourvu que, bannissant toutes craintes frivoles, Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.

LUCILE.

Que me vient donc conter ce coquin assuré?

MASCARILLE.

Bon! me voilà déjà d'un beau titre honoré.

LUCILE.

Sachons un peu, monsieur, quelle belle saillie Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie?

VALÈRE.

Pardon, charmant objet! un valet a parlé, Et j'ai vu malgré moi, notre hymen révélé.

LUCILE.

Notre hymen?

VALÈRE.

On sait tout, adorable Lucile, Et vouloir déguiser est un soin inutile.

LUCILE.

Quoi! l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux?

VALÈRE.

C'est un bien qui me doit faire mille jaloux; Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. Je sais que vous avez sujet de vous fâcher, Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher, Et j'ai de mes transports forcé la violence A ne point violer votre expresse défense; Mais...

MASCARILLE.

Eh bien, oui, c'est moi; le grand mal que voilà!

LUCILE.

Est-il une imposture égale à celle-là? Vous l'osez soutenir en ma présence même, Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème? O le plaisant amant, dont la galante ardeur Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur, Et que mon père, ému par l'éclat d'un sot conte, Paye avec mon hymen qui me couvre de honte! Quand tout contribueroit à votre passion, Mon père, les destins, mon inclination, On me verroit combattre, en ma juste colère, Mon inclination, les destins et mon père, Perdre même le jour avant que de m'unir A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir. Allez; et, si mon sexe avecque bienséance Se pouvait emporter à quelque violence, Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi!

VALÈRE, à Mascarille.

C'en est fait, son courroux ne peut être adouci.

MASCARILLE.

Laissez-moi lui parler. Eh! madame, de grâce, A quoi bon maintenant toute cette grimace? Quelle est votre pensée, et quel bourru[205] transport Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort? Si monsieur votre père étoit homme farouche, Passe; mais il permet que la raison le touche; Et lui-même m'a dit qu'une confession Vous va tout obtenir de son affection. Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte; Mais, s'il vous a fait prendre un peu de liberté, Par un bon mariage on voit tout rajusté; Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme[206], Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme. On sait que la chair est fragile quelquefois, Et qu'une fille, enfin, n'est ni caillou ni bois. Vous n'avez pas été, sans doute, la première, Et vous ne serez pas, je le crois[207], la dernière.

LUCILE.

Quoi! vous pouvez ouïr ces discours effrontés, Et vous ne dites mot à ces indignités?

ALBERT.

Que veux-tu que je die? Une telle aventure Me met tout hors de moi.

MASCARILLE.

Madame, je vous jure Que déjà vous devriez avoir tout confessé.

LUCILE.

Et quoi donc confesser?

MASCARILLE.

Quoi? ce qui s'est passé Entre mon maître et vous. La belle raillerie!

LUCILE.

Et que s'est-il passé, monstre d'effronterie, Entre ton maître et moi?

MASCARILLE.

Vous devez, que je croi, En savoir un peu plus de nouvelles que moi; Et pour vous cette nuit fut trop douce pour croire Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire.

LUCILE.

C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet!

Elle lui donne un soufflet.

SCÈNE X[208].--ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.

ALBERT.

Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue De faire une action dont son père la loue.

MASCARILLE.

Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant, M'emporte, si j'ai dit rien que de très-constant!

ALBERT.

Et, nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille, Si tu portes fort loin une audace pareille!

MASCARILLE.

Voulez-vous deux témoins qui me justifieront?

ALBERT.

Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront?

MASCARILLE.

Leur rapport doit au mien donner toute créance...

ALBERT.

Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance.

MASCARILLE.

Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.

ALBERT.

Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.

MASCARILLE.

Connoissez-vous Ormin, ce gros notaire habile?

ALBERT.

Connois-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville?

MASCARILLE.

Et Simon le tailleur, jadis si recherché?

ALBERT.

Et la potence mise au milieu du marché?

MASCARILLE.

Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.

ALBERT.

Tu verras achever par eux ta destinée.

MASCARILLE.

Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi.

ALBERT.

Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.

MASCARILLE.

Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole.

ALBERT.

Et ces yeux te verront faire la capriole[209].

MASCARILLE.

Et, pour signe, Lucile avoit un voile noir.

ALBERT.

Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir.

MASCARILLE.

O l'obstiné vieillard!

ALBERT.

O le fourbe damnable! Va, rends grâce à mes ans, qui me font incapable De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.

SCÈNE XI.--VALÈRE, MASCARILLE.

VALÈRE.

Eh bien, ce beau succès que tu devois produire...

MASCARILLE.

J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire: Tout s'arme contre moi; pour moi de tous côtés, Je vois coups de bâton et gibets apprêtés. Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, Je me vais d'un rocher précipiter moi-même, Si, dans le désespoir dont mon cœur est outré, Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. Adieu, monsieur.

VALÈRE.

Non, non, ta fuite est superflue: Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue.

MASCARILLE.

Je ne saurois mourir quand je suis regardé, Et mon trépas ainsi se verroit retardé.

VALÈRE.

Suis-moi, traître, suis-moi; mon amour en furie Te fera voir si c'est matière à raillerie.

MASCARILLE, seul.

Malheureux Mascarille, à quels maux aujourd'hui Te vois-tu condamné pour le péché d'autrui!

