XXVI. 1669. M. DE POURCEAUGNAC.
AMPHITRYON
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 2 JANVIER 1668, ET DEVANT LE ROI, LE 16 JANVIER SUIVANT.
La jeunesse volage et passionnée de Louis XIV continuait de fournir sa carrière triomphale: à Hortense Mancini avaient succédé mademoiselle de la Vallière et bientôt madame de Montespan. Le marquis de Montespan, noble provincial, s'accommodait peu de cet honneur que lui faisait le roi, et recevait une lettre de cachet qui l'envoyait vivre dans ses terres. La cour, éblouie et attentive, prosternée aux pieds du monarque, séduite d'ailleurs par la grâce, l'élégance, les qualités supérieures, le don de commander et de gouverner les hommes, était prête à tout admirer et à tout approuver. Quant à Molière, son Tartuffe, suspendu par l'ordre, et, il faut le dire, par le bon sens du roi, qui craignait l'effet combiné de ses propres débordements et de cette déclaration de guerre faite aux dévots par son acteur favori, l'avertissait de cesser un moment son feu et de se replier, pour ainsi dire, sur des sujets moins brûlants et moins dangereux. Amphitryon, l'Avare et Georges Dandin furent le produit de cette trêve; Boileau, ami intime de Molière, le pressait de revenir aux anciens, de les étudier avec soin, de s'en nourrir et de préparer ainsi son entrée à l'Académie. L'Amphitryon de Plaute, imitation joyeusement vigoureuse des parodies dramatiques auxquelles l'antiquité soumettait les dieux de son Olympe, attira d'abord l'attention et fut l'objet de l'élaboration de Molière; il en fit deux œuvres distinctes: Amphitryon d'abord, puis, en creusant la même idée et en l'appliquant aux mœurs modernes, Georges Dandin, cette farce presque tragique, tant elle est burlesque, où un mari de basse naissance est trop honoré par sa femme qui le trompe, et le galant gentilhomme sur lequel il ne peut venger son honneur.
Amphitryon lui-même ressemblait fort à M. de Montespan et Louis XIV à Jupiter. Déjà Rotrou, dans les Sosies, avait emprunté à Plaute la plupart de ses traits comiques, et Molière ne se fit pas faute de reprendre son bien. De là une œuvre puissante infiniment supérieure, quant à la portée philosophique, à celle de l'auteur latin, écrite en vers libres et en rimes croisées qui ne se soumettent pas toujours à la règle de l'entrelacement des assonances masculines et féminines, œuvres d'une gaieté de ton et d'une richesse d'éloquente audace que l'on admire surtout quand on la compare à son modèle. Plaute, l'ancien directeur de théâtre, longtemps enchaîné à la meule, amusait la populace romaine; homme d'un talent supérieur, forcé de se maintenir dans des limites bornées que lui opposait la grossièreté de son auditoire, il avait laissé tout à faire à Molière, quant au développement moderne de l'idée principale: la destruction, de toute morale devant la force; l'adultère lui-même consacré par une volonté souveraine; le faible obligé de plier la tête et d'attacher une espèce d'honneur à ce qui déshonore dans une autre situation. Quand il s'agit d'un dieu ou d'un monarque, on ne doit faire aucune attention à l'infidélité conjugale, et M. de Montespan, comme Amphitryon, ne doit pas lutter avec Jupiter.
Était-ce l'avis de Molière? excusait-il cette brutalité du fait qu'il signalait avec tant de génie? Nous ne le croyons pas. Les anciens eux-mêmes, auxquels il empruntait leur caricature, voyaient dans Jupiter devenu coupable d'adultère la puissance créatrice ravalée dans son excès; ils ne l'approuvaient pas, puisqu'ils se moquaient à la fois d'elle et de l'humanité, et ce qui prouve que Molière, dont la gaieté est si triste, pensait absolument comme eux, ce sont les dernières paroles que Sosie adresse aux courtisans avertis par l'exil que M. de Montespan venait de subir.
... Que chacun chez soi doucement se retire: Sur telles affaires toujours Le meilleur est de ne rien dire.
A SON ALTESSE SÉRÉNISSIME
MONSEIGNEUR
LE PRINCE
MONSEIGNEUR,
N'en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires; et VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME trouvera bon, s'il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces messieurs-là, et refuse de me servir de deux ou trois misérables pensées qui ont été tournées et retournées tant de fois, qu'elles sont usées de tous les côtés. Le nom du GRAND CONDÉ est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait tous les autres noms. Il ne faut l'appliquer, ce nom illustre, qu'à des emplois qui soient dignes de lui; et, pour dire de belles choses, je voudrois parler de le mettre à la tête d'une armée plutôt qu'à la tête d'un livre; et je conçois bien mieux ce qu'il est capable de faire en l'opposant aux forces des ennemis de cet État qu'en l'opposant à la critique des ennemis d'une comédie.
Ce n'est pas, MONSEIGNEUR, que la glorieuse approbation de VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME ne fût une puissante protection pour toutes ces sortes d'ouvrages, et qu'on ne soit persuadé des lumières de votre esprit autant que de l'intrépidité de votre cœur et de la grandeur de votre âme. On sait, par toute la terre, que l'éclat de votre mérite n'est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable qui se fait des adorateurs chez ceux même qu'elle surmonte; qu'il s'étend, ce mérite, jusques aux connoissances les plus fines et les plus relevées, et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d'esprit ne manquent point d'être suivies par le sentiment des plus délicats. Mais on sait aussi, MONSEIGNEUR, que toutes ces glorieuses approbations dont nous nous vantons au public ne nous coûtent rien à faire imprimer; et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On sait, dis-je, qu'une épître dédicatoire dit tout ce qu'il lui plaît, et qu'un auteur est en pouvoir d'aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre; qu'il a la liberté de s'y donner, autant qu'il veut, l'honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n'ont jamais songé à l'être.
Je n'abuserai, MONSEIGNEUR, ni de votre nom, ni de vos bontés, pour combattre les censeurs de l'Amphitryon, et m'attribuer une gloire que je n'ai pas peut-être méritée: et je ne prends la liberté de vous offrir ma comédie que pour avoir lieu de vous dire que je regarde incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang auguste dont vous tenez le jour, et que je suis, MONSEIGNEUR, avec tout le respect possible et tout le zèle imaginable,
DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME,
Le très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,
J.-B. P. MOLIÈRE.
PERSONNAGES ACTEURS
MERCURE. LA NUIT. JUPITER, sous la forme d'Amphitryon. LA THORILLIÈRE. MERCURE, sous la forme de Sosie. DU CROISY. AMPHITRYON, général des Thébains. LA GRANGE. ALCMÈNE, femme d'Amphitryon. Mlle MOLIÈRE. CLÉANTHIS, suivante d'Alcmène, et femme Mad. BÉJART. de Sosie. ARGATIPHONTIDAS, } CHATEAUNEUF. NAUCRATÈS, } capitaines thébains. POLIDAS, } PAUSICLÈS, } SOSIE, valet d'Amphitryon. MOLIÈRE.
La scène est à Thèbes, devant la maison d'Amphitryon.
PROLOGUE
MERCURE, sur un nuage; LA NUIT, dans un char traîné dans l'air par deux chevaux.
MERCURE.
Tout beau! charmante Nuit, daignez vous arrêter. Il est certain secours que de vous on désire, Et j'ai deux mots à vous dire De la part de Jupiter.
LA NUIT.
Ah! ah! c'est vous, seigneur Mercure! Qui vous eût deviné, là, dans cette posture?
MERCURE.
Ma foi, me trouvant las, pour ne pouvoir fournir Aux différens emplois où Jupiter m'engage, Je me suis doucement assis sur ce nuage, Pour vous attendre venir.
LA NUIT.
Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas[1]: Sied-il bien à des dieux de dire qu'ils sont las?
MERCURE.
Les dieux sont-ils de fer?
LA NUIT.
Non; mais il faut sans cesse Garder le decorum de la divinité. Il est de certains mots dont l'usage rabaisse Cette sublime qualité, Et que, pour leur indignité, Il est bon qu'aux hommes on laisse.
MERCURE.
A votre aise vous en parlez; Et vous avez, la belle, une chaise roulante Où, par deux bons chevaux, en dame nonchalante, Vous vous faites traîner partout où vous voulez. Mais de moi ce n'est pas de même: Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal, Aux poëtes assez de mal De leur impertinence extrême, D'avoir, par une injuste loi Dont on veut maintenir l'usage, A chaque dieu, dans son emploi, Donné quelque allure en partage, Et de me laisser à pied, moi, Comme un messager de village; Moi qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des dieux; Et qui, sans rien exagérer, Par tous les emplois qu'il me donne, Aurois besoin, plus que personne, D'avoir de quoi me voiturer.
LA NUIT.
Que voulez-vous faire à cela? Les poëtes font à leur guise. Ce n'est pas la seule sottise Qu'on voit faire à ces messieurs-là. Mais contre eux toutefois votre âme à tort s'irrite, Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins.
MERCURE.
Oui; mais, pour aller plus vite, Est-ce qu'on s'en lasse moins?
LA NUIT.
Laissons cela, seigneur Mercure, Et sachons ce dont il s'agit.
MERCURE.
C'est Jupiter, comme je vous l'ai dit, Qui de votre manteau veut la faveur obscure, Pour certaine douce aventure Qu'un nouvel amour lui fournit. Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles: Bien souvent pour la terre il néglige les cieux; Et vous n'ignorez pas que ce maître des dieux Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles, Et sait cent tours ingénieux Pour mettre à bout les plus cruelles. Des yeux d'Alcmène il a senti les coups; Et, tandis qu'au milieu des béotiques plaines Amphitryon, son époux, Commande aux troupes thébaines, Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous Un soulagement à ses peines, Dans la possession des plaisirs les plus doux. L'état des mariés à ses feux est propice: L'hymen ne les a joints que depuis quelques jours; Et la jeune chaleur de leurs tendres amours A fait que Jupiter à ce bel artifice S'est avisé d'avoir recours. Son stratagème ici se trouve salutaire; Mais, près de maint objet chéri, Pareil déguisement seroit pour[2] ne rien faire; Et ce n'est pas partout un bon moyen de plaire Que la figure d'un mari.
LA NUIT.
J'admire Jupiter, et je ne comprends pas Tous les déguisements qui lui viennent en tête.
MERCURE.
Il veut goûter par là toutes sortes d'états; Et c'est agir en dieu qui n'est pas bête. Dans quelque rang qu'il soit des mortels regardé, Je le tiendrois fort misérable S'il ne quittoit jamais sa mine redoutable, Et qu'au faîte des cieux il fût toujours guindé. Il n'est point à mon gré de plus sotte méthode Que d'être emprisonné toujours dans sa grandeur, Et surtout, aux transports de l'amoureuse ardeur, La haute qualité devient fort incommode. Jupiter, qui sans doute en plaisir se connoît, Sait descendre du haut de sa gloire suprême; Et, pour entrer dans tout ce qu'il lui plaît Il sort tout à fait de lui-même, Et ce n'est plus alors Jupiter qui paroît.
LA NUIT.
Passe encor de le voir, de ce sublime étage, Dans celui des hommes venir, Prendre tous les transports que leur cœur peut fournir, Et se faire à leur badinage, Si, dans les changemens où son humeur l'engage, A la nature humaine il s'en vouloit tenir. Mais de voir Jupiter taureau, Serpent, cygne, ou quelque autre chose, Je ne trouve point cela beau, Et ne m'étonne pas si parfois on en cause.
MERCURE.
Laissons dire tous les censeurs: Tels changemens ont leurs douceurs Qui passent leur intelligence. Ce dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs; Et, dans les mouvemens de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense.
LA NUIT.
Revenons à l'objet dont il a les faveurs. Si, par son stratagème, il voit sa flamme heureuse, Que peut-il souhaiter, et qu'est-ce que je puis?
MERCURE.
Que vos chevaux, par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux vœux de son âme amoureuse, D'une nuit si délicieuse Fassent la plus longue des nuits; Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace, Et retardiez la naissance du jour Qui doit avancer le retour De celui dont il tient la place.
LA NUIT.
Voilà sans doute un bel emploi Que le grand Jupiter m'apprête! Et l'on donne un nom fort honnête Au service qu'il veut de moi!
MERCURE.
Pour une jeune déesse, Vous êtes bien du bon temps! Un tel emploi n'est bassesse Que chez les petites gens. Lorsque dans un haut rang on a l'heur[3] de paroître Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon: Et, suivant ce qu'on peut être, Les choses changent de nom.
LA NUIT.
Sur de pareilles matières Vous en savez plus que moi; Et, pour accepter l'emploi, J'en veux croire vos lumières.
MERCURE.
Eh! là, là, madame la Nuit, Un peu doucement, je vous prie; Vous avez dans le monde un bruit[4] De n'être pas si renchérie. On vous fait confidente, en cent climats divers, De beaucoup de bonnes affaires; Et je crois, à parler à sentimens ouverts, Que nous ne nous en devons guères.
LA NUIT.
Laissons ces contrariétés, Et demeurons ce que nous sommes. N'apprêtons point à rire aux hommes En nous disant nos vérités.
MERCURE.
Adieu. Je vais là-bas, dans ma commission, Dépouiller promptement la forme de Mercure, Pour y vêtir la figure Du valet d'Amphitryon.
LA NUIT.
Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure, Je vais faire une station.
MERCURE.
Bonjour, la Nuit.
LA NUIT.
Adieu, Mercure.
Mercure descend de son nuage, et la Nuit traverse le théâtre.
[1] Deux rimes masculines dont l'une ne rime pas avec l'autre. Faute de versification.
[2] Pour: serait un motif pour. Ellipse archaïque admirable.
[3] Pour: bonheur. Voyez t. 1er, p. 94, note quatrième.
[4] Pour: réputation. Archaïsme populaire qui s'est conservé dans quelques provinces.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--SOSIE.
