‹ Molière - Œuvres complètes, Tome 1Chapitre 6 sur 6 · XII. 1663. L'IMPROMPTU DE VERSAILLES. - XIII. 1664. LE MARIAGE FORCÉ.

XII. 1663. L'IMPROMPTU DE VERSAILLES. - XIII. 1664. LE MARIAGE FORCÉ.

VI. 1660. SGANARELLE, ou LE COCU IMAGINAIRE, imitation de l'italien.

VII. 1661. DON GARCIE DE NAVARRE, imitation de l'espagnol.

XI. 1663. LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES.

XIV. 1664. LA PRINCESSE D'ÉLIDE, imitation de l'espagnol.

LES PRÉCIEUSES RIDICULES

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 18 NOVEMBRE 1659, SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON.

Le règne de Louis XIV commençait; le succès de _l'Étourdi_ et du _Dépit amoureux_ venait de fixer à Paris la troupe de Molière, dont la réputation grandissait. La salle du Petit-Bourbon, au Louvre, était souvent pleine; on admirait le jeu comique de _Mascarille_ et de ses camarades. Néanmoins le nouveau maître de la scène ne se détachait guère de ses prédécesseurs et de ses rivaux que par une verve plus spirituelle et plus nourrie, par une ironie plus goguenarde et plus gauloise, mêlée encore de caprices italiens et de souvenirs espagnols. Nulle attaque directe aux travers contemporains ne signalait le réformateur des mœurs et le souverain des esprits.

Le 18 novembre 1659, le roi étant à Irun, d'où il devait ramener sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, les _Précieuses ridicules_ furent jouées par la troupe de Molière devant la cour et la bourgeoisie. L'œuvre nouvelle produisit un effet surprenant. On n'avait pas encore vu sur le théâtre une farce en un acte et en prose dans le genre des saynètes espagnoles, écrite du plus vigoureux style, d'une vérité poignante, d'une naïveté parfaite et d'une exquise finesse de ton. Dès la première scène l'originalité éclatait. Deux nouveaux acteurs, La Grange et du Croisy, qui s'étaient joints récemment à la troupe de Molière, faisaient leur entrée sous leur propre nom, et se présentaient d'eux-mêmes au public. Ensuite apparaissait le vieux bourgeois, gonflé de sa fortune, fier de sa roture, mécontent de sa famille, qui tourne au bel esprit, pressé surtout de marier ses filles, qui dépensent en frivolités son revenu péniblement acquis. Les voici elles-mêmes, superbement ornées et semblables à mademoiselle Paulet la Lionne de Voiture; avec force rubans, fleurs et dentelles, «se démontant les hanches,» dit un contemporain, pour imiter la belle désinvolture andalouse, et ne parlant que du bout des lèvres avec un rhythme musical, emprunté de l'Italie. Les deux «Pecques provinciales» sont récemment débarquées dans la capitale, où elles viennent se faire admirer du beau monde. Madame de Rambouillet elle même, la reine des _Précieuses_, qui assiste à la représentation avec sa cour, partage la gaieté générale. Assurément ce n'est pas elle que l'on raille, mais ses ridicules imitatrices; celles qui représentent l'excès, l'afféterie du goût italico-espagnol.

Nos héroïnes, comme madame la duchesse de Longueville et mademoiselle de Montpensier, donnent dans le romanesque. Elles sont entichées, bourgeoises qu'elles sont, des raffinements du _Cyrus_ et de la _Clélie_. Elles ne savent que l'amour appris dans la carte du Tendre. Elles dépensent tout l'argent du bonhomme en

Blanc, perles, coques d'œufs, parfums, pieds de mouton, Baume, lait virginal et cent mille autres drogues[237].

[237] Scarron.

Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou Claude, mais Almanzor. Elles-mêmes se sont débaptisées, comme les puritains de Cromwell donnaient à leurs fils le nom de _Va-et-ne-pèche-jamais_, ou celui de _Sois-sauvé-par-la-grâce_; comme on s'appelait _René_ ou _Atala_, _Corinne_ ou _Delphine_, en 1812, ou _Brutus_ en 1793.

Elles ont le fanatisme du bel esprit, et en adorent les subtilités. Portraits, énigmes, madrigaux, factices formules de la poésie tombée en enfance, leur sont familières. Elles s'expriment comme le _Doni_, comme _Gongora_, _Marini_ ou l'_Arétin_, premier modèle de ce beau langage. Elles disent comme cet écrivain, qu'il faut «pêcher dans le lac de sa pensée avec l'hameçon du souvenir.» Pour elles, la jupe de dessus est «la modeste,» la seconde, qu'on apercevait un peu, «la friponne,» et la dernière, «la secrète.» Elles ne dansent pas, elles tracent sur le parquet des «chiffres et des lacs d'amour.» Pour elles les désirs d'un soupirant nouveau sont «l'ode involontaire de _novices en chaleur_.» Prudes jusqu'à la dernière affectation, raffolant de platonisme pur, ne pouvant souffrir un mot qui rappelle une idée physique, ces élèves de l'_Astrée_ appartiennent encore à la vieille cour de Louis XIII, ce monarque céladonique qui employait une paire de pincettes pour saisir un billet doux dans le corsage de mademoiselle de Hautefort.

Mais voici venir le brillant séducteur de ces héroïnes. «Sa perruque est si grande, qu'elle balaye la place à chaque fois qu'il fait la révérence, et son chapeau si petit, qu'il est aisé de juger que le marquis le porte bien plus souvent dans la main que sur la tête; son rabat[238] se peut appeler un honnête peignoir, et ses canons semblent n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à la cligne-musette. Un brandon de glands lui sort de la poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, qu'il n'est pas possible de dire s'ils sont de _roussi de vache d'Angleterre_ ou de maroquin. Ils ont un demi-pied de haut, et chacun est fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats peuvent porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre[239].» C'est Mascarille, ou plutôt Molière.

[238] Col rabattu sur la chemise.

[239] Récit en prose et en vers de la farce des _Précieuses_. Paris, 1660.

Burlesque symbole de l'élégance affectée et surannée, il porte avec mignardise le demi-masque de velours noir, la «Mascarilla» des Valois.

Il est marquis, et bientôt il va se doubler d'un vicomte, valet comme lui, mais grave et laconique, le pourpoint boutonné jusqu'au menton, homme de guerre, homme de poids, la plume sur l'oreille et traînant avec majesté sa longue rapière à la Sully. Double image de la vieille cour: ici, le raffiné, le joli, le faux gracieux; c'est Mascarille;--là, les grands gestes, les embrassements solennels; c'est Jodelet. Le vicomte de Jodelet complète le marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de Balzac auprès de la gentillesse maniérée de Voiture.

La jeune cour et la société nouvelle firent des gorges chaudes de toute cette défroque des vieux ridicules longtemps en faveur. Ce ne fut pas un succès, mais un éclat de rire universel. On en avait assez de ce vieux monde: Corneille pâlissait; la société faisait peau neuve, la _préciosité_ recula dans les profondeurs du passé. Il y avait longtemps que les esprits fermes, la bonne Gournay, Malherbe, Régnier; les esprits caustiques ou pénétrants, Guy-Patin, Gassendi, Peiresc; les esprits délicats, Chapelle, Desmarets, Richelieu lui-même, avaient protesté contre la contagion subtile de l'hôtel de Rambouillet. Le spirituel et caustique ami des Pisani, Tallemant des Réaux lui-même, n'avait pu s'empêcher de convenir que le raffinement de son ami «donnoit quelquefois dans l'excès[240].»

[240] Voyez Tallemant, Historiette de _la Maison de la marquise de Rambouillet_.

On avait déjà ouvert quelques faibles et impuissantes attaques contre cette forteresse protégée par le cours même de la civilisation.

Richelieu avait signalé à son protégé Desmarets le sujet des _Visionnaires_, parodie qui n'est pas sans mérite; œuvre étrange où l'imagination raille l'imagination; où les héros romanesques et pourfendeurs, les versificateurs ronsardistes et les amoureuses éprises d'Alexandre et de Cyrus étalent tour à tour la pompe et l'exubérance de leurs pensées. Quelques écrivains du dernier ordre, dédaignés à juste titre par les _précieuses_ et chassés de leurs ruelles, avaient essayé contre le goût à la mode de maladroites représailles. Les comédiens d'Italie, Scaramouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles méprisaient, avaient prêté leur théâtre à l'abbé de Pure et enrichi de leurs lazzi le canevas grossier qui les mettait en scène. Enfin un poëte bizarre, Chapuzeau, qui devint précepteur de Guillaume III et passa dans les régions du Nord une partie de sa vie, avait osé, dès l'année 1656, toucher à l'arche sainte, et publier contre elle son _Cercle des femmes, entretiens comiques en six entrées dialoguées_. Il faut rendre justice à l'infortuné Chapuzeau: le Mascarille de Molière se montre dans cette mauvaise ébauche sous la forme d'un nommé Germain, marquis postiche que son maître emploie au même usage et que l'on bâtonne à la fin de la pièce en présence de sa belle humiliée.

Tout était donc préparé pour cette révolution qui allait inaugurer en France une époque nouvelle. «Jamais, dit le journaliste Loret, l'_OEdipe_ de Corneille, l'_Amalasunthe_ de Quinault, la _Cassandre_ de Boisrobert,

«N'eurent une vogue si grande»

que cette _action folâtre_,

«Tant la pièce semble friande »A plusieurs tant sages que fous; »Pour moi, j'y portai trente sous; »Mais oyant leurs fines paroles, »J'en ris pour plus de dix pistoles.»

Les comédiens de Molière, dit-il encore, «furent visités

»Par gens de toutes qualités, »Qu'on n'en vit jamais tant ensemble »Que ces jours passés, ce me semble, »Dans l'hôtel du Petit-Bourbon.»

«On vint à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'avoir le divertissement de cet ouvrage, qui passe pour le plus charmant et le plus délicat que l'on ait vu au théâtre[241].»

[241] Donneau, préface de _la Cocue imaginaire_.

Tout à coup les yeux se dessillèrent. Le vieil ami des _précieuses_, Ménage, s'écria en sortant du théâtre du Petit-Bourbon: «Monsieur Chapelain, il va falloir détruire ce que nous avons adoré; car nous approuvions toutes ces sottises.» Du milieu du parterre, une voix bourgeoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoiselle de Gournay, s'était écrié: «Courage, Molière, voilà la bonne comédie!» Le bruit du succès traversa la France, et, pendant que la troupe donnait à Paris deux représentations par jour de la pièce favorite, le jeune roi, aux yeux duquel l'hôtel de Rambouillet était l'asile de ses ennemis, demanda le manuscrit, le lut, fit jouer la pièce devant lui et partagea l'opinion du public. Cette vogue extraordinaire se soutint quatre mois entiers; il fallut doubler et tripler le prix des places. Une édition subreptice parut avec un privilége obtenu par surprise. L'autorité des ruelles disparut, autorité redoutable qui avait épouvanté Scarron. «On ne vit plus de belles dames en possession de faire la destinée des pauvres auteurs... tenir ruelle pour étouffer dès sa naissance une comédie... Les plus partiales ne colportèrent plus d'avance des factums par les maisons comme on fait en sollicitant un procès[242].» Les académies de femmes et tous ces petits cercles précieux dont Tallemant se moque[243] perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorité de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un seul au Luxembourg sous l'autorité de Segrais et de l'abbé Cotin. L'esprit faux, «celui où l'imagination a trop de part,» comme le dit si bien La Bruyère, fut frappé de discrédit.

[242] Scarron, préface de _l'Écolier de Salamanque_.

[243] Voy. l'Histor. de _la Vicomtesse d'Auchy_. Éd. Paulin; Paris, 1855.

Le vieux monde attaqué ne se rendit pas sans combat. Marquis et précieuses trouvèrent leurs défenseurs. Chapuzeau récrivit en vers son _Cercle des femmes_, qu'il fit représenter sans succès sur un théâtre rival, celui du Marais, pour revendiquer la création de Mascarille. L'abbé de Pure, «cet abbé des plus galans» dont Molière, disait un critique[244], n'avait fait qu'habiller le canevas «à la française,» prétendait que Molière le dérobait. On affirma même que la veuve du farceur Guillet Gorju avait vendu à Molière la pièce tout entière, contenue dans les mémoires de son mari. Pamphlets, satires, dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de tout genre, accablèrent le satirique. Le champion le plus hardi de ces dames et de leurs travers fut un sieur de Somaize, qui, dans son _Dictionnaire des précieuses_ et dans deux misérables pièces intitulées les _Véritables précieuses_ et le _Procès des précieuses_, prit hautement le parti des Arthémises et des Clélies. «L'auteur de la farce du Petit-Bourbon, dit-il, n'est qu'un singe et un voleur, plagiaire d'habitude, aidé par les Italiens... Il n'y a certes pas à le comparer à l'illustre Boisrobert, à l'admirable M. Magnon, auteur d'_Artaxerce_, au sublime Boyer, qui est si plein de feu... Quant aux comédiens du Petit-Bourbon, ils ne jouent rien qui vaille, et doivent tout à la force de leurs brigues.»

[244] De Visé, _Nouvelles nouvelles_, IIIe partie, page 217.

Mais le coup était porté; Boileau et Racine suivirent Molière. Le cours de l'influence italienne espagnole s'arrêta.

Personne toutefois ne put empêcher que le long règne des précieuses ne laissât dans le langage et les mœurs des traces indélébiles. Le raffinement, qu'elles avaient poussé trop loin et qui leur avait fait deviner et préparer jusqu'à la nouvelle orthographe que devait inaugurer Voltaire, introduisit dans l'idiome et dans l'usage commun une multitude d'expressions ingénieusement métaphoriques devenues tout à fait françaises malgré Molière:--«s'encanailler--humeur communicative--le blond hardi des cheveux.»--Chose étrange! la plupart de celles que Molière a incriminées, en les plaçant dans la bouche de ses personnages ridicules, sont aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus naturel. Nous citerons entre autres:

«Faire estime--procédé irrégulier--le moyen que--s'accommoder de quelqu'un--débuter par--du dernier bourgeois--le bel air des choses--débiter les sentiments--dans les formes--exercer les esprits--sécheresse de conversation--se défaire de--chose tout à fait choquante--tissu d'un roman--intelligence épaisse--courir après le mérite--chasser sur nos terres--s'inscrire en faux--être des nôtres--être en passe de--enchérir sur--se piquer d'esprit--n'être pas de refus--comme il faut--l'esprit assaisonne sa bravoure--peupler la solitude--danser proprement--etc., etc.»

Le public, la cour, le populaire, les esprits sérieux, appartenaient à Molière. «Je n'ai plus, s'écria-t-il, qu'à étudier le monde.» Le vrai siècle de Louis XIV était inauguré, et Louis XIV lui-même avait reconnu le poëte qui devait l'aider le plus efficacement dans son œuvre politique.

PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES

PAR MOLIÈRE

C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux! Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutôt que celle-là.

Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie. J'offenserois mal à propos tout Paris, si je l'accusois d'avoir pu applaudir à une sottise: comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence à moi de le démentir; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du monde de mes _Précieuses ridicules_ avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importoit qu'on ne les dépouillât pas de ces ornemens, et je trouvois que le succès qu'elles avoient eu dans la représentation étoit assez beau pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe[245], et je ne voulois pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais[246]. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilége obtenu par surprise. J'ai eu beau crier: O temps! ô mœurs! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé ou d'avoir un procès; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisseroit pas de faire sans moi.

[245] Expression proverbiale: Belle à la chandelle, laide au grand jour.

[246] C'est-à-dire du théâtre de Molière dans la boutique des libraires du Palais. Voy. _le Lutrin_ de Boileau.

Mon Dieu! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour; et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime! Encore si l'on m'avoit donné du temps, j'aurois pu mieux songer à moi, et j'aurois pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurois tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurois tâché de faire une belle et docte préface; et je ne manque point de livres qui m'auroient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.

J'aurois parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auroient pas refusé ou des vers françois, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auroient loué en grec; et l'on n'ignore pas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace[247] à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnoître; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurois voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie; et que, par la même raison que les véritables savans et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan, non plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin[248], ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi; aussi les véritables précieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes[249] veut m'aller relier de ce pas: à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.

[247] Pour: efficacité. Archaïsme que le style théologique a conservé.

[248] Personnages symboliques, ou masques de la _Commedia dell Arte_, inventée par les Italiens.

[249] Molière donne habilement l'adresse et le nom de son libraire, pour que l'on n'aille pas acheter la contrefaçon. Les ouvrages se vendaient alors reliés au moins en parchemin.

PERSONNAGES ACTEURS

LA GRANGE,} amans rebutés. {LA GRANGE. DU CROISY,} {DU CROISY. GORGIBUS, bon bourgeois. L'ESPY. MADELON, fille de Gorgibus,} précieuses {Mlle DEBRIE. CATHOS, nièce de Gorgibus, } ridicules. {Mlle DUPARC. MAROTTE, servante des précieuses ridicules. Mad. BÉJART. ALMANZOR, laquais des précieuses ridicules. DEBRIE. LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet de la Grange. MOLIÈRE. LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy. BRÉCOURT. DEUX PORTEURS DE CHAISE. VOISINES. VIOLONS.

La scène est à Paris, dans la maison de Gorgibus.

SCÈNE I.--LA GRANGE, DU CROISY.

DU CROISY.

Seigneur la Grange...

LA GRANGE.

Quoi?

DU CROISY.

Regardez-moi un peu sans rire.

LA GRANGE.

Eh bien?

DU CROISY.

Que dites-vous de notre visite? En êtes-vous fort satisfait?

LA GRANGE.

A votre avis, avons-nous sujet de l'être tous deux?

DU CROISY.

Pas tout à fait, à dire vrai.

LA GRANGE.

Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pecques[250] provinciales faire plus les renchéries que celles-là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous? A peine ont-elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois: Quelle heure est-il? Ont-elles répondu que[251] oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fait?

DU CROISY.

Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur.

LA GRANGE.

Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je me veux venger de cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mépriser. L'air précieux[252] n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquette que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu; et, si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur monde.

DU CROISY.

Et comment, encore?

LA GRANGE.

J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel esprit; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant qui s'est mis dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux.

DU CROISY.

Eh bien, qu'en prétendez-vous faire?

LA GRANGE.

Ce que j'en prétends faire? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.

SCÈNE II.--GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.

GORGIBUS.

Eh bien, vous avez vu ma nièce et ma fille. Les affaires iront-elles bien? Quel est le résultat de cette visite?

LA GRANGE.

C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très-humbles serviteurs.

DU CROISY.

Vos très-humbles serviteurs.

GORGIBUS, seul.

Ouais! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit venir leur mécontentement? Il faut savoir un peu ce que c'est. Holà!

SCÈNE III.--GORGIBUS, MAROTTE.

MAROTTE.

Que désirez-vous, monsieur?

GORGIBUS.

Où sont vos maîtresses?

MAROTTE.

Dans leur cabinet.

GORGIBUS.

Que font-elles?

MAROTTE.

De la pommade pour les lèvres.

GORGIBUS.

C'est trop pommadé[253]; dites-leur qu'elles descendent.

SCÈNE IV.--GORGIBUS.

Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'œufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connois point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins: et quatre valets vivroient tous les jours des pieds de moutons qu'elles emploient.

SCÈNE V.--MADELON, CATHOS, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau! Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avois-je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous donner pour maris?

MADELON.

Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier[254] de ces gens-là?

CATHOS.

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne?

GORGIBUS.

Et qu'y trouvez-vous à redire?

MADELON.

La belle galanterie que la leur! Quoi! débuter d'abord par le mariage?

GORGIBUS.

Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage? N'est-ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacré où ils aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions?

MADELON.

Ah! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.

GORGIBUS.

Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là.

MADELON.

Mon Dieu! que si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini! La belle chose que ce seroit, si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie[255]!

GORGIBUS.

Que me vient conter celle-ci?

MADELON.

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentimens, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux: ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée: et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvemens, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé; et j'ai mal au cœur à la seule vision que cela me fait.

GORGIBUS.

Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.

CATHOS.

En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galans et Jolis-Vers, sont des terres inconnues pour eux[256]. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans; mon Dieu! quels amans sont-ce là! Quelle frugalité d'ajustement, et quelle sécheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats[257] ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.

GORGIBUS.

Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...

MADELON.

Eh! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.

GORGIBUS.

Comment, ces noms étranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptême?

MADELON.

Mon Dieu! que vous êtes vulgaire[258]! Pour moi, un de mes étonnemens, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Madelon, et ne m'avouerez-vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde?

CATHOS.

Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots-là; et le nom de Polixène, que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte, que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.

GORGIBUS.

Écoutez: il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines; et pour ces messieurs dont il est question, je connois leurs familles et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.

CATHOS.

Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu?

MADELON.

Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.

GORGIBUS, à part.

Il n'en faut point douter, elles sont achevées[259]. (Haut.) Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes! je veux être maître absolu; et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses; j'en fais un bon serment.

SCÈNE VI.--CATHOS, MADELON.

CATHOS.

Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière! que son intelligence est épaisse, et qu'il fait sombre dans son âme!

MADELON.

Que veux-tu, ma chère? j'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure un jour me viendra développer une naissance plus illustre.

CATHOS.

Je le croirois bien; oui, il y a toutes les apparences du monde; et pour moi, quand je me regarde aussi...

SCÈNE VII.--CATHOS, MADELON, MAROTTE.

MAROTTE.

Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.

MADELON.

Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles.

MAROTTE.

Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filophie dans le grand Cyre.

MADELON.

L'impertinente! Le moyen de souffrir cela! Et qui est-il, le maître de ce laquais?

MAROTTE.

Il me l'a nommé le marquis de Mascarille.

MADELON.

Ah! ma chère, un marquis! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï parler de nous.

CATHOS.

Assurément, ma chère.

MADELON.

Il faut le recevoir dans cette salle basse plutôt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.

MAROTTE.

Par ma foi! je ne sais point quelle bête c'est là; il faut parler chrétien[260], si vous voulez que je vous entende.

CATHOS.

Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien d'en salir la glace par la communication de votre image.

Elles sortent.

SCÈNE VIII.--MASCARILLE, DEUX PORTEURS.

MASCARILLE.

Holà! porteurs, holà! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds-là ont dessein de me briser, à force de heurter contre les murailles et les pavés.

PREMIER PORTEUR.

Dame! c'est que la porte est étroite. Vous avez voulu aussi que nous soyons entrés jusqu'ici.

MASCARILLE.

Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue? Allez, ôtez votre chaise d'ici.

DEUXIÈME PORTEUR.

Payez-nous donc, s'il vous plaît, monsieur.

MASCARILLE.

Hein?

DEUXIÈME PORTEUR.

Je dis, monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît.

MASCARILLE, lui donnant un soufflet.

Comment, coquin! demander de l'argent à une personne de ma qualité!

DEUXIÈME PORTEUR.

Est-ce ainsi qu'on paye les pauvres gens? et votre qualité nous donne-t-elle à dîner?

MASCARILLE.

Ah! ah! je vous apprendrai à vous connoître! Ces canailles-là s'osent jouer à moi!

PREMIER PORTEUR, prenant un des bâtons de sa chaise.

Çà, payez-nous vitement!

MASCARILLE.

Quoi?

PREMIER PORTEUR.

Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure.

MASCARILLE.

Il est raisonnable, celui-là.

PREMIER PORTEUR.

Vite donc.

MASCARILLE.

Oui-da! tu parles comme il faut, toi; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens, es-tu content?

PREMIER PORTEUR.

Non, je ne suis pas content; vous avez donné un soufflet à mon camarade, et... (Levant son bâton.)

MASCARILLE.

Doucement! tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi quand on s'y prend de la bonne façon. Allez, venez me reprendre tantôt pour aller au Louvre, au petit coucher.

SCÈNE IX.--MAROTTE, MASCARILLE.

MAROTTE.

Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à l'heure.

MASCARILLE.

Qu'elles ne se pressent point: je suis ici posté commodément pour attendre.

MAROTTE.

Les voici.

SCÈNE X.--MADELON, CATHOS, MASCARILLE, ALMANZOR.

MASCARILLE, après avoir salué.

Mesdames, vous serez surprises sans doute de l'audace de ma visite; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissans, que je cours partout après lui.

MADELON.

Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.

CATHOS.

Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené.

MASCARILLE.

Ah! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris.

MADELON.

Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie.

CATHOS.

Ma chère, il faudroit faire donner des siéges.

MADELON.

Holà! Almanzor!

ALMANZOR.

Madame?

MADELON.

Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

MASCARILLE.

Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi?

Almanzor sort.

CATHOS.

Que craignez-vous?

MASCARILLE.

Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise[261]. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More[262]. Comment, diable! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière[263]. Ah! par ma foi, je m'en défie! et je m'en vais gagner au pied[264], ou je veux caution bourgeoise[265] qu'ils ne me feront point de mal.

MADELON.

Ma chère, c'est le caractère enjoué.

CATHOS.

Je vois bien que c'est un Amilcar[266].

MADELON.

Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

CATHOS.

Mais de grâce, monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.

MASCARILLE, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons.

Eh bien, mesdames, que dites-vous de Paris?

MADELON.

Hélas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudroit être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.

MASCARILLE.

Pour moi, je tiens que hors de Paris il n'y a point de salut pour les honnêtes gens.

CATHOS.

C'est une vérité incontestable.

MASCARILLE.

Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise[267].

MADELON.

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.

MASCARILLE.

Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vôtres?

MADELON.

Hélas! nous ne sommes pas encore connues; mais nous sommes en passe de l'être; et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies[268].

CATHOS.

Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.

MASCARILLE.

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne; ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.

MADELON.

Eh! mon Dieu! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connoissance de tous ces messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles[269], on est instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé: un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité; monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies; et, si l'on ignore ces choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

CATHOS.

En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour: et, pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde, s'il falloit qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu.

MASCARILLE.

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine: je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma façon dans les belles ruelles[270] de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

MADELON.

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.

MASCARILLE.

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond: vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.

CATHOS.

Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.

MASCARILLE.

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.

MADELON.

Les madrigaux sont agréables quand ils sont bien tournés.

MASCARILLE.

C'est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'Histoire romaine.

MADELON.

Ah! certes, cela sera du dernier beau: j'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

MASCARILLE.

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent.

MADELON.

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.

MASCARILLE.

Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.

CATHOS.

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCARILLE.

Écoutez donc.

MADELON.

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

MASCARILLE.

Oh! oh! je n'y prenois pas garde: Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur; Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

CATHOS.

Ah! mon Dieu, voilà qui est poussé dans le dernier galant.

MASCARILLE.

Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant.

MADELON.

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

MASCARILLE.

Avez-vous remarqué ce commencement, _Oh! oh!_ voilà qui est extraordinaire, _oh! oh!_ comme un homme qui s'avise tout d'un coup, _oh! oh!_ La surprise, _oh! oh!_

MADELON.

Oui, je trouve ce _oh! oh!_ admirable.

MASCARILLE.

Il semble que cela ne soit rien.

CATHOS.

Ah! mon Dieu, que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

MADELON.

Sans doute et j'aimerois mieux avoir fait ce _oh! oh!_ qu'un poëme épique.

MASCARILLE.

Tudieu! vous avez le goût bon.

MADELON.

Eh! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.

MASCARILLE.

Mais n'admirez-vous pas aussi _je n'y prenois pas garde? Je n'y prenois pas garde_, je ne m'apercevois pas de cela; façon de parler naturelle, _je n'y prenois pas garde. Tandis que, sans songer à mal_, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, _je vous regarde_, c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple; _votre œil en tapinois..._ Que vous semble de ce mot _tapinois_? n'est-il pas bien choisi?

CATHOS.

Tout à fait bien.

MASCARILLE.

_Tapinois_, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris, _tapinois_.

MADELON.

Il ne se peut rien de mieux.

MASCARILLE.

_Me dérobe mon cœur_, me l'emporte, me le ravit. _Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!_ Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter? _Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!_

MADELON.

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

MASCARILLE.

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS.

Vous avez appris la musique?

MASCARILLE.

Moi? Point du tout.

CATHOS.

Comment donc cela se peut-il?

MASCARILLE.

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

MADELON.

Assurément, ma chère.

MASCARILLE.

Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût: _Hem, hem, la, la, la, la, la_. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix; mais il n'importe, c'est à la cavalière.

Il chante.

Oh! oh! je n'y prenois pas garde, etc.

CATHOS.

Ah! que voilà un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MADELON.

Il y a de la chromatique[271] là dedans.

MASCARILLE.

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? _Au voleur! au voleur!_ Et puis, comme si l'on crioit bien fort, _au, au, au, au, au voleur!_ Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, _au voleur!_

MADELON.

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.

CATHOS.

Je n'ai encore rien vu de cette force-là.

MASCARILLE.

Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.

MADELON.

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.

MASCARILLE.

A quoi donc passez-vous le temps, mesdames?

CATHOS.

A rien du tout.

MADELON.

Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissemens.

MASCARILLE.

Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.

MADELON.

Ce n'est pas de refus.

MASCARILLE.

Mais je vous demande d'applaudir comme il faut quand nous serons là; car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation: et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire! Pour moi, j'y suis fort exact; et, quand j'ai promis à quelque poëte, je crie toujours: Voilà qui est beau! devant que les chandelles soient allumées.

MADELON.

Ne m'en parlez point: c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.

CATHOS.

C'est assez: puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE.

Je ne sais si je me trompe; mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie.

MADELON.

Eh! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites.

MASCARILLE.

Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.

CATHOS.

Et à quels comédiens la donnerez-vous?

MASCARILLE.

Belle demande! Aux grands comédiens[272]; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorans qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel endroit: et le moyen de connoître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?

CATHOS.

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

MASCARILLE.

Que vous semble de ma petite oie[273]? La trouvez-vous congruente à l'habit?

CATHOS.

Tout à fait.

MASCARILLE.

Le ruban en est bien choisi?

MADELON.

Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur[274].

MASCARILLE.

Que dites-vous de mes canons[275]?

MADELON.

Ils ont tout à fait bon air.

MASCARILLE.

Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait.

MADELON.

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.

MASCARILLE.

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

MADELON.

Ils sentent terriblement bon.

CATHOS.

Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

MASCARILLE.

Et celle-là?

Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.

MADELON.

Elle est tout à fait de qualité; le sublime en est touché délicieusement.

MASCARILLE.

Vous ne dites rien de mes plumes! Comment les trouvez-vous?

CATHOS.

Effroyablement belles.

MASCARILLE.

Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MADELON.

Je vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et, jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.

MASCARILLE, s'écriant brusquement.

Ahi! ahi! ahi! doucement! Dieu me damne, mesdames, c'est fort mal en user; j'ai à me plaindre de votre procédé; cela n'est pas honnête.

CATHOS.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

MASCARILLE.

Quoi! toutes deux contre mon cœur en même temps! M'attaquer à droite et à gauche! Ah! c'est contre le droit des gens: la partie n'est pas égale; et je m'en vais crier au meurtre.

CATHOS.

Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.

MADELON.

Il a un tour admirable dans l'esprit.

CATHOS.

Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie avant qu'on l'écorche.

MASCARILLE.

Comment, diable! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.

SCÈNE XI.--CATHOS, MADELON, MASCARILLE, MAROTTE.

MAROTTE.

Madame, on demande à vous voir.

MADELON.

Qui?

MAROTTE.

Le vicomte de Jodelet.

MASCARILLE.

Le vicomte de Jodelet?

MAROTTE.

Oui, monsieur.

CATHOS.

Le connoissez-vous?

MASCARILLE.

C'est mon meilleur ami.

MADELON.

Faites entrer vitement.

MASCARILLE.

Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure.

CATHOS.

Le voici.

SCÈNE XII.--CATHOS, MADELON, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, ALMANZOR.

MASCARILLE.

Ah! vicomte!

JODELET. (Ils s'embrassent l'un l'autre.)

Ah! marquis!

MASCARILLE.

Que je suis aise de te rencontrer!

JODELET.

Que j'ai de joie de te voir ici!

MASCARILLE.

Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

MADELON, à Cathos.

Ma toute bonne, nous commençons d'être connues; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir.

MASCARILLE.

Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme-ci: sur ma parole il est digne d'être connu de vous.

JODELET.

Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.

MADELON.

C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie.

CATHOS.

Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée bien heureuse.

MADELON, à Almanzor.

Allons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les choses? Voyez-vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil?

MASCARILLE.

Ne vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.

JODELET.

Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre.

MASCARILLE.

Savez-vous, mesdames, que vous voyez dans le vicomte un des vaillants hommes du siècle? C'est un brave à trois poils[276].

JODELET.

Vous ne m'en devez rien, marquis; et nous savons ce que vous savez faire aussi.

MASCARILLE.

Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.

JODELET.

Et dans des lieux où il faisoit fort chaud.

MASCARILLE, regardant Cathos et Madelon.

Oui, mais non pas si chaud qu'ici. Ahi! ahi! ahi!

JODELET.

Notre connoissance s'est faite à l'armée; et la première fois que nous nous vîmes, il commandoit un régiment de cavalerie sur les galères de Malte.

MASCARILLE.

Il est vrai, mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse[277]; et je me souviens que je n'étois que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.

JODELET.

La guerre est une belle chose; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service comme nous.

MASCARILLE.

C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.

CATHOS.

Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.

MADELON.

Je les aime aussi; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.

MASCARILLE.

Te souvient-il, vicomte, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les ennemis au siége d'Arras[278]?

JODELET.

Que veux-tu dire avec ta demi-lune? C'étoit bien une lune tout entière.

MASCARILLE.

Je pense que tu as raison.

JODELET.

Il m'en doit bien souvenir, ma foi! j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce; vous sentirez quel coup c'étoit là.

CATHOS, après avoir touché l'endroit.

Il est vrai que la cicatrice est grande.

MASCARILLE.

Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci; là, justement au derrière de la tête. Y êtes-vous?

MADELON.

Oui, je sens quelque chose.

MASCARILLE.

C'est un coup de mousquet que je reçus, la dernière campagne que j'ai faite.

JODELET, découvrant sa poitrine.

Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines[279].

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut-de-chausse.

Je vais vous montrer une furieuse plaie.

MADELON.

Il n'est pas nécessaire: nous le croyons sans y regarder.

MASCARILLE.

Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est.

CATHOS.

Nous ne doutons pas de ce que vous êtes.

MASCARILLE.

Vicomte, as-tu là ton carrosse?

JODELET.

Pourquoi?

MASCARILLE.

Nous mènerions promener ces dames hors des portes[280], et leur donnerions un cadeau[281].

MADELON.

Nous ne saurions sortir aujourd'hui.

MASCARILLE.

Ayons donc les violons pour danser.

JODELET.

Ma foi, c'est bien avisé.

MADELON.

Pour cela, nous y consentons: mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.

MASCARILLE.

Holà! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette! Au diable soient tous les laquais! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.

MADELON.

Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu'ils aillent querir des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d'ici près, pour peupler la solitude de notre bal.

Almanzor sort.

MASCARILLE.

Vicomte, que dis-tu de ces yeux?

JODELET.

Mais toi-même, marquis, que t'en semble?

MASCARILLE.

Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies[282] nettes. Au moins, pour moi, je reçois d'étranges secousses, et mon cœur ne tient plus qu'à un filet.

MADELON.

Que tout ce qu'il dit est naturel! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.

CATHOS.

Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit.

MASCARILLE.

Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là-dessus.

Il médite.

CATHOS.

Eh! je vous en conjure de toute la dévotion de mon cœur, que nous oyions quelque chose qu'on ait fait pour nous.

JODELET.

J'aurois envie d'en faire autant, mais je me trouve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité des saignées que j'y ai faites ces jours passés[283].

MASCARILLE.

Que diable est-ce là? Je fais toujours bien le premier vers; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi! ceci est un peu trop pressé; je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

JODELET.

Il a de l'esprit comme un démon.

MADELON.

Et du galant, et du bien tourné.

MASCARILLE.

Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la comtesse?

JODELET.

Il y a plus de trois semaines que je ne lui aie rendu visite.

MASCARILLE.

Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui?

MADELON.

Voici nos amies qui viennent.

SCÈNE XIII.--LUCILE, CÉLIMÈNE, CATHOS, MADELON, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, ALMANZOR, VIOLONS.

MADELON.

Mon Dieu, mes chères[284], nous vous demandons pardon. Ces messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds; et nous vous avons envoyé querir pour remplir les vides de notre assemblée.

LUCILE.

Vous nous avez obligées, sans doute.

MASCARILLE.

Ce n'est ici qu'un bal à la hâte; mais, l'un de ces jours, nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus?

ALMANZOR.

Oui, monsieur; ils sont ici.

CATHOS.

Allons donc, mes chères, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude.

La, la, la, la, la, la, la, la.

MADELON.

Il a tout à fait la taille élégante.

CATHOS.

Et a la mine de danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Madelon pour danser.

Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence! Oh! quels ignorans! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte! ne sauriez-vous jouer en mesure? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme! O violons de village!

JODELET, dansant ensuite.

Holà! ne pressez pas si fort la cadence: je ne fais que sortir de maladie.

SCÈNE XIV.--DU CROISY, LA GRANGE, CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, JODELET, MASCARILLE, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE, un bâton à la main.

Ah! ah! coquins, que faites-vous ici? Il y a trois heures que nous vous cherchons.

MASCARILLE, se sentant battre.

Ahi! ahi! ahi! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi.

JODELET.

Ahi! ahi! ahi!

LA GRANGE.

C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance!

DU CROISY.

Voilà qui vous apprendra à vous connoître.

SCÈNE XV.--CATHOS, MADELON, LUCILE, CÉLIMÈNE, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.

MADELON.

Que veut donc dire ceci?

JODELET.

C'est une gageure.

CATHOS.

Quoi! vous laisser battre de la sorte!

MASCARILLE.

Mon Dieu! je n'ai pas voulu faire semblant de rien; car je suis violent, et je me serois emporté.

MADELON.

Endurer un affront comme celui-là, en notre présence!

MASCARILLE.

Ce n'est rien: ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer pour si peu de chose.

SCÈNE XVI.--DU CROISY, LA GRANGE, MADELON, CATHOS, CÉLIMÈNE, LUCILE, MASCARILLE, JODELET, MAROTTE, VIOLONS.

LA GRANGE.

Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.

Trois ou quatre spadassins entrent.

MADELON.

Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison!

DU CROISY.

Comment, mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous; qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal?

MADELON.

Vos laquais!

LA GRANGE.

Oui, nos laquais: et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.

MADELON.

O ciel! quelle insolence!

LA GRANGE.

Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue; et, si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur-le-champ.

JODELET.

Adieu notre braverie[285].

MASCARILLE.

Voilà le marquisat et la vicomté à bas.

DU CROISY.

Ah! ah! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées! vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.

LA GRANGE.

C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.

MASCARILLE.

O fortune! quelle est ton inconstance!

DU CROISY.

Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.

LA GRANGE.

Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.

SCÈNE XVII.--MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

CATHOS.

Ah! quelle confusion!

MADELON.

Je crève de dépit!

UN DES VIOLONS, à Mascarille.

Qu'est-ce donc que ceci? Qui nous payera, nous autres?

MASCARILLE.

Demandez à monsieur le vicomte.

UN DES VIOLONS, à Jodelet.

Qui est-ce qui nous donnera de l'argent?

JODELET.

Demandez à monsieur le marquis.

SCÈNE XVIII.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, JODELET, MASCARILLE, VIOLONS.

GORGIBUS.

Ah! coquines que vous êtes! vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois; et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces messieurs et de ces dames qui sortent.

MADELON.

Ah! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.

GORGIBUS.

Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront.

MADELON.

Ah! je jure que nous en serons vengées ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici après votre insolence?

MASCARILLE.

Traiter comme cela un marquis! Voilà ce que c'est que du monde, la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissoient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part; je vois bien qu'on n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue.

SCÈNE XIX.--GORGIBUS, MADELON, CATHOS, VIOLONS.

UN DES VIOLONS.

Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez, à leur défaut, pour ce que nous avons joué ici.

GORGIBUS, les battant.

Oui, oui, je vais vous contenter, et voici la monnoie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en fasse autant; nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines, allez vous cacher pour jamais! (Seul.) Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusemens des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables!

[250] Pour: mijaurées, affectées. Du languedocien _pécqua_, se rattachant à l'italien _pecora_, de _pecus_, animal insupportable.

[251] Pour: si ce n'est oui et non. Ellipse archaïque et d'excellent effet.

[252] Pour: air de raffinement excessif. Mot pris en bonne part entre 1650 et 1660; en mauvaise part depuis Molière.

[253] Verbe créé par Molière pour les besoins de la scène.

[254] _Faire estime et procédé irrégulier_, expressions qui sont aujourd'hui du commun usage, étaient alors nouvellement inventées et appartenaient au style précieux. Voyez, sur les mots de cette espèce, ridiculisés par Molière, et qui semblent aujourd'hui naturels, la notice de cette pièce.

[255] Héros et héroïnes des romans dont on raffolait, et que mademoiselle de Scudéry, leur véritable auteur, avait fait paraître par _préciosité_, non pas sous son propre nom, mais sous celui de son frère.

[256] Invention allégorique de mademoiselle de Scudéry, grande précieuse, dans son roman de _Clélie_, et qui eut un succès prodigieux, bien que ce ne soit, au fond, que le _Roman de la Rose_, accommodé au goût du siècle. C'est _Tendre_, ville capitale du pays de _Passion_, dont il faut s'emparer. On y est conduit par le fleuve d'_Inclination_, et l'on arrive à son but par le village des _Billets-Galants_, puis par le hameau des _Billets-Doux_, qui mène au château des _Petits-Soins_, après quoi tout est dit. Ces cartes allégoriques devinrent une manie, firent fureur; il y en eut pour la coquetterie et même pour le jansénisme. La comédie porta un coup mortel à cette géographie ridicule.

[257] Pour: cols rabattus, alors garnis de dentelles et noués avec deux cordons à glands. La cravate les a remplacés, laissant aux seuls hommes d'Eglise le rabat et la calotte que portaient autrefois les laïques. Voyez les portraits de Saint-Evremont et de Corneille.

[258] Mot renouvelé par madame de Staël, et qui, depuis elle, est resté de bon usage.

[259] Pour: accomplies. Archaïsme excellent.

[260] Pour: comme un chrétien, comme un homme civilisé. Archaïsme qui consiste à employer l'adjectif comme un adverbe.

[261] Liberté du cœur. Voiture, dans le même sens, dit: «J'ai perdu ma franchise.»

[262] Expression proverbiale, pour: comme les Turcs traitaient les Mores d'Afrique.

[263] Terme d'escrime.

[264] Pour: gagner du terrain en levant le pied.

[265] Pour: caution donnée par un bourgeois solvable, garantie suffisante.

[266] Pour: un personnage enjoué. Telle est la prétention de l'un des plus ridicules héros du grand _Cyrus_.

[267] Chaise à porteurs, inventée en Angleterre, que le marquis de Montbrun avait importée en France, et qui était devenue très à la mode.

[268] Depuis le règne de Henri IV, tous les beaux esprits s'étaient fait un devoir d'insérer leurs productions dans des recueils, qui sous le titre d'_Espadon satirique_, de _Cabinet des Muses_ et de _Recueil de Poésies_, faisaient les délices des gens à la mode.

[269] Pour: intellectuelles.

[270] Pour: assemblées de gens à la mode. C'était l'espace, d'ailleurs meublé avec beaucoup d'élégance, qui séparait de la muraille le lit de la précieuse, et où se tenaient rangés, dans le temple de l'alcôve, les _alcôvistes_, c'est-à-dire les desservants de la prêtresse et de son temple.

[271] Pour: du chromatique. Archaïsme. Le mot est aujourd'hui masculin. Le chromatique se compose de demi-tons, et s'accorde avec le raffinement des précieuses.

[272] Allusion à la troupe de l'hôtel de Bourgogne, qui avait pris l'habitude de l'emphase.

[273] Menue garniture des vêtements, qui, à cette époque, étaient chargés de rubans, de plumes et de dentelles; il y en avait aux souliers, aux bas, aux gants, à l'épée, au chapeau et à l'habit.

[274] Nom du marchand qui avait la vogue pour la «petite oie,» c'est-à-dire pour les rubans. Le mot _perdrigon_ signifie aussi une belle couleur violette, et nous ignorons si c'est à la boutique de Perdrigeon qu'elle a dû son nom.

[275] Bande d'étoffe flottante au-dessus du genou et couvrant la moitié de la jambe. Mode qui remontait à Louis XIII.

[276] Pour: portant la moustache et la royale. Tous les portraits de la fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième sont remarquables par la taille particulière et la pointe effilée de ces ornements du visage.

[277] Ici Molière-Mascarille s'adresse à Jodelet-Brécourt, comédien plus âgé que lui, et qui l'avait précédé sur le théâtre.

[278] 1654.

[279] 1659.

[280] Pour: au delà de l'enceinte, qui, sous Louis XIII, renfermait 56,780 hectares, et qui était bornée par des fossés et des remparts. Nos boulevards actuels occupent l'emplacement de cette promenade alors à la mode.

[281] Détail de mœurs et expression de l'époque. «Donner un repas, une fête, une partie de plaisir,» surtout à la campagne. Je ne cite que pour mémoire l'étymologie du P. Bouhours, _cadendo_, parce que les buveurs tombent; et celle d'un spirituel musicien, _cadit_, parce que ces plaisirs tombent des nues et nous surprennent. Néanmoins le mot anglais _godsend_, qui a le même sens (envoyé par le bon Dieu), semblerait autoriser cette dernière origine.

[282] Expression proverbiale d'une vulgarité très-énergique, pour: sortir d'affaires sans accident désagréable. Du latin, ou plutôt du celtique, _bracca_, pantalon gaulois.

[283] Allusion assez piquante à la manie poétique de Brécourt-Jodelet, qui écrivait beaucoup et sans aucun talent.

[284] Une «chère» était une précieuse. Le second de ces mots se rapportait à l'intelligence, et le premier aux qualités du cœur. «Ma chère,» expression restée dans la langue, nous vient des précieuses.

[285] Pour: beaux habits, du mot celtique _brav_, dont le sens s'est détourné depuis. On dit encore dans le nord de la France: «Comme il est brave!» pour: Comme il est fier de son costume! Archaïsme passé de mode.

FIN DES PRÉCIEUSES RIDICULES.

SGANARELLE

OU LE COCU[286] IMAGINAIRE

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 23 MAI 1660 SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON

Six mois se sont écoulés depuis la représentation et le succès des _Précieuses_. Molière a trente-huit ans. Le roi le protége. Marquis, partisans de Hardy et de Garnier, grands hommes des ruelles, ont beau l'attaquer et le combattre, la bourgeoisie, la jeunesse et le roi marchent avec lui.

[286] Mot qui ne s'emploie plus que dans la mauvaise compagnie, et dont il est inutile d'expliquer le sens. Les étymologistes le font dériver de l'italien _cocuza_, citrouille, haut de la tête; ou du latin _concumbere_, ou enfin de _cuculus_, coucou. La plus spirituelle de ces hypothèses, toutes assez arbitraires, est celle qui fait du «cocu» le mari de la «coquette.» Archaïsme qui n'avait rien d'indécent à l'époque de Molière.

Cependant il faut faire vivre une troupe de douze personnes dévouées qui ont suivi sa fortune et dont il est l'unique soutien.

La cour n'est pas revenue encore des frontières d'Espagne, où Louis XIV va chercher sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, compagne de son trône et de sa couche royale, qui ne put jamais apprendre notre langue ni s'associer à nos mœurs. L'été va commencer. Le beau monde a quitté Paris; Monsieur, frère du roi, protecteur en titre de la troupe qui porte son nom, ne paye point aux acteurs la pension promise. On est embarrassé; la petite république formée des mains de Molière est en danger dès sa naissance.

Elle est organisée cependant et ne demande qu'à marcher. Molière, pour rendre ses acteurs plus complets dans leurs rôles, pour ménager leur temps et leurs peines, a déjà spécialisé leurs talents et assigné à chacun le type approprié à sa nature, à sa voix, même à son caractère. Le gros Duparc, avec sa lourde panse et la rondeur de ses allures, est Gros-René; le médiocre l'Espy prononce d'une voix caverneuse les sentences de Gorgibus; le pâle et élégant Brécourt est le vicomte de Jodelet. Molière se rapproche autant que possible des masques italiens qu'il admire, et ramène à l'unité de la nature humaine la fantasque variété de ces types convenus. Lui-même, admirablement divertissant dans le comique, «habile (disent les contemporains) à monter et à démonter vingt fois son visage dans la même scène,» d'une grande agilité de corps (le journaliste Loret l'appelle _ce fameux danseur_), artiste et pour ainsi dire peintre de ses rôles, habitué de bonne heure aux lazzi que lui avait enseignés Scaramouche, il a mis en réserve pour son usage les rôles bouffons, hargneux et quinteux, impossibles et grotesques, passionnés et bizarres; le public y a pris goût.