[193] Les trois scènes suivantes sont empruntées de l'_Interesse_, de Secchi.

[194] Le pluriel amis, _amici_, est un idiotisme italien encore en usage et que Molière traduit littéralement.

[195] Pour: dis-lui que je.

[196] La fin de cette scène est une imitation de l'_Innavertito_, de Barbieri, qui a servi à Molière pour son _Étourdi_.

[197] Albert veut dire: quelqu'un m'a trahi par l'espoir d'une récompense. Le style de Molière n'est pas encore formé.

[198] Au lieu de: pour ma réputation. Estime dans le sens passif. Archaïsme.

[199] Scène imitée, mais avec supériorité, de l'_Interesse_, de Secchi.

[200] Pour: si cela contribue à vous soulager. Remarquons, une fois pour toutes, l'emploi du verbe faire dans le même sens et avec la même valeur que les Anglais donnent au mot _to do_.

[201] Pour: ne rappelons pas dans notre esprit. Archaïsme excellent, et perdu.

[202] Pour: s'accroît volontiers. Expression doublement impropre.

[203] Pour: d'un dénoûment, du latin _succedere, cedere sub-_.

[204] Pour: je proteste contre la surprise. Expression impropre.

[205] Pour: chagrin, bizarre.

[206] Pour: consume. Archaïsme suranné. On était encore incertain sur le sens de ces deux mots à l'époque de Vaugelas et de Th. Corneille. _Consommer_ indique l'absorption, et _consumer_, la destruction.

[207] Ellipse archaïque, pour: à ce que je crois.

[208] Scène empruntée à Secchi, mais embellie. Voy. p. 149.

[209] Pour: cabriole. Archaïsme; du latin, _capra_, chèvre.

ACTE IV

SCÈNE I.--ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE.

L'aventure est fâcheuse.

ASCAGNE.

Ah! ma chère Frosine, Le sort absolument a conclu ma ruine. Cette affaire, venue au point où la voilà, N'est pas assurément pour en demeurer là; Il faut qu'elle passe outre; et Lucile et Valère, Surpris des nouveautés d'un semblable mystère, Voudront chercher un jour, dans ces obscurités, Par qui tous mes projets se verront avortés. Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même, S'il arrive une fois que mon sort éclairci Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence: Son intérêt détruit me laisse à ma naissance; C'est fait de sa tendresse; et, quelque sentiment Où pour ma fourbe alors pût être mon amant, Voudra-t-il avouer pour épouse une fille Qu'il verra sans appui de biens et de famille?

FROSINE.

Je trouve que c'est là raisonner comme il faut; Mais ces réflexions devaient venir plus tôt. Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière? Il ne falloit pas être une grande sorcière Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui; L'action le disoit; et, dès que je l'ai sue, Je n'en ai prévu guère une meilleure issue.

ASCAGNE.

Que dois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil: Mettez-vous à ma place, et me donnez conseil.

FROSINE.

Ce doit être vous-même, en prenant votre place, A me donner conseil dessus cette disgrâce; Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi: Conseillez-moi, Frosine; au point où je me voi, Quel remède trouver? Dites, je vous en prie.

ASCAGNE.

Hélas! ne traitez point ceci de raillerie; C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis Que de rire et de voir les termes où j'en suis.

FROSINE.

Non, vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible, Et pour vous en tirer je ferois mon possible. Mais que puis-je, après tout? Je vois fort peu de jour A tourner cette affaire au gré de votre amour.

ASCAGNE.

Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.

FROSINE.

Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure: La mort est un remède à trouver quand on veut, Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.

ASCAGNE.

Non, non, Frosine, non, si vos conseils propices Ne conduisent mon sort parmi ces précipices, Je m'abandonne toute aux traits du désespoir.

FROSINE.

Savez-vous ma pensée? Il faut que j'aille voir La... Mais Éraste vient, qui pourroit nous distraire. Nous pourrons, en marchant, parler de cette affaire. Allons, retirons-nous.

SCÈNE II.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Encore rebuté?

GROS-RENÉ.

Jamais ambassadeur ne fut moins écouté. A peine ai-je voulu lui porter la nouvelle Du moment d'entretien que vous souhaitez d'elle, Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi[210]: Va, va, je fais état de lui comme de toi; Dis-lui qu'il se promène, et, sur ce beau langage, Pour suivre son chemin m'a tourné le visage, Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau, Lâchant un: Laissez-nous, beau valet de carreau! M'a planté là comme elle; et mon sort et le vôtre N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre.

ÉRASTE.

L'ingrate! recevoir avec tant de fierté Le prompt retour d'un cœur justement emporté! Quoi! le premier transport d'un amour qu'on abuse Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse? Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal, Devoit être insensible au bonheur d'un rival? Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place, Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace? De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard? Je n'ai point attendu de serments de sa part; Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire, Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire, Il cherche à s'excuser; et le sien voit si peu Dans ce profond respect la grandeur de mon feu! Loin d'assurer une âme et lui fournir des armes Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport, Et rejette de moi message, écrit, abord! Ah! sans doute un amour a peu de violence, Qu'est capable d'éteindre une si foible offense; Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur, Et de quel prix doit être à présent à mon âme Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. Non, je ne prétends plus demeurer engagé Pour un cœur où je vois le peu de part que j'ai; Et, puisque l'on témoigne une froideur extrême A conserver les gens, je veux faire de même.