Qui va là? Heu! ma peur à chaque pas s'accroît! Messieurs, ami de tout le monde. Ah! quelle audace sans seconde De marcher à l'heure qu'il est! Que mon maître, couvert de gloire, Me joue ici d'un vilain tour! Quoi! si pour son prochain il avoit quelque amour, M'auroit-il fait partir par une nuit si noire? Et, pour me renvoyer annoncer son retour Et le détail de sa victoire, Ne pouvoit-il pas bien attendre qu'il fût jour? Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis! Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits. Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature, Obligé de s'immoler. Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, Dès qu'ils parlent, il faut voler. Vingt ans d'assidu service N'en obtiennent rien pour nous. Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux. Cependant notre âme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, Et s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens, que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle, En vain notre dépit quelquefois y consent; Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant, Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant Nous rengage de plus belle. Mais enfin, dans l'obscurité, Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade. Il me faudroit, pour l'ambassade, Quelque discours prémédité. Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas; Mais comment diantre le faire, Si je ne m'y trouvai pas? N'importe, parlons-en et d'estoc et de taille, Comme oculaire témoin. Combien de gens font-ils des récits de bataille Dont ils se sont tenus loin! Pour jouer mon rôle sans peine, Je le veux un peu repasser. Voici la chambre où j'entre en courrier que l'on mène, Et cette lanterne est Alcmène, A qui je me dois adresser.
Sosie pose sa lanterne à terre.
Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux[5]... (Bon! beau début!) l'esprit toujours plein de vos charmes, M'a voulu choisir entre tous Pour vous donner avis du succès de ses armes, Et du désir qu'il a de se voir près de vous. «Ah! vraiment, mon pauvre Sosie, «A te revoir j'ai de la joie au cœur.» Madame, ce m'est trop d'honneur, Et mon destin doit faire envie. (Bien répondu!) «Comment se porte Amphitryon?» Madame, en homme de courage, Dans les occasions où la gloire l'engage. (Fort bien! belle conception!) «Quand viendra-t-il, par son retour charmant, «Rendre mon âme satisfaite?» Le plus tôt qu'il pourra, madame, assurément, Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite. (Ah!) «Mais quel est l'état où la guerre l'a mis? «Que dit-il? que fait-il? Contente un peu mon âme.» Il dit moins qu'il ne fait, madame, Et fait trembler les ennemis. (Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?) «Que font les révoltés? dis-moi, quel est leur sort?» Ils n'ont pu résister, madame, à notre effort; Nous les avons taillés en pièces, Mis Ptérélas, leur chef, à mort, Pris Télèbe d'assaut; et déjà dans le port Tout retentit de nos prouesses. «Ah! quel succès! ô dieux! qui l'eût pu jamais croire[6]? «Raconte-moi, Sosie, un tel événement.» Je le veux bien, madame; et, sans m'enfler de gloire, Du détail de cette victoire Je puis parler très-savamment. Figurez-vous donc que Télèbe Madame, est de ce côté.
Sosie marque les lieux sur sa main, ou à terre.
C'est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbe. La rivière est comme là. Ici nos gens se campèrent; Et l'espace que voilà, Nos ennemis l'occupèrent. Sur un haut, vers cet endroit, Étoit leur infanterie; Et plus bas, du côté droit, Étoit la cavalerie. Après avoir aux dieux adressé les prières, Tous les ordres donnés, on donne le signal. Les ennemis, pensant nous tailler des croupières, Firent trois pelotons de leurs gens à cheval; Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, Et vous allez voir comme quoi. Voilà notre avant-garde à bien faire animée; Là, les archers de Créon, notre roi; Et voici le corps d'armée.
On fait un peu de bruit.
Qui d'abord... Attendez, le corps d'armée a peur, J'entends quelque bruit, ce me semble.
[5] Dialogue imité de Straparole.
[6] Deux rimes féminines qui ne riment pas entre elles. Faute de versification.
SCÈNE II.--MERCURE, SOSIE.
MERCURE, sous la figure de Sosie sortant de la maison d'Amphitryon.
Sous ce minois qui lui ressemble, Chassons de ces lieux ce causeur, Dont l'abord importun troubleroit la douceur Que nos amans goûtent ensemble.
SOSIE, sans voir Mercure.
Mon cœur tant soit peu se rassure, Et je pense que ce n'est rien. Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l'entretien.
MERCURE, à part.
Tu seras plus fort que Mercure, Ou je t'en empêcherai bien.
SOSIE, sans voir Mercure.
Cette nuit en longueur me semble sans pareille. Il faut, depuis le temps que je suis en chemin, Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin, Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille Pour avoir trop pris de son vin.
MERCURE, à part.
Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud! Mon bras saura bien tantôt Châtier cette insolence; Et je vais m'égayer avec lui comme il faut, En lui volant son nom avec sa ressemblance.
SOSIE, apercevant Mercure d'un peu loin.
Ah! par ma foi, j'avois raison: C'est fait de moi, chétive créature! Je vois devant notre maison Certain homme dont l'encolure Ne me présage rien de bon. Pour faire semblant d'assurance, Je veux chanter un peu d'ici.
Il chante.
MERCURE.
Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence Que de chanter et m'étourdir ainsi?
A mesure que Mercure parle, la voix de Sosie s'affaiblit peu à peu.
Veut-il qu'à l'étriller ma main un peu s'applique?
SOSIE, à part.
Cet homme assurément n'aime pas la musique.
MERCURE.
Depuis plus d'une semaine Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os; La vigueur de mon bras se perd dans le repos; Et je cherche quelque dos Pour me remettre en haleine.
SOSIE, à part.
Quel diable d'homme est-ce ci? De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte. Mais pourquoi trembler tant aussi? Peut-être a-t-il dans l'âme autant que moi de crainte, Et que le drôle parle ainsi Pour me cacher sa peur sous une audace feinte. Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison: Si je ne suis hardi, tâchons de le paroître. Faisons-nous du cœur par raison: Il est seul, comme moi; je suis fort, j'ai bon maître, Et voilà notre maison.
MERCURE.
Qui va là?
SOSIE.
Moi.
MERCURE.
Qui, moi?
SOSIE.
A part.
Moi. Courage, Sosie!
MERCURE.
Quel est ton sort, dis-moi?
SOSIE.
D'être homme, et de parler.
MERCURE.
Es-tu maître, ou valet?
SOSIE.
Comme il me prend envie.
MERCURE.
Où s'adressent tes pas?
SOSIE.
Où j'ai dessein d'aller.
MERCURE.
Ah! ceci me déplaît.
SOSIE.
J'en ai l'âme ravie.
MERCURE.
Résolûment, par force ou par amour, Je veux savoir de toi, traître, Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, Où tu vas, à qui tu peux être.
SOSIE.
Je fais le bien et le mal tour à tour; Je viens de là, vais là; j'appartiens à mon maître.
MERCURE.
Tu montres de l'esprit, et je te vois en train De trancher avec moi de l'homme d'importance. Il me prend un désir, pour faire connoissance, De te donner un soufflet de ma main.
SOSIE.
A moi-même?
MERCURE.
A toi-même, et t'en voilà certain.
Mercure donne un soufflet à Sosie.
SOSIE.
Ah! ah! c'est tout de bon.
MERCURE.
Non, ce n'est que pour rire, Et répondre à tes quolibets.
SOSIE.
Tudieu! l'ami, sans vous rien dire, Comme vous baillez des soufflets!
MERCURE.
Ce sont là de mes moindres coups, De petits soufflets ordinaires.
SOSIE.
Si j'étois aussi prompt que vous, Nous ferions de belles affaires.
MERCURE.
Tout cela n'est encor rien. Nous verrons bien autre chose; Pour y faire quelque pause, Poursuivons notre entretien.
SOSIE.
Je quitte la partie.
Sosie veut s'en aller.
MERCURE, arrêtant Sosie.
Où vas-tu?
SOSIE.
Que t'importe?
MERCURE.
Je veux savoir où tu vas.
SOSIE.
Me faire ouvrir cette porte. Pourquoi retiens-tu mes pas?
MERCURE.
Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace, Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.
SOSIE.
Quoi! tu veux, par ta menace, M'empêcher d'entrer chez nous?
MERCURE.
Comment! chez nous?
SOSIE.
Oui, chez nous.
MERCURE.
Oh! le traître! Tu te dis de cette maison?
SOSIE.
Fort bien. Amphitryon n'en est-il pas le maître?
MERCURE.
Eh bien, que fait cette raison?
SOSIE.
Je suis son valet.
MERCURE.
Toi?
SOSIE.
Moi.
MERCURE.
Son valet?
SOSIE.
Sans doute.
MERCURE.
Valet d'Amphitryon?
SOSIE.
D'Amphitryon, de lui.
MERCURE.
Ton nom est...
SOSIE.
Sosie.
MERCURE.
Heu! comment?
SOSIE.
Sosie.
MERCURE.
Écoute: Sais-tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui?
SOSIE.
Pourquoi? De quelle rage est ton âme saisie?
MERCURE.
Qui te donne, dis-moi, cette témérité, De prendre le nom de Sosie?
SOSIE.
Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté.
MERCURE.
O le mensonge horrible, et l'impudence extrême! Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom?
SOSIE.
Fort bien; je le soutiens, par la grande raison Qu'ainsi l'a fait des dieux la puissance suprême, Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non, Et d'être un autre que moi-même.
MERCURE.
Mille coups de bâton doivent être le prix D'une pareille effronterie.
SOSIE, battu par Mercure.
Justice, citoyens! Au secours! je vous prie.
MERCURE.
Comment, bourreau, tu fais des cris!
SOSIE.
De mille coups tu me meurtris, Et tu ne veux pas que je crie?
MERCURE.
C'est ainsi que mon bras...
SOSIE.
L'action ne vaut rien. Tu triomphes de l'avantage Que te donne sur moi mon manque de courage; Et ce n'est pas en user bien. C'est pure fanfaronnerie[7] De vouloir profiter de la poltronnerie De ceux qu'attaque notre bras. Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme; Et le cœur est digne de blâme Contre les gens qui n'en ont pas.
MERCURE.
Eh bien, es-tu Sosie à présent? qu'en dis-tu?
SOSIE.
Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose; Et tout le changement que je trouve à la chose, C'est d'être Sosie battu...
MERCURE, menaçant Sosie.
Encor! cent autres coups pour cette autre impudence.
SOSIE.
De grâce, fais trêve à tes coups!
MERCURE.
Fais donc trêve à ton insolence.
SOSIE.
Tout ce qu'il te plaira; je garde le silence. La dispute est par trop inégale entre nous.
MERCURE.
Es-tu Sosie encor? dis, traître!
SOSIE.
Hélas! je suis ce que tu veux: Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux; Ton bras t'en a fait le maître.
MERCURE.
Ton nom étoit Sosie, à ce que tu disois?
SOSIE.
Il est vrai jusqu'ici j'ai cru la chose claire; Mais ton bâton, sur cette affaire, M'a fait voir que je m'abusois.
MERCURE.
C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue: Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi.
SOSIE.
Toi, Sosie?
MERCURE.
Oui, Sosie; et, si quelqu'un s'y joue, Il peut bien prendre garde à soi.
SOSIE, à part.
Ciel! me faut-il ainsi renoncer à moi-même, Et par un imposteur me voir voler mon nom? Que son bonheur est extrême, De ce que je suis poltron! Sans cela, par la mort...
MERCURE.
Entre tes dents, je pense, Tu murmures je ne sais quoi.
SOSIE.
Non. Mais, au nom des dieux, donne-moi la licence De parler un moment à toi.
MERCURE.
Parle.
SOSIE.
Mais promets-moi de grâce, Que les coups n'en seront point. Signons une trêve.
MERCURE.
Passe: Va, je t'accorde ce point.
SOSIE.
Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie? Que te reviendra-t-il de m'enlever mon nom? Et peux-tu faire enfin, quand tu serois démon, Que je ne sois pas moi, que je ne sois Sosie?
MERCURE, levant le bâton sur Sosie.
Comment! tu peux...
SOSIE.
Ah! tout doux: Nous avons fait trêve aux coups.
MERCURE.
Quoi! pendard, imposteur, coquin!...
SOSIE.
Pour des injures, Dis-m'en tant que tu voudras; Ce sont légères blessures, Et je ne m'en fâche pas.
MERCURE.
Tu te dis Sosie?
SOSIE.
Oui. Quelque conte frivole...
MERCURE.
Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.
SOSIE.
N'importe. Je ne puis m'anéantir pour toi, Et souffrir un discours si loin de l'apparence. Être ce que je suis est-il en ta puissance? Et puis-je cesser d'être moi? S'avisa-t-on jamais d'une chose pareille? Et peut-on démentir cent indices pressans? Rêvé-je? Est-ce que je sommeille? Ai-je l'esprit troublé par des transports puissans? Ne sens-je pas bien que je veille? Ne suis-je pas dans mon bon sens? Mon maître Amphitryon ne m'a-t-il pas commis A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme? Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme, Un récit de ses faits contre nos ennemis? Ne suis-je pas du port arrivé tout à l'heure? Ne tiens-je pas une lanterne en main? Ne te trouvé-je pas devant notre demeure? Ne t'y parlé-je pas d'un esprit tout humain? Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie, Pour m'empêcher d'entrer chez nous? N'as-tu pas sur mon dos exercé ta furie? Ne m'as-tu pas roué de coups? Ah! tout cela n'est que trop véritable; Et, plût au ciel, le fût-il moins! Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable; Et laisse à[8] mon devoir s'acquitter de ses soins.
MERCURE.
Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire Un assommant éclat de mon juste courroux. Tout ce que tu viens de dire Est à moi, hormis les coups.
SOSIE.
Ce matin, du vaisseau, plein de frayeur en l'âme, Cette lanterne sait comme je suis parti. Amphitryon, du camp, vers Alcmène sa femme M'a-t-il pas envoyé?
MERCURE.