Pour utiliser la troupe et lui venir en aide, Molière choisit une vieille pièce italienne en trois actes, œuvre naïve fondée sur un quiproquo plaisant, esquisse sans élévation, sans moralité, mais non sans gaieté populaire, puisque les bouffons la firent encore applaudir à Paris en 1716;--un de ces fruits corrompus de l'Italie dans sa décadence. Molière effaça les grossièretés les plus choquantes du _Ritratto, ouvero Arlichino cornuto per opinione_ (le _Portrait, ou Arlequin cornu d'imagination_), renforça le canevas italien de plusieurs emprunts habilement faits au _Francion_ de Sorel, à Sabadino, contemporain de Boccace, à Scarron, à Rabelais, à Montaigne; prêta la vigueur de cette versification mordante qu'il avait apprise chez Lucrèce à l'ingénuité des mœurs bourgeoises; se chargea du rôle principal, rôle fatigant au dernier point; n'oublia pas ses anciens amis Villebrequin et Gros-René, et obtint un succès de rire fou qui se prolongea et grandit pendant quarante représentations.

Le _Cocu imaginaire_ trouva des fanatiques. «Joué à l'époque où chacun quitte Paris pour aller se divertir à la campagne (ainsi parle Donneau, dans la préface de sa Cocue _imaginaire_, qui fut imprimée à la fin de 1660, mais non jouée)... quoique Paris fût, ce semble, désert... il s'est trouvé assez de personnes de condition pour remplir plus de quarante fois les loges et le théâtre du Petit-Bourbon, et assez de bourgeois pour remplir autant de fois le parterre.» Un autre fanatique, nommé Neufvillenaine, allait répéter de maison en maison des fragments de la pièce nouvelle dont il ne manquait pas une représentation. Après la sixième, il la savait par cœur. Alors il se hâta de la faire imprimer en la dédiant à Molière, ornée d'arguments admiratifs où il notait les diverses nuances de son jeu.

Molière ne se formalisa pas. Dans l'édition qu'il publia lui-même de ses premières comédies, il reproduisit même les observations et «argumens» de Neufvillenaine, qu'il remercia de sa sympathie et de son larcin.

C'est encore ici une œuvre inhabile où la scène reste souvent vide, où la répétition des mêmes moyens, la grossièreté de quelques détails, le calque trop fidèle du canevas original, le double évanouissement de Lélie et de Célie sont rachetés par la mâle et simple vigueur du style. Point de but moral, quoi qu'on en ait dit. C'est le mariage tel qu'il est ou peut être, la franche reproduction des angoisses triviales de la vie. C'est le ménage de Sganarelle avec ses ridicules et ses déboires; le vulgaire époux aussi malheureux de se croire trompé que de l'être;--enfin le double commentaire du mot de La Fontaine:

«En met-on son bonnet »Moins aisément que de coutume?»

et du mot tout aussi fameux de Montaigne: «Où diable a-t-on placé l'honneur des femmes?»

Le bon sens pratique de Gassendi descend ici jusqu'à la raillerie cynique. De nouveau les sornettes romanesques sont vilipendées; la raison triviale de Sancho devenu Gros-René plane sur l'ensemble; enfin la servante «forte en gueule,» qui deviendra la Martine des _Femmes savantes_, fait sa première apparition.

La cour, à son retour de l'île des Faisans, approuve la pièce et l'applaudit. Bientôt Molière, dans l'espoir de la séduire et de la capter, va s'éloigner de ce sillon populaire et essayer l'imitation espagnole, qui ne lui réussira pas.

PERSONNAGES ACTEURS

GORGIBUS, bourgeois de Paris. L'ESPY. CÉLIE, sa fille. Mlle DUPARC. LÉLIE, amant de Célie. LA GRANGE. GROS-RENÉ, valet de Lélie. DUPARC. SGANARELLE, bourgeois de Paris, et cocu MOLIÈRE. imaginaire. LA FEMME de Sganarelle. Mlle DEBRIE. VILLEBREQUIN, père de Valère. DEBRIE. LA SUIVANTE de Célie. Mad. BÉJART. UN PARENT de la femme de Sganarelle.

La scène est sur une place publique.

SCÈNE I.--GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

CÉLIE, sortant tout éplorée, et son père la suivant.

Ah! n'espérez jamais que mon cœur y consente.

GORGIBUS.

Que marmottez-vous là, petite impertinente? Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu? Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu? Et, par sottes raisons, votre jeune cervelle Voudroit régler ici la raison paternelle? Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi? A votre avis, qui mieux, ou de vous, ou de moi, O sotte! peut juger ce qui vous est utile? Par la corbleu! gardez d'échauffer trop ma bile; Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur[287], Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. Votre plus court sera, madame la mutine, D'accepter sans façon l'époux qu'on vous destine. J'ignore, dites-vous, de quelle humeur il est, Et dois auparavant consulter s'il vous plaît: Informé du grand bien qui lui tombe en partage, Dois-je prendre le soin d'en savoir davantage? Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats[288], Pour être aimé de vous doit-il manquer d'appas? Allez, tel qu'il puisse être, avecque cette somme Je vous suis caution qu'il est très-honnête homme.

CÉLIE.

Hélas!

GORGIBUS.

Eh bien, hélas! Que veut dire ceci? Voyez le bel hélas qu'elle nous donne ici! Eh! que si la colère une fois me transporte, Je vous ferai chanter hélas de belle sorte! Voilà, voilà le fruit de ces empressemens Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans; Des quolibets d'amour votre tête est remplie, Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez-moi dans le feu tous ces méchans écrits Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits; Lisez-moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, Les Quatrains de Pibrac, et les doctes Tablettes Du conseiller Matthieu[289]; l'ouvrage est de valeur, Et plein de beaux dictons à réciter par cœur. Le Guide des pécheurs[290] est encore un bon livre, C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre; Et, si vous n'aviez lu que ces moralités, Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés.

CÉLIE.

Quoi! vous prétendez donc, mon père, que j'oublie La constante amitié que je dois à Lélie? J'aurois tort, si, sans vous, je disposois de moi: Mais vous-même à ses vœux engageâtes ma foi.

GORGIBUS.

Lui fût-elle engagée encore davantage, Un autre est survenu, dont le bien l'en dégage. Lélie est fort bien fait; mais apprends qu'il n'est rien Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien; Que l'or donne aux plus laids certains charmes pour plaire, Et que sans lui le reste est une triste affaire. Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri, Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari. Plus que l'on ne le croit, ce nom d'époux engage, Et l'amour est souvent un fruit du mariage, Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner? Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences; Que je n'entende plus vos sottes doléances. Ce gendre doit venir vous visiter ce soir; Manquez un peu, manquez à le bien recevoir; Si je ne vous lui vois faire un fort bon visage, Je vous... Je ne veux pas en dire davantage.

SCÈNE II.--CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LA SUIVANTE.

Quoi! refuser, madame, avec cette rigueur, Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur cœur! A des offres d'hymen répondre par des larmes, Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes! Hélas! que ne veut-on aussi me marier! Ce ne seroit pas moi qui[291] se feroit prier: Et, loin qu'un pareil oui me donnât de la peine, Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine. Le précepteur qui fait répéter la leçon A votre jeune frère a fort bonne raison Lorsque, nous discourant des choses de la terre, Il dit que la femelle est ainsi que le lierre, Qui croît beau[292] tant qu'à l'arbre il se tient bien serré, Et ne profite point s'il en est séparé. Il n'est rien de plus vrai, ma très-chère maîtresse, Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse! Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin, L'embonpoint merveilleux, l'œil gai, l'âme contente; Et je suis maintenant ma commère dolente. Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver; Sécher même les draps me sembloit ridicule, Et je tremble à présent dedans la canicule. Enfin il n'est rien tel, madame, croyez-moi, Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi: Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue D'un: Dieu vous soit en aide, alors qu'on éternue[293].

CÉLIE.

Peux-tu me conseiller de commettre un forfait, D'abandonner Lélie, et prendre ce mal fait?

LA SUIVANTE.

Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête, Puisque si hors de temps son voyage l'arrête; Et la grande longueur de son éloignement Me le fait soupçonner de quelque changement.

CÉLIE, lui montrant le portrait de Lélie.

Ah! ne m'accable point par ce triste présage. Vois attentivement les traits de ce visage: Ils jurent à mon cœur d'éternelles ardeurs; Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs, Et que, comme c'est lui que l'art y représente, Il conserve à mes feux une amitié constante.

LA SUIVANTE.

Il est vrai que ces traits marquent un digne amant, Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement.

CÉLIE.

Et cependant il faut... Ah! soutiens-moi.

Elle laisse tomber le portrait de Lélie.

LA SUIVANTE.

Madame, D'où vous pourroit venir... Ah! bons dieux! elle pâme[294]! Eh! vite, holà! quelqu'un!

SCÈNE III.--CÉLIE, SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

SGANARELLE.

Qu'est-ce donc? me voilà.

LA SUIVANTE.

Ma maîtresse se meurt!

SGANARELLE.

Quoi! n'est-ce que cela? Je croyois tout perdu, de crier de la sorte. Mais approchons pourtant. Madame, êtes-vous morte? Ouais! elle ne dit mot.

LA SUIVANTE.

Je vais faire venir Quelqu'un pour l'emporter; veuillez la soutenir.

SCÈNE IV.--CÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.

SGANARELLE, en passant la main sur le sein de Célie.

Elle est froide partout, et je ne sais qu'en dire. Approchons-nous pour voir si sa bouche respire. Ma foi! je ne sais pas; mais j'y trouve encor, moi, Quelque signe de vie.

LA FEMME DE SGANARELLE, regardant par la fenêtre.

Ah! qu'est-ce que je voi? Mon mari dans ses bras... Mais je m'en vais descendre; Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre.

SGANARELLE.

Il faut se dépêcher de l'aller secourir; Certes, elle auroit tort de se laisser mourir. Aller en l'autre monde est très-grande sottise, Tant que dans celui-ci l'on peut être de mise.

Il la porte chez elle avec un homme que la suivante amène.

SCÈNE V.--LA FEMME DE SGANARELLE.

Il s'est subitement éloigné de ces lieux, Et sa fuite a trompé mon désir curieux: Mais de sa trahison je ne suis plus en doute, Et le peu que j'ai vu me la découvre toute. Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur; Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres, Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres. Voilà de nos maris le procédé commun; Ce qui leur est permis leur devient importun. Dans les commencemens ce sont toutes merveilles; Ils témoignent pour nous des ardeurs nonpareilles; Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux, Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux. Ah! que j'ai de dépit que la loi n'autorise A changer de mari comme on fait de chemise! Cela seroit commode; et j'en sais telle ici Qui, comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi.

En ramassant le portrait que Célie avoit laissé tomber.

Mais quel est ce bijou que le sort me présente? L'émail en est fort beau, la gravure charmante. Ouvrons.

SCÈNE VI.--SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE.

SGANARELLE, se croyant seul.

On la croyoit morte, et ce n'étoit rien. Il n'en faut plus qu'autant[295] elle se porte bien. Mais j'aperçois ma femme.

LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule.

O ciel! c'est miniature! Et voilà d'un bel homme une vive peinture!

SGANARELLE, à part, et regardant par-dessus l'épaule de sa femme.

Que considère-t-elle avec attention? Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon. D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue.

LA FEMME DE SGANARELLE, sans apercevoir son mari.

Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue; Le travail plus que l'or s'en doit encor priser. Oh! que cela sent bon!

SGANARELLE, à part.

Quoi! peste, le baiser! Ah! j'en tiens!

LA FEMME DE SGANARELLE poursuit.

Avouons qu'on doit être ravie Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie, Et que, s'il en contoit avec attention, Le penchant seroit grand à la tentation. Ah! que n'ai-je un mari d'une aussi bonne mine! Au lieu de mon pelé, de mon rustre...

SGANARELLE, lui arrachant le portrait.

Ah! mâtine! Nous vous y surprenons en faute contre nous, Et diffamant l'honneur[296] de votre cher époux. Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme! Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien madame? Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter! Quel plus rare parti pourriez-vous souhaiter? Peut-on trouver en moi quelque chose à redire? Cette taille, ce port que tout le monde admire, Ce visage, si propre à donner de l'amour, Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour; Bref, en tout et partout, ma personne charmante N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente? Et, pour rassasier votre appétit gourmand, Il faut joindre au mari le ragoût d'un galant?

LA FEMME DE SGANARELLE.

J'entends à demi-mot où va la raillerie. Tu crois par ce moyen...

SGANARELLE.

A d'autres, je vous prie: La chose est avérée, et je tiens dans mes mains Un bon certificat du mal dont je me plains.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Mon courroux n'a déjà que trop de violence, Sans le charger encor d'une nouvelle offense. Écoute, ne crois pas retenir mon bijou, Et songe un peu...

SGANARELLE.

Je songe à te rompre le cou. Que ne puis-je, aussi bien que je tiens la copie, Tenir l'original!

LA FEMME DE SGANARELLE.

Pourquoi?

SGANARELLE.

Pour rien, ma mie, Doux objet de mes vœux, j'ai grand tort de crier, Et mon front de vos dons vous doit remercier.

Regardant le portrait de Lélie.

Le voilà! le beau fils, le mignon de couchette, Le malheureux tison de ta flamme secrète, Le drôle avec lequel...

LA FEMME DE SGANARELLE.

Avec lequel... Poursui.

SGANARELLE.

Avec lequel, te dis-je... et j'en crève d'ennui.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Que me veut donc conter par là ce maître ivrogne?

SGANARELLE.

Tu ne m'entends que trop, madame la carogne! Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus, Et l'on va m'appeler seigneur Cornélius: J'en suis pour mon honneur; mais à toi, qui me l'ôtes, Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Et tu m'oses tenir de semblables discours?

SGANARELLE.

Et tu m'oses jouer de ces diables de tours?

LA FEMME DE SGANARELLE.

Et quels diables de tours? Parle donc sans rien feindre.

SGANARELLE.

Ah! cela ne vaut pas la peine de se plaindre! D'un panache de cerf sur le front me pourvoir, Hélas! voilà vraiment un beau venez y voir[297]!

LA FEMME DE SGANARELLE.

Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense Qui puisse d'une femme exciter la vengeance, Tu prends d'un feint courroux le vain amusement Pour prévenir l'effet de mon ressentiment? D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle! Celui qui fait l'offense est celui qui querelle.

SGANARELLE.

Eh! la bonne effrontée! A voir ce fier maintien, Ne la croiroit-on pas une femme de bien?

LA FEMME DE SGANARELLE.

Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses, Adresse-leur tes vœux, et fais-leur des caresses: Mais rends-moi mon portrait sans te jouer de moi.

Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.

SGANARELLE, courant après elle.

Oui, tu crois m'échapper... je l'aurai malgré toi.

SCÈNE VII.--LÉLIE, GROS-RENÉ.

GROS-RENÉ.

Enfin nous y voici. Mais, monsieur, si je l'ose, Je voudrois vous prier de me dire une chose.

LÉLIE.

Eh bien, parle!

GROS-RENÉ.

Avez-vous le diable dans le corps, Pour ne pas succomber à de pareils efforts? Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes, De qui le train maudit nous a tant secoués, Que je m'en sens, pour moi, tous les membres roués; Sans préjudice encor d'un accident bien pire, Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire: Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau, Sans prendre de repos, ni manger un morceau.

LÉLIE.

Ce grand empressement n'est point digne de blâme; De l'hymen de Célie on alarme mon âme; Tu sais que je l'adore; et je veux être instruit, Avant tout autre soin, de ce funeste bruit.

GROS-RENÉ.

Oui, mais un bon repas vous seroit nécessaire Pour s'aller éclaircir, monsieur, de cette affaire; Et votre cœur, sans doute, en deviendroit plus fort Pour pouvoir résister aux attaques du sort: J'en juge par moi-même, et la moindre disgrâce, Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse; Mais, quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout[298] Et les plus grands revers n'en viendroient pas à bout. Croyez-moi, bourrez-vous, et sans réserve aucune, Contre les coups que peut vous porter la fortune, Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur, De vingt verres de vin entourez votre cœur.

LÉLIE.

Je ne saurois manger.

GROS-RENÉ, bas, à part.

Si ferai bien, je meure[299].

Haut.

Votre dîner pourtant seroit prêt tout à l'heure.

LÉLIE.

Tais-toi, je te l'ordonne!

GROS-RENÉ.

Ah! quel ordre inhumain!

LÉLIE.

J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim.

GROS-RENÉ.

Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude De voir qu'un sot amour fait toute votre étude.

LÉLIE.

Laisse-moi m'informer de l'objet de mes vœux, Et, sans m'importuner, va manger si tu veux.

GROS-RENÉ.

Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne.

SCÈNE VIII.--LÉLIE.

Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne; Le père m'a promis, et la fille a fait voir Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir.

SCÈNE IX.--SGANARELLE, LÉLIE.

SGANARELLE, sans voir Lélie, et tenant dans ses mains le portrait.

Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne Du malheureux pendard qui cause ma vergogne, Il ne m'est point connu.

LÉLIE, à part.

Dieux! qu'aperçois-je ici? Et si c'est mon portrait, que dois-je croire aussi?

SGANARELLE, sans voir Lélie.

Ah! pauvre Sganarelle, à quelle destinée Ta réputation est-elle condamnée! Faut...

Apercevant Lélie qui le regarde, il se tourne d'un autre côté.

LÉLIE, à part.

Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi, Être sorti des mains qui le tenoient de moi.

SGANARELLE, à part.

Faut-il que désormais à deux doigts l'on te montre, Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre On te rejette au nez le scandaleux affront Qu'une femme mal née imprime sur ton front?

LÉLIE, à part.

Me trompé-je?

SGANARELLE, à part.

Ah! truande[300]! as-tu bien le courage De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge? Et femme d'un mari qui peut passer pour beau, Faut-il qu'un marmouset[301], un maudit étourneau...

LÉLIE, à part, et regardant encore le portrait que tient Sganarelle.

Je ne m'abuse point; c'est mon portrait lui-même.

SGANARELLE lui tourne le dos.

Cet homme est curieux.

LÉLIE, à part.

Ma surprise est extrême!

SGANARELLE, à part.

A qui donc en a-t-il?

LÉLIE, à part.

Je le veux accoster.

Haut. Sganarelle veut s'éloigner.

Puis-je... Eh! de grâce, un mot.

SGANARELLE, à part, s'éloignant encore.

Que me veut-il conter?

LÉLIE.

Puis-je obtenir de vous de savoir l'aventure Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture?

SGANARELLE, à part.

D'où lui vient ce désir? Mais je m'avise ici...

Il examine Lélie et le portrait qu'il tient.

Ah! ma foi, me voilà de son trouble éclairci! Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme; C'est mon homme; ou plutôt c'est celui de ma femme.

LÉLIE.

Retirez-moi de peine, et dites d'où vous vient...

SGANARELLE.

Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient; Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance; Il étoit en des mains de votre connoissance; Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous Que les douces ardeurs de la dame et de vous. Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie, L'honneur d'être connu de Votre Seigneurie; Mais faites-moi celui de cesser désormais Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais, Et songez que les nœuds du sacré mariage...

LÉLIE.

Quoi! celle, dites-vous, dont vous tenez ce gage...

SGANARELLE.

Est ma femme, et je suis son mari.

LÉLIE.

Son mari?

SGANARELLE.

Oui, son mari, vous dis-je, et mari très-marri[302]; Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre Sur l'heure à ses parens.

SCÈNE X.--LÉLIE.

Ah! que viens-je d'entendre! On me l'avoit bien dit, et que c'étoit de tous L'homme le plus mal fait qu'elle avoit pour époux. Ah! quand mille sermens de ta bouche infidèle Ne m'auroient pas promis une flamme éternelle, Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux Devoit bien soutenir l'intérêt de mes feux. Ingrate! et quelque bien... Mais ce sensible outrage, Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage, Me donne tout à coup un choc si violent, Que mon cœur devient foible et mon corps chancelant.

SCÈNE XI.--LÉLIE, LA FEMME DE SGANARELLE.

LA FEMME DE SGANARELLE, se croyant seule.

Apercevant Lélie.

Malgré moi, mon perfide... Hélas! quel mal vous presse? Je vous vois prêt, monsieur, à tomber en foiblesse.

LÉLIE.

C'est un mal qui m'a pris assez subitement.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Je crains ici pour vous l'évanouissement; Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe.

LÉLIE.

Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce.

SCÈNE XII.--SGANARELLE, UN PARENT DE LA FEMME DE SGANARELLE[303].

LE PARENT.

D'un mari sur ce point j'approuve le souci, Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi[304]: Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle: C'est un point délicat; et, de pareils forfaits, Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais.

SGANARELLE.

C'est-à-dire qu'il faut toucher au doigt la chose.

LE PARENT.

Le trop de promptitude à l'erreur nous expose. Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu, Et si l'homme, après tout, lui peut être connu? Informez-vous-en donc; et, si c'est ce qu'on pense, Nous serons les premiers à punir son offense.

SCÈNE XIII.--SGANARELLE.

On ne peut pas mieux dire; en effet, il est bon D'aller tout doucement. Peut-être sans raison Me suis-je en tête mis ces visions cornues, Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues. Par ce portrait enfin dont je suis alarmé, Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé. Tâchons donc par nos soins[305]...

SCÈNE XIV.--SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE sur la porte de sa maison reconduisant Lélie, LÉLIE.

SGANARELLE, à part, les voyant.

Ah! que vois-je? Je meure[306]! Il n'est plus question de portrait à cette heure; Voici, ma foi, la chose en propre original.

LA FEMME DE SGANARELLE.

C'est par trop vous hâter, monsieur; et votre mal, Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre.

LÉLIE.

Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre, De l'obligeant secours que vous m'avez prêté.

SGANARELLE, à part.

La masque[307] encore après lui fait civilité!

La femme de Sganarelle rentre dans sa maison.

SCÈNE XV.--SGANARELLE, LÉLIE.

SGANARELLE, à part.

Il m'aperçoit; voyons ce qu'il me pourra dire.

LÉLIE, à part.

Ah! mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire... Mais je dois condamner cet injuste transport, Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort. Envions seulement le bonheur de sa flamme.

En s'approchant de Sganarelle.

Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme!

SCÈNE XVI.--SGANARELLE, CÉLIE, à sa fenêtre, voyant Lélie qui s'en va.

SGANARELLE, seul.

Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus. Cet étrange propos me rend aussi confus Que s'il m'étoit venu des cornes à la tête.

Regardant le côté par où Lélie est sorti.

Allez, ce procédé n'est point du tout honnête.

CÉLIE, à part, en entrant.

Quoi! Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux! Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux?

SGANARELLE, sans voir Célie.

Oh! trop heureux d'avoir une si belle femme! Malheureux bien plutôt de l'avoir, cette infâme, Dont le coupable feu, trop bien vérifié, Sans respect ni demi[308] nous a cocufié[309]! Mais je le laisse aller après un tel indice, Et demeure les bras croisés comme un jocrisse[310]! Ah! je devois du moins lui jeter son chapeau, Lui ruer[311] quelque pierre, ou crotter son manteau[312], Et sur lui, hautement, pour contenter ma rage, Faire au larron d'honneur crier le voisinage.

Pendant le discours de Sganarelle, Célie s'approche peu à peu, et attend, pour lui parler, que son transport soit fini.

CÉLIE, à Sganarelle.

Celui qui maintenant devers vous est venu, Et qui vous a parlé, d'où vous est-il connu?

SGANARELLE.

Hélas! ce n'est pas moi qui le connois, madame: C'est ma femme.

CÉLIE.

Quel trouble agite ainsi votre âme?

SGANARELLE.

Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison, Et laissez-moi pousser des soupirs à foison.

CÉLIE.

D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes?

SGANARELLE.

Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes[313], Et je le donnerois à bien d'autres qu'à moi, De se voir sans chagrin au point où je me voi. Des maris malheureux vous voyez le modèle: On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle; Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction: L'on me dérobe encor la réputation.

CÉLIE.

Comment?

SGANARELLE.

Ce damoiseau, parlant par révérence, Me fait cocu, madame, avec toute licence; Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui Le commerce secret de ma femme et de lui.

CÉLIE.

Celui qui maintenant...

SGANARELLE.

Oui, oui, me déshonore; Il adore ma femme, et ma femme l'adore.

CÉLIE.

Ah! j'avois bien jugé que ce secret retour Ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour; Et j'ai tremblé d'abord, en le voyant paroître, Par un pressentiment de ce qui devoit être.

SGANARELLE.

Vous prenez ma défense avec trop de bonté: Tout le monde n'a pas la même charité; Et plusieurs, qui tantôt ont appris mon martyre, Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire.

CÉLIE.

Est-il rien de plus noir que ta lâche action? Et peut-on lui trouver une punition? Dois-tu ne te pas croire indigne de la vie, Après t'être souillé de cette perfidie? O ciel! est-il possible?

SGANARELLE.

Il est trop vrai pour moi.

CÉLIE.

Ah! traître! scélérat! âme double et sans foi!

SGANARELLE.

La bonne âme!

CÉLIE.