GROS-RENÉ.

Et moi de même aussi. Soyons tous deux fâchés, Et mettons notre amour au rang des vieux péchés. Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage, Et lui faire sentir que l'on a du courage. Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir. Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, Les femmes n'auroient pas la parole si haute. Oh! qu'elles nous sont bien fières par notre faute! Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.

ÉRASTE.

Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend; Et, pour punir le sien par un autre aussi grand, Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme.

GROS-RENÉ.

Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme; A toutes je renonce, et crois, en bonne foi, Que vous feriez fort bien de faire comme moi, Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître, Un certain animal difficile à connoître, Et de qui la nature est fort encline au mal: Et, comme un animal est toujours animal, Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie Dureroit cent mille ans; aussi, sans repartie, La femme est toujours femme, et jamais ne sera Que femme, tant qu'entier le monde durera: D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe Pour un sable mouvant. Car, goûtez bien, de grâce, Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts: Ainsi que la tête est comme le chef du corps, Et que le corps sans chef est pire qu'une bête; Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête, Que tout ne soit pas bien réglé par le compas, Nous voyons arriver de certains embarras; La brutale partie alors veut prendre empire Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire A dia, l'autre à hurhaut; l'un demande du mou, L'autre du dur; enfin tout va sans savoir où; Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprète, La tête d'une femme est comme la girouette Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent: C'est pourquoi le cousin d'Aristote souvent La compare à la mer; d'où vient qu'on dit qu'au monde On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. Or, par comparaison (car la comparaison Nous fait distinctement comprendre une raison, Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude, Une comparaison qu'une similitude); Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît, Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroit, Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage, Les flots contre les flots font un remû-ménage Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier, Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier: Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, On voit une tempête en forme de bourrasque, Qui veut compétiter par de certains... propos, Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots, De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable... Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.

ÉRASTE.

C'est fort bien raisonner.

GROS-RENÉ.

Assez bien, Dieu merci. Mais je les vois, monsieur, qui passent par ici. Tenez-vous ferme au moins!

ÉRASTE.

Ne te mets pas en peine.

GROS-RENÉ.

J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.

SCÈNE III[211].--LUCILE, ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

MARINETTE.

Je l'aperçois encor, mais ne vous rendez point.

LUCILE.

Ne me soupçonne pas d'être faible à ce point.

MARINETTE.

Il vient à nous.

ÉRASTE.

Non, non, ne croyez pas, madame, Que je revienne encor vous parler de ma flamme. C'en est fait; je me veux guérir, et connois bien Ce que de votre cœur a possédé le mien. Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense M'a trop bien éclairé de[212] votre indifférence, Et je dois vous montrer que les traits du mépris Sont sensibles surtout aux généreux esprits. Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres Des charmes qu'ils n'ont point trouvé dans tous les autres, Et le ravissement où j'étois de mes fers Les auroit préférés à des sceptres offerts. Oui, mon amour pour vous sans doute étoit extrême, Je vivois tout en vous; et, je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé: Possible que[213], malgré la cure qu'elle essaye, Mon âme saignera longtemps de cette plaie, Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien, Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien. Mais enfin il n'importe, et, puisque votre haine Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.

LUCILE.

Vous pouvez faire aux miens la grâce tout entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.

ÉRASTE.

Eh bien, madame, eh bien, ils seront satisfaits. Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez. Que je perde la vie Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!

LUCILE.

Tant mieux; c'est m'obliger.

ÉRASTE.

Non, non, n'ayez pas peur Que je fausse parole; eussé-je un foible cœur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage De me voir revenir.

LUCILE.

Ce seroit bien en vain.

ÉRASTE.

Moi-même de cent coups je percerois mon sein, Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne De vous revoir après ce traitement indigne.

LUCILE.

Soit; n'en parlons donc plus.

ÉRASTE.

Oui, oui, n'en parlons plus; Et, pour trancher ici tout propos superflus, Et vous donner, ingrate une preuve certaine Que je veux sans retour sortir de votre chaîne, Je ne veux rien garder qui puisse retracer Ce que de mon esprit il me faut effacer. Voici votre portrait; il présente à la vue Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue; Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, Et c'est un imposteur, enfin je vous le rends.

GROS-RENÉ.

Bon!

LUCILE.

Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre.

MARINETTE.

Fort bien!

ÉRASTE.

Il est à vous encor, ce bracelet.

LUCILE.

Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet.

ÉRASTE lit.

«Vous m'aimez d'un amour extrême, «Éraste, et de mon cœur voulez être éclairci; «Si je n'aime Éraste de même, «Au moins aimé-je fort qu'Éraste m'aime ainsi.

«LUCILE.»

Vous m'assuriez par là d'agréer mon service; C'est une fausseté digne de ce suplice.

Il déchire la lettre.

LUCILE lit.

«J'ignore le destin de mon amour ardente, «Et jusqu'à quand je souffrirai; «Mais je sais, ô beauté charmante! «Que toujours je vous aimerai.

«ÉRASTE.»

Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux; Et la main et la lettre ont menti toutes deux.

Elle déchire la lettre.

GROS-RENÉ.

Poussez!

ÉRASTE.

Elle est de vous. Suffit, même fortune.

MARINETTE, à Lucile.

Ferme!

LUCILE.

J'aurois regret d'en épargner aucune.