Vous en avez menti. C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, Et qui du port Persique arrive de ce pas; Moi, qui viens annoncer la valeur de son bras Qui nous fait remporter une victoire pleine, Et de nos ennemis a mis le chef à bas. C'est moi qui suis Sosie, enfin, de certitude, Fils de Dave, honnête berger; Frère d'Arpage mort en pays étranger; Mari de Cléanthis la prude, Dont l'humeur me fait enrager; Qui dans Thèbe ai reçu mille coups d'étrivière, Sans en avoir jamais dit rien; Et jadis en public fus marqué par derrière, Pour être trop homme de bien.
SOSIE, bas à part.
Il a raison. A moins d'être Sosie, On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit; Et, dans l'étonnement dont mon âme est saisie, Je commence, à mon tour, à le croire un petit[9] En effet, maintenant que je le considère, Je vois qu'il a de moi taille, mine, action. Faisons-lui quelque question, Afin d'éclaircir ce mystère.
Haut.
Parmi tout le butin fait sur nos ennemis, Qu'est-ce qu'Amphitryon obtient pour son partage?
MERCURE.
Cinq fort gros diamans en nœud proprement mis, Dont leur chef se paroît comme d'un rare ouvrage.
SOSIE.
A qui destine-t-il un si riche présent?
MERCURE.
A sa femme; et sur elle il le veut voir paroître.
SOSIE.
Mais où, pour l'apporter, est-il mis à présent?
MERCURE.
Dans un coffret scellé des armes de mon maître.
SOSIE, à part.
Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie; Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi, par la force, il est déjà Sosie; Il pourrait bien encor l'être par la raison. Pourtant, quand je me tâte et que je me rappelle, Il me semble que je suis moi. Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle, Pour démêler ce que je voi? Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne, A moins d'être moi-même, on ne le peut savoir. Par cette question il faut que je l'étonne; C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir.
Haut.
Lorsqu'on étoit aux mains, que fis-tu dans nos tentes, Où tu courus seul te fourrer?
MERCURE.
D'un jambon...
SOSIE, bas, à part.
L'y voilà!
MERCURE.
Que j'allai déterrer, Je coupai bravement deux tranches succulentes, Dont je sus fort bien me bourrer. Et, joignant à cela d'un vin que l'on ménage, Et dont, avant le goût, les yeux se contentoient, Je pris un peu de courage Pour nos gens qui se battoient.
SOSIE, bas, à part.
Cette preuve sans pareille En sa faveur conclut bien; Et l'on n'y peut dire rien, S'il n'étoit dans la bouteille.
Haut.
Je ne saurois nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix. Mais, si tu l'es, dis-moi qui tu veux que je sois, Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.
MERCURE.
Quand je ne serai plus Sosie, Sois-le, j'en demeure d'accord; Mais, tant que je le suis, je te garantis mort, Si tu prends cette fantaisie.
SOSIE.
Tout cet embarras met mon esprit sur les dents, Et la raison à ce qu'on voit s'oppose. Mais il faut terminer enfin par quelque chose; Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là-dedans.
MERCURE.
Ah! tu prends donc, pendard! goût à la bastonnade?
SOSIE, battu par Mercure.
Ah! qu'est-ce-ci? grands dieux! il frappe un ton plus fort, Et mon dos pour un mois en doit être malade. Laissons ce diable d'homme et retournons au port. O juste ciel! j'ai fait une belle ambassade!
MERCURE, seul.
Enfin je l'ai fait fuir; et, sous ce traitement, De beaucoup d'actions il a reçu la peine; Mais je vois Jupiter, que fort civilement Reconduit l'amoureuse Alcmène.
[7] Mot inventé par Molière.
[8] Pour: laisse mon devoir. Archaïsme inusité.
[9] Voyez la note, t. II, p. 139.
SCÈNE III.--JUPITER, sous la figure d'Amphitryon; ALCMÈNE, CLÉANTHIS, MERCURE.
JUPITER.
Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d'approcher. Ils m'offrent des plaisirs en m'offrant votre vue; Mais ils pourroient ici découvrir ma venue, Qu'il est à propos de cacher. Mon amour, que gênoient tous ces soins éclatans Où me tenoit lié la gloire de nos armes, Aux devoirs de ma charge a volé les instans Qu'il vient de donner à vos charmes. Ce vol, qu'à vos beautés mon cœur a consacré, Pourroit être blâmé dans la bouche publique, Et j'en veux pour témoin unique Celle qui peut m'en savoir gré.
ALCMÈNE.
Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire Que répandent sur vous vos illustres exploits; Et l'éclat de votre victoire Sait toucher de mon cœur les sensibles endroits; Mais, quand je vois que cet honneur fatal Éloigne de moi ce que j'aime, Je ne puis m'empêcher, dans ma tendresse extrême, De lui vouloir un peu de mal, Et d'opposer mes vœux à cet ordre suprême Qui des Thébains vous fait le général, C'est une douce chose, après une victoire, Que la gloire où l'on voit ce qu'on aime élevé; Mais, parmi les périls mêlés à cette gloire, Un triste coup, hélas! est bientôt arrivé. De combien de frayeurs a-t-on l'âme blessée, Au moindre choc dont on entend parler! Voit-on, dans les horreurs d'une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée! Et, de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême, Vaut-il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un cœur Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime?
JUPITER.
Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente; Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé; Et c'est je vous l'avoue, une chose charmante De trouver tant d'amour dans un objet aimé, Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne, Aux tendres sentimens que vous me faites voir; Et, pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, Voudroit n'y voir entrer rien de votre devoir; Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous; Et que la qualité que j'ai de votre époux Ne fût point ce qui me les donne.
ALCMÈNE.
C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle Tient le droit de paroître au jour; Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule Dont s'embarrasse votre amour.
JUPITER.
Ah! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse Passe aussi celle d'un époux; Et vous ne savez pas, dans des momens si doux, Quelle en est la délicatesse: Vous ne concevez point qu'un cœur bien amoureux Sur cent petits égards s'attache avec étude, Et se fait une inquiétude De la manière d'être heureux. En moi, belle et charmante Alcmène, Vous voyez un mari, vous voyez un amant; Mais l'amant seul me touche, à parler franchement; Et je sens, près de vous, que le mari le gêne. Cet amant, de vos vœux jaloux au dernier point, Souhaite qu'à lui seul votre cœur s'abandonne; Et sa passion ne veut point De ce que le mari lui donne. Il veut de pure source obtenir vos ardeurs, Et ne veut rien tenir des nœuds de l'hyménée, Rien d'un fâcheux devoir qui fait agir les cœurs, Et par qui tous les jours des plus chères faveurs La douceur est empoisonnée. Dans le scrupule enfin dont il est combattu, Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse, Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que de votre cœur, de bonté revêtu, L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse.
ALCMÈNE.
Amphitryon, en vérité, Vous vous moquez de tenir ce langage; Et j'aurois peur qu'on ne vous crût pas sage, Si de quelqu'un vous étiez écouté.
JUPITER.
Ce discours est plus raisonnable, Alcmène, que vous ne pensez. Mais un plus long séjour me rendroit trop coupable, Et du retour au port les momens sont pressés. Adieu. De mon devoir l'étrange barbarie Pour un temps m'arrache de vous, Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l'époux, Songez à l'amant, je vous prie.
ALCMÈNE.
Je ne sépare point ce qu'unissent les dieux; Et l'époux et l'amant me sont fort précieux.
SCÈNE IV.--CLÉANTHIS, MERCURE.
CLÉANTHIS, à part.
O ciel! que d'aimables caresses D'un époux ardemment chéri! Et que mon traître de mari Est loin de toutes ces tendresses!
MERCURE, à part.
La Nuit, qu'il me faut avertir, N'a plus qu'à plier tous ses voiles, Et, pour effacer les étoiles, Le soleil de son lit peut maintenant sortir.
CLÉANTHIS, arrêtant Mercure.
Quoi! c'est ainsi que l'on me quitte!
MERCURE.
Et comment donc? Ne veux-tu pas Que de mon devoir je m'acquitte, Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas?
CLÉANTHIS.
Mais avec cette brusquerie, Traître! de moi te séparer!
MERCURE.
Le beau sujet de fâcherie! Nous avons tant de temps ensemble à demeurer!
CLÉANTHIS.
Mais quoi! partir ainsi d'une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale[10]!
MERCURE.
Diantre! où veux-tu que mon esprit T'aille chercher des fariboles? Quinze ans de mariage épuisent les paroles; Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit.
CLÉANTHIS.
Regarde, traître! Amphitryon; Vois combien pour Alcmène il étale de flamme: Et rougis, là-dessus, du peu de passion Que tu témoignes pour ta femme.
MERCURE.
Eh! mon Dieu! Cléanthis, ils sont encore amans. Il est certain âge où tout passe; Et ce qui leur sied bien dans ces commencemens, En nous, vieux mariés, auroit mauvaise grâce. Il nous feroit beau voir, attachés face à face, A pousser les beaux sentimens!
CLÉANTHIS.
Quoi! suis-je hors d'état, perfide, d'espérer Qu'un cœur auprès de moi soupire?
MERCURE.
Non, je n'ai garde de le dire; Mais je suis trop barbon pour oser soupirer, Et je ferois crever de rire.
CLÉANTHIS.
Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur De te voir pour épouse une femme d'honneur?
MERCURE.
Mon Dieu! tu n'es que trop honnête; Ce grand honneur ne me vaut rien. Ne sois point si femme de bien, Et me romps un peu moins la tête.
CLÉANTHIS.
Comment! de trop bien vivre on te voit me blâmer!
MERCURE.
La douceur d'une femme est tout ce qui me charme; Et ta vertu fait un vacarme Qui ne cesse de m'assommer.
CLÉANTHIS.
Il te faudroit des cœurs pleins de fausses tendresses, De ces femmes aux beaux et louables talens, Qui savent accabler leurs maris de caresses, Pour leur faire avaler l'usage des galans.
MERCURE.
Ma foi, veux-tu que je te dise? Un mal d'opinion ne touche que les sots; Et je prendrois pour ma devise: «Moins d'honneur et plus de repos.»
CLÉANTHIS.
Comment! tu souffrirois, sans nulle répugnance, Que j'aimasse un galant avec toute licence?
MERCURE.
Oui, si je n'étois plus de tes cris rebattu, Et qu'on te vît changer d'humeur et de méthode. J'aime mieux un vice commode Qu'une fatigante vertu. Adieu, Cléanthis, ma chère âme; Il me faut suivre Amphitryon.
CLÉANTHIS, seule.
Pourquoi, pour punir cet infâme, Mon cœur n'a-t-il assez de résolution? Ah! que dans cette occasion J'enrage d'être honnête femme!
[10] Pour: comme de régale. Archaïsme perdu.
ACTE II
SCÈNE I.--AMPHITRYON, SOSIE.
AMPHITRYON.
Viens çà, bourreau, viens çà. Sais-tu maître fripon, Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire, Et que, pour te traiter comme je le désire, Mon courroux n'attend qu'un bâton?
SOSIE.
Si vous le prenez sur ce ton, Monsieur, je n'ai plus rien à dire, Et vous aurez toujours raison.
AMPHITRYON.
Quoi! tu veux me donner pour des vérités, traître, Des contes que je vois d'extravagance outrés?
SOSIE.
Non: je suis le valet, et vous êtes le maître; Il n'en sera, monsieur, que ce que vous voudrez.
AMPHITRYON.
Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme, Et, tout du long, t'ouïr sur ta commission. Il faut, avant que voir ma femme, Que je débrouille ici cette confusion. Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme, Et réponds mot pour mot à chaque question.
SOSIE.
Mais, de peur d'incongruité, Dites-moi, de grâce, à l'avance, De quel air il vous plaît que ceci soit traité. Parlerai-je, monsieur, selon ma conscience, Ou comme auprès des grands on le voit usité? Faut-il dire la vérité, Ou bien user de complaisance?
AMPHITRYON.
Non; je ne te veux obliger Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère.
SOSIE.
Bon. C'est assez, laissez-moi faire; Vous n'avez qu'à m'interroger.
AMPHITRYON.
Sur l'ordre que tantôt je t'avois su prescrire...
SOSIE.
Je suis parti, les cieux d'un noir crêpe voilés, Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre, Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.
AMPHITRYON.
Comment, coquin!
SOSIE.
Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire[11], Je mentirai, si vous voulez.
AMPHITRYON.
Voilà comme un valet montre pour nous du zèle! Passons. Sur les chemins que t'est-il arrivé?
SOSIE.
D'avoir une frayeur mortelle Au moindre objet que j'ai trouvé.
AMPHITRYON.
Poltron!
SOSIE.
En nous formant, nature a ses caprices; Divers penchans en nous elle fait observer; Les uns à s'exposer trouvent mille délices; Moi, j'en trouve à me conserver.
AMPHITRYON.
Arrivant au logis...
SOSIE.
J'ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter un petit[12] Sur quel ton et de quelle sorte Je ferois du combat le glorieux récit.
AMPHITRYON.
Ensuite?
SOSIE.
On m'est venu troubler et mettre en peine.
AMPHITRYON.
Et qui?
SOSIE.
Sosie; un moi, un moi, de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de nos secrets a connaissance pleine, Comme le moi qui parle à vous.
AMPHITRYON.
Quels contes!
SOSIE.
Non, monsieur, c'est la vérité pure. Ce moi plus tôt que moi s'est au logis trouvé; Et j'étois venu, je vous jure, Avant que je fusse arrivé.
AMPHITRYON.
D'où peut procéder, je te prie, Ce galimatias maudit? Est-ce songe? est-ce ivrognerie, Aliénation d'esprit, Ou méchante plaisanterie?
SOSIE.
Non, c'est la chose comme elle est, Et point du tout conte frivole, Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole, Et vous m'en croirez, s'il vous plaît. Je vous dis que, croyant n'être qu'un seul Sosie, Je me suis trouvé deux chez nous; Et que de ces deux moi, piqués de jalousie, L'un est à la maison, et l'autre est avec vous; Que le moi que voici, chargé de lassitude, A trouvé l'autre moi frais, gaillard et dispos, Et n'ayant d'autre inquiétude Que de battre et casser des os.
AMPHITRYON.
Il faut être, je le confesse, D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse.