Non, non, l'enfer n'a point de gêne Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine.

SGANARELLE.

Que voilà bien parler!

CÉLIE.

Avoir ainsi traité Et la même innocence et la même[314] bonté!

SGANARELLE soupire haut.

Aïe!

CÉLIE.

Un cœur qui jamais n'a fait la moindre chose A mériter l'affront où ton mépris l'expose!

SGANARELLE.

Il est vrai.

CÉLIE.

Qui, bien loin... Mais c'est trop, et ce cœur Ne sauroit y songer sans mourir de douleur.

SGANARELLE.

Ne vous fâchez pas tant, ma très-chère madame, Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme.

CÉLIE.

Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer: Mon cœur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire, Et j'y cours de ce pas; rien ne m'en peut distraire.

SCÈNE XVII.--SGANARELLE.

Que le ciel la préserve à jamais de danger! Voyez quelle bonté de vouloir me venger! En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse; Et l'on ne doit jamais souffrir, sans dire mot, De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot. Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte: Montrons notre courage à venger notre honte. Vous apprendrez, maroufle, à rire à mes dépens, Et, sans aucun respect, faire cocu les gens.

Il revient après avoir fait quelques pas.

Doucement, s'il vous plaît: cet homme a bien la mine D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine; Il pourroit bien, mettant affront dessus affront, Charger de bois mon dos comme il a fait mon front. Je hais de tout mon cœur les esprits colériques, Et porte grand amour aux hommes pacifiques; Je ne suis point battant, de peur d'être battu, Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu. Mais mon honneur me dit que d'une telle offense Il faut absolument que je prenne vengeance: Ma foi! laissons-le dire autant qu'il lui plaira; Au diantre qui pourtant rien du tout en fera! Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer pour ma peine, M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine, Que par la ville ira le bruit de mon trépas, Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras? La bière est un séjour par trop mélancolique, Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique. Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé. Quel mal cela fait-il? La jambe en devient-elle Plus tortue, après tout, et la taille moins belle? Peste soit qui premier[315] trouva l'invention De s'affliger l'esprit de cette vision, Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage Aux choses que peut faire une femme volage! Puisqu'on tient, à bon droit, tout crime personnel, Que fait là notre honneur pour être criminel? Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme: Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme, Il faut que tout le mal tombe sur notre dos: Elles font la sottise, et nous sommes les sots. C'est un vilain abus, et les gens de police Nous devroient bien régler une telle injustice. N'avons-nous pas assez des autres accidens Qui nous viennent happer en dépit de nos dents? Les querelles, procès, faim, soif et maladies, Troublent-ils pas assez le repos de la vie, Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement De se faire un chagrin qui n'a nul fondement? Moquons-nous de cela, méprisons les alarmes, Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes. Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort; Mais pourquoi, moi, pleurer, puisque je n'ai point tort. En tout cas, ce qui peut m'ôter ma fâcherie, C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie. Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien Se pratique aujourd'hui par force gens de bien. N'allons donc point chercher à faire une querelle Pour un affront qui n'est que pure bagatelle. L'on m'appellera sot, de ne me venger pas, Mais je le serois fort, de courir au trépas.

Mettant la main sur sa poitrine.

Je me sens là pourtant remuer une bile Qui veut me conseiller quelque action virile: Oui, le courroux me prend; c'est trop être poltron: Je veux résolûment me venger du larron. Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme, Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme.

SCÈNE XVIII.--GORGIBUS, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

CÉLIE.

Oui, je veux bien subir une si juste loi; Mon père, disposez de mes vœux et de moi; Faites, quand vous voudrez signer cet hyménée A suivre mon devoir je suis déterminée; Je prétends gourmander mes propres sentimens, Et me soumettre en tout à vos commandemens.

GORGIBUS.

Ah! voilà qui me plaît, de parler de la sorte. Parbleu, si grande joie à l'heure me transporte, Que mes jambes sur l'heure en caprioleroient[316], Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroient! Approche-toi de moi; viens çà, que je t'embrasse. Une telle action n'a pas mauvaise grâce; Un père, quand il veut, peut sa fille baiser, Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser. Va, le contentement de te voir si bien née Me fera rajeunir de dix fois une année.

SCÈNE XIX.--CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LA SUIVANTE.

Ce changement m'étonne.

CÉLIE.

Et lorsque tu sauras Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras.

LA SUIVANTE.

Cela pourroit bien être.

CÉLIE.

Apprends donc que Lélie A pu blesser mon cœur par une perfidie; Qu'il étoit en ces lieux sans...

LA SUIVANTE.

Mais il vient à nous.

SCÈNE XX.--LÉLIE, CÉLIE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LÉLIE.

Avant que pour jamais je m'éloigne de vous, Je veux vous reprocher au moins en cette place...

CÉLIE.

Quoi! me parler encore! Avez-vous cette audace?

LÉLIE.

Il est vrai qu'elle est grande; et votre choix est tel, Qu'à vous rien reprocher je serois criminel. Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire Avec le digne époux qui vous comble de gloire.

CÉLIE.

Oui, traître, j'y veux vivre; et mon plus grand désir, Ce seroit que ton cœur en eût du déplaisir.

LÉLIE.

Qui rend donc contre moi ce courroux légitime?

CÉLIE.

Quoi! tu fais le surpris et demandes ton crime!

SCÈNE XXI.--CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, armé de pied en cap, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

SGANARELLE.

Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur Qui, sans miséricorde, a souillé notre honneur[317]!

CÉLIE, à Lélie, lui montrant Sganarelle.

Tourne, tourne les yeux, sans me faire répondre.

LÉLIE.

Ah! je vois...

CÉLIE.

Cet objet suffit pour te confondre.

LÉLIE.

Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir.

SGANARELLE, à part.

Ma colère à présent est en état d'agir; Dessus ses grands chevaux[318] est monté mon courage; Et, si je le rencontre, on verra du carnage. Oui, j'ai juré sa mort; rien ne peut l'empêcher. Où je le trouverai, je le veux dépêcher.

Tirant son épée à demi, il approche de Lélie.

Au beau milieu du cœur, il faut que je lui donne...

LÉLIE, se retournant.

A qui donc en veut-on?

SGANARELLE.

Je n'en veux à personne.

LÉLIE.

Pourquoi ces armes-là?

SGANARELLE.

C'est un habillement

A part.

Que j'ai pris pour la pluie. Ah! quel contentement J'aurois à le tuer! Prenons-en le courage.

LÉLIE, se retournant encore.

Eh?

SGANARELLE.

Je ne parle pas.

A part, après s'être donné des soufflets pour s'exciter.

Ah! poltron! dont j'enrage; Lâche, vrai cœur de poule!

CÉLIE, à Lélie.

Il t'en doit dire assez, Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés.

LÉLIE.

Oui, je connois par là que vous êtes coupable De l'infidélité la plus inexcusable, Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi.

SGANARELLE, à part.

Que n'ai-je un peu de cœur!

CÉLIE.

Ah! cesse devant moi, Traître, de ce discours l'insolence cruelle!

SGANARELLE, à part.

Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle! Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux. Là, hardi! tâche à faire un effort généreux, En le tuant tandis qu'il tourne le derrière.

LÉLIE, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle, qui s'approchoit pour le tuer.

Puisqu'un pareil discours émeut votre colère, Je dois de votre cœur me montrer satisfait, Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait.

CÉLIE.

Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre.

LÉLIE.

Allez, vous faites bien de le vouloir défendre.

SGANARELLE.

Sans doute, elle fait bien de défendre mes droits. Cette action, monsieur, n'est point selon les lois: J'ai raison de m'en plaindre, et, si je n'étois sage, On verroit arriver un étrange carnage.

LÉLIE.

D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal?...

SGANARELLE.

Suffit. Vous savez bien où le bât me fait mal; Mais votre conscience et le soin de votre âme Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme; Et vouloir, à ma barbe, en faire votre bien, Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien.

LÉLIE.

Un semblable soupçon est bas et ridicule. Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule: Je sais qu'elle est à vous; et bien loin de brûler...

CÉLIE.

Ah! qu'ici tu sais bien, traître, dissimuler!

LÉLIE.

Quoi! me soupçonnez-vous d'avoir une pensée De qui son âme ait lieu de se croire offensée? De cette lâcheté voulez-vous me noircir?

CÉLIE.

Parle, parle à lui-même, il pourra t'éclaircir.

SGANARELLE, à Célie.

Vous me défendez mieux que je ne saurois faire, Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire.

SCÈNE XXII.--CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous Faire éclater, madame, un esprit trop jaloux; Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe: Il est de certains feux de fort mauvaise grâce; Et votre âme devroit prendre un meilleur emploi Que de séduire un cœur qui doit n'être qu'à moi.

CÉLIE.

La déclaration est assez ingénue.

SGANARELLE, à sa femme.

L'on ne demandoit pas, carogne, ta venue; Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend, Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galant.

CÉLIE.

Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie.

Se tournant vers Lélie.

Tu vois si c'est mensonge; et j'en suis fort ravie.

LÉLIE.

Que me veut-on conter?

LA SUIVANTE.

Ma foi, je ne sais pas Quand on verra finir ce galimatias; Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre. Et si[319], plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre. Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler.

Elle se met entre Lélie et sa maîtresse.

Répondez-moi par ordre, et me laissez parler.

A Lélie.

Vous, qu'est-ce qu'à son cœur peut reprocher le vôtre?

LÉLIE.

Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre; Que lorsque sur le bruit de son hymen fatal, J'accours tout transporté d'un amour sans égal, Dont l'ardeur résistoit à se croire oubliée, Mon abord en ces lieux la trouve mariée.

LA SUIVANTE.

Mariée! à qui donc?

LÉLIE, montrant Sganarelle.

A lui.

LA SUIVANTE.

Comment, à lui?

LÉLIE.

Oui-da!

LA SUIVANTE.

Qui vous l'a dit?

LÉLIE.

C'est lui-même aujourd'hui.

LA SUIVANTE, à Sganarelle.

Est-il vrai?

SGANARELLE.

Moi? J'ai dit que c'étoit à ma femme

Que j'étois marié.

LÉLIE.

Dans un grand trouble d'âme, Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi.

SGANARELLE.

Il est vrai: le voilà.

LÉLIE, à Sganarelle.

Vous m'avez dit aussi Que celle aux mains de qui vous avez pris ce gage Étoit liée à vous des nœuds du mariage.

SGANARELLE.

Montrant sa femme.

Sans doute. Et je l'avois de ses mains arraché, Et n'eusse pas sans lui découvert son péché.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Que me viens-tu conter par ta plainte importune? Je l'avois sous mes pieds rencontré par fortune; Et même, quand, après ton injuste courroux,

Montrant Lélie.

J'ai fait dans sa foiblesse entrer monsieur chez nous, Je n'ai point reconnu les traits de sa peinture.

CÉLIE.

C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure; Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison

A Sganarelle.

Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison.

LA SUIVANTE.

Vous voyez que sans moi vous y seriez encore, Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore.

SGANARELLE, à part.

Prendrons-nous tout ceci pour de l'argent comptant? Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude[320] pourtant.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée, Et, doux que soit le mal[321], je crains d'être trompée.

SGANARELLE, à sa femme.

Eh! mutuellement, croyons-nous gens de bien; Je risque plus du mien que tu ne fais du tien. Accepte sans façon le marché qu'on propose.

LA FEMME DE SGANARELLE.

Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose!

CÉLIE, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble.

Ah! dieux, s'il est ainsi, qu'est-ce donc que j'ai fait? Je dois de mon courroux appréhender l'effet. Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris pour ma vengeance Le malheureux secours de mon obéissance; Et, depuis un moment, mon cœur vient d'accepter Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter. J'ai promis à mon père; et ce qui me désole... Mais je le vois venir.

LÉLIE.

Il me tiendra parole.

SCÈNE XXIII.--GORGIBUS, CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

LÉLIE.

Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour, Brûlant des mêmes feux; et mon ardent amour Verra, comme je crois, la promesse accomplie Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie.

GORGIBUS.

Monsieur, que je revois en ces lieux de retour, Brûlant des mêmes feux; et mon ardent amour Verra, que vous croyez, la promesse accomplie Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie, Très-humble serviteur à votre Seigneurie[322].

LÉLIE.

Quoi! monsieur, est-ce ainsi qu'on trahit mon espoir?

GORGIBUS.

Oui, monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir: Ma fille en suit les lois.

CÉLIE.

Mon devoir m'intéresse, Mon père, à dégager vers lui votre promesse.

GORGIBUS.

Est-ce répondre en fille à mes commandemens? Tu te démens bientôt de tes bons sentimens. Pour Valère, tantôt... Mais j'aperçois son père: Il vient assurément pour conclure l'affaire.

SCÈNE XXIV.--VILLEBREQUIN, GORGIBUS, CÉLIE, LÉLIE, SGANARELLE, LA FEMME DE SGANARELLE, LA SUIVANTE DE CÉLIE.

GORGIBUS.

Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin?

VILLEBREQUIN.

Un secret important que j'ai su ce matin, Qui rompt absolument ma parole donnée. Mon fils, dont votre fille acceptait l'hyménée, Sous des liens cachés trompant les yeux de tous, Vit depuis quatre mois avec Lise en époux; Et, comme des parens le bien et la naissance M'ôtent tout le pouvoir de casser l'alliance, Je vous viens...

GORGIBUS.

Brisons là. Si, sans votre congé, Valère votre fils ailleurs s'est engagé, Je ne vous puis celer que ma fille Célie Dès longtemps par moi-même est promise à Lélie; Et que, riche en vertu, son retour aujourd'hui M'empêche d'agréer un autre époux que lui.

VILLEBREQUIN.

Un tel choix me plaît fort.

LÉLIE.

Et cette juste envie D'un bonheur éternel va couronner ma vie...

GORGIBUS.

Allons choisir le jour pour se donner la foi!

SGANARELLE, seul.

A-t-on mieux cru jamais être cocu que moi? Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence Peut jeter dans l'esprit une fausse créance. De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien; Et quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien.

[287] Pour: sans beaucoup de délai. Expression impropre.

[288] Sans doute les ducats d'or, qui, neufs (car leur valeur dépendait de leur conservation et de leur poids), équivalaient à 11fr. 90c. de notre monnaie.

[289] Pibrac, docte magistrat du seizième siècle, auteur de quatrains moraux que l'on faisait apprendre aux enfants, et que madame de Maintenon, à douze ans, allait étudier dans les champs en gardant les moutons, couverte d'un masque pour préserver son teint, et un gros morceau de pain dans sa panetière. Matthieu, autre grave magistrat, historiographe de France, écrivit les _Tablettes de la Vie et de la Mort_, qui servirent au même usage.

[290] Guide, au féminin, traduction littérale de la _Guia de pecadores_, ouvrage ascétique de Louis de Grenade. On dit aujourd'hui _guide_ au masculin.

[291] Pour: qui me ferais prier. Ce n'est ni un archaïsme ni une faute, mais une locution populaire d'un charmant effet.

[292] Pour: d'une belle manière. Adjectif pris dans le sens de l'adverbe.

[293] Imitation du passage d'une nouvelle de Sabadino.

[294] Pour: elle se pâme. Ellipse populaire.

[295] Pour: il ne s'en faut guère. Archaïsme provincial, c'est-à-dire: «dans un espace de temps égal à celui qui vient de se passer, elle sera bien.»

[296] Pour: salir, défigurer. Archaïsme inusité aujourd'hui.

[297] Proverbe populaire, pour: chose sans importance, qu'il ne faut pas se déranger pour aller voir.

[298] Pour: contre tout. Licence de style très-énergique.

[299] Pour: ainsi je ferais. Apocope archaïque, du latin _sic_. Elle est suivie de l'autre ellipse également archaïque, la suppression du pronom personnel.--Je meure, autre ellipse populaire, pour: je mangerai, ou il faut que je meure, c'est-à-dire: «j'aimerais mieux mourir que de ne pas manger.» Tournure dont la concision égale la vigueur.

[300] Pour: femme dévergondée. Mot populaire, de l'espagnol _truhan_, bouffon, vagabond, qui se rapporte lui-même à l'italien et à l'espagnol _truffa_, tromperie.

[301] Pour: petit personnage grotesque. Mot populaire, diminutif de marmot.

[302] Pour: chagrin, du mot de la basse latinité _marritio_, douleur qui se rapporte à _mœrens_, affligé.

[303] D'après la tradition, ce parent était un vieillard à cheveux blancs.

[304] Pour: prendre l'attitude de la chèvre qui bondit. Proverbe qui n'est pas tout à fait hors d'usage.

[305] D'après le témoignage d'un contemporain (Neufvillenaine), Molière démontait son visage dans cette scène d'une manière admirable, et, dans tout le cours de la pièce, «il en changeoit plus de vingt fois.»

[306] Voyez plus haut, p. 289.

[307] Pour: la fausse hypocrite. De l'italien _maschera_, qui est aussi féminin. _Far la maschera_, dissimuler, porter un masque; nous avons conservé: jeter le masque.

[308] Pour: ni demi-respect. Archaïsme passé d'usage.

[309] Une des formations de mots familières au poëte.

[310] Type du sot, qui semble se rapporter à l'italien _giocoso_, ou plutôt _giuoco_, raillerie, badinage. Tous les étymologistes ont renoncé, disent-ils, à trouver l'origine de ce mot, que Molière, le premier, a introduit dans notre langue.

[311] Pour: lancer rudement. Verbe qui ne s'emploie plus qu'au neutre. Nuance archaïque malheureusement perdue. «Ils ruèrent Absalon dans une grande fosse,» dit la vieille traduction des _Rois_, qui remonte à la fin du onzième siècle.

[312] Ces deux vers sont imités du roman de Sorel, ami de Guy-Patin, _Francion_, auquel Scarron et le Sage ont aussi fait des emprunts.

[313] C'est-à-dire: pour un petit dommage. Quelques élèves de Sorbonne, chassés par le doyen pour lui avoir volé des prunes, obtinrent, dit-on, leur rentrée en grâce en lui disant: «Nous chassez-vous pour des prunes?» Que cette origine soit vraie ou fausse, le proverbe populaire est resté.

[314] Pour: la bonté même. C'est la forme italienne, _la istessa bonta_.

[315] Pour: le premier. Ellipse archaïque.

[316] Pour: cabrioleroient.

[317] Ici, comme on le voit, le même mot rime avec lui-même.

[318] Proverbe populaire qui s'est conservé jusqu'à nos jours, et remonte au temps de la chevalerie.--Le chevalier, en voyage et habituellement, montait le palefroi, cheval d'une allure aisée et d'une taille ordinaire. Dans les batailles il chevauchait le destrier, plus grand et vigoureux. «Monter sur ses grands chevaux,» c'est aller en guerre.

[319] Pour: cependant. Archaïsme inusité aujourd'hui.

[320] Pour: une alarme chaude. Ellipse archaïque.

[321] Pour: quelque doux que soit le mal. Ellipse archaïque.

[322] Triple rime féminine, d'un effet ironique et charmant.

FIN DE SGANARELLE OU LE COCU IMAGINAIRE

DON GARCIE DE NAVARRE OU LE PRINCE JALOUX

COMÉDIE HÉROIQUE.

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 4 FÉVRIER 1661, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL

Anne d'Autriche, reine espagnole, venait de marier son fils à celle que son cœur maternel avait toujours désirée. La jeune reine, Espagnole elle même, arrivait de Fontarabie escortée d'une cour galante. Le cardinal Mazarin, «qui (dit un contemporain) conservait sa puissance bien avant dans la mort,» gardait cette attitude de commandement qui ne trompait personne.--_Representa muy bien eso defunto cardenal_, disait _Fuen Saldagne_ en contemplant le lit de parade où cette comédie se jouait: «Voilà un cardinal mort qui représente très-bien.»

Tout se dirigeait donc vers la dignité, la pompe, l'élégance qui allaient caractériser le pouvoir nouveau. Parler l'espagnol et le bien parler, c'était faire sa cour aux deux reines. A côté de la troupe italienne qui avait partagé avec Molière la salle du Petit-Bourbon était venue s'établir, le 24 juillet 1660, une troupe espagnole, grave, sérieuse, malgré ses danses nationales et ses ardents boléros, troupe qui jouait, dit-on, fort bien le drame de Lope et de Caldéron.

Molière et sa troupe n'avaient rien à gagner à ce mouvement des mœurs. On devait regarder le destructeur des _Précieuses_ et l'auteur du _Cocu imaginaire_ comme un bouffon indigne d'arrêter les regards de la bonne société.

Le théâtre qui lui avait été concédé occupait la place sur laquelle la colonnade du Louvre se déploie aujourd'hui. On ne prévint même pas les pauvres acteurs; et, pour bâtir la colonnade, sans autre forme de procès, on mit la pioche et le marteau dans

« . . . . . . . le théâtre «Fait de bois, de pierre et de plâtre «Qu'ils avoient au Petit-Bourbon[323].»

[323] Loret, _Muse historique_, 30 octobre 1660.

Les démolitions commencèrent le lundi 11 octobre 1660. Molière, désolé, présenta au roi ses doléances, qui furent bien accueillies: on lui permit de jouer ses pièces dans la grande salle du Palais-Royal, où le cardinal de Richelieu avait fait représenter _Mirame_. Cette salle, située dans l'aile droite du palais, en face du passage Radzwill, était délabrée, mais beaucoup plus vaste que la précédente.

«... Notre sire a trouvé bon,

dit Loret,

«Qu'on leur donne et qu'on leur apprête «(Pour exercer, après la fête[324], «Leur métier docte et jovial) «La salle du Palais-Royal, «Où diligemment on travaille «A leur servir vaille que vaille.»

[324] De la Toussaint, 1660.

«Vaille que vaille,» dit le bon Loret.--«Trois poutres de la charpente étaient pourries et estayées. La moitié de la salle découverte et en ruines[325].»

[325] Ms. de la Grange.

Cette enceinte déserte et délabrée, qui, depuis la mort de Richelieu, était resté vide, passait, dit Sauval, qui en donne la description exacte, «pour le plus grand théâtre du monde, et le plus commode qu'il y ait jamais eu, quoiqu'il ne consiste qu'en vingt-sept degrés[326] et en deux rangées de loges; il est dressé dans une salle qui n'a pas plus de neuf toises de large; l'espace destiné pour les spectateurs n'en a que dix ou onze de profondeur, et cependant un si petit lieu tient jusqu'à quatre mille personnes, qui est quatre ou cinq fois plus que dans le théâtre de pareille grandeur, et de l'invention de Mercier, le Vitruve ou le Palladio de notre temps..... ceux des théâtres anciens, qui n'avoient guère moins d'un pied et demi de haut, étoient si incommodes, qu'à grand peine pouvoit-on monter et descendre, et qui pis est le huitième degré ils commençoient à s'élever de plusieurs toises au dessus des acteurs, et depuis le trente ou quarantième jusqu'à l'infini; joint qu'ils occupoient beaucoup de place, et que, servant en même temps de siége et de marchepied, chacun venoit à s'entrecrotter, marchoit sur les habits de ceux qui étoient au-dessous de lui, comme les autres qui étoient au-dessus marchaient sur les siens. Au Palais-Royal il n'en va pas ainsi; là les degrés n'ont que quatre ou cinq pouces de haut, et par ce moyen, dans un lieu où les Grecs et les Romains auroient eu de la peine à en placer six ou sept au plus, il s'en trouve vingt-sept; on les monte et descend aisément, et comme ils ne portent tous ensemble qu'une toise et demie ou environ, les spectateurs du vingt-septième degré ne sont point au-dessus des acteurs. Mais parce qu'avec quatre ou cinq pouces de hauteur, il n'y auroit pas moyen de s'asseoir dessus, on y rangeoit des formes[327] qui n'occupoient qu'une partie, afin de pouvoir passer par derrière, je laisse là les autres commodités qui s'y trouvent. Au reste, lorsque ce théâtre fut rendu au public, on couvrit ces degrés, qui pourtant ne sont pas si bien cachés, qu'en entrant on n'en aperçoive une partie[328].»

[326] Banquettes.

[327] Bancs.

[328] Sauval, t. III, p. 87.

La concession de cette grande salle à machines, destinée aux représentations héroïques, était un embarras et un piége pour Molière. Ce talent ingénu et vigoureux va-t-il imiter Calderon et Lope, ou essayer les broderies délicates, les nuances un peu pâles de _Zaïde_ et de la _Princesse de Clèves_? Va-t-il, après Rotrou et Richelieu, se lancer dans la carrière des drames héroïques et galants? Répudiant la brutalité significative de Sganarelle, va-t-il s'essayer aux péripéties castillanes et à l'élégie amoureuse? Il aura cette faiblesse, et il en subira la peine.