GROS-RENÉ, à Éraste.

N'ayez pas le dernier.

MARINETTE, à Lucile.

Tenez bon jusqu'au bout.

LUCILE.

Enfin voilà le reste.

ÉRASTE.

Et, grâce au ciel, c'est tout. Que sois-je exterminé si je ne tiens parole!

LUCILE.

Me confonde le ciel si la mienne est frivole!

ÉRASTE.

Adieu donc.

LUCILE.

Adieu donc.

MARINETTE, à Lucile.

Voilà qui va des mieux.

GROS-RENÉ, à Éraste.

Vous triomphez.

MARINETTE, à Lucile.

Allons, ôtez-vous de ses yeux.

GROS-RENÉ, à Éraste.

Retirez-vous après cet effort de courage.

MARINETTE, à Lucile.

Qu'attendez-vous encor?

GROS-RENÉ, à Éraste.

Que faut-il davantage?

ÉRASTE.

Ah! Lucile, Lucile, un cœur comme le mien Se fera regretter, et je le sais fort bien.

LUCILE.

Éraste, Éraste, un cœur fait comme est fait le vôtre Se peut facilement réparer par un autre.

ÉRASTE.

Non, non, cherchez partout, vous n'en aurez jamais De si passionné pour vous, je vous promets. Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie; J'aurois tort d'en former encore quelque envie. Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger: Vous avez voulu rompre; il n'y faut plus songer. Mais personne après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, N'aura jamais pour vous de passion si tendre.

LUCILE.

Quand on aime les gens, on les traite autrement. On fait de leur personne un meilleur jugement.

ÉRASTE.

Quand on aime les gens, on peut, de jalousie, Sur beaucoup d'apparence avoir l'âme saisie; Mais, alors qu'on les aime, on ne peut en effet Se résoudre à les perdre; et vous, vous l'avez fait.

LUCILE.

La pure jalousie est plus respectueuse.

ÉRASTE.

On voit d'un œil plus doux une offense amoureuse.

LUCILE.

Non, votre cœur, Éraste, étoit mal enflammé.

ÉRASTE.

Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé.

LUCILE.

Eh! je crois que cela foiblement vous soucie[214]. Peut-être en seroit-il beaucoup mieux pour ma vie, Si je... Mais laissons là ces discours superflus: Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.

ÉRASTE.

Pourquoi?

LUCILE.

Par la raison que nous rompons ensemble, Et que cela n'est plus de saison ce me semble.

ÉRASTE.

Nous rompons?

LUCILE.

Oui, vraiment; quoi! n'en est-ce pas fait?

ÉRASTE.

Et vous voyez cela d'un esprit satisfait?

LUCILE.

Comme vous.

ÉRASTE.

Comme moi?

LUCILE.

Sans doute. C'est faiblesse De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.

ÉRASTE.

Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.

LUCILE.

Moi? point du tout. C'est vous qui l'avez résolu.

ÉRASTE.

Moi? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême.

LUCILE.

Point; vous avez voulu vous contenter vous-même.

ÉRASTE.

Mais, si mon cœur encor revouloit[215] sa prison, Si, tout fâché qu'il est, il demandoit pardon?

LUCILE.

Non, non, n'en faites rien; ma foiblesse est trop grande; J'aurois peur d'accorder trop tôt votre demande.

ÉRASTE.

Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, Ni moi sur cette peur trop tôt le demander: Consentez-y, madame; une flamme si belle Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle, Je le demande enfin, me l'accorderez-vous, Ce pardon obligeant?

LUCILE.

Remenez-moi chez nous.

SCÈNE IV.--MARINETTE, GROS-RENÉ.

MARINETTE.

O la lâche personne!

GROS-RENÉ.

Ah! le foible courage!

MARINETTE.

J'en rougis de dépit.

GROS-RENÉ.

J'en suis gonflé de rage! Ne t'imagine pas que je me rende ainsi.

MARINETTE.

Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.

GROS-RENÉ.

Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère.

MARINETTE.

Tu nous prends pour une autre, et tu n'as pas affaire A ma sotte maîtresse. Ardez[216] le beau museau, Pour nous donner envie encore de sa peau! Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face? Moi, je te chercherois? Ma foi, l'on t'en fricasse Des filles comme nous.

GROS-RENÉ.

Oui! tu le prends par là? Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà Ton beau galand[217] de neige, avec ta nonpareille[218]; Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille.

MARINETTE.

Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris, Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.

GROS-RENÉ.

Tiens, encor ton couteau. La pièce est riche et rare: Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don.

MARINETTE.

Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton.

GROS-RENÉ.

J'oubliois d'avant-hier ton morceau de fromage. Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi.

MARINETTE.

Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi; Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière.

GROS-RENÉ.

Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire.

MARINETTE.

Prends garde à ne venir jamais me reprier.

GROS-RENÉ.

Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille. Une paille rompue[219] Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue. Ne fais point les doux yeux; je veux être fâché.

MARINETTE.

Ne me lorgne point, toi; j'ai l'esprit trop touché.

GROS-RENÉ.

Romps; voilà le moyen de ne s'en plus dédire; Romps. Tu ris, bonne bête!

MARINETTE.

Oui, car tu me fais rire.

GROS-RENÉ.

La peste soit ton ris! voilà tout mon courroux Déjà dulcifié. Qu'en dis-tu, romprons-nous, Ou ne romprons-nous pas?