SOSIE.
Si vous vous mettez en courroux, Plus de conférence entre nous; Vous savez que d'abord tout cesse.
AMPHITRYON.
Non, sans emportement je te veux écouter; Je l'ai promis. Mais dis, en bonne conscience, Au mystère nouveau que tu me viens conter Est-il quelque ombre d'apparence?
SOSIE.
Non; vous avez raison, et la chose à chacun Hors de créance doit paroître. C'est un fait à n'y rien connoître, Un conte extravagant, ridicule, importun; Cela choque le sens commun; Mais cela ne laisse pas d'être.
AMPHITRYON.
Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé!
SOSIE.
Je ne l'ai pas cru, moi, sans une peine extrême. Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé, Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi-même; Mais à me reconnoître enfin il m'a forcé: J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème. Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait, Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes; Enfin, deux gouttes de lait Ne sont pas plus ressemblantes; Et n'étoit que ses mains sont un peu trop pesantes, J'en serois fort satisfait.
AMPHITRYON.
A quelle patience il faut que je m'exhorte! Mais enfin, n'es-tu pas entré dans la maison?
SOSIE.
Bon, entré! Eh! de quelle sorte? Ai-je voulu jamais entendre de raison? Et ne me suis-je pas interdit notre porte?
AMPHITRYON.
Comment donc?
SOSIE.
Avec un bâton, Dont mon dos sent encore une douleur très-forte.
AMPHITRYON.
On t'a battu?
SOSIE.
Vraiment.
AMPHITRYON.
Et qui?
SOSIE.
Moi.
AMPHITRYON.
Toi, te battre?
SOSIE.
Oui, moi; non pas le moi d'ici, Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre.
AMPHITRYON.
Te confonde le ciel de me parler ainsi!
SOSIE.
Ce ne sont point des badinages: Le moi que j'ai trouvé tantôt Sur le moi qui vous parle a de grands avantages; Il a le bras fort, le cœur haut: J'en ai reçu des témoignages; Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut; C'est un drôle qui fait des rages.
AMPHITRYON.
Achevons. As-tu vu ma femme?
SOSIE.
Non.
AMPHITRYON.
Pourquoi?
SOSIE.
Par une raison assez forte.
AMPHITRYON.
Qui t'a fait y manquer, maraud? Explique-toi.
SOSIE.
Faut-il le répéter vingt fois de même sorte? Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi; Ce moi qui s'est de force emparé de la porte; Ce moi qui m'a fait filer doux; Ce moi qui le seul moi veut être; Ce moi de moi-même jaloux; Ce moi vaillant, dont le courroux Au moi poltron s'est fait connoître; Enfin ce moi qui suis chez nous; Ce moi qui s'est montré mon maître; Ce moi qui m'a roué de coups.
AMPHITRYON.
Il faut que ce matin, à force de trop boire, Il se soit troublé le cerveau.
SOSIE.
Je veux être pendu, si j'ai bu que de l'eau! A mon serment on m'en peut croire.
AMPHITRYON.
Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés, Et qu'un songe fâcheux, dans ces confus mystères, T'ait fait voir toutes les chimères, Dont tu me fais des vérités.
SOSIE.
Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé, Et n'en ai même aucune envie. Je vous parle bien éveillé; J'étois bien éveillé ce matin, sur ma vie; Et bien éveillé même étoit l'autre Sosie, Quand il m'a si bien étrillé.
AMPHITRYON.
Suis-moi; je t'impose silence: C'est trop me fatiguer l'esprit; Et je suis un vrai fou d'avoir la patience D'écouter d'un valet les sottises qu'il dit.
SOSIE, à part.
Tous les discours sont des sottises, Partant d'un homme sans éclat: Ce seroient paroles exquises Si c'étoit un grand qui parlât.
AMPHITRYON.
Entrons sans davantage attendre. Mais Alcmène paroît avec tous ses appas; En ce moment sans doute elle ne m'attend pas, Et mon abord la va surprendre.
[11] Pour: vous n'avez rien à faire qu'à dire. Ellipse familière et excellente.
[12] Voyez la note, t. II, page 139.
SCÈNE II.--ALCMÈNE, AMPHITRYON, CLÉANTHIS, SOSIE.
ALCMÈNE, sans voir Amphitryon.
Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les dieux, Nous acquitter de nos hommages, Et les remercier des succès glorieux Dont Thèbes, par son bras, goûte les avantages.
Apercevant Amphitryon.
O dieux!
AMPHITRYON.
Fasse le ciel qu'Amphitryon vainqueur Avec plaisir soit revu de sa femme! Et que ce jour, favorable à ma flamme, Vous redonne à mes yeux avec le même cœur! Que j'y retrouve autant d'ardeur Que vous en rapporte mon âme!
ALCMÈNE.
Quoi! de retour sitôt?
AMPHITRYON.
Certes, c'est, en ce jour, Me donner de vos feux un mauvais témoignage; Et ce «Quoi! sitôt de retour?» En ces occasions n'est guère le langage D'un cœur bien enflammé d'amour. J'osois me flatter en moi-même Que loin de vous j'aurois trop demeuré. L'attente d'un retour ardemment désiré Donne à tous les instans une longueur extrême; Et l'absence de ce qu'on aime, Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré.
ALCMÈNE.
Je ne vois...
AMPHITRYON.
Non, Alcmène, à son impatience On mesure le temps en de pareils états; Et vous comptez les momens de l'absence En personne qui n'aime pas. Lorsque l'on aime comme il faut, Le moindre éloignement nous tue, Et ce dont on chérit la vue Ne revient jamais assez tôt. De votre accueil, je le confesse, Se plaint ici mon amoureuse ardeur; Et j'attendois de votre cœur D'autres transports de joie et de tendresse.
ALCMÈNE.
J'ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire; Et, si vous vous plaignez de moi, Je ne sais pas, de bonne foi, Ce qu'il faut pour vous satisfaire. Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour, On me vit témoigner une joie assez tendre, Et rendre aux soins de votre amour Tout ce que de mon cœur vous aviez lieu d'attendre.
AMPHITRYON.
Comment?
ALCMÈNE.
Ne fis-je pas éclater à vos yeux Les soudains mouvemens d'une entière allégresse? Et le transport d'un cœur peut-il s'expliquer mieux, Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse?
AMPHITRYON.
Que me dites-vous là?
ALCMÈNE.
Que même votre amour Montra de mon accueil une joie incroyable; Et que, m'ayant quittée à la pointe du jour, Je ne vois pas qu'à ce soudain retour Ma surprise soit si coupable.
AMPHITRYON.
Est-ce que du retour que j'ai précipité Un songe, cette nuit, Alcmène, dans votre âme, A prévenu la vérité? Et que, m'ayant peut-être en dormant bien traité, Votre cœur se croit vers ma flamme Assez amplement acquitté?
ALCMÈNE.
Est-ce qu'une vapeur, par sa malignité, Amphitryon, a, dans votre âme, Du retour d'hier au soir brouillé la vérité, Et que du doux accueil duquel je m'acquittai Votre cœur prétend à ma flamme Ravir toute l'honnêteté?
AMPHITRYON.
Cette vapeur, dont vous me régalez, Est un peu, ce me semble, étrange.
ALCMÈNE.
C'est ce qu'on peut donner pour change, Au songe dont vous me parlez.
AMPHITRYON.
A moins d'un songe, on ne peut pas, sans doute, Excuser ce qu'ici votre bouche me dit.
ALCMÈNE.
A moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit, On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute.
AMPHITRYON.
Laissons un peu cette vapeur, Alcmène.
ALCMÈNE.
Laissons un peu ce songe, Amphitryon.
AMPHITRYON.
Sur le sujet dont il est question, Il n'est guère de jeu que trop loin on ne mène.
ALCMÈNE.
Sans doute; et, pour marque certaine, Je commence à sentir un peu d'émotion.
AMPHITRYON.
Est-ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l'accueil dont je vous ai fait plainte?
ALCMÈNE.
Est-ce donc que par cette feinte Vous désirez vous égayer?
AMPHITRYON.
Ah! de grâce, cessons, Alcmène, je vous prie, Et parlons sérieusement.
ALCMÈNE.
Amphitryon, c'est trop pousser l'amusement; Finissons cette raillerie.
AMPHITRYON.
Quoi! vous osez me soutenir en face Que plus tôt qu'à cette heure on m'ait ici pu voir?
ALCMÈNE.
Quoi! vous voulez nier avec audace Que dès hier en ces lieux vous vîntes sur le soir?
AMPHITRYON.
Moi! je vins hier?
ALCMÈNE.
Sans doute; et dès devant l'aurore Vous vous en êtes retourné.
AMPHITRYON, à part.
Ciel! un pareil débat s'est-il pu voir encore? Et qui de tout ceci ne seroit étonné? Sosie!
SOSIE.
Elle a besoin de six grains d'ellébore, Monsieur; son esprit est tourné.
AMPHITRYON.
Alcmène, au nom de tous les dieux, Ce discours a d'étranges suites! Reprenez vos sens un peu mieux, Et pensez à ce que vous dites.
ALCMÈNE.
J'y pense mûrement aussi; Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée. J'ignore quel motif vous fait agir ainsi; Mais, si la chose avoit besoin d'être prouvée, S'il étoit vrai qu'on pût ne s'en souvenir pas, De qui puis-je tenir, que de vous, la nouvelle Du dernier de tous vos combats, Et les cinq diamans que portoit Ptérélas, Qu'a fait dans la nuit éternelle Tomber l'effort de votre bras? En pourroit-on vouloir un plus sûr témoignage?
AMPHITRYON.
Quoi! je vous ai déjà donné Le nœud de diamans que j'eus pour mon partage, Et que je vous ai destiné?
ALCMÈNE.
Assurément. Il n'est pas difficile De vous en bien convaincre.
AMPHITRYON.
Et comment?
ALCMÈNE, montrant le nœud de diamans à sa ceinture.
Le voici.
AMPHITRYON.
Sosie!
SOSIE, tirant de sa poche un coffret.
Elle se moque, et je le tiens ici: Monsieur, la feinte est inutile.
AMPHITRYON, regardant le coffret.
Le cachet est entier.
ALCMÈNE présentant à Amphitryon le nœud de diamans.
Est-ce une vision? Tenez. Trouverez-vous cette preuve assez forte?
AMPHITRYON.
Ah! ciel! ô juste ciel!
ALCMÈNE.
Allez, Amphitryon, Vous vous moquez d'en user de la sorte; Et vous en devriez avoir confusion.
AMPHITRYON.
Romps vite ce cachet.
SOSIE, ayant ouvert le coffret.
Ma foi, la place est vide. Il faut que, par magie, on ait su le tirer, Ou bien que de lui-même il soit venu, sans guide, Vers celle qu'il a su qu'on en vouloit parer.
AMPHITRYON, à part.
O dieux! dont le pouvoir sur les choses préside, Quelle est cette aventure, et qu'en puis-je augurer Dont mon amour ne s'intimide?
SOSIE, à Amphitryon.
Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort, Et, de même que moi, monsieur, vous êtes double.
AMPHITRYON.
Tais-toi!
ALCMÈNE.
Sur quoi vous étonner si fort; Et d'où peut naître ce grand trouble?
AMPHITRYON, à part.
O ciel! quel étrange embarras! Je vois des incidens qui passent la nature; Et mon honneur redoute une aventure Que mon esprit ne comprend pas.
ALCMÈNE.
Songez-vous, en tenant cette preuve sensible, A me nier encor votre retour pressé?
AMPHITRYON.
Non; mais, à ce retour, daignez, s'il est possible, Me conter ce qui s'est passé.
ALCMÈNE.
Puisque vous demandez un récit de la chose, Vous voulez dire donc que ce n'étoit pas vous?
AMPHITRYON.
Pardonnez-moi; mais j'ai certaine cause Qui me fait demander ce récit entre nous.
ALCMÈNE.
Les soucis importans qui vous peuvent saisir Vous ont-ils fait si vite en perdre la mémoire?
AMPHITRYON.
Peut-être; mais enfin vous me ferez plaisir De m'en dire toute l'histoire.
ALCMÈNE.
L'histoire n'est pas longue. A vous je m'avançai, Pleine d'une aimable surprise, Tendrement je vous embrassai, Et témoignai ma joie à plus d'une reprise.
AMPHITRYON, à part.
Ah! d'un si doux accueil je me serois passé.
ALCMÈNE.
Vous me fîtes d'abord ce présent d'importance, Que du butin conquis vous m'aviez destiné, Votre cœur avec véhémence M'étala de ses feux toute la violence, Et les soins importuns qui l'avoient enchaîné, L'aise de me revoir, les tourmens de l'absence, Tout le souci que son impatience Pour le retour s'étoit donné; Et jamais votre amour, en pareille occurrence, Ne me parut si tendre et si passionné.
AMPHITRYON, à part.
Peut-on plus vivement se voir assassiné!
ALCMÈNE.
Tous ces transports, toute cette tendresse, Comme vous croyez bien, ne me déplaisoient pas; Et, s'il faut que je le confesse, Mon cœur, Amphitryon, y trouvoit mille appas.
AMPHITRYON.
Ensuite, s'il vous plaît?
ALCMÈNE.
Nous nous entrecoupâmes De mille questions qui pouvoient nous toucher. On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes; Et, le souper fini, nous nous fûmes coucher.
AMPHITRYON.
Ensemble?
ALCMÈNE.
Assurément. Quelle est cette demande?
AMPHITRYON, à part.
Ah! c'est ici le coup le plus cruel de tous, Et dont à s'assurer trembloit mon feu jaloux.
ALCMÈNE.
D'où vous vient, à ce mot, une rougeur si grande? Ai-je fait quelque mal de coucher avec vous?
AMPHITRYON.
Non, ce n'étoit pas moi, pour ma douleur sensible; Et qui dit qu'hier ici mes pas se sont portés Dit, de toutes les faussetés, La fausseté la plus horrible.
ALCMÈNE.
Amphitryon!
AMPHITRYON.
Perfide!