Dans le nombre infini de _pliegos_ dont se compose la bibliothèque du drame espagnol, se trouve un _Don Garcia de Navarra_ dont l'auteur est inconnu, qui a pour principal mobile la jalousie du héros, et qui, par la rapidité de l'action et le choc violent des événements imprévus, s'est soutenu quelque temps sur la scène espagnole. Le vers de huit syllabes, rapide comme une nuée d'oiseaux ou de flèches traversant le ciel, la fougue du dialogue, la facilité des rimes, les assonances nombreuses, captivent les spectateurs ou le lecteur de ces trois journées. L'œuvre, qui n'est ni meilleure ni pire que ses nombreuses sœurs, avait été reprise en sous-œuvre, étendue et subtilisée par l'Italien Cigognini, qui en avait fait cinq actes, publiés en 1653 sous le titre de _il Principe geloso_ (le prince jaloux). Molière appliqua la trempe sérieuse et solide de son esprit à ce sujet, qui avait déjà passé par deux mains étrangères, et qui, surchargé d'hexamètres pénibles, écrit d'un style souvent obscur, devint une œuvre défectueuse sillonnée de traits de génie.

On a peine à démêler le sens de l'intrigue, appesantie par d'interminables longueurs. Lui-même, le jaloux par excellence, y joua le principal rôle et précipita la chute de l'œuvre condamnée. Ni sa personne et sa voix, ni sa physionomie et les habitudes de son jeu, ne convenaient au genre qu'il tentait. On riait de le voir et de l'entendre, dit un contemporain,

« . . . . . . Le nez au vent, »Les piés en parenthèse, et l'épaule en avant, »La perruque qui suit le côté qu'il incline, ». . . . . . . . . . . . . »Les mains sur les côtés, d'un air _peu négligé_, »Les yeux fort égarés,. . . . . . . »D'un hoquet éternel séparant ses paroles[329].»

[329] L'_Impromptu de l'hôtel de Condé_, par M. de Fleury.

Son désastre fut complet. Ses ennemis triomphèrent. Les passages sur lesquels il avait le plus compté et dont l'effet touchant ou tragique lui semblait certain avaient excité le rire. Malheureux homme de génie! Le critique à la mode, le chef de la bande hostile, de Visé, écrivait à ses amis: «Il suffit de vous dire que la pièce est sérieuse et que Molière y joue le premier rôle. Vous comprenez comme on s'y est diverti.»

Molière se tint pour battu. Après six représentations la pièce disparut de la scène. Le modeste artiste ne publia jamais son œuvre malvenue, que le comédien La Grange fit imprimer plus tard; il se contenta de sauver quelques débris du naufrage. Ces fragments, détachés du rôle «d'Elvire» et du «Prince» se retrouvent épars dans _Amphitryon_, les _Femmes savantes_ et le _Misanthrope_, où, sous la main docile et patiente de l'homme de génie, ils ont repris toute leur valeur.

PERSONNAGES ACTEURS

DON GARCIE, prince de Navarre, amant de done MOLIÈRE. Elvire. DONE[330] ELVIRE, princesse de Léon. Mlle DUPARC. DON ALPHONSE, prince de Léon, cru prince de LA GRANGE. Castille, sous le nom de don Sylve. DONE IGNÈS[331], comtesse, amante de don Sylve, aimée par Mauregat, usurpateur de l'État de Léon. ÉLISE, confidente de done Elvire. Mlle BÉJART. DON ALVAR, confident de don Garcie, amant d'Élise. DON LOPE, autre confident de don Garcie, amant d'Élise. DON PÈDRE, écuyer d'Ignès. UN PAGE de done Elvire.

La scène est dans Astorgue, ville d'Espagne (royaume de Léon).

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--DONE ELVIRE, ÉLISE.

DONE ELVIRE.

Non, ce n'est point un choix qui, pour ces deux amans, Sut régler de mon cœur les secrets sentimens; Et le prince n'a point, dans tout ce qu'il peut être, Ce qui fit préférer l'amour qu'il fait paroître. Don Sylve, comme lui, fit briller à mes yeux Toutes les qualités d'un héros glorieux: Même éclat de vertus, joint à même naissance, Me parloit en tous deux pour cette préférence; Et je serois encore à nommer le vainqueur, Si le mérite seul prenoit droit sur un cœur; Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes Décidèrent en moi le destin de leurs flammes; Et toute mon estime, égale entre les deux, Laissa vers don Garcie entraîner tous mes vœux.

ÉLISE.

Cet amour que pour lui votre astre vous inspire N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire, Puisque nos yeux, madame, ont pu longtemps douter Qui de ces deux amans vous vouliez mieux traiter.

DONE ELVIRE.

De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite A de fâcheux combats, Élise m'a réduite. Quand je regardois l'un, rien ne me reprochoit Le tendre mouvement où mon âme penchoit; Mais je me l'imputois à beaucoup d'injustice, Quand de l'autre à mes yeux s'offroit le sacrifice: Et don Sylve, après tout, dans ses soins amoureux, Me sembloit mériter un destin plus heureux. Je m'opposois encor ce qu'au sang de Castille Du feu roi de Léon semble devoir la fille; Et la longue amitié qui, d'un étroit lien, Joignit les intérêts de son père et du mien. Ainsi, plus dans mon âme un autre prenoit place, Plus de tous ses respects je plaignois la disgrâce: Ma pitié, complaisante à ses brûlants soupirs, D'un dehors favorable amusoit ses désirs, Et vouloit réparer, par ce foible avantage, Ce qu'au fond de mon cœur je lui faisois d'outrage.

ÉLISE.

Mais son premier amour, que vous avez appris, Doit de cette contrainte affranchir vos esprits; Et, puisque avant ces soins, où pour vous il s'engage, Done Ignès de son cœur avoit reçu l'hommage, Et que, par des liens aussi fermes que doux, L'amitié vous unit, cette comtesse et vous, Son secret révélé vous est une matière A donner à vos vœux liberté tout entière; Et vous pouvez sans crainte, à cet amant confus, D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus.

DONE ELVIRE.

Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle Qui m'apprit que don Sylve étoit un infidèle, Puisque par ses ardeurs mon cœur tyrannisé Contre elles à présent se voit autorisé: Qu'il en peut justement combattre les hommages, Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages. Mais enfin quelle joie en peut prendre ce cœur, Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur; Si d'un prince jaloux l'éternelle foiblesse Reçoit indignement les soins de ma tendresse, Et semble préparer, dans mon juste courroux, Un éclat à briser tout commerce entre nous?

ÉLISE.

Mais, si de votre bouche il n'a point su sa gloire, Est-ce un crime pour lui que de n'oser la croire? Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux L'autorise-t-il pas[332] à douter de vos vœux?

DONE ELVIRE.

Non, non, de cette sombre et lâche jalousie Rien ne peut excuser l'étrange frénésie; Et, par mes actions, je l'ai trop informé Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. Sans employer la langue, il est des interprètes Qui parlent clairement des atteintes secrètes. Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence, est assez pour expliquer un cœur. Tout parle dans l'amour; et, sur cette matière, Le moindre jour doit être une grande lumière, Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant, On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite, Et voir d'un œil égal l'un et l'autre mérite: Mais que contre ses vœux on combat vainement, Et que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude, A celles où du cœur fait pencher l'habitude! Dans les unes toujours on paroît se forcer; Mais les autres, hélas! se font sans y penser: Semblables à ces eaux si pures et si belles, Qui coulent sans effort des sources naturelles. Ma pitié pour don Sylve avoit beau l'émouvoir, J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir; Et mes regards au prince, en un pareil martyre, En disoient toujours plus que je n'en voulois dire.

ÉLISE.

Enfin, si les soupçons de cet illustre amant, Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement, Pour le moins font-ils foi d'une âme bien atteinte, Et d'autres chériroient ce qui fait votre plainte. De jaloux mouvemens doivent être odieux, S'ils partent d'un amour qui déplaît à nos yeux: Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes; C'est par là que son feu se peut mieux exprimer; Et, plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime...

DONE ELVIRE.

Ah! ne m'avancez point cette étrange maxime! Partout la jalousie est un monstre odieux: Rien n'en peut adoucir les traits injurieux; Et, plus l'amour est cher qui lui donne naissance, Plus on doit ressentir les coups de cette offense. Voir un prince emporté, qui perd à tous momens Le respect que l'amour inspire aux vrais amans; Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie, Querelle également mon chagrin et ma joie, Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer! Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée, Et sans déguisement je te dis ma pensée. Le prince don Garcie est cher à mes désirs; Il peut d'un cœur illustre échauffer les soupirs Au milieu de Léon on a vu son courage Me donner de sa flamme un noble témoignage, Braver en ma faveur des périls les plus grands, M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans, Et, dans ces murs forcés, mettre ma destinée A couvert des horreurs d'un indigne hyménée. Et je ne cèle point que j'aurois de l'ennui Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui; Car un cœur amoureux prend un plaisir extrême A se voir redevable, Élise, à ce qu'il aime; Et sa flamme timide ose mieux éclater Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter. Oui, j'aime qu'un secours qui hasarde sa tête Semble à sa passion donner droit de conquête; J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains; Et, si les bruits communs ne sont pas des bruits vains, Si la bonté du ciel nous ramène mon frère, Les vœux les plus ardens que mon cœur puisse faire C'est que son bras encor sur un perfide sang Puisse aider à ce frère à reprendre son rang, Et par d'heureux succès d'une haute vaillance, Mériter tous les soins de sa reconnaissance: Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux, S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux, Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire, C'est inutilement qu'il prétend[333] done Elvire: L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des nœuds Qui deviendront sans doute un enfer pour tous deux.

ÉLISE.

Bien que l'on pût avoir des sentimens tout autres, C'est au prince, madame, à se régler aux vôtres; Et dans votre billet ils sont si bien marqués, Que quand il les verra de la sorte expliqués...

DONE ELVIRE.

Je n'y veux point, Élise employer cette lettre; C'est un soin qu'à ma bouche il me vaut mieux commettre. La faveur d'un écrit laisse aux mains d'un amant Des témoins trop constans de notre attachement: Ainsi donc empêchez qu'au prince on ne la livre.

ÉLISE.

Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre. J'admire cependant que le ciel ait jeté Dans le goût des esprits tant de diversité, Et que ce que les uns regardent comme outrage Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage. Pour moi, je trouverois mon sort tout à fait doux, Si j'avois un amant qui pût être jaloux; Je saurois m'applaudir de son inquiétude; Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude, C'est de voir don Alvar ne prendre aucun souci.

DONE ELVIRE.

Nous ne le croyions pas si proche; le voici.

SCÈNE II.--DONE ELVIRE, DON ALVAR, ÉLISE.

DONE ELVIRE.

Votre retour surprend: qu'avez-vous à m'apprendre? Don Alphonse vient-il? A-t-on lieu de l'attendre?

DON ALVAR.

Oui, madame; et ce frère, en Castille élevé, De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé. Jusqu'ici don Louis, qui vit à sa prudence Par le feu roi mourant commettre son enfance, A caché ses destins aux yeux de tout l'État, Pour l'ôter aux fureurs du traître Mauregat; Et, bien que le tyran, depuis sa lâche audace, L'ait souvent demandé pour lui rendre sa place, Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté A l'appât dangereux de sa fausse équité: Mais, les peuples émus par cette violence Que vous a voulu faire une injuste puissance, Ce généreux vieillard a cru qu'il était temps D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans: Il a tenté Léon, et ses fidèles trames Des grands, comme du peuple, ont pratiqué les âmes Tandis que la Castille armait dix mille bras Pour redonner ce prince aux vœux de ses États; Il fait auparavant semer sa renommée, Et ne veut le montrer qu'en tête d'une armée, Que tout prêt à lancer le foudre punisseur[334] Sous qui doit succomber un lâche ravisseur, On investit Léon, et don Sylve en personne Commande le secours que son père vous donne.

DONE ELVIRE.

Un secours si puissant doit flatter notre espoir; Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir.

DON ALVAR.

Mais, madame, admirez que, malgré la tempête Que votre usurpateur oit[335] gronder sur sa tête, Tous les bruits de Léon annoncent pour certain Qu'à la comtesse Ignès il va donner la main.

DONE ELVIRE.

Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille L'appui du grand crédit où se voit sa famille, Je ne reçois rien d'elle, et j'en suis en souci. Mais son cœur au tyran[336] fut toujours endurci.

ÉLISE.

De trop puissans motifs d'honneur et de tendresse Opposent ses refus aux nœuds dont on la presse, Pour...

DON ALVAR.

Le prince entre ici.

SCÈNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON ALVAR, ÉLISE.

DON GARCIE.

Je viens m'intéresser, Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer, Ce frère, qui menace un tyran plein de crimes, Flatte de mon amour les transports légitimes: Son sort offre à mon bras des périls glorieux Dont je puis faire hommage à l'éclat de vos yeux Et par eux m'acquérir, si le ciel m'est propice, La gloire d'un revers que vous doit sa justice, Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité, Et rendre à votre sang toute sa dignité. Mais ce qui plus me plaît d'une attente si chère, C'est que, pour être roi, le ciel vous rend ce frère Et qu'ainsi mon amour peut éclater au moins Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins, Et qu'il soit soupçonné que dans votre personne Il cherche à me gagner les droits d'une couronne. Oui, tout mon cœur voudroit montrer aux yeux de tous Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous; Et cent fois, si je puis le dire sans offense, Ses vœux se sont armés contre votre naissance; Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas Souhaité le partage à vos divins appas; Afin que de ce cœur le noble sacrifice Pût du ciel envers vous réparer l'injustice, Et votre sort tenir des mains de mon amour Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour. Mais, puisque enfin les cieux, de tout ce juste hommage, A mes feux prévenus dérobent l'avantage, Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir, Et qu'ils osent briguer, par d'illustres services, D'un frère et d'un État les suffrages propices.

DONE ELVIRE.

Je sais que vous pouvez, prince en vengeant nos droits Faire pour votre amour parler cent beaux exploits; Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espère, Que l'aveu d'un État et la faveur d'un frère. Done Elvire n'est pas au bout de cet effort, Et je vous vois à vaincre un obstacle plus fort.

DON GARCIE.

Oui, madame, j'entends ce que vous voulez dire, Je sais bien que pour vous mon cœur en vain soupire; Et l'obstacle puissant qui s'oppose à mes feux, Sans que vous le nommiez n'est pas secret pour eux.

DONE ELVIRE.

Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre; Et par trop de chaleur, prince, on se peut méprendre. Mais, puisqu'il faut parler, désirez-vous savoir Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir?

DON GARCIE.

Ce me sera, madame, une faveur extrême.

DONE ELVIRE.

Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime.

DON GARCIE.

Eh! que peut-on, hélas! observer sous les cieux Qui ne cède à l'ardeur que m'inspirent vos yeux?

DONE ELVIRE.

Quand votre passion ne fera rien paraître Dont se puisse indigner celle qui l'a fait naître.

DON GARCIE.

C'est là son plus grand soin.

DONE ELVIRE.

Quand tous ses mouvemens Ne prendront pas de moi de trop bas sentimens

DON GARCIE.

Ils vous révèrent trop.

DONE ELVIRE.

Quand d'un injuste ombrage Votre raison saura me réparer l'outrage, Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux, Qui de son noir venin empoisonne vos feux, Cette jalouse humeur dont l'importun caprice Aux vœux que vous m'offrez rend un mauvais office, S'oppose à leur attente, et contre eux, à tous coups, Arme les mouvemens de mon juste courroux.

DON GARCIE

Ah! madame, il est vrai, quelque effort que je fasse Qu'un peu de jalousie en mon cœur trouve place, Et qu'un rival, absent de vos divins appas, Au repos de ce cœur vient livrer des combats. Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance Que votre âme en ces lieux souffre de son absence. Et que malgré mes soins vos soupirs amoureux Vont trouver à tous coups ce rival trop heureux Mais, si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire, Il vous est bien facile, hélas! de m'y soustraire; Et leur bannissement, dont j'accepte la loi, Dépend bien plus de vous qu'il ne dépend de moi. Oui, c'est vous qui pouvez par deux mots pleins de flamme Contre la jalousie armer toute mon âme, Et, des pleines clartés d'un glorieux espoir, Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir. Daignez donc étouffer le doute qui m'accable, Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts, Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux.

DONE ELVIRE.

Prince, de vos soupçons la tyrannie est grande: Au moindre mot qu'il dit, un cœur veut qu'on l'entende, Et n'aime pas ces feux dont l'importunité Demande qu'on s'explique avec plus de clarté. Le premier mouvement qui découvre notre âme Doit d'un amant discret satisfaire la flamme; Et c'est à s'en dédire autoriser nos vœux, Que vouloir plus avant pousser de tels aveux. Je ne dis point quel choix, s'il m'étoit volontaire, Entre don Sylve et vous mon âme pourroit faire; Mais vouloir vous contraindre à n'être point jaloux Auroit dit quelque chose à tout autre que vous; Et je croyois cet ordre un assez doux langage Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage. Cependant votre amour n'est pas encor content; Il demande un aveu qui soit plus éclatant; Pour l'ôter de scrupule, il me faut à vous-même, En des termes exprès, dire que je vous aime; Et peut-être qu'encor, pour vous en assurer, Vous vous obstineriez à m'en faire jurer.

DON GARCIE.

Eh bien, madame, eh bien, je suis trop téméraire: De tout ce qui vous plaît je dois me satisfaire. Je ne demande point de plus grande clarté; Je crois que vous avez pour moi quelque bonté, Que d'un peu de pitié mon feu vous sollicite, Et je me vois heureux plus que je ne mérite. C'en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux; L'arrêt qui les condamne est un arrêt bien doux, Et je reçois la loi qu'il daigne me prescrire, Pour affranchir mon cœur de leur injuste empire.

DONE ELVIRE.

Vous promettez beaucoup, prince; et je doute fort Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort.

DON GARCIE.

Ah! madame, il suffit pour me rendre croyable, Que ce qu'on vous promet doit être inviolable; Et que l'heur d'obéir à sa divinité Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité. Que le ciel me déclare une éternelle guerre, Que je tombe à vos pieds d'un éclat de tonnerre; Ou, pour périr encore par de plus rudes coups, Puissé-je voir sur moi fondre votre courroux Si jamais mon amour descend à la faiblesse De manquer au devoir d'une telle promesse; Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport Fait...

SCÈNE IV.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR, ÉLISE, UN PAGE présentant un billet à done Elvire.

DONE ELVIRE.

J'en étois en peine, et tu m'obliges fort. Que le courrier attende.

SCÈNE V.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR, ÉLISE.

DONE ELVIRE, bas, à part.

A ces regards qu'il jette, Vois-je pas que déjà cet écrit l'inquiète? Prodigieux effet de son tempérament!

(Haut.)

Qui vous arrête, prince, au milieu du serment?

DON GARCIE.

J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble, Et je ne voulois pas l'interrompre.

DONE ELVIRE.

Il me semble Que vous me répondez d'un ton fort altéré. Je vous vois tout à coup le visage égaré. Ce changement soudain a lieu de me surprendre: D'où peut-il provenir? le pourroit-on apprendre?

DON GARCIE.

D'un mal qui tout à coup vient d'attaquer mon cœur.

DONE ELVIRE.

Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur, Et quelque prompt secours vous seroit nécessaire. Mais encor, dites-moi, vous prend-il d'ordinaire?

DON GARCIE.

Parfois.

DONE ELVIRE.

Ah! prince foible! Eh bien, par cet écrit, Guérissez-le, ce mal; il n'est que dans l'esprit.

DON GARCIE.

Par cet écrit, madame? Ah! ma main le refuse! Je vois votre pensée, et de quoi l'on m'accuse. Si...

DONE ELVIRE.

Lisez-le, vous dis-je, et satisfaites-vous.

DON GARCIE.

Pour me traiter après de faible, de jaloux. Non, non. Je dois ici vous rendre témoignage Qu'à mon cœur cet écrit n'a point donné d'ombrage; Et, bien que vos bontés m'en laissent le pouvoir, Pour me justifier je ne veux point le voir.

DONE ELVIRE.

Si vous vous obstinez à cette résistance, J'aurois tort de vouloir vous faire violence; Et c'est assez enfin que vous avoir pressé De voir de quelle main ce billet m'est tracé.

DON GARCIE.

Ma volonté toujours vous doit être soumise: Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise, Je consens volontiers à prendre cet emploi.

DONE ELVIRE.

Oui, oui, prince, tenez, vous le lirez pour moi.

DON GARCIE.

C'est pour vous obéir, au moins, et je puis dire...

DONE ELVIRE.

C'est ce que vous voudrez: dépêchez-vous de lire.

DON GARCIE.

Il est de done Ignès, à ce que je connoi.

DONE ELVIRE.

Oui. Je m'en réjouis et pour vous et pour moi.

DON GARCIE lit.

«Malgré l'effort d'un long mépris, »Le tyran toujours m'aime; et, depuis votre absence, »Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris, »Il semble avoir tourné toute sa violence, »Dont il poursuivoit l'alliance »De vous et de son fils. »Ceux qui sur moi peuvent avoir empire, »Par de lâches motifs qu'un faux honneur inspire, »Approuvent tous cet indigne lien. »J'ignore encor par où finira mon martyre, »Mais je mourrai plutôt que de consentir rien. »Puissiez-vous jouir, belle Elvire, »D'un destin plus doux que le mien!

»DONE IGNÈS.»

Dans la haute vertu son âme est affermie.

DONE ELVIRE.

Je vais faire réponse à cette illustre amie. Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer. J'ai calmé votre trouble avec cette lumière, Et la chose a passé d'une douce manière; Mais, à n'en point mentir, il seroit des momens Où je pourrois entrer dans d'autres sentimens.

DON GARCIE.

Eh quoi! vous croyez donc?...

DONE ELVIRE.

Je crois ce qu'il faut croire. Adieu. De mes avis conservez la mémoire; Et, s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand, Donnez-en à mon cœur les preuves qu'il prétend.

DON GARCIE.

Croyez que désormais c'est toute mon envie, Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie.

[330] Done pour: dona, du latin _domina_, et du provençal _domna_, madame.

[331] Ignès, pour: Iñes. La prononciation espagnole usitée à la cour de France est imitée par Molière.

[332] Pour: ne l'autorise-t-il pas. Ellipse archaïque.

[333] Pour: prétend à. Ellipse beaucoup trop forte.

[334] Archaïsme admirable, nécessaire à la langue, et que Jean-Jacques Rousseau n'a pas craint d'employer. On le trouve chez du Vair, Michel Montaigne et Corneille.

[335] Pour: entend. Troisième personne du présent de l'indicatif ouïr. Archaïsme banni de la langue à cause de sa dureté.

[336] Au lieu de: pour le tyran. Expression impropre.

ACTE II

SCÈNE I.--ÉLISE, DON LOPE.

ÉLISE.

Tout ce que fait le prince, à parler franchement, N'est pas ce qui me donne un grand étonnement; Car que d'un noble amour une âme bien saisie En pousse les transports jusqu'à la jalousie, Que de doutes fréquens ses vœux soient traversés, Il est fort naturel, et je l'approuve assez: Mais ce qui me surprend, don Lope, c'est d'entendre Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre, Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux Fâcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux. Encore un coup, don Lope, une âme bien éprise, Des soupçons qu'elle prend ne me rend point surprise; Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux, C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous.

DON LOPE.

Que sur cette conduite à son aise l'on glose, Chacun règle la sienne au but qu'il se propose; Et, rebuté par vous des soins de mon amour, Je songe auprès du prince à bien faire ma cour.

ÉLISE.

Mais savez-vous qu'enfin il fera mal la sienne, S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne?

DON LOPE.

Et quand, charmante Élise, a-t-on vu, s'il vous plaît, Qu'on cherche auprès des grands que son propre intérêt Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite, Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit, Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit? Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce; Par la plus courte voie on y cherche une place; Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, C'est de flatter toujours le foible de leur cœur, D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire, Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire: C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. Les utiles conseils font passer pour fâcheux, En vous laissant toujours hors de la confidence, Où vous jette d'abord l'adroite complaisance. Enfin, on voit partout que l'art des courtisans Ne tend qu'à profiter des foiblesses des grands, A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme Ne porter les avis des choses qu'on y blâme.

ÉLISE.

Ces maximes un temps leur peuvent succéder; Mais il est des revers qu'on doit appréhender; Et dans l'esprit des grands, qu'on tâche de surprendre, Un rayon de lumière à la fin peut descendre, Qui sur tous ces flatteurs venge équitablement Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement. Cependant je dirai que votre âme s'explique Un peu bien librement sur votre politique; Et ces nobles motifs, au prince rapportés, Serviront assez mal vos assiduités.

DON LOPE.