MARINETTE.

Vois.

GROS-RENÉ.

Vois, toi.

MARINETTE.

Vois toi-même.

GROS-RENÉ.

Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime?

MARINETTE.

Moi? Ce que tu voudras.

GROS-RENÉ.

Ce que tu voudras, toi, Dis.

MARINETTE.

Je ne dirai rien.

GROS-RENÉ.

Ni moi non plus.

MARINETTE.

Ni moi.

GROS-RENÉ.

Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace. Touche, je te pardonne.

MARINETTE.

Et moi, je te fais grâce.

GROS-RENÉ.

Mon Dieu! qu'à tes appas je suis accoquiné!

MARINETTE.

Que Marinette est sotte après[220] son Gros-René!

[210] Proverbe populaire dont l'usage s'est conservé.

[211] Scène dont l'idée seulement se trouve dans le canevas italien cité par Cailhava, _gli Sdegni amorosi_, les Dédains amoureux, et non les Dépits, comme on l'a traduit. Ce canevas est trop grossier et comme rudimentaire. Molière a trouvé dans son cœur amoureux les traits charmants et touchants de ce petit chef-d'œuvre.

[212] Pour: éclairé sur. Non-seulement la langue n'était pas fixée, mais Molière ne la connaissait pas encore.

[213] Pour: il est possible. Ellipse archaïque.

[214] Pour: vous cause souci, verbe neutre dans le sens actif. Archaïsme hors d'usage.

[215] Pour: voulait de nouveau; du latin _rursus_. Archaïsme très-regrettable.

[216] Pour: regardez. Apocope et archaïsme populaire tout à fait hors d'usage, même dans le bas peuple.

[217] Pour: galon; du mot espagnol _galan_, qui vient lui-même de _gala_, habit de fête. On faisait alors présent de galands, ou nœuds d'Espagne, et de gants de même pays, comme le prouvent les lettres de Balzac et de Voiture.

[218] La nonpareille était un petit ruban de couleur différente, qui attachait le galand.

[219] Proverbe populaire dont l'origine est germanique. La rupture d'un faisceau de branchages, ou d'un seul rameau, ou même d'une tige de blé (_festuca_, paille), était le symbole convenu qui indiquait la rupture de la paix. Dans la législation romaine, la paille rompue par le débiteur insolvable sur le seuil de son logis indiquait qu'il brisait avec l'honneur et avec la société commune des hommes, en livrant ce qui lui restait à ses créanciers. Le sens de ce symbole est resté jusqu'à nous profondément empreint dans la langue. Rompre la paille, c'est en finir absolument avec quelqu'un.

[220] Pour: en faveur de. Archaïsme passé de mode.

ACTE V

SCÈNE I[221].--MASCARILLE.

«Dès que l'obscurité régnera dans la ville, «Je me veux introduire au logis de Lucile; «Va vite de ce pas préparer pour tantôt, «Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut.» Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre: Va vitement chercher un licou pour te pendre. Venez çà, mon patron; car, dans l'étonnement Où m'a jeté d'abord un tel commandement, Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre; Mais je vous veux ici parler et vous confondre: Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit. Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit Lucile? «Oui, Mascarille.» Et que pensez-vous faire? «Une action d'amant qui se veut satisfaire.» Une action d'un homme à fort petit cerveau, Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau. «Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle; «Lucile est irritée.» Eh bien, tant pis pour elle. «Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit.» Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit. Nous garantira-t-il, cet amour, je vous prie, D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie? «Penses-tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal? Oui, vraiment, je le pense; et surtout ce rival. «Mascarille, en tous cas, l'espoir où je me fonde[222], «Nous irons bien armés; et si quelqu'un nous gronde «Nous nous chamaillerons[223].» Oui, voilà justement Ce que votre valet ne prétend nullement. Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-je un Roland, mon maître, Ou quelque Ferragus[224]? C'est fort mal me connoître. Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, Je suis scandalisé d'une étrange manière. «Mais tu seras armé de pied en cap.» Tant pis: J'en serai moins léger à gagner le taillis[225]; Et, de plus, il n'est point d'armure si bien jointe Où ne puisse glisser une vilaine pointe. «Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron!» Soit, pourvu que toujours je branle le menton[226]. A table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre, Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se battre. Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux. Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.

SCÈNE II.--VALÈRE, MASCARILLE.

VALÈRE.

Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux Le soleil semble s'être oublié dans les cieux; Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière Je vois rester encore une telle carrière, Que je crois que jamais il ne l'achèvera, Et que de sa lenteur mon âme enragera.

MASCARILLE.

Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre. Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts...

VALÈRE.

Ne me fais point ici de contes superflus. Quand je devrois trouver cent embûches mortelles, Je sens de son courroux des gênes trop cruelles; Et je veux l'adoucir ou terminer mon sort. C'est un point résolu.

MASCARILLE.

J'approuve ce transport: Mais le mal est, monsieur, qu'il faudra s'introduire En cachette.

VALÈRE.

Fort bien.

MASCARILLE.

Et j'ai peur de vous nuire.

VALÈRE.

Et comment?

MASCARILLE.

Une toux me tourmente à mourir, Dont le bruit importun vous fera découvrir:

Il tousse.

De moment en moment... Vous voyez le supplice.