ALCMÈNE.
Ah! quel emportement!
AMPHITRYON.
Non, non, plus de douceur et plus de déférence; Ce revers vient à bout de toute ma constance; Et mon cœur ne respire, en ce fatal moment, Et que fureur et que vengeance!
ALCMÈNE.
De qui donc vous venger? et quel manque de foi Vous fait ici me traiter de coupable?
AMPHITRYON.
Je ne sais pas; mais ce n'étoit pas moi: Et c'est un désespoir qui de tout rend capable.
ALCMÈNE.
Allez, indigne époux, le fait parle de soi, Et l'imposture est effroyable. C'est trop me pousser là-dessus, Et d'infidélité me voir trop condamnée. Si vous cherchez, dans ces transports confus, Un prétexte à briser les nœuds d'un hyménée Qui me tient à vous enchaînée, Tous ces détours sont superflus; Et me voilà déterminée A souffrir qu'en ce jour nos liens soient rompus.
AMPHITRYON.
Après l'indigne affront que l'on me fait connoître, C'est bien à quoi, sans doute, il faut vous préparer: C'est le moins qu'on doit voir; et les choses peut-être Pourront n'en pas là demeurer. Le déshonneur est sûr, mon malheur m'est visible, Et mon amour en vain voudroit me l'obscurcir; Mais le détail encor ne m'en est pas sensible, Et mon juste courroux prétend s'en éclaircir. Votre frère déjà peut hautement répondre Que, jusqu'à ce matin, je ne l'ai point quitté: Je m'en vais le chercher, afin de vous confondre Sur ce retour qui m'est faussement imputé. Après, nous percerons jusqu'au fond d'un mystère Jusques à présent inouï; Et, dans les mouvemens d'une juste colère, Malheur à qui m'aura trahi!
SOSIE.
Monsieur...
AMPHITRYON.
Ne m'accompagne pas, Et demeure ici pour m'attendre.
CLÉANTHIS, à Alcmène.
Faut-il...
ALCMÈNE.
Je ne puis rien entendre: Laisse-moi seule, et ne suis point mes pas.
SCÈNE III.--CLÉANTHIS, SOSIE.
CLÉANTHIS, à part.
Il faut que quelque chose ait brouillé sa cervelle; Mais le frère sur-le-champ Finira cette querelle.
SOSIE, à part.
C'est ici pour mon maître un coup assez touchant; Et son aventure est cruelle. Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m'en veux, tout doux, éclaircir avec elle.
CLÉANTHIS, à part.
Voyez s'il me viendra seulement aborder! Mais je veux m'empêcher de rien faire paroître.
SOSIE, à part.
La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, Et je tremble à la demander. Ne vaudroit-il pas mieux, pour ne rien hasarder, Ignorer ce qu'il en peut être? Allons, tout coup vaille, il faut voir, Et je ne m'en saurois défendre. La foiblesse humaine est d'avoir Des curiosités d'apprendre Ce qu'on ne voudroit pas savoir. Dieu te gard', Cléanthis!
CLÉANTHIS.
Ah! ah! tu t'en avises, Traître, de t'approcher de nous!
SOSIE.
Mon Dieu! qu'as-tu? Toujours on te voit en courroux, Et sur rien tu te formalises!
CLÉANTHIS.
Qu'appelles-tu sur rien? dis.
SOSIE.
J'appelle sur rien Ce qui sur rien s'appelle en vers ainsi qu'en prose; Et rien, comme tu le sais bien, Veut dire rien, ou peu de chose.
CLÉANTHIS.
Je ne sais qui me tient, infâme! Que je ne t'arrache les yeux, Et ne t'apprenne où va le courroux d'une femme.
SOSIE.
Holà! D'où te vient donc ce transport furieux?
CLÉANTHIS.
Tu n'appelles donc rien le procédé, peut-être, Qu'avec moi ton cœur a tenu?
SOSIE.
Et quel?
CLÉANTHIS.
Quoi! tu fais l'ingénu? Est-ce qu'à l'exemple du maître Tu veux dire qu'ici tu n'es pas revenu?
SOSIE.
Non, je sais fort bien le contraire; Mais je ne t'en fais pas le fin. Nous avions bu de je ne sais quel vin, Qui m'a fait oublier tout ce que j'ai pu faire.
CLÉANTHIS.
Tu crois peut-être excuser par ce trait...
SOSIE.
Non, tout de bon, tu m'en peux croire, J'étois dans un état où je puis avoir fait Des choses dont j'aurois regret, Et dont je n'ai nulle mémoire.
CLÉANTHIS.
Tu ne te souviens point du tout de la manière Dont tu m'as su traiter, étant venu du port?
SOSIE.
Non plus que rien. Tu peux m'en faire le rapport: Je suis équitable et sincère, Et me condamnerai moi-même, si j'ai tort.
CLÉANTHIS.
Comment! Amphitryon m'ayant su disposer[13], Jusqu'à ce que tu vins j'avois poussé ma veille; Mais je ne vis jamais une froideur pareille: De ta femme il fallut moi-même t'aviser; Et, lorsque je fus te baiser, Tu détournas le nez et me donnas l'oreille.
SOSIE.
Bon!
CLÉANTHIS.
Comment! bon?
SOSIE.
Mon Dieu! tu ne sais pas pourquoi, Cléanthis, je tiens ce langage: J'avois mangé de l'ail, et fis, en homme sage, De détourner un peu mon haleine de toi.
CLÉANTHIS.
Je te sus exprimer des tendresses de cœur; Mais à tous mes discours tu fus comme une souche, Et jamais un mot de douceur Ne te put sortir de la bouche.
SOSIE, à part.
Courage!
CLÉANTHIS.
Enfin ma flamme eut beau s'émanciper, Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace; Et, dans un tel retour, je te vis la tromper Jusqu'à faire refus de prendre au lit la place Que les lois de l'hymen t'obligent d'occuper.
SOSIE.
Quoi! je ne couchai point?
CLÉANTHIS.
Non, lâche!
SOSIE.
Est-il possible!
CLÉANTHIS.
Traître! il n'est que trop assuré. C'est de tous les affronts l'affront le plus sensible; Et, loin que ce matin ton cœur l'ait réparé, Tu t'es d'avec moi séparé Par des discours chargés d'un mépris tout visible.
SOSIE.
Vivat Sosie!
CLÉANTHIS.
Eh quoi! ma plainte a cet effet! Tu ris après ce bel ouvrage!
SOSIE.
Que je suis de moi satisfait!
CLÉANTHIS.
Exprime-t-on ainsi le regret d'un outrage?
SOSIE.
Je n'aurois jamais cru que j'eusse été si sage.
CLÉANTHIS.
Loin de te condamner d'un si perfide trait, Tu m'en fais éclater la joie en ton visage!
SOSIE.
Mon Dieu! tout doucement! Si je parois joyeux, Crois que j'en ai dans l'âme une raison très-forte, Et que, sans y penser, je ne fis jamais mieux Que d'en user tantôt avec toi de la sorte.
CLÉANTHIS.
Traître! te moques-tu de moi?
SOSIE.
Non, je te parle avec franchise. En l'état où j'étois, j'avois certain effroi Dont, avec ton discours, mon âme s'est remise, Je m'appréhendois fort, et craignois qu'avec toi Je n'eusse fait quelque sottise.
CLÉANTHIS.
Quelle est cette frayeur? et sachons donc pourquoi.
SOSIE.
Les médecins disent, quand on est ivre, Que de sa femme, on se doit abstenir, Et que dans cet état il ne peut provenir Que des enfans pesans et qui ne sauroient vivre. Vois, si mon cœur n'eût su de froideur se munir, Quels inconvéniens auroient pu s'en ensuivre!
CLÉANTHIS.
Je me moque des médecins, Avec leurs raisonnemens fades: Qu'ils règlent ceux qui sont malades, Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains. Ils se mêlent de trop d'affaires, De prétendre tenir nos chastes feux gênés; Et sur les jours caniculaires Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez.
SOSIE.
Tout doux!
CLÉANTHIS.
Non, je soutiens que cela conclut mal; Ces raisons sont raisons d'extravagantes têtes. Il n'est ni vin ni temps qui puisse être fatal A remplir le devoir de l'amour conjugal; Et les médecins sont des bêtes.
SOSIE.
Contre eux, je t'en supplie, apaise ton courroux; Ce sont d'honnêtes gens, quoi que le monde en dise.
CLÉANTHIS.
Tu n'es pas où tu crois; en vain tu files doux: Ton excuse n'est point une excuse de mise; Et je me veux venger tôt ou tard, entre nous, De l'air dont chaque jour je vois qu'on me méprise. Des discours de tantôt je garde tous les coups, Et tâcherai d'user, lâche et perfide époux, De cette liberté que ton cœur m'a permise.
SOSIE.
Quoi?
CLÉANTHIS.
Tu m'as dit tantôt que tu consentois fort, Lâche, que j'en aimasse un autre!
SOSIE.
Ah! pour cet article, j'ai tort. Je m'en dédis, il y va trop du nôtre. Garde-toi bien de suivre ce transport.
CLÉANTHIS.
Si je puis une fois pourtant Sur mon esprit gagner la chose...
SOSIE.
Fais à ce discours quelque pause. Amphitryon revient, qui me paroît content.
[13] Pour: Amphitryon m'ayant donné bon exemple. Expression obscure et dont le sens un peu licencieux se cache sous cette obscurité.
SCÈNE IV.--JUPITER, CLÉANTHIS, SOSIE.
JUPITER, à part.
Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, De bannir les chagrins que son cœur veut garder, Et donner à mes feux, dans ce soin qui m'amène, Le doux plaisir de se raccommoder.
A Cléanthis.
Alcmène est là-haut, n'est-ce pas?
CLÉANTHIS.
Oui, pleine d'une inquiétude Qui cherche de la solitude, Et qui m'a défendu d'accompagner ses pas.
JUPITER.
Quelque défense qu'elle ait faite, Elle ne sera pas pour moi.
SCÈNE V.--CLÉANTHIS, SOSIE.
CLÉANTHIS.
Son chagrin, à ce que je voi, A fait une prompte retraite.
SOSIE.
Que dis-tu, Cléanthis, de ce joyeux maintien, Après son fracas effroyable?
CLÉANTHIS.
Que, si toutes nous faisions bien, Nous donnerions tous les hommes au diable, Et que le meilleur n'en vaut rien.
SOSIE.
Cela se dit dans le courroux; Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées, Et vous seriez ma foi, toutes bien empêchées, Si le diable les prenait tous.
CLÉANTHIS.
Vraiment...
SOSIE.
Les voici. Taisons-nous.
SCÈNE VI.--JUPITER, ALCMÈNE, CLÉANTHIS, SOSIE.
JUPITER.
Voulez-vous me désespérer? Hélas! arrêtez, belle Alcmène.
ALCMÈNE.
Non, avec l'auteur de ma peine Je ne puis du tout demeurer.
JUPITER.
De grâce!...
ALCMÈNE.
Laissez-moi!
JUPITER.
Quoi!...
ALCMÈNE.
Laissez-moi, vous dis-je!
JUPITER, bas, à part.
Ses pleurs touchent mon âme, et sa douleur m'afflige.
Haut.
Souffrez que mon cœur...
ALCMÈNE.
Non, ne suivez point mes pas.
JUPITER.
Où voulez-vous aller?
ALCMÈNE.
Où vous ne serez pas.
JUPITER.
Ce vous est une attente vaine. Je tiens à vos beautés par un nœud trop serré, Pour pouvoir un moment en être séparé. Je vous suivrai partout, Alcmène.
ALCMÈNE.
Et moi, partout je vous fuirai.
JUPITER.
Je suis donc bien épouvantable!
ALCMÈNE.
Plus qu'on ne peut dire, à mes yeux. Oui, je vous vois comme un monstre effroyable, Un monstre cruel, furieux, Et dont l'approche est redoutable; Comme un monstre à fuir en tous lieux. Mon cœur souffre, à vous voir, une peine incroyable. C'est un supplice qui m'accable; Et je ne vois rien sous les cieux D'affreux, d'horrible, d'odieux, Qui ne me fût plus que vous supportable.
JUPITER.
En voilà bien, hélas! que votre bouche dit.
ALCMÈNE.
J'en ai dans le cœur davantage; Et, pour s'exprimer tout, ce cœur a du dépit De ne point trouver de langage.
JUPITER.
Eh! que vous a donc fait ma flamme, Pour me pouvoir, Alcmène, en monstre regarder?
ALCMÈNE.
Ah! juste ciel! cela peut-il se demander! Et n'est-ce pas pour mettre à bout une âme?
JUPITER.
Ah! d'un esprit plus adouci...
ALCMÈNE.
Non, je ne veux du tout vous voir ni vous entendre.
JUPITER.
Avez-vous bien le cœur de me traiter ainsi? Est-ce là cet amour si tendre Qui devait tant durer quand je vins hier ici?
ALCMÈNE.
Non, non, ce ne l'est pas, et vos lâches injures En ont autrement ordonné. Il n'est plus, cet amour tendre et passionné; Vous l'avez dans mon cœur, par cent vives blessures, Cruellement assassiné: C'est en sa place un courroux inflexible, Un vif ressentiment, un dépit invincible, Un désespoir d'un cœur justement animé, Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible, Autant qu'il est d'accord de vous avoir aimé; Et c'est haïr autant qu'il est possible.
JUPITER.
Hélas! que votre amour n'avoit guère de force, Si de si peu de chose on le peut voir mourir! Ce qui n'étoit que jeu doit-il faire un divorce? Et d'une raillerie a-t-on lieu de s'aigrir?
ALCMÈNE.