Outre que je pourrois désavouer sans blâme Ces libres vérités sur qui s'ouvre mon âme, Je sais fort bien qu'Élise a l'esprit trop discret Pour aller divulguer cet entretien secret. Qu'ai-je dit, après tout, que sans moi l'on ne sache? Et dans mon procédé que faut-il que je cache? On peut craindre une chute avec quelque raison, Quand on met en usage ou ruse ou trahison; Mais qu'ai-je à redouter, moi qui partout n'avance Que les soins approuvés d'un peu de complaisance, Et qui suis seulement par d'utiles leçons La pente qu'a le prince à de jaloux soupçons? Son âme semble en vivre et je mets mon étude A trouver des raisons à son inquiétude, A voir de tous côtés s'il ne se passe rien A fournir le sujet d'un secret entretien; Et, quand je puis venir, enflé d'une nouvelle, Donner à son repos une atteinte mortelle, C'est lors que plus il m'aime; et je vois sa raison D'une audience avide[337] avaler ce poison, Et m'en remercier comme d'une victoire Qui combleroit ses jours de bonheur et de gloire. Mais mon rival paroît, je vous laisse tous deux; Et, bien que je renonce à l'espoir de vos vœux, J'aurais un peu de peine à voir qu'en ma présence Il reçût des effets de quelque préférence; Et je veux, si je puis, m'épargner ce souci.

ÉLISE.

Tout amant de bon sens en doit user ainsi.

SCÈNE II.--DON ALVAR, ÉLISE.

DON ALVAR.

Enfin nous apprenons que le roi de Navarre Pour les désirs du prince aujourd'hui se déclare, Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend Pour le fameux service où son amour prétend. Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse On ait fait avancer... Mais...

SCÈNE III.--DON GARCIE, ÉLISE, DON ALVAR.

DON GARCIE.

Que fait la princesse?

ÉLISE.

Quelques lettres, seigneur; je le présume ainsi, Mais elle va savoir que vous êtes ici.

DON GARCIE.

J'attendrai qu'elle ait fait.

SCÈNE IV.--DON GARCIE.

Près de souffrir sa vue, D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue Et la crainte, mêlée à son ressentiment, Jette par tout mon corps un soudain tremblement. Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice, Ne te conduise ici dans quelque précipice, Et que de ton esprit les désordres puissans Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens: Consulte ta raison, prends sa clarté pour guide; Vois si de tes soupçons l'apparence est solide; Ne démens pas leur voix; mais aussi garde bien Que, pour les croire trop, ils ne t'imposent rien, Qu'à tes premiers transports ils n'osent trop permettre, Et relis posément cette moitié de lettre. Ah! qu'est-ce que mon cœur, trop digne de pitié, Ne voudroit pas donner pour son autre moitié? Mais, après tout, que dis-je? Il suffit bien de l'une, Et n'en voilà que trop pour voir mon infortune.

«Quoique votre rival... »Vous devez toutefois vous... »Et vous avez en vous à... »L'obstacle le plus grand...

»Je chéris tendrement ce... »Pour me tirer des mains de... »Son amour, ses devoirs... »Mais il m'est odieux avec...

»Otez donc à vos feux ce... »Méritez les regards que l'on... »Et lorsqu'on vous oblige... »Ne vous obstinez point à...»

Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci; Son cœur, comme sa main, se fait connoître ici; Et les sens imparfaits de cet écrit funeste, Pour s'expliquer à moi n'ont pas besoin du reste. Toutefois, dans l'abord agissons doucement. Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment; Et, de ce que je tiens ne donnant point l'indice, Confondons son esprit par son propre artifice. La voici. Ma raison, renferme mes transports, Et rends-toi pour un temps maîtresse du dehors.

SCÈNE V.--DONE ELVIRE, DON GARCIE.

DONE ELVIRE.

Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre?

DON GARCIE, bas, à part.

Ah! qu'elle cache bien...

DONE ELVIRE.

On vient de nous apprendre Que le roi votre père approuve vos projets, Et veut bien que son fils nous rende nos sujets; Et mon âme en a pris une allégresse extrême.

DON GARCIE.

Oui, madame, et mon cœur s'en réjouit de même; Mais...

DONE ELVIRE.

Le tyran sans doute aura peine à parer Les foudres que partout il entend murmurer; Et j'ose me flatter que le même courage Qui put bien me soustraire à sa brutale rage, Et, dans les murs d'Astorgue arrachés de ses mains, Me faire un sûr asile à braver ses desseins, Pourra, de tout Léon achevant la conquête, Sous ses nobles efforts faire choir cette tête.

DON GARCIE

Le succès en pourra parler dans quelques jours. Mais, de grâce, passons à quelque autre discours. Puis-je, sans trop oser, vous prier de me dire A qui vous avez pris, madame, soin d'écrire Depuis que le destin nous a conduits ici?

DONE ELVIRE.

Pourquoi cette demande, et d'où vient ce souci?

DON GARCIE.

D'un désir curieux de pure fantaisie.

DONE ELVIRE.

La curiosité naît de la jalousie.

DON GARCIE.

Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez, Vos ordres de ce mal me défendent assez.

DONE ELVIRE.

Sans chercher plus avant quel intérêt vous presse, J'ai deux fois à Léon écrit à la comtesse, Et deux fois au marquis don Louis de Burgos, Avec cette réponse êtes-vous en repos?

DON GARCIE.

Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, Madame?

DONE ELVIRE.

Non, sans doute; et ce discours m'étonne.

DON GARCIE.

De grâce, songez bien, avant que d'assurer. En manquant de mémoire, on peut se parjurer.

DONE ELVIRE.

Ma bouche, sur ce point, ne peut-être parjure.

DON GARCIE.

Elle a dit toutefois une haute imposture.

DONE ELVIRE.

Prince!

DON GARCIE.

Madame!

DONE ELVIRE.

O ciel! quel est ce mouvement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

DON GARCIE.

Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

DONE ELVIRE.

De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre?

DON GARCIE.

Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits. Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits: Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile De découvrir pour qui vous employez ce style.

DONE ELVIRE.

Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit?

DON GARCIE.

Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit?

DONE ELVIRE.

L'innocence à rougir n'est point accoutumée.

DON GARCIE.

Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprimée. Ce billet démenti pour n'avoir point de seing...

DONE ELVIRE.

Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main[338]?

DON GARCIE.

Encore est-ce beaucoup que, de franchise pure, Vous demeuriez d'accord que c'est votre écriture, Mais ce sera sans doute, et j'en serois garant, Un billet qu'on envoie à quelque indifférent; Ou du moins ce qu'il a de tendresse évidente Sera pour une amie, ou pour quelque parente.

DONE ELVIRE.

Non, c'est pour un amant que ma main l'a formé; Et j'ajoute de plus, pour un amant aimé.

DON GARCIE.

Et je puis, ô perfide!...

DONE ELVIRE.

Arrêtez, prince indigne, De ce lâche transport l'égarement insigne. Bien que de vous mon cœur ne prenne point de loi, Et ne doive en ces lieux aucun compte qu'à soi, Je veux bien me purger, pour votre seul supplice, Du crime que m'impose un insolent caprice. Vous serez éclairci, n'en doutez nullement. J'ai ma défense prête en ce même moment. Vous allez recevoir une pleine lumière; Mon innocence ici paroîtra tout entière; Et je veux, vous mettant juge en votre intérêt, Vous faire prononcer vous-même votre arrêt.

DON GARCIE.

Ce sont propos obscurs qu'on ne sauroit comprendre.

DONE ELVIRE.

Bientôt à vos dépens vous me pourrez entendre. Élise, holà!

SCÈNE VI.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, ÉLISE.

ÉLISE.

Madame?

DONE ELVIRE, à don Garcie.

Observez bien au moins Si j'ose à vous tromper employer quelques soins; Si, par un seul coup d'œil ou geste qui l'instruise, Je cherche de ce coup à parer la surprise.

A Élise.

Le billet que tantôt ma main avait tracé, Répondez promptement, où l'avez-vous laissé?

ÉLISE.

Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable. Je ne sais comme il est demeuré sur ma table; Mais on vient de m'apprendre en ce même moment Que don Lope, venant dans mon appartement, Par une liberté qu'on lui voit se permettre, A fureté partout, et trouvé cette lettre. Comme il la déplioit, Léonor a voulu S'en saisir promptement, avant qu'il eût rien lu; Et se jetant sur lui, la lettre contestée En deux justes moitiés dans leurs mains est restée; Et don Lope, aussitôt prenant un prompt essor, A dérobé la sienne aux soins de Léonor.

DONE ELVIRE. Avez-vous ici l'autre?

ÉLISE.

Oui, la voilà, madame.

DONE ELVIRE.

A don Garcie.

Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme. Avec votre moitié rassemblez celle-ci, Lisez, et hautement; je veux l'entendre aussi.

DON GARCIE.

_Au prince don Garcie._ Ah!

DONE ELVIRE.

Achevez de lire; Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire.

DON GARCIE lit.

«Quoique votre rival, prince, alarme votre âme, »Vous devez toutefois vous craindre plus que lui; »Et vous avez en vous à détruire aujourd'hui »L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme. »Je chéris tendrement ce qu'a fait don Garcie »Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs. »Son amour, ses devoirs, ont pour moi des douceurs; »Mais il m'est odieux avec sa jalousie. »Otez donc à vos feux ce qu'ils en font paroître, »Méritez les regards que l'on jette sur eux; »Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux, »Ne vous obstinez point à ne pas vouloir l'être.»

DONE ELVIRE.

Eh bien, que dites-vous?

DON GARCIE.

Ah! madame, je dis Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits; Que je vois dans ma plainte une horrible injustice, Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice.

DONE ELVIRE.

Il suffit. Apprenez que si j'ai souhaité Qu'à vos yeux cet écrit pût être présenté, C'est pour le démentir, et cent fois me dédire De tout ce que pour vous vous y venez de lire. Adieu, prince.

DON GARCIE.

Madame, hélas! où fuyez-vous?

DONE ELVIRE.

Où vous ne serez point, trop odieux jaloux!

DON GARCIE.

Ah! madame, excusez un amant misérable, Qu'un sort prodigieux a fait vers[339] vous coupable, Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant, Eût été plus blâmable à rester innocent. Car enfin, peut-il être une âme bien atteinte, Dont l'espoir le plus doux ne soit mêlé de crainte? Et pourriez-vous penser que mon cœur eût aimé, Si ce billet fatal ne l'eût point alarmé; S'il n'avait point frémi des coups de cette foudre, Dont je me figurois tout mon bonheur en poudre? Vous mêmes, dites-moi si cet événement N'eût pas dans mon erreur jeté tout autre amant: Si d'une preuve, hélas! qui me sembloit si claire, Je pouvois démentir...

DONE ELVIRE.

Oui, vous le pouviez faire; Et dans mes sentimens, assez bien éclairés, Vos doutes rencontroient des garans assurés: Vous n'aviez rien à craindre; et d'autres, sur ce gage, Auroient du monde entier bravé le témoignage.

DON GARCIE.

Moins on mérite un bien qu'on nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer. Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, Et nous laisse aux soupçons une pente facile. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, J'ai douté du bonheur de mes témérités[340]; J'ai cru que, dans ces lieux rangés sous ma puissance, Votre âme se forçoit à quelque complaisance; Que, déguisant pour moi votre sévérité...

DONE ELVIRE.

Et je pourrois descendre à cette lâcheté! Moi, prendre le parti d'une honteuse feinte! Agir par les motifs d'une servile crainte, Trahir mes sentimens, et, pour être en vos mains, D'un masque de faveur vous couvrir mes dédains! La gloire sur mon cœur auroit si peu d'empire! Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire! Apprenez que ce cœur ne sait point s'abaisser; Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer; Et, s'il vous a fait voir, par une erreur insigne, Des marques de bonté dont vous n'étiez pas digne, Qu'il saura bien montrer, malgré votre pouvoir, La haine que pour vous il se résout d'avoir, Braver votre furie, et vous faire connoître Qu'il n'a point été lâche, et ne veut jamais l'être.

DON GARCIE.

Eh bien, je suis coupable, et ne m'en défends pas: Mais je demande grâce à vos divins appas; Je la demande au nom de la plus vive flamme Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme. Que si votre courroux ne peut être apaisé, Si mon crime est trop grand pour se voir excusé, Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause, Ni le vif repentir que mon cœur vous expose, Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir, M'arrache à des tourmens que je ne puis souffrir. Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire, Je puis vivre une heure avec votre colère. Déjà de ce moment la barbare longueur Sous ses cuisans remords fait succomber mon cœur, Et de mille vautours les blessures cruelles N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles. Madame, vous n'avez qu'à me le déclarer: S'il n'est point de pardon que je doive espérer, Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer, à vos yeux, le cœur d'un misérable; Ce cœur, ce traître cœur, dont les perplexités Ont si fort outragé vos extrêmes bontés: Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime Efface en votre esprit l'image de mon crime, Et ne laisse aucuns traits de votre aversion Au foible souvenir de mon affection! C'est l'unique faveur que demande ma flamme[341].

DONE ELVIRE.

Ah! prince trop cruel!

DON GARCIE.

Dites, parlez, madame.

DONE ELVIRE.

Faut-il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités?

DON GARCIE.

Un cœur ne peut jamais outrager quand il aime; Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui-même.

DONE ELVIRE.

L'amour n'excuse point de tels emportemens.

DON GARCIE.

Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvemens; Et plus il devient fort, plus il trouve de peine...

DONE ELVIRE.

Non, ne m'en parlez point, vous méritez ma haine.

DON GARCIE.

Vous me haïssez donc?

DONE ELVIRE.

J'y veux tâcher, au moins, Mais, hélas! je crains bien que j'y perde mes soins, Et que tout le courroux qu'excite votre offense Ne puisse jusque-là faire aller ma vengeance.

DON GARCIE.

D'un supplice si grand ne tentez point l'effort, Puisque pour vous venger je vous offre ma mort; Prononcez-en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure.

DONE ELVIRE.

Qui ne sauroit haïr ne peut vouloir qu'on meure.

DON GARCIE.

Et moi, je ne puis vivre, à moins que vos bontés Accordent un pardon à mes témérités. Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre.

DONE ELVIRE.

Hélas! j'ai trop fait voir ce que je puis résoudre. Par l'aveu d'un pardon n'est-ce pas se trahir, Que dire au criminel qu'on ne peut le haïr?

DON GARCIE.

Ah! c'en est trop; souffrez, adorable princesse...

DONE ELVIRE.

Laissez: je me veux mal d'une telle foiblesse.

DON GARCIE, seul.

Enfin, je suis...

SCÈNE VII.--DON GARCIE, DON LOPE.

DON LOPE.

Seigneur, je viens vous informer D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer.

DON GARCIE.

Ne me viens point parler de secret ni d'alarme, Dans les doux mouvemens du transport qui me charme. Après ce qu'à mes yeux on vient de présenter, Il n'est point de soupçons que je doive écouter; Et d'un divin objet la bonté sans pareille A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille: Ne m'en fais plus.

DON LOPE.

Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît; Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt. J'ai cru que le secret que je viens de surprendre Méritoit bien qu'en hâte on vous le vînt apprendre; Mais, puisque vous voulez que je n'en touche rien, Je vous dirai, seigneur, pour changer d'entretien, Que déjà dans Léon on voit chaque famille Lever le masque au bruit des troupes de Castille, Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi Un éclat à donner au tyran de l'effroi.

DON GARCIE.

La Castille du moins n'aura pas la victoire, Sans que nous essayions d'en partager la gloire; Et nos troupes aussi peuvent être en état D'imprimer quelque crainte au cœur de Mauregat. Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire? Voyons un peu.

DON LOPE.

Seigneur, je n'ai rien à vous dire.

DON GARCIE.

Va, va, parle; mon cœur t'en donne le pouvoir.

DON LOPE.

Vos paroles, seigneur, m'en ont trop fait savoir; Et, puisque mes avis ont de quoi vous déplaire, Je saurai désormais trouver l'art de me taire.

DON GARCIE.

Enfin, je veux savoir la chose absolument.

DON LOPE.

Je ne réplique point à ce commandement. Mais, seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle Trahiroit le secret d'une telle nouvelle. Sortons pour vous l'apprendre: et, sans rien embrasser, Vous-même vous verrez ce qu'on en doit penser.

[337] Pour: d'une oreille avide. Expression impropre.

[338] Changement de scène transporté avec quelques modifications heureuses dans le _Misanthrope_, acte V, scène II.

[339] Pour: envers vous. Expression impropre plutôt qu'archaïsme.

[340] Passage transporté dans le _Tartuffe_, acte IV, scène VI de l'acte II d'_Amphitryon_.

[340] Passage transporté dans le _Tartuffe_, acte IV, scène V, avec quelques changements.

[341] Les traits nombreux de cette scène ont été rapportés par Molière dans la scène VI de l'acte II d'_Amphitryon_.

ACTE III

SCÈNE I.--DONE ELVIRE, ÉLISE.

DONE ELVIRE.

Élise, que dis-tu de l'étrange foiblesse Que vient de témoigner le cœur d'une princesse? Que dis-tu de me voir tomber si promptement De toute la chaleur de mon ressentiment? Et, malgré tant d'éclat, relâcher mon courage Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage?

ÉLISE.

Moi, je dis que d'un cœur que nous pouvons chérir Une injure sans doute est bien dure à souffrir; Mais que, s'il n'en est point qui davantage irrite, Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite; Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux De tous les prompts transports du plus bouillant courroux, D'autant plus aisément, madame, quand l'offense Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance. Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé, Je ne m'étonne point de le voir apaisé! Et je sais quel pouvoir, malgré votre menace, A de pareils forfaits donnera toujours grâce.

DONE ELVIRE.

Ah! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois, Que mon front a rougi pour la dernière fois; Et que, si désormais on pousse ma colère, Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère. Quand je pourrois reprendre un tendre sentiment, C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment: Car enfin, un esprit qu'un peu d'orgueil inspire Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire; Et souvent, aux dépens d'un pénible combat, Fait sur ses propres vœux un illustre attentat, S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole A la noble fierté de tenir sa parole. Ainsi, dans le pardon que l'on vient d'obtenir. Ne prends point de clartés pour régler l'avenir; Et, quoi qu'à mes destins la fortune prépare, Crois que je ne puis être au prince de Navarre, Que de ces noirs accès qui troublent sa raison Il n'ait fait éclater l'entière guérison, Et réduit tout mon cœur, que ce mal persécute, A n'en plus redouter l'affront d'une rechute.

ÉLISE.

Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux?

DONE ELVIRE.

En est-il un qui soit plus digne de courroux? Et, puisque notre cœur fait un effort extrême Lorsqu'il se peut résoudre à confesser qu'il aime, Puisque l'honneur du sexe, en tout temps rigoureux, Oppose un fort obstacle à de pareils aveux, L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle Doit-il impunément douter de cet oracle? Et n'est-il pas coupable, alors qu'il ne croit pas Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats[342]?

ÉLISE.

Moi, je tiens que toujours un peu de défiance En ces occasions n'a rien qui nous offense; Et qu'il est dangereux qu'un cœur qu'on a charmé Soit trop persuadé, madame, d'être aimé, Si...

DONE ELVIRE.

N'en disputons plus. Chacun a sa pensée. C'est un scrupule enfin dont mon âme est blessée; Et, contre mes désirs, je sens je ne sais quoi Me prédire un éclat entre le prince et moi, Qui, malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille... Mais, ô ciel! en ces lieux don Sylve de Castille!

SCÈNE II.--DONE ELVIRE, DON ALPHONSE cru don Sylve, ÉLISE.

DONE ELVIRE.

Ah! seigneur, par quel sort vous vois-je maintenant?

DON ALPHONSE.

Je sais que mon abord, madame, est surprenant, Et qu'être sans éclat entré dans cette ville, Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile; Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats, C'est un événement que vous n'attendiez pas. Mais, si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles, L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles; Tout mon cœur a senti par de trop rudes coups Le rigoureux destin d'être éloigné de vous, Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue Quelques momens secrets d'une si chère vue. Je viens vous dire donc que je rends grâce au cieux De vous voir hors des mains d'un tyran odieux. Mais, parmi les douceurs d'une telle aventure, Ce qui m'est un sujet d'éternelle torture, C'est de voir qu'à mon bras les rigueurs de mon sort Ont envié l'honneur de cet illustre effort, Et fait à mon rival, avec trop d'injustice, Offrir les doux périls d'un si fameux service. Oui, madame, j'avois, pour rompre vos liens, Des sentimens sans doute aussi beaux que les siens; Et je pouvois pour vous gagner cette victoire, Si le ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire.

DONE ELVIRE.

Je sais, seigneur, je sais que vous avez un cœur Qui des plus grands périls vous peut rendre vainqueur; Et je ne doute point que ce généreux zèle, Dont la chaleur vous pousse à venger ma querelle N'eût, contre les efforts d'un indigne projet, Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait. Mais, sans cette action dont vous étiez capable, Mon sort à la Castille est assez redevable. On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi Le comte votre père a fait pour feu le roi: Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière, Il donne en ses États un asile à mon frère; Quatre lustres entiers il y cache son sort Aux barbares fureurs de quelque lâche effort; Et, pour rendre à son front l'éclat d'une couronne, Contre nos ravisseurs vous marchez en personne. N'êtes-vous pas content? et ces soins généreux Ne m'attachent-ils point par d'assez puissans nœuds? Quoi! votre âme, seigneur, seroit-elle obstinée A vouloir asservir toute ma destinée? Et faut-il que jamais il ne tombe sur nous L'ombre d'un seul bienfait qu'il ne vienne de vous Ah! souffrez, dans les maux où mon destin m'expose, Qu'au soin d'un autre aussi je doive quelque chose; Et ne vous plaignez point de voir un autre bras Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas.

DON ALPHONSE.

Oui, madame, mon cœur doit cesser de s'en plaindre; Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre; Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre; Mais, hélas! de mes maux ce n'est pas là le pire. Le coup, le rude coup dont je suis atterré C'est de me voir par vous ce rival préféré. Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire Sur les miens dans votre âme emportent la victoire Et cette occasion de servir vos appas, Cet avantage offert de signaler son bras, Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire, N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos vœux. Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. Contre vos fiers tyrans je conduis une armée; Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi, Assuré que vos vœux ne seront pas pour moi; Et que, s'ils sont suivis, la fortune prépare L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre. Ah! madame, faut-il me voir précipité De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté? Et ne puis-je savoir quels crimes on m'impute, Pour avoir mérité cette effroyable chute?

DONE ELVIRE.

Ne me demandez rien avant que regarder Ce qu'à mes sentiments vous devez demander; Et, sur cette froideur qui semble vous confondre, Répondez-vous, seigneur ce que je puis répondre: Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer; Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute, Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. Vous-même, dites-vous s'il est de l'équité De me voir couronner une infidélité; Si vous pouviez m'offrir, sans beaucoup d'injustice, Un cœur à d'autres yeux offert en sacrifice; Vous plaindre avec raison, et blâmer mes refus, Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus. Oui, seigneur, c'est un crime; et les premières flammes Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes, Qu'il faut perdre grandeurs, et renoncer au jour, Plutôt que de pencher vers un second amour[343]. J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime Pour un courage haut, pour un cœur magnanime; Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois, Et soutenez l'honneur de votre premier choix. Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse Vous conserve le cœur de l'aimable comtesse; Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, seigneur), Elle a d'un choix constant refusé le bonheur! Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême, Elle a fait de l'éclat que donne un diadème! Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés! Et rendez à son cœur ce que vous lui devez.

DON ALPHONSE.

Ah! madame, à mes yeux n'offrez point son mérite: Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte; Et, si mon cœur vous dit ce que pour elle il sent, J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. Oui, ce cœur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne: Aucun espoir pour vous n'a flatté mes désirs, Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs; Qui n'ait dans ces douceurs fait jeter à mon âme Quelques tristes regards vers sa première flamme! Se reprocher l'effet de vos divins attraits, Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire: Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire, Sortir de votre chaîne, et rejeter mon cœur Sous le joug innocent de son premier vainqueur. Mais, après mes efforts, ma constance abattue Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue; Et, dût être mon sort à jamais malheureux, Je ne puis renoncer à l'espoir de mes vœux. Je ne saurois souffrir l'épouvantable idée De vous voir par un autre à mes yeux possédée; Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas, Doit avant cet hymen éclairer mon trépas. Je sais que je trahis une princesse aimable; Mais, madame, après tout, mon cœur est-il coupable? Et le fort ascendant que prend votre beauté Laisse-t-il aux esprits aucune liberté? Hélas! je suis ici bien plus à plaindre qu'elle: Son cœur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle, D'un pareil déplaisir on se peut consoler: Mais moi, par un malheur qui ne peut s'égaler, J'ai celui de quitter une aimable personne, Et tous les maux encor que mon amour me donne.

DONE ELVIRE.

Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir, Et toujours notre cœur est en notre pouvoir. Il peut bien quelquefois montrer quelque foiblesse; Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse...

SCÈNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DON ALPHONSE, cru don Sylve.

DON GARCIE.

Madame, mon abord, comme je connois bien, Assez mal à propos trouble votre entretien; Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die, Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie

DONE ELVIRE.

Cette vue, en effet, surprend au dernier point; Et, de même que vous, je ne l'attendois point.

DON GARCIE.

Oui, madame, je crois que de cette visite, Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite.

A don Sylve.

Mais, seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur De nous donner avis de ce rare bonheur, Et nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre, De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudroit vous rendre.

DON ALPHONSE.

Les héroïques soins vous occupent si fort, Que de vous en tirer, seigneur, j'aurois eu tort; Et des grands conquérans les sublimes pensées Sont aux civilités avec peine abaissées.

DON GARCIE.

Mais les grands conquérans, dont on vante les soins, Loin d'aimer le secret, affectent les témoins; Leur âme, dès l'enfance à la gloire élevée, Les fait dans leurs projets aller tête levée, Et, s'appuyant toujours sur des[344] hauts sentimens, Ne s'abaisse jamais à des déguisemens, Ne commettez-vous point vos vertus héroïques, En passant dans ces lieux par des[345] sourdes pratiques; Et ne craignez-vous point qu'on puisse, aux yeux de tous, Trouver cette action trop indigne de vous?

DON ALPHONSE.

Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite, Au secret que j'ai fait d'une telle visite, Mais je sais qu'aux projets[346] qui veulent la clarté, Prince, je n'ai jamais cherché l'obscurité; Et, quand j'aurai sur vous à faire une entreprise, Vous n'aurez pas sujet de blâmer la surprise: Il ne tiendra qu'à vous de vous en garantir, Et l'on prendra le soin de vous en avertir. Cependant demeurons aux termes ordinaires, Remettons nos débats après d'autres affaires; Et, d'un sang un peu chaud réprimant les bouillons, N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons.

DONE ELVIRE, à don Garcie.

Prince, vous avez tort; et sa visite est telle Que vous...

DON GARCIE.

Ah! c'en est trop que prendre sa querelle, Madame; et votre esprit devroit feindre un peu mieux, Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux. Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre.

DONE ELVIRE.

Quoi que vous soupçonniez, il m'importe si peu, Que j'aurois du regret d'en faire un désaveu.

DON GARCIE.

Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque, Et que, sans hésiter, tout votre cœur s'explique: C'est au déguisement donner trop de crédit. Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit. Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte; Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte; Que pour vous sa présence a des charmes si doux...

DONE ELVIRE.

Et, si je veux l'aimer, m'en empêcherez-vous? Avez-vous sur mon cœur quelque empire à prétendre? Et, pour régler mes vœux, ai-je votre ordre à prendre? Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir, Si votre cœur sur moi s'est cru quelque pouvoir; Et que mes sentimens sont d'une âme trop grande Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande. Je ne vous dirai point si le comte est aimé; Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé; Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, Méritent mieux que vous les vœux d'une princesse; Que je garde aux ardeurs[347], aux soins qu'il me fait voir, Tout le ressentiment[348] qu'une âme puisse avoir; Et que si des destins la fatale puissance M'ôte la liberté d'être sa récompense, Au moins est-il en moi de promettre à ses vœux Qu'on ne me verra point le butin de vos feux. Et, sans vous amuser d'une attente frivole, C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. Voilà mon cœur ouvert, puisque vous le voulez, Et mes vrais sentimens à vos yeux étalés. Êtes-vous satisfait? et mon âme attaquée S'est-elle, à votre avis assez bien expliquée? Voyez, pour vous ôter tout lieu de soupçonner S'il reste quelque jour encore à vous donner.

A don Sylve.

Cependant, si vos soins s'attachent à me plaire, Songez que votre bras, comte, m'est nécessaire; Et, d'un capricieux quels que soient les transports, Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts. Fermez l'oreille enfin à toute sa furie; Et, pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie.

SCÈNE IV.--DON GARCIE, DON ALPHONSE cru don Sylve.

DON GARCIE.

Tout vous rit et votre âme, en cette occasion, Jouit superbement de ma confusion. Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire Sur les feux d'un rival marquer votre victoire: Mais c'est à votre joie un surcroît sans égal, D'en avoir pour témoins les yeux de ce rival; Et mes prétentions, hautement étouffées, A vos vœux triomphans sont d'illustres trophées. Goûtez à pleins transports ce bonheur éclatant; Mais sachez qu'on n'est pas encore où l'on prétend. La fureur qui m'anime a de trop justes causes. Et l'on verra peut-être arriver bien des choses. Un désespoir va loin quand il est échappé, Et tout est pardonnable à qui se voit trompé. Si l'ingrate à mes yeux, pour flatter votre flamme, A jamais n'être à moi vient d'engager son âme, Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux, Les moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous.

DON ALPHONSE.

Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine. Nous verrons quelle attente en tous cas sera vaine; Et chacun, de ses feux, pourra, par sa valeur, Ou défendre la gloire ou venger le malheur. Mais, comme, entre rivaux, l'âme la plus posée A des termes d'aigreur trouve une pente aisée, Et que je ne veux point qu'un pareil entretien Puisse trop échauffer votre esprit et le mien, Prince, affranchissez-moi d'une gêne secrète, Et me donnez moyen de faire ma retraite.

DON GARCIE.

Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit. Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte, Je sais, comte, je sais quand il faut qu'elle éclate. Ces lieux vous sont ouverts: oui, sortez-en, sortez, Glorieux des douceurs que vous en remportez; Mais, encore une fois, apprenez que ma tête Peut seule dans vos mains mettre votre conquête.

DON ALPHONSE.

Quand nous en serons là, le sort entre nos bras De tous nos intérêts videra les débats.

[342] Tirade transportée presque tout entière dans le _Misanthrope_, acte III, scène IV.

[343] Quatre vers transportés dans la scène II de l'acte IV des _Femmes savantes_.

[344] Pour: de. Faute de français. La distinction entre _de_ partitif et _des_ général ne s'est faite définitivement qu'après l'époque de Molière.

[345] même remarque.

[346] Pour: en fait de projets. Même remarque.

[347] Pour: le ressentiment des ardeurs. Faute de français, expression impropre.

[348] Ressentiment, pour: le sentiment intérieur réfléchi. Archaïsme regrettable. Racine disait avec raison: «Le ressentiment d'un bienfait.»

ACTE IV

SCÈNE I.--DONE ELVIRE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE.

Retournez, don Alvar, et perdez l'espérance De me persuader l'oubli de cette offense. Cette plaie en mon cœur ne sauroit se guérir, Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir. A quelques faux respects croit-il que je défère? Non, non: il a poussé trop avant ma colère; Et son vain repentir, qui porte ici vos pas, Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas.

DON ALVAR.

Madame, il fait pitié. Jamais cœur, que je pense, Par un plus vif remords n'expia son offense; Et, si dans sa douleur vous le considériez, Il toucheroit votre âme, et vous l'excuseriez. On sait bien que le prince est dans un âge à suivre Les premiers mouvemens où son âme se livre, Et qu'en un sang bouillant toutes les passions Ne laissent guère place à des réflexions. Don Lope, prévenu d'une fausse lumière, De l'erreur de son maître a fourni la matière. Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret A de l'abord du comte éventé le secret, Vous avoit mis aussi de cette intelligence Qui, dans ces lieux gardés, a donné sa présence. Le prince a cru l'avis, et son amour séduit Sur une fausse alarme a fait tout ce grand bruit; Mais d'une telle erreur son âme est revenue: Votre innocence enfin, lui vient d'être connue, Et don Lope, qu'il chasse, est un visible effet Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait.

DONE ELVIRE.

Ah! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence; Il n'en a pas encore une entière assurance; Dites-lui, dites-lui qu'il doit bien tout peser, Et ne se hâte point, de peur de s'abuser.

DON ALVAR.

Madame, il sait trop bien...

DONE ELVIRE.

Mais, don Alvar, de grâce, N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse: Il réveille un chagrin qui vient, à contre-temps, En troubler dans mon cœur d'autres plus importans, Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse; Et le bruit du trépas de l'illustre comtesse Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir, Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir.

DON ALVAR.

Madame, ce peut être une fausse nouvelle; Mais mon retour au prince en porte une cruelle.

DONE ELVIRE.

De quelque grand ennui qu'il puisse être agité, Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité.

SCÈNE II.--DONE ELVIRE, ÉLISE.

ÉLISE.

J'attendois qu'il sortît, madame, pour vous dire Ce qui veut maintenant que votre âme respire, Puisque votre chagrin, dans un moment d'ici, Du sort de done Ignès peut se voir éclairci. Un inconnu, qui vient pour cette confidence, Vous fait, par un des siens, demander audience.

DONE ELVIRE.

Élise, il faut le voir; qu'il vienne promptement.

ÉLISE.

Mais il veut n'être vu que de vous seulement; Et par cet envoyé, madame, il sollicite Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite.

DONE ELVIRE.

Eh bien, nous serons seuls, et je vais l'ordonner, Tandis que tu prendras le soin de l'amener. Que mon impatience en ce moment est forte! O destin! est-ce joie ou douleur qu'on m'apporte?

SCÈNE III.--DON PÈDRE, ÉLISE.

ÉLISE.

Où?...

DON PÈDRE.

Si vous me cherchez, madame, me voici.

ÉLISE.

En quel lieu votre maître?

DON PÈDRE.

Il est proche d'ici. Le ferai-je venir?

ÉLISE.

Dites-lui qu'il s'avance, Assuré qu'on l'attend avec impatience, Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé[349].

Seule.

Je ne sais quel secret en doit être auguré. Tant de précautions qu'il affecte de prendre... Mais le voici déjà.

SCÈNE IV.--DONE IGNÈS, déguisée en homme, ÉLISE.

ÉLISE.

Seigneur, pour vous attendre On a fait... Mais que vois-je? Ah! madame! mes yeux...

DONE IGNÈS.

Ne me découvrez point, Élise, dans ces lieux, Et laissez respirer ma triste destinée Sous une feinte mort que je me suis donnée. C'est elle qui m'arrache à tous mes fiers tyrans, Car je puis sous ce nom comprendre mes parens. J'ai par elle évité cet hymen redoutable Pour qui j'aurois souffert une mort véritable; Et, sous cet équipage et le bruit de ma mort, Il faut cacher à tous le secret de mon sort, Pour me voir à l'abri de l'injuste poursuite Qui pourroit dans ces lieux persécuter ma fuite.

ÉLISE.

Ma surprise en public eût trahi vos désirs. Mais allez là dedans étouffer des soupirs, Et des charmants transports d'une pleine allégresse Saisir à votre aspect le cœur de la princesse; Vous la trouverez seule: elle-même a pris soin Que votre abord fût libre et n'eût aucun témoin.

SCÈNE V.--DON ALVAR, ÉLISE.

ÉLISE.

Vois-je pas don Alvar?

DON ALVAR.

Le prince me renvoie Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie. De ses jours, belle Élise, on doit n'espérer rien, S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien; Son âme a des transports... Mais le voici lui-même.

SCÈNE VI.--DON GARCIE, DON ALVAR, ÉLISE.

DON GARCIE.

Ah! sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, Élise, et prends pitié d'un cœur infortuné, Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné.

ÉLISE.

C'est avec d'autres yeux que ne fait la princesse, Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse; Mais nous avons du ciel, ou du tempérament, Que nous jugeons de tout chacun diversement: Et, puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie Lui fait un monstre affreux de votre jalousie, Je serois complaisante, et voudrois m'efforcer De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser. Un amant suit sans doute une utile méthode, S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode; Et cent devoirs font moins que ces ajustemens[350], Qui font croire en deux cœurs les mêmes sentimens, L'art de ces deux rapports fortement les assemble, Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble.

DON GARCIE.

Je le sais; mais, hélas! les destins inhumains S'opposent à l'effet de ces justes desseins, Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre Un piége dont mon cœur ne sauroit se défendre. Ce n'est pas que l'ingrate, aux yeux de mon rival N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, Et témoigné pour lui des excès de tendresse Dont le cruel objet me reviendra sans cesse: Mais, comme trop d'ardeur enfin m'avoit séduit, Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit, D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte. Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté, Que ce soit de son cœur pure infidélité; Et, venant m'excuser d'un trait de promptitude, Dérober tout prétexte à son ingratitude.

ÉLISE.

Laissez un peu de temps à son ressentiment, Et ne la voyez point, seigneur, si promptement.

DON GARCIE.

Ah! si tu me chéris, obtiens que je la voie; C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie; Je ne pars point d'ici qu'au moins son fier dédain...

ÉLISE.

De grâce, différez l'effet de ce dessein.

DON GARCIE.

Non, ne m'oppose point une excuse frivole.

ÉLISE, à part.

Il faut que ce soit elle, avec une parole, Qui trouve les moyens de le faire en aller.

A don Garcie.

Demeurez donc, seigneur, je m'en vais lui parler.

DON GARCIE.

Dis-lui que j'ai d'abord banni de ma présence Celui dont les avis ont causé mon offense; Que don Lope jamais...

SCÈNE VII.--DON GARCIE, DON ALVAR.

DON GARCIE, regardant par la porte qu'Élise a laissée entr'ouverte.

Que vois-je? ô justes cieux! Faut-il que je m'assure au rapport de mes yeux? Ah! sans doute ils me sont des témoins trop fidèles! Voilà le comble affreux de mes peines mortelles! Voici le coup fatal qui devoit m'accabler! Et, quand par des soupçons je me sentois troubler, C'étoit, c'étoit le ciel, dont la sourde menace Présageoit à mon cœur cette horrible disgrâce.

DON ALVAR.

Qu'avez-vous vu, seigneur, qui vous puisse émouvoir?

DON GARCIE.

J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir; Et le renversement de toute la nature Ne m'étonneroit pas comme cette aventure. C'en est fait... le destin... Je ne saurois parler.

DON ALVAR.

Seigneur, que votre esprit tâche à se rappeler.

DON GARCIE.

J'ai vu... Vengeance!... O ciel!...

DON ALVAR.

Quelle atteinte soudaine...

DON GARCIE.

J'en mourrai, don Alvar; la chose est bien certaine.

DON ALVAR.

Mais, seigneur, qui pourroit...

DON GARCIE.

Ah! tout est ruiné; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné[351]; Un homme (sans mourir te le puis-je bien dire?), Un homme dans les bras de l'infidèle Elvire!

DON ALVAR.

Ah! seigneur, la princesse est vertueuse au point...

DON GARCIE.

Ah! sur ce que j'ai vu ne me contestez point, Don Alvar: c'en est trop que soutenir sa gloire, Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire.

DON ALVAR.

Seigneur, nos passions nous font prendre souvent Pour chose véritable un objet décevant, Et de croire qu'une âme à la vertu nourrie Se puisse...

DON GARCIE.

Don Alvar, laissez-moi, je vous prie; Un conseiller me choque en cette occasion, Et je ne prends avis que de ma passion.

DON ALVAR, à part.

Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche.

DON GARCIE.

Ah! que sensiblement cette atteinte me touche! Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir... La voici. Ma fureur, te peux-tu retenir?

SCÈNE VIII.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE.

Eh bien, que voulez-vous? et quel espoir de grâce, Après vos procédés, peut flatter votre audace? Osez-vous à mes yeux encor vous présenter? Et que me direz-vous que je doive écouter?

DON GARCIE.

Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable; Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous[352].

DONE ELVIRE.

Ah! vraiment, j'attendois l'excuse d'un outrage; Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage.

DON GARCIE.

Oui, oui, c'en est un autre, et vous n'attendiez pas[353] Que j'eusse découvert le traître dans vos bras; Qu'un funeste hasard, par la porte entr'ouverte, Eût offert à mes yeux votre honte et ma perte. Est ce l'heureux amant sur ses pas revenu, Ou quelqu'autre rival qui m'étoit inconnu? O ciel! donne à mon cœur des forces suffisantes Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes! Rougissez maintenant, vous en avez raison. Et le masque est levé de votre trahison. Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme; Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme; Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance; Que l'amour veut partout naître sans dépendance; Que jamais par la force on n'entra dans un cœur; Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte, Et, son arrêt livrant mon espoir à la mort, Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie. C'est une trahison, c'est une perfidie Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens; Et je puis tout permettre à mes ressentimens, Non, non, n'espérez rien après un tel outrage; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage; Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, Il faut que mon amour se venge avec éclat; Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, Et que mon désespoir achève par moi-même.

DONE ELVIRE.

Assez paisiblement vous a-t-on écouté? Et pourrai-je à mon tour parler en liberté?

DON GARCIE.

Et par quel beau discours que l'artifice inspire...

DONE ELVIRE.

Si vous avez encore quelque chose à me dire, Vous pouvez l'ajouter, je suis prête à l'ouïr; Sinon, faites au moins que je puisse jouir De deux ou trois momens de paisible audience.

DON GARCIE.

Eh bien, j'écoute. O ciel! quelle est ma patience!

DONE ELVIRE.

Je force ma colère, et veux, sans nulle aigreur, Répondre à ce discours si rempli de fureur.

DON GARCIE.

C'est que vous voyez bien...

DONE ELVIRE.

Ah! j'ai prêté l'oreille Autant qu'il vous a plu, rendez-moi la pareille. J'admire mon destin, et jamais sous les cieux Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux, Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, Et rien que la raison rende moins supportable. Je me vois un amant qui, sans se rebuter, Applique tous ses soins à me persécuter; Qui, dans tout cet amour que sa bouche m'exprime, Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime; Rien, au fond de ce cœur qu'ont pu blesser mes yeux, Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des cieux, Et de mes actions défende l'innocence Contre le moindre effort d'une fausse apparence. Oui, je vois.

Don Garcie montre de l'impatience pour parler.

Ah! surtout ne m'interrompez point. Je vois, dis-je, mon sort malheureux à ce point, Qu'un cœur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire, Il voudroit contre tous en être le garant, Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme Aucune occasion de soupçonner mon âme; Mais c'est peu des soupçons, il en fait des éclats Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas. Loin d'agir en amant, qui plus que la mort même, Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, Qui se plaint doucement, et cherche avec respect A pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect, A toute extrémité dans ses doutes il passe; Et ce n'est que fureur, qu'injure, et que menace. Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux Sur tout ce qui devroit me le rendre odieux, Et lui donner moyen, par une bonté pure, De tirer son salut d'une nouvelle injure. Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir. J'aurois tort de vouloir démentir votre vue, Et votre âme sans doute a dû paroître émue.

DON GARCIE.

Et n'est-ce pas...

DONE ELVIRE.

Encore un peu d'attention, Et vous allez savoir ma résolution. Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse: Vous êtes maintenant sur un grand précipice, Et ce que votre cœur pourra délibérer Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre, Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre, Et ne demandez point d'autre preuve que moi, Pour condamner l'erreur du trouble où je vous voi; Si de vos sentimens la prompte déférence Veut sur ma seule foi croire mon innocence, Et de tous vos soupçons démentir le crédit, Pour croire aveuglément ce que mon cœur vous dit, Cette soumission, cette marque d'estime, Du passé dans ce cœur efface tout le crime, Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux M'a fait, dans la chaleur, prononcer contre vous; Et, si je puis un jour choisir ma destinée Sans choquer les devoirs au rang où je suis née, Mon honneur, satisfait par ce respect soudain, Promet à votre amour et mes vœux et ma main. Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire: Si cette offre sur vous obtient si peu d'empire, Que vous me refusiez de me faire entre nous Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux; S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance Que vous peuvent donner mon cœur et ma naissance Et que de votre esprit les ombrages puissans Forcent mon innocence à convaincre vos sens Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage; Je suis prête à le faire, et vous serez content; Mais il vous faut de moi détacher à l'instant, A mes vœux pour jamais renoncer de vous-même; Et j'atteste du ciel la puissance suprême Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous, Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous. Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire: Avisez maintenant celui qui peut vous plaire[354].

DON GARCIE.

Juste ciel! jamais rien peut-il être inventé Avec plus d'artifice et de déloyauté? Tout ce que des enfers la malice étudie A-t-il rien de si noir que cette perfidie? Et peut-elle trouver dans toute sa rigueur Un plus cruel moyen d'embarrasser un cœur? Ah! que vous savez bien ici contre moi-même, Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrême, Et ménager pour vous l'effort prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux! Parce qu'on est surprise, et qu'on manque d'excuse, D'une offre de pardon on emprunte la ruse: Votre feinte douceur forge un amusement, Pour divertir l'effet de mon ressentiment; Et, par le nœud subtil du choix qu'elle embarrasse, Veut soustraire un perfide au coup qui le menace. Oui, vos dextérités veulent me détourner D'un éclaircissement qui doit vous condamner: Et votre âme, feignant une innocence entière, Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière Qu'à des conditions qu'après d'ardens souhaits Vous pensez que mon cœur n'acceptera jamais; Mais vous serez trompée en me croyant surprendre. Oui, oui, je prétends voir ce qui doit vous défendre, Et quel fameux prodige, accusant ma fureur, Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur.

DONE ELVIRE.

Songez que par ce choix vous allez vous prescrire De ne plus rien prétendre au cœur de done Elvire.

DON GARCIE.

Soit. Je souscris à tout; et mes vœux, aussi bien, En l'état où je suis, ne prétendent plus rien.

DONE ELVIRE.

Vous vous repentirez de l'éclat que vous faites.

DON GARCIE.

Non, non, tous ces discours sont de vaines défaites, Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir Que quelque autre dans peu se pourra repentir: Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage De dérober sa vie aux efforts de ma rage.

DONE ELVIRE.

Ah! c'est trop en souffrir et mon cœur irrité Ne doit plus conserver une sotte bonté; Abandonnons l'ingrat à son propre caprice; Et, puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse.

A don Garcie.

Élise... A cet éclat vous voulez me forcer; Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser.

SCÈNE IX.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, ÉLISE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE, à Élise.

Faites un peu sortir la personne chérie... Allez, vous m'entendez; dites que je l'en prie.

DON GARCIE.

Et je puis...

DONE ELVIRE.

Attendez, vous serez satisfait.

ÉLISE, à part, en sortant.

Voici de son jaloux, sans doute, un nouveau trait.

DONE ELVIRE.

Prenez garde qu'au moins cette noble colère Dans la même fierté jusqu'au bout persévère; Et surtout désormais songez bien à quel prix Vous avez voulu voir vos soupçons éclaircis.

SCÈNE X.--DONE ELVIRE, DON GARCIE, DONE IGNÈS déguisée en homme, ÉLISE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE, à don Garcie, en lui montrant done Ignès.

Voici, grâces au ciel, ce qui les a fait naître, Ces soupçons obligeans que l'on me fait paroître; Voyez bien ce visage, et si de done Ignès Vos yeux au même instant n'y connoissent les traits!

DON GARCIE.

O ciel!

DONE ELVIRE.

Si la fureur dont votre âme est émue Vous trouble jusque-là l'usage de la vue, Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter, Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter, Sa mort est une adresse au besoin inventée Pour fuir l'autorité qui l'a persécutée; Et sous un tel habit elle cachoit son sort, Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort.

A done Ignès.

Madame, pardonnez s'il faut que je consente A trahir vos secrets et tromper votre attente; Je me vois exposée à sa témérité; Toutes mes actions n'ont plus de liberté, Et mon honneur, en butte aux soupçons qu'il peut prendre, Est réduit à toute heure aux soins de se défendre. Nos doux embrassemens, qu'a surpris ce jaloux, De cent indignités m'ont fait souffrir les coups. Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte, Et l'assuré témoin qu'on produit de ma honte.

A don Garcie.

Jouissez à cette heure, en tyran absolu, De l'éclaircissement que vous avez voulu; Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire; Et, si je puis jamais oublier mes sermens, Tombent sur moi du ciel les plus grands châtimens, Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en poudre, Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre! Allons, madame, allons, ôtons-nous de ces lieux Qu'infectent les regards d'un monstre furieux; Fuyons-en promptement l'atteinte envenimée, Évitons les effets de sa rage animée, Et ne faisons des vœux, dans nos justes desseins, Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains.

DONE IGNÈS, à don Garcie.

Seigneur, de vos soupçons l'injuste violence A la même vertu[355] vient de faire une offense.

SCÈNE XI.--DON GARCIE, DON ALVAR.

DON GARCIE.

Quelles tristes clartés, dissipant mon erreur, Enveloppent mes sens d'une profonde horreur, Et ne laissent plus voir à mon âme abattue Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue! Ah! don Alvar, je vois que vous avez raison; Mais l'enfer dans mon cœur a soufflé son poison; Et, par un trait fatal d'une rigueur extrême, Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-même. Que me sert il d'aimer du plus ardent amour Qu'une âme consumée ait jamais mis au jour, Si, par ces mouvemens qui font toute ma peine, Cet amour à tout coup se rend digne de haine? Il faut, il faut venger par mon juste trépas L'outrage que j'ai fait à ses divins appas; Aussi bien quels conseils aujourd'hui puis-je suivre? Ah! j'ai perdu l'objet pour qui j'aimois à vivre. Si j'ai pu renoncer à l'espoir de ses vœux, Renoncer à la vie est beaucoup moins fâcheux.