VALÈRE.

Ce mal se passera; prends du jus de réglisse.

MASCARILLE.

Je ne crois pas, monsieur, qu'il se veuille passer. Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser; Mais j'aurois un regret mortel, si j'étois cause Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose.

SCÈNE III.--VALÈRE, LA RAPIÈRE, MASCARILLE.

LA RAPIÈRE.

Monsieur, de bonne part je viens d'être informé Qu'Éraste est contre vous fortement animé, Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille Rouer jambes et bras à votre Mascarille.

MASCARILLE.

Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. Qu'ai-je fait pour me voir rouer jambes et bras? Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville? Sur la tentation ai-je quelque crédit? Et puis-je mais[227], chétif, si le cœur leur en dit?

VALÈRE.

Oh! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent! Et, quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, Éraste n'aura pas si bon marché de nous.

LA RAPIÈRE.

S'il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous, Vous savez de tout temps que je suis un bon frère.

VALÈRE.

Je vous suis obligé, monsieur de la Rapière.

LA RAPIÈRE.

J'ai deux amis aussi que je vous puis donner[228], Qui contre tous venans sont gens à dégainer, Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.

MASCARILLE.

Acceptez-les, monsieur.

VALÈRE.

C'est trop de complaisance.

LA RAPIÈRE.

Le petit Gille encore eût pu nous assister, Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. Monsieur, le grand dommage! et l'homme de service! Vous avez su le tour que lui fit la justice; Il mourut en César, et, lui cassant les os, Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots.

VALÈRE.

Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte, Doit être regretté; mais quant à votre escorte, Je vous rends grâces.

LA RAPIÈRE.

Soit; mais soyez averti Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti.

VALÈRE.

Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende, Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande, Et par toute la ville aller présentement, Sans être accompagné que de lui seulement.

SCÈNE IV.--VALÈRE, MASCARILLE.

MASCARILLE.

Quoi! monsieur, vous voulez tenter Dieu? Quelle audace! Las! vous voyez tous deux comme l'on nous menace; Combien de tous côtés...

VALÈRE.

Que regardes-tu là?

MASCARILLE.

C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, Ne nous obstinons point à rester dans la rue; Allons nous renfermer.

VALÈRE.

Nous renfermer, faquin! Tu m'oses proposer un acte de coquin? Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre.

MASCARILLE.

Eh! monsieur mon cher maître, il est si doux de vivre, On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps!...

VALÈRE.

Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. Ascagne vient ici, laissons-le; il faut attendre Quel parti de lui-même il résoudra de prendre. Cependant avec moi viens prendre à la maison Pour nous frotter[229]...

MASCARILLE.

Je n'ai nulle démangeaison. Que maudit soit l'amour, et les filles maudites Qui veulent en tâter, puis font les chattemites[230]!

SCÈNE V.--ASCAGNE, FROSINE.

ASCAGNE.

Est-il bien vrai, Frosine, et ne rêvé-je point? De grâce, contez-moi bien tout de point en point.

FROSINE.

Vous en saurez assez le détail, laissez faire. Ces sortes d'incidents ne sont, pour l'ordinaire, Que redits trop de fois de moment en moment. Suffit que vous sachiez qu'après ce testament Qui vouloit un garçon pour tenir sa promesse, De la femme d'Albert la dernière grossesse N'accoucha que de vous[231], et que lui, dessous main, Ayant depuis longtemps concerté son dessein, Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière, Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. La mort ayant ravi ce petit innocent Quelque dix mois après, Albert étant absent, La crainte d'un époux et l'amour maternelle Firent l'événement d'une ruse nouvelle. Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang, Vous devîntes celui qui tenait votre rang; Et la mort de ce fils mis dans votre famille Se couvrit pour Albert de celle de sa fille, Voilà de votre sort un mystère éclairci, Que votre feinte mère a caché jusqu'ici; Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, Par qui ses intérêts n'étoient pas tous les vôtres. Enfin cette visite, où j'espérois si peu, Plus qu'on ne pouvoit croire a servi votre feu. Cette Ignès vous relâche, et, par votre autre affaire, L'éclat de son secret devenu nécessaire, Nous en avons nous deux votre père informé; Un billet de sa femme a le tout confirmé; Et, poussant plus avant encore notre pointe, Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, Aux intérêts d'Albert, de Polidore, après, Nous avons ajusté si bien les intérêts, Si doucement à lui déplié ces mystères, Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires; Enfin, pour dire tout, mené si prudemment Son esprit pas à pas à l'accommodement, Qu'autant que votre père il montre de tendresse A confirmer les nœuds qui font votre allégresse[232].

ASCAGNE.

Ah! Frosine, la joie où vous m'acheminez!... Eh! que ne dois-je point à vos soins fortunés!

FROSINE.

Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, Et pour son fils encor nous défend de rien dire.

SCÈNE VI.--POLIDORE, ASCAGNE, FROSINE.

POLIDORE.

Approchez-vous, ma fille, un tel nom m'est permis, Et j'ai su le secret que cachoient ces habits. Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse, Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux Quand il saura l'objet de ses soins amoureux. Vous valez tout au monde, et c'est moi qui l'assure. Mais le voici; prenons plaisir à l'aventure. Allez faire venir tous vos gens promptement.

ASCAGNE.

Vous obéir sera mon premier compliment.