Ah! c'est cela dont je suis offensée, Et que ne peut pardonner mon courroux; Des véritables traits d'un mouvement jaloux Je me trouverois moins blessée. La jalousie a des impressions Dont bien souvent la force nous entraîne; Et l'âme la plus sage, en ces occasions, Sans doute avec assez de peine Répond de ses émotions. L'emportement d'un cœur qui peut s'être abusé A de quoi ramener une âme qu'il offense; Et, dans l'amour qui lui donne naissance, Il trouve au moins, malgré toute sa violence, Des raisons pour être excusé. De semblables transports contre un ressentiment Pour défense toujours ont ce qui les fait naître; Et l'on donne grâce aisément A ce dont on n'est pas le maître. Mais que, de gaieté de cœur, On passe aux mouvemens d'une fureur extrême; Que sans cause l'on vienne, avec tant de rigueur, Blesser la tendresse et l'honneur D'un cœur qui chèrement nous aime; Ah! c'est un coup trop cruel en lui-même, Et que jamais n'oubliera ma douleur.
JUPITER.
Oui, vous avez raison, Alcmène; il se faut rendre. Cette action, sans doute, est un crime odieux: Je ne prétends plus le défendre; Mais souffrez que mon cœur s'en défende à vos yeux, Et donne au vôtre à qui se prendre De ce transport injurieux. A vous en faire un aveu véritable, L'époux, Alcmène, a commis tout le mal; C'est l'époux qu'il vous faut regarder en coupable L'amant n'a point de part à ce transport brutal, Et de vous offenser son cœur n'est point capable. Il a pour vous, ce cœur, pour jamais y penser, Trop de respect et de tendresse; Et, si de faire rien à vous pouvoir blesser Il avait eu la coupable foiblesse, De cent coups à vos yeux il voudroit le percer. Mais l'époux est sorti de ce respect soumis Où pour vous on doit toujours être; A son dur procédé l'époux s'est fait connoître, Et par le droit d'hymen il s'est cru tout permis. Oui, c'est lui qui sans doute est criminel vers vous. Lui seul a maltraité votre aimable personne; Haïssez, détestez l'époux, J'y consens, et vous l'abandonne; Mais, Alcmène, sauvez l'amant de ce courroux Qu'une telle offense vous donne; N'en jetez pas sur lui l'effet, Démêlez-le un peu du coupable; Et pour être enfin équitable. Ne le punissez point de ce qu'il n'a pas fait.
ALCMÈNE.
Ah! toutes ces subtilités N'ont que des excuses frivoles, Et pour les esprits irrités Ce sont des contre-temps que de telles paroles. Ce détour ridicule est en vain pris par vous. Je ne distingue rien en celui qui m'offense, Tout y devient l'objet de mon courroux; Et, dans sa juste violence, Sont confondus et l'amant et l'époux. Tous deux de même sorte occupent ma pensée; Et des mêmes couleurs, par mon âme blessée, Tous deux ils sont peints à mes yeux; Tous deux sont criminels, tous deux m'ont offensée, Et tous deux me sont odieux.
JUPITER.
Eh bien, puisque vous le voulez, Il faut donc me charger du crime. Oui, vous avez raison lorsque vous m'immolez A vos ressentimens, en coupable victime: Un trop juste dépit contre moi vous anime; Et tout ce grand courroux qu'ici vous étalez Ne me fait endurer qu'un tourment légitime. C'est avec droit que mon abord vous chasse, Et que de me fuir en tous lieux Votre colère me menace. Je dois vous être un objet odieux; Vous devez me vouloir un mal prodigieux. Il n'est aucune horreur que mon forfait ne passe, D'avoir offensé vos beaux yeux: C'est un crime à blesser les hommes et les dieux; Et je mérite enfin, pour punir cette audace Que contre moi votre haine ramasse Tous ses traits les plus furieux. Mais mon cœur vous demande grâce; Pour vous la demander je me jette à genoux, Et la demande au nom de la plus vive flamme Du plus tendre amour dont une âme Puisse jamais brûler pour vous. Si votre cœur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j'ose recourir, Il faut qu'une atteinte soudaine M'arrache, en me faisant mourir, Aux dures rigueurs d'une peine Que je ne saurois plus souffrir. Oui, cet état me désespère. Alcmène, ne présumez pas Qu'aimant, comme je fais, vos célestes appas, Je puisse vivre un jour avec votre colère. Déjà de ces momens la barbare longueur Fait, sous des atteintes mortelles, Succomber tout mon triste cœur; Et de mille vautours les blessures cruelles N'ont rien de comparable à ma vive douleur. Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer: S'il n'est point de pardon que je doive espérer, Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux le cœur d'un misérable, Ce cœur, ce traître cœur, trop digne d'expirer, Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable: Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène, Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour, Aucune impression de haine, Au souvenir de mon amour! C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine.
ALCMÈNE.
Ah! trop cruel époux!
JUPITER.
Dites, parlez Alcmène.
ALCMÈNE.
Faut-il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités?
JUPITER.
Quelque ressentiment qu'un outrage nous cause, Tient-il contre un remords d'un cœur bien enflammé?
ALCMÈNE.
Un cœur bien plein de flamme à mille morts s'expose, Plutôt que de vouloir fâcher l'objet aimé.
JUPITER.
Plus on aime quelqu'un, moins on trouve de peine...
ALCMÈNE.
Non, ne m'en parlez point; vous méritez ma haine.
JUPITER.
Vous me haïssez donc?
ALCMÈNE.
J'y fais tout mon effort; Et j'ai dépit de voir que toute votre offense Ne puisse de mon cœur jusqu'à cette vengeance Faire encore aller le transport.
JUPITER.
Mais pourquoi cette violence, Puisque, pour vous venger, je vous offre ma mort? Prononcez-en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure.
ALCMÈNE.
Qui ne saurait haïr peut-il vouloir qu'on meure?
JUPITER.
Et moi, je ne puis vivre, à moins que vous quittiez Cette colère qui m'accable, Et que vous m'accordiez le pardon favorable Que je vous demande à vos pieds.
Sosie et Cléanthis se mettent aussi à genoux.
Résolvez ici l'un des deux, Ou de punir, ou bien d'absoudre.
ALCMÈNE.
Hélas! ce que je puis résoudre Paroît bien plus que je ne veux. Pour vouloir soutenir le courroux qu'on me donne, Mon cœur a trop su me trahir: Dire qu'on ne saurait haïr, N'est-ce pas dire qu'on pardonne?
JUPITER.
Ah! belle Alcmène, il faut que, comblé d'allégresse...
ALCMÈNE.
Laissez; je me veux mal de mon trop de foiblesse.
JUPITER.
Va Sosie, et dépêche-toi, Voir, dans les doux transports dont mon âme est charmée, Ce que tu trouveras d'officiers de l'armée, Et les invite à dîner avec moi.
Bas, à part.
Tandis que d'ici je le chasse, Mercure y remplira sa place.
SCÈNE VII.--CLÉANTHIS, SOSIE.
SOSIE.
Eh bien, tu vois, Cléanthis, ce ménage. Veux-tu qu'à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage?
CLÉANTHIS.
C'est pour ton nez, vraiment! cela se fait ainsi!
SOSIE.
Quoi! tu ne veux pas?
CLÉANTHIS.
Non.
SOSIE. Il ne m'importe guère. Tant pis pour toi.
CLÉANTHIS.
Là, là, revien.
SOSIE.
Non, morbleu! je n'en ferai rien, Et je veux être, à mon tour, en colère.
CLÉANTHIS.
Va, va, traître! laisse-moi faire: On se lasse parfois d'être femme de bien.
ACTE III
SCÈNE I.--AMPHITRYON.
Oui, sans doute, le sort tout exprès me le cache; Et des tours que je fais, à la fin je suis las. Il n'est point de destin plus cruel, que je sache; Je ne saurois trouver, portant partout mes pas, Celui qu'à chercher je m'attache, Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être, De nos faits avec moi, sans beaucoup me connoître, Viennent se réjouir pour me faire enrager. Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse, De leurs embrassemens et de leur allégresse Sur mon inquiétude ils viennent tous charger. En vain à passer je m'apprête, Pour fuir leurs persécutions, Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête; Et, tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions Je répons d'un geste de tête, Je leur donne tout bas cent malédictions. Ah! qu'on est peu flatté de louange, d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur, Et que l'on donnerait volontiers cette gloire Pour avoir le repos du cœur! Ma jalousie, à tout propos, Me promène sur ma disgrâce; Et plus mon esprit y repasse, Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos. Le vol des diamans n'est pas ce qui m'étonne; On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas; Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne Est ce qui fait ici mon cruel embarras. La nature parfois produit des ressemblances Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser; Mais il est hors de sens que, sous ces apparences, Un homme pour époux se puisse supposer; Et dans tous ces rapports sont mille différences Dont se peut une femme aisément aviser. Des charmes de la Thessalie On vante de tous temps les merveilleux effets; Mais les contes fameux qui partout en sont faits Dans mon esprit toujours ont passé pour folie, Et ce seroit du sort une étrange rigueur, Qu'au sortir d'une ample victoire Je fusse contraint de les croire Aux dépens de mon propre honneur. Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère, Et voir si ce n'est point une vaine chimère Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit. Ah! fasse le ciel équitable Que ce penser soit véritable, Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l'esprit!
SCÈNE II.--MERCURE, AMPHITRYON.
MERCURE, sur le balcon de la maison d'Amphitryon, sans être vu ni entendu d'Amphitryon.
Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir, Je m'en veux faire au moins qui soient d'autre nature, Et je vais égayer mon sérieux loisir A mettre Amphitryon hors de toute mesure. Cela n'est pas d'un dieu bien plein de charité; Mais aussi n'est-ce pas ce dont je m'inquiète; Et je me sens, par ma planète, A la malice un peu porté.
AMPHITRYON.
D'où vient donc qu'à cette heure on ferme cette porte?
MERCURE.
Holà! tout doucement. Qui frappe?
AMPHITRYON, sans voir Mercure. Moi.
MERCURE.
Qui, moi?
AMPHITRYON, apercevant Mercure, qu'il prend pour Sosie.
Ah! ouvre.
MERCURE.
Comment, ouvre! Et qui donc es-tu, toi Qui fais tant de vacarme et parles de la sorte?
AMPHITRYON.
Quoi! tu ne me connais pas?
MERCURE.
Non, Et n'en ai pas la moindre envie.
AMPHITRYON, à part.
Tout le monde perd-il aujourd'hui la raison? Est-ce un mal répandu? Sosie! holà, Sosie!
MERCURE.
Eh bien, Sosie! oui, c'est mon nom, As-tu peur que je ne l'oublie?
AMPHITRYON.
Me vois-tu bien?
MERCURE.
Fort bien. Qui peut pousser ton bras A faire une rumeur si grande? Et que demandes-tu là-bas?
AMPHITRYON.
Moi, pendard! ce que je demande?
MERCURE.
Que ne demandes-tu donc pas? Parle, si tu veux qu'on t'entende.
AMPHITRYON.
Attends, traître! avec un bâton Je vais là-haut me faire entendre, Et de bonne façon t'apprendre A m'oser parler sur ce ton.
MERCURE.
Tout beau! si pour heurter tu fais la moindre instance, Je t'enverrai d'ici des messagers fâcheux.
AMPHITRYON.
O ciel! vit-on jamais une telle insolence? La peut-on concevoir d'un serviteur, d'un gueux?
MERCURE.
Eh bien, qu'est-ce? M'as-tu tout parcouru par ordre? M'as-tu de tes gros yeux assez considéré? Comme il les écarquille, et paroît effaré! Si des regards on pouvoit mordre, Il m'aurait déjà déchiré.
AMPHITRYON.
Moi-même je frémis de ce que tu t'apprêtes Avec ces impudens propos, Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes! Quels orages de coups vont fondre sur ton dos!
MERCURE.
L'ami, si de ces lieux tu ne veux disparoître, Tu pourras y gagner quelque contusion.
AMPHITRYON.
Ah! tu sauras, maraud, à ta confusion, Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître!
MERCURE.
Toi, mon maître?
AMPHITRYON.
Oui, coquin! M'oses-tu méconnoître?
MERCURE.
Je n'en reconnois point d'autre qu'Amphitryon.
AMPHITRYON.
Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être?
MERCURE.
Amphitryon?
AMPHITRYON.
Sans doute.
MERCURE.
Ah! quelle vision! Dis-nous un peu, quel est le cabaret honnête Où tu t'es coiffé le cerveau?
AMPHITRYON.
Comment! encore?
MERCURE.
Étoit-ce un vin à faire fête?
AMPHITRYON.
Ciel!
MERCURE.
Étoit-il vieux, ou nouveau?
AMPHITRYON.
Que de coups!
MERCURE.
Le nouveau donne fort dans la tête, Quand on le veut boire sans eau.
AMPHITRYON.
Ah! je t'arracherai cette langue, sans doute!
MERCURE.
Passe, mon cher ami, crois-moi; Que quelqu'un ici ne t'écoute. Je respecte le vin. Va-t'en, retire-toi, Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il goûte.
AMPHITRYON.
Comment! Amphitryon est là dedans?
MERCURE.
Fort bien! Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine, Est auprès de la belle Alcmène, A jouir des douceurs d'un aimable entretien. Après le démêlé d'un amoureux caprice, Ils goûtent le plaisir de s'être rajustés. Garde-toi de troubler leurs douces privautés, Si tu ne veux qu'il ne punisse L'excès de tes témérités.
SCÈNE III.--AMPHITRYON.
Ah! quel étrange coup m'a-t-il porté dans l'âme! En quel trouble cruel jette-t-il mon esprit! Et, si les choses sont comme le traître dit, Où vois-je ici réduits mon honneur et ma flamme! A quel parti me doit résoudre ma raison? Ai-je l'éclat ou le secret à prendre? Et dois-je, en mon courroux, renfermer ou répandre Le déshonneur de ma maison? Ah! faut-il consulter dans un affront si rude? Je n'ai rien à prétendre et rien à ménager; Et toute mon inquiétude Ne doit aller qu'à me venger.
SCÈNE IV.--AMPHITRYON, SOSIE, NAUCRATÈS ET POLIDAS, dans le fond du théâtre.
SOSIE, à Amphitryon.
Monsieur, avec mes soins, tout ce que j'ai pu faire, C'est de vous amener ces messieurs que voici.