DON ALVAR.

Seigneur...

DON GARCIE.

Non, don Alvar, ma mort est nécessaire, Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire; Mais il faut que mon sort, en se précipitant, Rende à cette princesse un service éclatant; Et je veux me chercher, dans cette illustre envie, Les moyens glorieux de sortir de la vie; Faire, par un grand coup qui signale ma foi, Qu'en expirant pour elle, elle ait regret à moi, Et qu'elle puisse dire en se voyant vengée: «C'est par son trop d'amour qu'il m'avoit outragée.» Il faut que de ma main un illustre attentat Porte une mort trop due au sein de Mauregat; Que j'aille prévenir, par une belle audace, Le coup dont la Castille avec bruit le menace; Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal, De ravir cette gloire à l'espoir d'un rival.

DON ALVAR.

Un service, seigneur, de cette conséquence Auroit bien le pouvoir d'effacer votre offense; Mais hasarder...

DON GARCIE.

Allons, par un juste devoir, Faire à ce noble effort servir mon désespoir.

[349] Pour: épié, dans le sens que nous avons signalé plus haut. Voyez _l'Étourdi_.

[350] Pour: accord, manière de s'accorder. Expression juste, mais d'un effet mauvais et équivoque.

[351] Deux vers transportés textuellement et sous un aspect comique dans la scène II de l'acte IV du _Misanthrope_.

[352] Quatre vers qui se retrouvent dans la scène III de l'acte IV du _Misanthrope_.

[353] Pour: vous ne vous attendiez pas. Expression impropre comme il y en a beaucoup dans cette œuvre imparfaite.

[354] Pour: prenez avis de vous-même, consultez-vous. Ce mot s'est conservé dans certains cas.

[355] Pour: la vertu même. Voyez plus haut, p. 297.

ACTE V

SCÈNE I.--DON ALVAR, ÉLISE.

DON ALVAR.

Oui, jamais il ne fut de si rude surprise. Il venoit de former cette haute entreprise; A l'avide désir d'immoler Mauregat, De son prompt désespoir il tournait tout l'éclat; Ses soins précipités vouloient à son courage De cette juste mort assurer l'avantage, Y chercher son pardon, et prévenir l'ennui Qu'un rival[356] partageât cette gloire avec lui. Il sortoit de ces murs quand un bruit trop fidèle Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle Que ce même rival qu'il vouloit prévenir, A remporté l'honneur qu'il pensoit obtenir, L'a prévenu lui-même en immolant le traître, Et poussé dans ce jour don Alphonse à paroître, Qui d'un si prompt succès va goûter la douceur, Et vient prendre en ces lieux la princesse sa sœur. Et, ce qui n'a pas peine à gagner la croyance, On entend publier que c'est la récompense Dont il prétend payer le service éclatant Du bras qui lui fait jour au trône qui l'attend.

ÉLISE.

Oui, done Elvire a su ces nouvelles semées, Et du vieux don Louis les trouve confirmées, Qui vient de lui mander que Léon, dans ce jour, De don Alphonse et d'elle attend l'heureux retour Et que c'est là qu'on doit, par un revers prospère, Lui voir prendre un époux de la main de ce frère. Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez à voir Que don Sylve est l'époux qu'elle doit recevoir.

DON ALVAR.

Ce coup au cœur du prince...

ÉLISE.

Est sans doute bien rude, Et je le trouve à plaindre en son inquiétude. Son intérêt pourtant, si j'en ai bien jugé, Est encor cher au cœur qu'il a tant outragé; Et je n'ai point connu qu'à ce succès qu'on vante, La princesse ait fait voir une âme fort contente De ce frère qui vient, et de la lettre aussi; Mais...

SCÈNE II.--DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, déguisée en homme, ÉLISE, DON ALVAR.

DONE ELVIRE.

Faites, don Alvar, venir le prince ici.

Don Alvar sort.

Souffrez que devant vous, je lui parle, madame, Sur cet événement dont on surprend mon âme; Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement, Si je perds contre lui tout mon ressentiment. Sa disgrâce imprévue a pris droit de l'éteindre; Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre; Et le ciel, qui l'expose à ce trait de rigueur, N'a que trop bien servi les sermens de mon cœur. Un éclatant arrêt de ma gloire outragée A jamais n'être à lui me tenoit engagée; Mais quand par les destins il est exécuté, J'y vois pour son amour trop de sévérité; Et le triste succès de tout ce qu'il m'adresse M'efface son offense, et lui rend ma tendresse: Oui, mon cœur trop vengé par de si rudes coups Laisse à leur cruauté désarmer son courroux, Et cherche maintenant, par un soin pitoyable, A consoler le sort d'un amant misérable; Et je crois que sa flamme a bien pu mériter Cette compassion que je lui veux prêter.

DONE IGNÈS.

Madame, on auroit tort de trouver à redire Aux tendres sentimens qu'on voit qu'il vous inspire, Ce qu'il a fait pour vous... Il vient, et sa pâleur De ce coup surprenant marque assez la douleur.

SCÈNE III.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, déguisée en homme, ÉLISE.

DON GARCIE.

Madame, avec quel front faut-il que je m'avance, Quand je viens vous offrir l'odieuse présence...

DONE ELVIRE.

Prince, ne parlons plus de mon ressentiment. Votre sort dans mon âme a fait du changement; Et, par ce triste état où sa rigueur vous jette, Ma colère est éteinte, et notre paix est faite. Oui, bien que votre amour ait mérité les coups Que fait sur lui du ciel éclater le courroux, Bien que ces noirs soupçons aient offensé ma gloire, Par des indignités qu'on auroit peine à croire, J'avouerai toutefois que je plains son malheur Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur; Que je hais les faveurs de ce fameux service, Lorsqu'on veut de mon cœur lui faire un sacrifice, Et voudrois bien pouvoir racheter les momens Où le sort contre vous n'armoit que mes sermens; Mais enfin vous savez comme nos destinées Aux intérêts publics sont toujours enchaînées, Et que l'ordre des cieux, pour disposer de moi, Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi. Cédez comme moi, prince, à cette violence Où la grandeur soumet celle de ma naissance; Et, si de votre amour les déplaisirs sont grands, Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends, Et ne se serve point, contre un coup qui l'étonne, Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne. Ce vous seroit, sans doute, un indigne transport De vouloir dans vos maux lutter contre le sort; Et, lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, La soumission prompte est grandeur de courage. Ne résistez donc point à ses coups éclatans, Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends, Laissez-moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre Ce que mon triste cœur a résolu de rendre; Et ce fatal hommage, où mes vœux sont forcés, Peut-être n'ira pas si loin que vous pensez.

DON GARCIE.

C'est faire voir, madame, une bonté trop rare, Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare: Sur moi dans de tels soins vous pouvez laisser choir Le foudre rigoureux de tout votre devoir. En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire. J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire; Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer, Que je me suis ôté le droit d'en murmurer. Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce, Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace? Mon amour s'est rendu mille fois odieux, Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux; Et, lorsque par un juste et fameux sacrifice Mon bras à votre sang cherche à rendre un service, Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal De me voir prévenu par le bras d'un rival. Madame, après cela je n'ai rien à prétendre, Je suis digne du coup que l'on me fait attendre; Et je le vois venir sans oser contre lui Tenter de votre cœur le favorable appui. Ce qui peut me rester, dans mon malheur extrême, C'est de chercher alors mon remède en moi-même, Et faire que ma mort, propice à mes désirs, Affranchisse mon cœur de tous ses déplaisirs. Oui, bientôt dans ces lieux don Alfonse doit être, Et déjà mon rival commence de paroître[357]; De Léon vers ces murs il semble avoir volé Pour recevoir le prix d'un tyran immolé. Ne craignez point du tout qu'aucune résistance Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance: Il n'est effort humain que, pour vous conserver, Si vous y consentiez, je ne pusse braver; Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire, A pouvoir espérer cet aveu plein de gloire; Et je ne voudrois pas, par des efforts trop vains, Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins. Non, je ne contrains point vos sentimens, madame; Je vais en liberté laisser toute votre âme, Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur, Et subir de mon sort la dernière rigueur.

SCÈNE IV.--DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, déguisée en homme, ÉLISE.

DONE ELVIRE.

Madame, au désespoir où son destin l'expose, De tous mes déplaisirs n'imputez pas sa cause. Vous me rendrez justice en croyant que mon cœur Fait de vos intérêts sa plus vive douleur; Que bien plus que l'amour l'amitié m'est sensible, Et que, si je me plains d'une disgrâce horrible, C'est de voir que du ciel le funeste courroux Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous, Et rendu mes regards coupables d'une flamme Qui traite indignement les bontés de votre âme.

DONE IGNÈS.

C'est un événement dont, sans doute, vos yeux N'ont point pour moi, madame, à quereller les cieux. Si les foibles attraits qu'étale mon visage M'exposoient au destin de souffrir un volage, Le ciel ne pouvoit mieux m'adoucir de tels coups, Quand, pour m'ôter ce cœur, il s'est servi de vous; Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance Qui de vos traits aux miens marque la différence. Si pour ce changement je pousse des soupirs, Ils viennent de le voir fatal à vos désirs; Et, dans cette douleur que l'amitié m'excite, Je m'accuse pour vous de mon peu de mérite, Qui n'a pu retenir un cœur dont les tributs Causent un si grand trouble à vos vœux combattus.

DONE ELVIRE.

Accusez-vous plutôt de l'injuste silence Qui m'a de vos deux cœurs caché l'intelligence. Ce secret, plus tôt su, peut-être à toutes deux Nous auroit épargné des troubles si fâcheux; Et mes justes froideurs, des désirs d'un volage Au point de leur naissance ayant banni l'hommage, Eussent pu renvoyer...

DONE IGNÈS.

Madame, le voici.

DONE ELVIRE.

Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici; Ne sortez point, madame, et, dans un tel martyre, Veuillez être témoin de ce que je vais dire.

DONE IGNÈS.

Madame, j'y consens, quoique je sache bien Qu'on fuiroit à ma place un pareil entretien.

DONE ELVIRE.

Son succès, si le ciel seconde ma pensée, Madame, n'aura rien dont vous soyez blessée.

SCÈNE V.--DON ALPHONSE, cru don Sylve, DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, déguisée en homme, ÉLISE.

DONE ELVIRE.

Avant que vous parliez, je demande instamment Que vous daigniez, seigneur, m'écouter un moment. Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles Porté de votre bras les soudaines merveilles, Et j'admire avec tous comme en si peu de temps Il donne à nos destins des succès éclatans. Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence Ne saurait demander trop de reconnoissance, Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel Qui replace mon frère au trône paternel. Mais, quoi que de son cœur vous offrent les hommages, Usez en généreux[358] de tous vos avantages, Et ne permettez pas que ce coup glorieux Jette sur moi, seigneur, un joug impérieux; Que votre amour, qui sait quel intérêt m'anime, S'obstine à triompher d'un refus légitime, Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer, Commence d'être roi pour me tyranniser. Léon a d'autres prix dont, en cette occurence, Il peut mieux honorer votre haute vaillance; Et c'est à vos vertus faire un présent trop bas, Que vous donner un cœur qui ne se donne pas. Peut-on être jamais satisfait en soi-même, Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime? C'est un triste avantage, et l'amant généreux A ces conditions refuse d'être heureux; Il ne veut rien devoir à cette violence Qu'exerce sur nos cœurs les droits de la naissance. Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zélé Pour souffrir qu'en victime il lui soit immolé. Ce n'est pas que ce cœur au mérite d'un autre Prétende réserver ce qu'il refuse au vôtre; Non, seigneur, j'en réponds, et vous donne ma foi Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi; Qu'une sainte retraite à toute autre poursuite...

DON ALPHONSE.

J'ai de votre discours assez souffert la suite, Madame; et par deux mots je vous l'eusse épargné, Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné. Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire, De la mort d'un tyran me veut donner la gloire; Mais le seul peuple, enfin, comme on nous fait savoir, Laissant par don Louis échauffer son devoir, A remporté l'honneur de cet acte héroïque Dont mon nom est chargé par la rumeur publique; Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet, C'est que, pour appuyer son illustre projet, Don Louis fit semer[359], par une feinte utile, Que, secondé des miens, j'avois saisi la ville; Et, par cette nouvelle, il a poussé les bras Qui d'un usurpateur ont hâté le trépas. Par son zèle prudent il a su tout conduire, Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire; Mais dans le même instant un secret m'est appris, Qui va vous étonner autant qu'il m'a surpris. Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître; A vos yeux maintenant le ciel le fait paroître: Oui, je suis don Alphonse; et mon sort conservé, Et sous le nom du sang de Castille élevé, Est un fameux effet de l'amitié sincère Qui fut entre son prince et le roi notre père. Don Louis du secret a toutes les clartés, Et doit aux yeux de tous prouver ces vérités. D'autres soins maintenant occupent ma pensée: Non qu'à votre sujet elle soit traversée, Que ma flamme querelle un tel événement, Et qu'en mon cœur le frère importune l'amant. Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure Le changement qu'en eux a prescrit la nature; Et le sang qui nous joint m'a si bien détaché De l'amour dont pour vous mon cœur étoit touché, Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine, Que les chères douceurs de sa première chaîne, Et le moyen de rendre à l'adorable Ignès Ce que de ses bontés a mérité l'excès: Mais son sort incertain rend le mien misérable; Et, si ce qu'on en dit se trouvoit véritable, En vain Léon m'appelle et le trône m'attend; La couronne n'a rien à[360] me rendre content; Et je n'en veux l'éclat que pour goûter la joie D'en couronner l'objet où le ciel me renvoie, Et pouvoir réparer, par ces justes tributs, L'outrage que j'ai fait à ses rares vertus. Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre Ce que de son destin mon âme peut apprendre; Instruisez-m'en, de grâce; et, par votre discours, Hâtez mon désespoir, ou le bien de mes jours.

DONE ELVIRE.

Ne vous étonnez pas si je tarde à répondre, Seigneur; ces nouveautés ont droit de me confondre. Je n'entreprendrai point de dire à votre amour Si done Ignès est morte, ou respire le jour; Mais par ce cavalier, l'un de ses plus fidèles, Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles.

DON ALPHONSE, reconnoissant done Ignès.

Ah! madame, il m'est doux en ces perplexités De voir ici briller vos célestes beautés. Mais vous, avec quels yeux verrez-vous un volage Dont le crime...

DONE IGNÈS.

Ah! gardez de me faire un outrage, Et de vous hasarder à dire que vers moi Un cœur dont je fais cas ait pu manquer de foi. J'en refuse l'idée, et l'excuse me blesse; Rien n'a pu m'offenser auprès de la princesse; Et tout ce que d'ardeur elle vous a causé Par un si haut mérite est assez excusé. Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable, Et, dans le noble orgueil dont je me sens capable, Sachez, si vous l'étiez[361], que ce seroit en vain Que vous présumeriez de fléchir mon dédain; Et qu'il n'est repentir, ni suprême puissance, Qui gagnât sur mon cœur d'oublier cette offense.

DONE ELVIRE.

Mon frère (d'un tel nom souffrez-moi[362] la douceur), De quel ravissement comblez-vous une sœur? Que j'aime votre choix, et bénis l'aventure Qui vous fait couronner une amitié si pure! Et de deux nobles cœurs que j'aime tendrement...

SCÈNE VI.--DON GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, déguisée en homme, DON ALPHONSE, cru don Sylve, ÉLISE.

DON GARCIE.

De grâce, cachez-moi votre contentement, Madame, et me laissez mourir dans la croyance Que le devoir vous fait un peu de violence. Je sais que de vos vœux vous pouvez disposer, Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer; Vous le voyez asseze t quelle obéissance De vos commandemens m'arrache la puissance; Mais je vous avouerai que cette gayeté[363] Surprend au dépourvu toute ma fermeté, Et qu'un pareil objet dans mon âme fait naître Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas maître; Et je me punirois, s'il m'avoit pu tirer De ce respect soumis où je veux demeurer. Oui, vos commandemens ont prescrit à mon âme De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme: Cet ordre sur mon cœur doit être tout-puissant, Et je prétends mourir en vous obéissant; Mais, encore une fois, la joie où je vous treuve[364] M'expose à la rigueur d'une trop rude épreuve; Et l'âme la plus sage, en ces occasions, Répond malaisément de ses émotions. Madame, épargnez-moi cette cruelle atteinte; Donnez-moi, par pitié, deux momens de contrainte[365]; Et, quoi que d'un rival vous inspirent les soins, N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins: C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prétendre, Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre. Je ne l'exige pas, madame, pour longtemps, Et bientôt mon départ rendra vos vœux contens: Je vais où de ses feux mon âme consumée N'apprendra votre hymen que par la renommée. Ce n'est pas un spectacle où je doive courir: Madame, sans le voir, je saurai bien mourir.

DONE IGNÈS.

Seigneur, permettez-moi de blâmer votre plainte. De vos maux la princesse a su paroître atteinte; Et cette joie encor, de quoi vous murmurez, Ne lui vient que des biens qui vous sont préparés. Elle goûte un succès à vos désirs prospère, Et dans votre rival elle trouve son frère; C'est don Alphonse, enfin, dont on a tant parlé, Et ce fameux secret vient d'être dévoilé.

DON ALPHONSE.

Mon cœur, grâces au ciel, après un long martyre, Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il désire, Et goûte d'autant mieux son bonheur en ce jour, Qu'il se voit en état de servir votre amour.

DON GARCIE.

Hélas! cette bonté, seigneur, doit me confondre. A mes plus chers désirs elle daigne répondre; Le coup que je craignois, le ciel l'a détourné, Et tout autre que moi se verroit fortuné; Mais ces douces clartés d'un secret favorable Vers l'objet adoré me découvrent coupable; Et, tombé de nouveau dans ces traîtres soupçons, Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leçons, Et par qui mon ardeur si souvent odieuse, Doit perdre tout espoir d'être jamais heureuse... Oui, l'on doit me haïr avec trop de raison; Moi-même je me trouve indigne de pardon; Et, quelque heureux succès que le sort me présente, La mort, la seule mort est toute mon attente.

DONE ELVIRE.

Non, non; de ce transport le soumis mouvement[366], Prince, jette en mon âme un plus doux sentiment. Par lui de mes sermens je me sens détachée; Vos plaintes, vos respects, vos douleurs, m'ont touchée; J'y vois partout briller un excès d'amitié, Et votre maladie est digne de pitié. Je vois, prince, je vois qu'on doit quelque indulgence Aux défauts où du ciel fait pencher l'influence; Et, pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, Mon roi, sans me gêner, peut me donner à vous.

DON GARCIE.

Ciel, dans l'excès des biens que cet aveu m'octroie, Rends capable mon cœur de supporter sa joie!

DON ALPHONSE.

Je veux que cet hymen, après nos vains débats, Seigneur, joigne à jamais nos cœurs et nos États. Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle; Allons dans nos plaisirs satisfaire son zèle, Et, par notre présence et nos soins différens, Donner le dernier coup au parti des tyrans.

[356] Pour: de ce qu'un rival. Ellipse peu grammaticale.

[357] Pour: commence à. Faute de français.

[358] Pour: comme un homme généreux. Archaïsme regrettable.

[359] Pour: semer le bruit. Ellipse outrée.

[360] Pour: qui doive me rendre. Archaïsme hardi, mais très-expressif.

[361] Pour: si vous étiez coupable. L'adjectif est évidemment trop loin du verbe.

[362] Pour: pardonnez-moi. Archaïsme très-expressif, employé par Pascal.

[363] La prononciation trissyllabique de ce mot prouve que, sous Louis XV, _gaie_, aujourd'hui diphthongue, formait deux syllabes.

[364] Pour: trouve. Archaïsme qui remonte à l'origine de la langue employé ici pour le besoin de la rime.

[365] Pour: contraignez-vous deux moments. Expressions tout à fait impropre.

[366] Transposition de l'adjectif très-contraire au génie de la langue française. Sacrifice fait à la rime.

FIN DE DON GARCIE DE NAVARRE.

TABLE

NOTICE sur J.-B. Poquelin Molière 1

PREMIÈRE ÉPOQUE (1645-1658).

I. -- Le Médecin volant, comédie 19 II. -- La Jalousie du Barbouillé, comédie 35 III. 1653. L'Étourdi, comédie 53 IV. 1654. Le Dépit amoureux, comédie 149

DEUXIÈME ÉPOQUE (1659-1664).

V. 1659. Les Précieuses ridicules, comédie 233 VI. 1660. Sganarelle, ou le Cocu imaginaire, comédie 276 VII. 1661. Don Garcie de Navarre, comédie héroïque 310

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

E. Colin.--Imprimerie de Lagny.

· · ·

Liste des modifications:

Le médecin volant: ================= Page 10: «strétégie» remplacé par «stratégie» (l'on peut apprécier la stratégie) Page 22: «CÈNE» par «SCÈNE» (SCÈNE IV.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.)

La jalousie du Barbouillé: ========================= Page 50: «laisse» remplacé par «laisses» (et tu laisses une pauvre femme)

L'Étourdi: ========= Page 62: «soupcon» remplacé par «soupçon» (Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon) Page 63: «exrtême» par «extrême» (Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême) Page 66: «MASCARILE» par «MASCARILLE» (MASCARILLE, à part les quatre premiers vers.) Page 88: rajouté «Oui» (LÉLIE. Vois-tu le fer prêt? MASCARILLE. Oui.) Page 92: rajouté «Holà!» (MASCARILLE. Holà! TRUFFALDIN. Que voulez-vous?) Page 96: «etournée» par «retournée» (ou une chaussure retournée.) Page 99: «d'Égytiens» par «d'Égyptiens» (D'un rapt d'Égyptiens) Page 120: «repasssois» par «repassois» (Je repassois un peu) Page 121: «TRUFFARDIN» par «TRUFFALDIN» (TRUFFALDIN. Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite?) : «de» par «ce» (D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils,) Page 127: «l'hure» par «l'heure» (Vidons, vidons sur l'heure.) Page 129: «subtil» par «subtile» (Dont l'oreille subtile a découvert le cas.) Page 141: «belle» par «belles» (Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles)

Le dépit amoureux: ================= Page 169: «fonds» remplacé par «fond» (Le fond de cette intrigue est pour moi) Page 179: «MARINDTTE» par «MARINETTE» (SCÈNE V.--ALBERT, LUCILE, MARINETTE.) Page 183: «Vers de Despaurtère» par «Despautère» (Vers de Despautère, en usage dans les écoles) Page 192: «vretu» par «vertu» (Que votre fille avoit une vertu trop haute) Page 196: «containte» par «contrainte» (Et voient mettre à fin la contrainte où vous êtes?) : «temps» par «ton» (Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,) Page 205: «pourons» par «pourrons» (Nous pourrons, en marchant, parler de cette affaire.) : «embassadeur» par «ambassadeur» () Page 213: «vous» par «nous» (Par la raison que nous rompons ensemble) Page 225: «veille» par «veuille» (Et personne, monsieur, qui se veuille bouger,)

Les précieuses ridicules: ======================== Page 243: «bonrgeois» remplacé par «bourgeois» (GORGIBUS, bon bourgeois.)

Sganarelle: ========== Page 315: «Gastille» remplacé par «Castille» (DON ALPHONSE, prince de Léon, cru prince de Castille)

Don Garcie: ========== Page 318: «cet» remplacé par «cette» (Ah! ne m'avancez point cette étrange maxime!) Page 324: «se» par «ce» (Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir.) Page 327: «velontiers» par «volontiers» (Je consens volontiers à prendre cet emploi.) Page 329: «fortuue» par «fortune» (Pourvu que sa fortune) Page 330: «poisson» par «poison» (D'une audience avide[337] avaler ce poison,) Page 331: «croires» par «croire» (Que, pour les croire trop, ils ne t'imposent rien,) Page 332: «regard» par «regards» (»Méritez les regards que l'on...) : «rendent» par «rende» (Et veut bien que son fils nous rende nos sujets;) Page 333: «arraché» par «arrachés» (Et, dans les murs d'Astorgue arrachés de ses mains,) Page 353: «loins» par «loin» (N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse) Page 363: «loyauté» par «déloyauté» (Avec plus d'artifice et de déloyauté?) Page 369: «Avalar» par «Alvar» (Don Alvar sort.) Page 372: «Nous» par «Vous» (Vous me rendrez justice en croyant que mon cœur) Page 375: «maintenaint» par «maintenant» (D'autres soins maintenant occupent ma pensée)