SCÈNE VII.--POLIDORE, VALÈRE, MASCARILLE.

MASCARILLE, à Valère.

Les disgrâces souvent sont du ciel révélées. J'ai songé cette nuit de perles défilées Et d'œufs cassés; monsieur, un tel songe m'abat.

VALÈRE.

Chien de poltron!

POLIDORE.

Valère! il s'apprête un combat Où toute ta valeur te sera nécessaire. Tu vas avoir en tête un puissant adversaire.

MASCARILLE.

Et personne, monsieur, qui se veuille bouger, Pour retenir des gens qui se vont égorger? Pour moi, je le veux bien; mais, au moins, s'il arrive Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, Ne m'en accusez point.

POLIDORE.

Non, non; en cet endroit Je le pousse moi-même à faire ce qu'il doit.

MASCARILLE.

Père dénaturé!

VALÈRE.

Ce sentiment, mon père, Est d'un homme de cœur, et je vous en révère. J'ai dû vous offenser, et je suis criminel D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel; Mais, à quelque dépit que ma faute vous porte, La nature toujours se montre la plus forte, Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir Que le transport d'Éraste ait de quoi m'émouvoir!

POLIDORE.

On me faisoit tantôt redouter sa menace; Mais les choses depuis ont bien changé de face; Et, sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort Tu vas être attaqué.

MASCARILLE.

Point de moyen d'accord?

VALÈRE.

Moi, le fuir! Dieu m'en garde! Et qui donc pourroit-ce être?

POLIDORE.

Ascagne.

VALÈRE.

Ascagne?

POLIDORE.

Oui, tu le vas voir paroître.

VALÈRE.

Lui, qui de me servir m'avoit donné sa foi!

POLIDORE.

Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi, Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, Qu'un combat seul à seul vide votre querelle.

MASCARILLE.

C'est un brave homme; il sait que les cœurs généreux Ne mettent point les gens en compromis pour eux.

POLIDORE.

Enfin, d'une imposture ils te rendent coupable, Dont le ressentiment m'a paru raisonnable: Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord Que tu satisferois Ascagne sur ce tort; Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, Dans les formalités en pareil cas requises.

VALÈRE.

Et Lucile, mon père, a, d'un cœur endurci...

POLIDORE.

Lucile épouse Éraste, et te condamne aussi; Et, pour convaincre mieux tes discours d'injustice, Veut qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse.

VALÈRE.

Ah! c'est une impudence à me mettre en fureur. Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur!

SCÈNE VIII.--ALBERT, POLIDORE, LUCILE, ÉRASTE, VALÈRE, MASCARILLE.

ALBERT.

Eh bien, les combattans? On amène le nôtre. Avez-vous disposé le courage du vôtre?

VALÈRE.

Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer, Et, si j'ai pu trouver sujet de balancer, Un reste de respect en pouvoit être cause, Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout; A toute extrémité mon esprit se résout, Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, Dont il faut hautement que mon amour se venge.

A Lucile.

Non pas que cet amour prétende encore à vous: Tout son feu se résout en ardeur de courroux: Et, quand j'aurai rendu votre honte publique, Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. Allez, ce procédé, Lucile, est odieux: A peine en puis-je croire au rapport de mes yeux; C'est de toute pudeur se montrer ennemie, Et vous devriez mourir d'une telle infamie.

LUCILE.

Un semblable discours me pourroit affliger, Si je n'avois en main qui m'en saura venger. Voici venir Ascagne, il aura l'avantage De vous faire changer bien vite de langage, Et sans beaucoup d'effort.

SCÈNE IX.--ALBERT, POLIDORE, ASCAGNE, LUCILE, ÉRASTE, VALÈRE, FROSINE, MARINETTE, GROS-RENÉ, MASCARILLE.

VALÈRE.

Il ne le fera pas. Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras, Je le plains de défendre une sœur criminelle; Mais, puisque son erreur me veut faire querelle, Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi.

ÉRASTE.

Je prenois intérêt tantôt à tout ceci; Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire.

VALÈRE.

C'est bien fait; la prudence est toujours de saison; Mais...

ÉRASTE.

Il saura pour tous vous mettre à la raison.

VALÈRE.

Lui?

POLIDORE.

Ne t'y trompe pas; tu ne sais pas encore Quel étrange garçon est Ascagne.

ALBERT.

Il l'ignore; Mais il pourra dans peu le lui faire savoir.

VALÈRE.

Sus donc, que maintenant il me le fasse voir.

MARINETTE.

Aux yeux de tous?

GROS-RENÉ.

Cela ne seroit pas honnête.

VALÈRE.

Se moque-t-on de moi? Je casserai la tête A quelqu'un des rieurs. Enfin, voyons l'effet.

ASCAGNE.

Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait; Et, dans cette aventure où chacun m'intéresse, Vous allez voir plutôt éclater ma foiblesse, Connoître que le ciel, qui dispose de nous, Ne me fit pas un cœur pour tenir contre vous, Et qu'il vous réservoit, pour victoire facile, De finir le destin du frère de Lucile. Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, Ascagne va par vous recevoir le trépas: Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, En vous donnant pour femme, en présence de tous, Celle qui justement ne peut être qu'à vous.

VALÈRE.

Non, quand toute la terre, après sa perfidie Et les traits effrontés...

ASCAGNE.