AMPHITRYON.
Ah! vous voilà!
SOSIE.
Monsieur...
AMPHITRYON.
Insolent! téméraire!
SOSIE.
Quoi?
AMPHITRYON.
Je vous apprendrai de me traiter ainsi.
SOSIE.
Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?
AMPHITRYON, mettant l'épée à la main.
Ce que j'ai, misérable!
SOSIE, à Naucratès et à Polidas.
Holà, messieurs! venez donc tôt.
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Ah! de grâce, arrêtez!
SOSIE.
De quoi suis-je coupable?
AMPHITRYON.
Tu me le demandes, maraud!
A Naucratès.
Laissez-moi satisfaire un courroux légitime.
SOSIE.
Lorsque l'on pend quelqu'un, on lui dit pourquoi c'est.
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Daignez nous dire au moins quel peut être son crime.
SOSIE.
Messieurs, tenez bon, s'il vous plaît.
AMPHITRYON.
Comment! il vient d'avoir l'audace De me fermer la porte au nez, Et de joindre encor la menace A mille propos effrénés!
Voulant le frapper.
Ah! coquin!
SOSIE, tombant à genoux.
Je suis mort!
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Calmez cette colère.
SOSIE.
Messieurs!
POLIDAS, à Sosie.
Qu'est-ce?
SOSIE.
M'a-t-il frappé?
AMPHITRYON.
Non, il faut qu'il ait le salaire Des mots où tout à l'heure il s'est émancipé.
SOSIE.
Comment cela se peut-il faire Si j'étois par votre ordre autre part occupé? Ces messieurs sont ici pour rendre témoignage Qu'à dîner avec vous je les viens d'inviter.
NAUCRATÈS.
Il est vrai qu'il nous vient de faire ce message, Et n'a point voulu nous quitter.
AMPHITRYON.
Qui t'a donné cet ordre?
SOSIE.
Vous.
AMPHITRYON.
Et quand?
SOSIE.
Après votre paix faite, Au milieu des transports d'une âme satisfaite D'avoir d'Alcmène apaisé le courroux.
Sosie se relève.
AMPHITRYON.
O ciel! chaque instant, chaque pas, Ajoute quelque chose à mon cruel martyre, Et, dans ce fatal embarras, Je ne sais plus que croire ni que dire.
NAUCRATÈS.
Tout ce que de chez vous il vient de nous conter Surpasse si fort la nature, Qu'avant que de rien faire et de vous emporter, Vous devez éclaircir toute cette aventure.
AMPHITRYON.
Allons; vous y pourrez seconder mon effort; Et le ciel à propos ici vous a fait rendre. Voyons quelle fortune en ce jour peut m'attendre; Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort. Hélas! je brûle de l'apprendre, Et je le crains plus que la mort.
Amphitryon frappe à la porte de sa maison.
SCÈNE V.--JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.
JUPITER.
Quel bruit à descendre m'oblige? Et qui frappe en maître où je suis?
AMPHITRYON.
Que vois-je? justes dieux!
NAUCRATÈS.
Ciel! quel est ce prodige? Quoi! deux Amphitryons ici nous sont produits!
AMPHITRYON, à part.
Mon âme demeure transie! Hélas! je n'en puis plus, l'aventure est à bout; Ma destinée est éclaircie, Et ce que je vois me dit tout.
NAUCRATÈS.
Plus mes regards sur eux s'attachent fortement, Plus je trouve qu'en tout l'un à l'autre est semblable.
SOSIE, passant du côté de Jupiter.
Messieurs, voici le véritable; L'autre est un imposteur digne de châtiment.
POLIDAS.
Certes, ce rapport admirable Suspend ici mon jugement.
AMPHITRYON.
C'est trop être éludés[14] par un fourbe exécrable; Il faut avec ce fer rompre l'enchantement.
NAUCRATÈS, à Amphitryon, qui a mis l'épée à la main.
Arrêtez!
AMPHITRYON.
Laissez-moi!
NAUCRATÈS.
Dieux! que voulez-vous faire?
AMPHITRYON.
Punir d'un imposteur les lâches trahisons.
JUPITER.
Tout beau! l'emportement est fort peu nécessaire; Et, lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.
SOSIE.
Oui, c'est un enchanteur qui porte un caractère Pour ressembler aux maîtres des maisons.
AMPHITRYON, à Sosie.
Je te ferai, pour ton partage, Sentir par mille coups ces propos outrageans.
SOSIE.
Mon maître est homme de courage, Et ne souffrira point que l'on batte ses gens.
AMPHITRYON.
Laissez-moi m'assouvir dans mon courroux extrême, Et laver mon affront au sang d'un scélérat.
NAUCRATÈS, arrêtant Amphitryon.
Nous ne souffrirons point cet étrange combat D'Amphitryon contre lui-même.
AMPHITRYON.
Quoi! mon honneur de vous reçoit ce traitement! Et mes amis d'un fourbe embrassent la défense! Loin d'être les premiers à prendre ma vengeance, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment!
NAUCRATÈS.
Que voulez-vous qu'à cette vue Fassent nos résolutions, Lorsque par deux Amphitryons Toute notre chaleur demeure suspendue? A vous faire éclater notre zèle aujourd'hui, Nous craignons de faillir et de vous méconnaître. Nous voyons bien en vous Amphitryon paroître, Du salut des Thébains le glorieux appui; Mais nous le voyons tous aussi paroître en lui, Et ne saurions juger dans lequel il peut être. Notre parti n'est point douteux, Et l'imposteur par nous doit mordre la poussière; Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux; Et c'est un coup trop hasardeux Pour l'entreprendre sans lumière. Avec douceur laissez-nous voir De quel côté peut être l'imposture; Et, dès que nous aurons démêlé l'aventure, Il ne nous faudra point dire notre devoir.
JUPITER.
Oui, vous avez raison, et cette ressemblance A douter de tous deux vous peut autoriser. Je ne m'offense point de vous voir en balance Je suis plus raisonnable et sais vous excuser. L'œil ne peut entre nous faire de différence, Et je vois qu'aisément on s'y peut abuser. Vous ne me voyez point témoigner de colère, Point mettre l'épée à la main: C'est un mauvais moyen d'éclaircir ce mystère, Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain. L'un de nous est Amphitryon; Et tous deux à vos yeux nous le pouvons paroître. C'est à moi de finir cette confusion; Et je prétends me faire à tous si bien connoître, Qu'aux pressantes clartés de ce que je puis être Lui-même soit d'accord du sang qui m'a fait naître, Et n'ait plus de rien dire aucune occasion. C'est aux yeux des Thébains que je veux avec vous De la vérité pure ouvrir la connoissance; Et la chose sans doute est assez d'importance Pour affecter[15] la circonstance De l'éclaircir aux yeux de tous. Alcmène attend de moi ce public témoignage: Sa vertu, que l'éclat de ce désordre outrage, Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin. C'est à quoi mon amour envers elle m'engage; Et des plus nobles chefs je fais un assemblage Pour l'éclaircissement dont sa gloire a besoin. Attendant avec vous ces témoins souhaités, Ayez je vous prie, agréable De venir honorer la table Où vous a Sosie invités.
SOSIE.
Je ne me trompois pas, messieurs; ce mot termine Toute l'irrésolution; Le véritable Amphitryon Est l'Amphitryon où l'on dîne.
AMPHITRYON.
O ciel! puis-je plus bas me voir humilié? Quoi! faut-il que j'entende ici, pour mon martyre, Tout ce que l'imposteur à mes yeux vient de dire, Et que dans la fureur que ce discours m'inspire, On me tienne le bras lié!
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Vous vous plaignez à tort. Permettez-nous d'attendre L'éclaircissement qui doit rendre Les ressentimens de saison. Je ne sais pas s'il impose; Mais il parle sur la chose Comme s'il avoit raison.
AMPHITRYON.
Allez, foibles amis, et flattez l'imposture: Thèbes en a pour moi de tout autres que vous; Et je vais en trouver qui, partageant l'injure, Sauront prêter la main à mon juste courroux.
JUPITER.
Eh bien, je les attends, et saurai décider Le différend en leur présence.
AMPHITRYON.
Fourbe! tu crois par là peut-être t'évader; Mais rien ne te sauroit sauver de ma vengeance.
JUPITER.
A ces injurieux propos Je ne daigne[16] à présent répondre; Et tantôt je saurai confondre Cette fureur avec deux mots.
AMPHITRYON.
Le ciel même, le ciel ne t'y sauroit soustraire; Et jusques aux enfers j'irai suivre tes pas.
JUPITER.
Il ne sera pas nécessaire, Et l'on verra tantôt que je ne fuirai pas.
AMPHITRYON, à part.
Allons, courons, avant que d'avec eux il sorte, Assembler des amis qui suivent mon courroux; Et chez moi venons à main-forte Pour le percer de mille coups.
[14] Pour: trompés. Du mot latin eludere. Latinisme qui n'est pas entré dans la langue.
[15] Au lieu de: pour chercher avec soin le moment de. Du mot latin affectare, rechercher.
[16] Pour: je ne daigne pas. Ellipse expressive.
SCÈNE VI.--JUPITER, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.
JUPITER.
Point de façon je vous conjure; Entrons vite dans la maison.
NAUCRATÈS.
Certes, toute cette aventure Confond le sens et la raison.
SOSIE.
Faites trêve, messieurs, à toutes vos surprises; Et pleins de joie, allez tabler jusqu'à demain.
Seul.
Que je vais m'en donner, et me mettre en beau train De raconter nos vaillantises! Je brûle d'en venir aux prises, Et jamais je n'eus tant de faim.
SCÈNE VII.--MERCURE, SOSIE.
MERCURE.
Arrête! Quoi! tu viens ici mettre ton nez, Impudent fleureur de cuisine!
SOSIE.
Ah! de grâce, tout doux!
MERCURE.
Ah! vous y retournez? Je vous ajusterai l'échine.
SOSIE.
Hélas! brave et généreux moi, Modère-toi je t'en supplie, Sosie, épargne un peu Sosie, Et ne te plais point tant à frapper dessus toi.
MERCURE.
Qui de t'appeler de ce nom A pu te donner la licence? Ne t'en ai-je pas fait une expresse défense, Sous peine d'essuyer mille coups de bâton?
SOSIE.
C'est un nom que tous deux nous pouvons à la fois Posséder sous un même maître. Sosie en tous lieux on sait me reconnoître; Je souffre bien que tu le sois, Souffre aussi que je le puisse être. Laissons aux deux Amphitryons Faire éclater des jalousies; Et, parmi leurs contentions, Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.
MERCURE.
Non, c'est assez d'un seul; et je suis obstiné A ne point souffrir de partage.
SOSIE.
Du pas devant sur moi tu prendras l'avantage; Je serai le cadet, et tu seras l'aîné.
MERCURE.
Non! un frère incommode, et n'est pas de mon goût, Et je veux être fils unique.
SOSIE.
O cœur barbare et tyrannique! Souffre qu'au moins je sois ton ombre.
MERCURE.
Point du tout.
SOSIE.
Que d'un peu de pitié ton âme s'humanise! En cette qualité souffre-moi près de toi: Je te serai partout une ombre si soumise, Que tu seras content de moi.
MERCURE.
Point de quartier; immuable est la loi. Si d'entrer là dedans tu prends encor l'audace, Mille coups en seront le fruit.
SOSIE.
Las! à quelle étrange disgrâce, Pauvre Sosie, es-tu réduit!
MERCURE.
Quoi! ta bouche se licencie A te donner encor un nom que je défends!
SOSIE.
Non, ce n'est pas moi que j'entends; Et je parle d'un vieux Sosie Qui fut jadis de mes parens, Qu'avec très-grande barbarie, A l'heure du dîner, l'on chassa de céans.
MERCURE.
Prends garde de tomber dans cette frénésie, Si tu veux demeurer au nombre des vivans.
SOSIE, à part.
Que je te rosserois, si j'avois du courage, Double fils de putain, de trop d'orgueil enflé!
MERCURE.
Que dis-tu?
SOSIE.
Rien.
MERCURE.
Tu tiens, je crois, quelque langage.
SOSIE.
Demandez, je n'ai pas soufflé.
MERCURE.
Certain mot de fils de putain A pourtant frappé mon oreille; Il n'est rien de plus certain.
SOSIE.
C'est donc un perroquet que le beau temps réveille.
MERCURE.
Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger, Voilà l'endroit où je demeure.
SOSIE, seul.
O ciel! que l'heure de manger, Pour être mis dehors, est une maudite heure! Allons, cédons au sort dans notre affliction, Suivons-en aujourd'hui l'aveugle fantaisie; Et, par une juste union, Joignons le malheureux Sosie Au malheureux Amphitryon. Je l'aperçois venir en bonne compagnie.
SCÈNE VIII.--AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, PAUSICLÈS, SOSIE, dans un coin du théâtre, sans être aperçu.
AMPHITRYON, à plusieurs autres officiers qui l'accompagnent.
Arrêtez là, messieurs, suivez-nous d'un peu loin, Et n'avancez tous, je vous prie, Que quand il en sera besoin.
PAUSICLÈS.
Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme.
AMPHITRYON.
Ah! de tous les côtés mortelle est ma douleur, Et je souffre pour ma flamme Autant que pour mon honneur.
PAUSICLÈS.
Si cette ressemblance est telle que l'on dit, Alcmène, sans être coupable...
AMPHITRYON.
Ah! sur le fait dont il s'agit, L'erreur simple devient un crime véritable, Et, sans consentement, l'innocence y périt. De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne, Touchent les endroits délicats; Et la raison bien souvent les pardonne, Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas.
ARGATIPHONTIDAS.
Je n'embarrasse point là dedans ma pensée; Mais je hais vos messieurs de leurs honteux délais, Et c'est un procédé dont j'ai l'âme blessée Et que les gens de cœur n'approuveront jamais. Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée, Se jeter dans ses intérêts. Argatiphontidas ne va point aux accords. Écouter d'un ami raisonner l'adversaire Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire: Il ne faut écouter que la vengeance alors. Le procès ne me sauroit plaire; Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports, Par bailler, sans autre mystère, De l'épée au travers du corps. Oui, vous verrez, quoi qu'il avienne, Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point; Et de vous il faut que j'obtienne Que le pendard ne meure point D'une autre main que de la mienne.