Ah! souffrez que je die, Valère, que le cœur qui vous est engagé D'aucun crime envers vous ne peut être chargé; Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême; Et j'en prends à témoin votre père lui-même.

POLIDORE.

Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. Celle à qui par serment ton âme est attachée Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée; Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans, Fit ce déguisement qui trompe tant de gens, Et depuis peu l'amour en a su faire un autre Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre. Ne va point regarder à tout le monde aux yeux[233]. Je te fais maintenant un discours sérieux. Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile, La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui, par ce ressort qu'on ne comprenoit pas, A semé parmi vous un si grand embarras. Mais, puisque Ascagne ici fait place à Dorothée, Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, Et qu'un nœud plus sacré donne force au premier.

ALBERT.

Et c'est là justement ce combat singulier Qui devoit envers nous réparer votre offense, Et pour qui les édits n'ont point fait de défense.

POLIDORE.

Un tel événement rend tes esprits confus: Mais en vain tu voudrois balancer là-dessus.

VALÈRE.

Non, non, je ne veux pas songer à m'en défendre; Et, si cette aventure a lieu de me surprendre, La surprise me flatte, et je me sens saisir De merveille[234] à la fois, d'amour et de plaisir: Se peut-il que ces yeux...

ALBERT.

Cet habit, cher Valère, Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. Allons lui faire en prendre un autre, et cependant Vous saurez le détail de tout cet incident.

VALÈRE.

Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée...

LUCILE.

L'oubli de cette injure est une chose aisée.

ALBERT.

Allons, ce compliment se fera bien chez nous, Et nous aurons loisir de nous en faire tous.

ÉRASTE.

Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, Qu'il reste encore ici des sujets de carnage. Voilà bien à tous deux notre amour couronné; Mais de son Mascarille et de mon Gros-René, Par qui doit Marinette être ici possédée? Il faut que par le sang l'affaire soit vidée.

MASCARILLE.

Nenni, nenni, mon sang dans mon corps sied trop bien; Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien. De l'humeur que je sais la chère Marinette, L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette.

MARINETTE.

Et tu crois que de toi je ferois mon galant? Un mari passe encor; tel qu'il est, on le prend: On n'y va pas chercher tant de cérémonie; Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie.

GROS-RENÉ.

Écoute, quand l'hymen aura joint nos deux peaux, Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux.

MASCARILLE.

Tu crois te marier pour toi tout seul, compère?

GROS-RENÉ.

Bien entendu; je veux une femme sévère, Ou je ferai beau bruit.

MASCARILLE.

Eh! mon Dieu, tu feras Comme les autres font, et tu t'adouciras. Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques, Dégénèrent souvent en maris pacifiques.

MARINETTE.

Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi; Les douceurs ne feront que blanchir contre moi[235]; Et je te dirai tout.

MASCARILLE.

O la fine pratique! Un mari confident!

MARINETTE.

Taisez-vous, as de pique[236]!

ALBERT.

Pour la troisième fois, allons-nous-en chez nous Poursuivre en liberté des entretiens si doux.

[221] Monologue imité de l'_Interesse_ de Secchi, mais avec plus de verve et de vivacité.

[222] Pour: mon espoir est que nous irons. Ellipse exagérée et excessive, qui n'est pas un archaïsme.

[223] Pour: percer les mailles de la cotte d'armes; se battre en ferraillant. Ce mot populaire, que nous avons conservé, ferait croire que _maille à partir_ a la même origine.

[224] Deux ferrailleurs, ou héros de chevalerie, alors à la mode.

[225] Pour: me réfugier dans le bois, dans le fourré. Expression proverbiale hors d'usage.

[226] Pour: remuer la mâchoire et manger. Archaïsme et proverbe.

[227] Pour: puis-je davantage; du latin _magis_. Contraction archaïque, et locution usitée aujourd'hui.

[228] Trait de mœurs qui résume toute l'existence des spadassins méridionaux, italiens, espagnols, provençaux, etc., et toute la rage des duels sous Louis XIII.

[229] Pour: prendre des armes, préparer le combat. Ellipse trop forte, et sens obscur.

[230] Expression populaire, pour: faire la chatte hypocrite. Du latin, _catus_, _cata_, et _mitis_ (chat doux).

[231] Expression impropre, et non latine, comme on l'a prétendu, pour: la femme d'Albert n'eut que vous pour fruit de sa dernière grossesse.

[232] Récit obscur, embarrassé et très-mal écrit, comme tous les passages de cette pièce dans lesquels Molière essaye d'expliquer l'imbroglio italien qu'il emprunte.

[233] Pour: regarder dans les yeux tout le monde. Expression impropre, faute de français.

[234] Pour: d'émerveillement. Merveille, dans le sens actif, est un archaïsme perdu.

[235] Pour: ne produiront pas d'effet. Expression proverbiale empruntée au tir des armes à feu. Les balles qui ne frappent pas le but laissent une marque blanchâtre qui indique le point qu'elles ont frappé.

[236] Pour: langue de serpent, piquante. Les sorcières modernes ont attaché un sens défavorable à cette couleur du jeu de cartes.

FIN DU DÉPIT AMOUREUX

DEUXIÈME ÉPOQUE

1659--1664

COMÉDIES DE MOEURS.--IMITATION DU DRAME HÉROÏQUE ESPAGNOL.