AMPHITRYON.
Allons.
SOSIE, à Amphitryon.
Je viens, monsieur, subir, à deux genoux, Le juste châtiment d'une audace maudite. Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups, Tuez-moi dans votre courroux, Vous ferez bien, je le mérite; Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous.
AMPHITRYON.
Lève-toi. Que fait-on?
SOSIE.
L'on m'a chassé tout net; Et, croyant à manger m'aller comme eux ébattre, Je ne songeois pas qu'en effet Je m'attendois là pour me battre. Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait Tout de nouveau le diable à quatre. La rigueur d'un pareil destin, Monsieur, aujourd'hui nous talonne: Et l'on me des-Sosie[17] enfin Comme on vous des-Amphitryonne.
AMPHITRYON.
Suis-moi.
SOSIE.
N'est-il pas mieux de voir s'il vient personne?
[17] Mots composés avec la liberté que Molière emploie toujours.
SCÈNE IX.--CLÉANTHIS, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, NAUCRATÈS, PAUSICLÈS, SOSIE.
CLÉANTHIS.
O ciel!
AMPHITRYON.
Qui t'épouvante ainsi? Quelle est la peur que je t'inspire?
CLÉANTHIS.
Las! vous êtes là-haut, et je vous vois ici.
NAUCRATÈS, à Amphitryon.
Ne vous pressez point; le voici Pour donner devant tous les clartés qu'on désire, Et qui, si l'on peut croire à ce qu'il vient de dire, Sauront vous affranchir de trouble et de souci.
SCÈNE X.--MERCURE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, NAUCRATÈS, PAUSICLÈS, CLÉANTHIS, SOSIE.
MERCURE.
Oui, vous l'allez voir tous; et sachez par avance Que c'est le grand maître des dieux, Que, sous les traits chéris de cette ressemblance, Alcmène a fait du ciel descendre dans ces lieux. Et quant à moi, je suis Mercure, Qui, ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu Celui dont j'ai pris la figure; Mais de s'en consoler il a maintenant lieu, Et les coups de bâton d'un dieu Font honneur à qui les endure.
SOSIE.
Ma foi, monsieur le dieu, je suis votre valet: Je me serois passé de votre courtoisie.
MERCURE.
Je lui donne à présent congé d'être Sosie. Je suis las de porter un visage si laid; Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambroisie, M'en débarbouiller tout à fait.
Mercure s'envole au ciel.
SOSIE.
Le ciel de m'approcher t'ôte à jamais l'envie! Ta fureur s'est par trop acharnée après moi; Et je ne vis de ma vie Un dieu plus diable que toi.
SCÈNE XI.--JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, ARGATIPHONTIDAS, POLIDAS, PAUSICLÈS, CLÉANTHIS, SOSIE.
JUPITER, annoncé par le bruit du tonnerre, armé de son foudre, dans un nuage, sur son aigle.
Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur; Et sous tes propres traits vois Jupiter paroître. A ces marques tu peux aisément le connoître; Et c'est assez, je crois, pour remettre ton cœur Dans l'état auquel il doit être, Et rétablir chez toi la paix et la douceur. Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, Étouffe ici les bruits qui pouvoient éclater. Un partage avec Jupiter N'a rien du tout qui déshonore; Et sans doute il ne peut être que glorieux De se voir le rival du souverain des dieux. Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure; Et c'est moi, dans cette aventure, Qui, tout dieu que je suis, dois être le jaloux. Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie; Et ce doit à tes feux être un objet bien doux De voir que, pour lui plaire, il n'est point d'autre voie Que de paroître son époux; Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle, Par lui-même n'a pu triompher de sa foi; Et que ce qu'il a reçu d'elle N'a, par son cœur ardent, été donné qu'à toi.
SOSIE.
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule.
JUPITER.
Sors donc des noirs chagrins que ton cœur a soufferts, Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle; Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule, Remplira de ses faits tout le vaste univers. L'éclat d'une fortune en mille biens féconde Fera connoître à tous que je suis ton support, Et je mettrai tout le monde Au point d'envier ton sort. Tu peux hardiment te flatter De ces espérances données. C'est un crime que d'en douter: Les paroles de Jupiter Sont des arrêts des destinées.
Il se perd dans les nues.
NAUCRATÈS.
Certes, je suis ravi de ces marques brillantes...
SOSIE.
Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment? Ne vous embarquez nullement Dans ces douceurs congratulantes: C'est un mauvais embarquement; Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment, Les phrases sont embarrassantes. Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur, Et sa bonté, sans doute, est pour nous sans seconde; Il nous promet l'infaillible bonheur D'une fortune en mille biens féconde, Et chez nous il doit naître un fils d'un très-grand cœur, Tout cela va le mieux du monde. Mais enfin coupons aux discours, Et que chacun chez soi doucement se retire. Sur telles affaires toujours Le meilleur est de ne rien dire.
FIN D'AMPHITRYON.
GEORGE DANDIN
OU
LE MARI CONFONDU
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, DEVANT LA COUR, A VERSAILLES, LE 19 JUILLET 1668, ET SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL SANS LES INTERMÈDES, LE 9 NOVEMBRE SUIVANT.
En 1668, Louis XIV était maître de tout; la Franche-Comté était reliée à la France; le traité d'Aix-la-Chapelle signé; le roi avait fait effacer des registres du Parlement la trace de ce qui s'était passé entre 1647 et 1652; les femmes de la cour briguaient à l'envi l'honneur de rivaliser avec madame de Montespan et mademoiselle de la Vallière. C'était le règne de la force adorée. C'est aussi de cette époque que datent les deux œuvres de Molière dont on peut, avec le plus de raison, inculper le sens moral, Amphitryon et George Dandin. Nous avons signalé plus haut l'analogie de ces deux personnages. Dans la farce, Jupiter n'est plus que Clitandre; mais, grâce à la distance qui le sépare du paysan, mari d'une demoiselle noble, tout lui est permis comme à Jupiter. Molière semble convaincu de l'iniquité des choses humaines, et c'est la principale croyance qui ressort de son œuvre profondément misanthropique.
La cour, pendant l'absence de Louis XIV, avait été sevrée de ses plaisirs ordinaires. Le roi, qui revenait vainqueur, organisa, pour la dédommager, dans les jardins dessinés par Lenôtre, une fête splendide où la place principale fut donnée à la comédie; collations, bals, soupers, feux d'artifice, contribuèrent à la splendeur de la journée.
«O le charmant lieu que c'étoit!»
dit le journaliste contemporain;
«L'or partout, certes, éclatoit; «Trois rangs de riches hautelices «Décoroient ce lieu de délices; «Aussi haut, sans comparaison, «Que la vaste et grande cloison «De l'église de Notre-Dame, «Où l'on chante en si bonne gamme. «Maintes cascades y jouoient «Qui de tous côtés l'égayoient, «Et, pour en gros ne rien omettre «Dans les limites d'une lettre, «En ce beau rendez-vous de jeux, «Un théâtre auguste et pompeux, «D'une manière singulière, «S'y voyoit dressé par Molière.»
Le grave Félibien lui-même, dans la description qu'il donne de cette fête splendide, n'a que des éloges pour la petite comédie en prose où le sieur Molière montre la peine et les chagrins de ceux qui s'allient au-dessus de leur condition. Personne n'attacha beaucoup d'importance à une simple farce, et le directeur, le Momus de l'Olympe inférieur, comme le dit encore Robinet, aidé par le génie musical de Lulli, obtint un nouveau succès. Le fond même de sa pièce, qui passa pour une farce délicieuse, se perdait et disparaissait au milieu des divertissements des danses et de la musique de Lulli. Les vues de Louis XIV étaient servies. On se moquait à cœur joie de ces sots campagnards parlant blason, employant les termes surannés de la vénerie, ruinés d'ailleurs et abaissant leur fierté jusqu'à donner leur fille à un rustre. On riait de cette mademoiselle de la Prudoterie qui ne voulait pas être maîtresse d'un duc et pair; on ne ménageait pas le ban et l'arrière-ban de cette noblesse qui se vantait d'avoir assisté au siége de Montauban. Tout ce qui tenait à la province et au vieux monde était sacrifié; étiquettes de politesse, souvenirs de généalogie, cérémonies d'excuse ou de défi, les formules dont on vivait encore, rien n'était épargné. Après de vains compliments, dont le vieux noble a réglé la teneur et qui ne signifient rien et ne satisfont à rien, la victime roturière ayant été obligée de demander pardon, M. de Sotenville s'écrie pédantesquement: «Voilà, monsieur, comment il faut pousser les choses.»
Le campagnard a profité de la leçon, et l'on sait qu'il a poussé les choses fort loin. Mais elle était donnée par un «baladin» enrichi sans doute par son art et par les bontés du roi, assez habile pour se maintenir à la cour, dénué de toute autorité sérieuse, et qui, considéré d'ailleurs comme le dernier des trouvères, avait licence de tout dire. Peu de temps auparavant, on l'avait vu, dans le Médecin malgré lui, se débarrasser successivement de sept habits dont il était revêtu. Dans George Dandin, sa femme lui administrait une volée de coups de bâton, et il riait. La bouffonnerie dérobait à tous les yeux le but sévère et sombre vers lequel Molière se dirigeait peut-être à son insu. Tout le dix-huitième siècle ne fit que creuser le sillon tracé par ce génie observateur, et les bourgeois ridicules, les turcarets, les héros de Dancourt, ceux de Dalainval, les marquis escrocs de Regnard, sont les fils et les petits-fils de George Dandin et de M. Jourdain, de Dorante, de don Juan et de Clitandre.
A quoi peut-il servir de rechercher avec soin si le Dolopathos ou le Castoiement des Dames, ou un conte de Boccace, ou une histoire indienne, ont servi de texte primitif à George Dandin? Les malices du sexe, commune matière des trouvères et de leurs fabliaux, ont fourni depuis le moyen âge à tous les conteurs italiens et gaulois mille facéties ingénieuses, que Molière, aussi laborieux que Shakspeare a constamment étudiées et qu'il a transformées à son gré, selon les besoins de son art et de son époque.
PERSONNAGES ACTEURS
GEORGE DANDIN[18], riche paysan, mari MOLIÈRE. d'Angélique.
ANGÉLIQUE, femme de George Dandin, Mlle MOLIÈRE. et fille de M. de Sotenville.
M. DE SOTENVILLE, gentilhomme campagnard, DU CROISY. père d'Angélique.
MADAME DE SOTENVILLE. HUBERT.
CLITANDRE, amant d'Angélique. LA GRANGE.
CLAUDINE, suivante d'Angélique. Mlle DEBRIE.
LUBIN, paysan, servant Clitandre. LA THORILLIÈRE.
COLIN, valet de George Dandin.
La scène est devant la maison de George Dandin, à la campagne.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--GEORGE DANDIN.
Ah! qu'une femme demoiselle[19] est une étrange affaire! et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition, et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme! La noblesse, de soi, est bonne; c'est une chose considérable, assurément: mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu'il est très-bon de ne s'y point frotter. Je suis devenu là-dessus savant à mes dépens, et connois le style des nobles, lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes: c'est notre bien seul qu'ils épousent; et j'aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son mari. George Dandin! George Dandin! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin.
[18] Sobriquet populaire déjà employé par Racine dans sa comédie des Plaideurs, et qui représente l'ineptie, l'irrésolution, et comme le dandinement de la pensée. Les Anglais se sont emparés de ce mot de l'ancienne langue française pour l'appliquer au fat, dandy.
[19] Pour: fille de noble, domina, domicella.
SCÈNE II.--GEORGE DANDIN, LUBIN.
GEORGE DANDIN, à part, voyant sortir Lubin de chez lui.
Que diantre ce drôle-là vient-il faire chez moi?
LUBIN, à part, apercevant George Dandin.
Voilà un homme qui me regarde.
GEORGE DANDIN, à part.
Il ne me connoît pas.
LUBIN, à part.
Il se doute de quelque chose.
GEORGE DANDIN, à part.
Ouais! il a grand'peine à saluer.
LUBIN, à part.
J'ai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de là dedans.
GEORGE DANDIN.
Bonjour.
LUBIN.
Serviteur.
GEORGE DANDIN.
Vous n'êtes pas d'ici, que je crois?
LUBIN.
Non: je n'y suis venu que pour voir la fête de demain.
GEORGE DANDIN.
Eh! dites-moi un peu, s'il vous plaît: vous venez de là dedans?
LUBIN.
Chut!
GEORGE DANDIN.
Comment?
LUBIN.
Paix!
GEORGE DANDIN.
Quoi donc?
LUBIN.
Motus! il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de là.
GEORGE DANDIN.
Pourquoi?
LUBIN.
Mon Dieu! parce...
GEORGE DANDIN.
Mais encore?
LUBIN.
Doucement, j'ai peur qu'on nous écoute.
GEORGE DANDIN.
Point, point.
LUBIN.
C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis, de la part d'un certain monsieur qui lui fait les doux yeux; et il ne faut pas qu'on sache cela. Entendez-vous?
GEORGE DANDIN.
Oui.
LUBIN.
Voilà la raison. On m'a chargé de prendre garde que personne ne me vît; et je vous prie, au moins, de ne pas dire que vous m'ayez vu.
GEORGE DANDIN.
Je n'ai garde.
LUBIN.
Je suis bien aise de faire les choses secrètement, comme on m'a recommandé.
GEORGE DANDIN.
C'est bien fait.
LUBIN.
Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour à sa femme; et il feroit le diable à quatre, si cela venoit à ses oreilles. Vous comprenez bien?
GEORGE DANDIN.
Fort bien.
LUBIN.
Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.
GEORGE DANDIN.
Sans doute.
LUBIN.
On le veut tromper tout doucement. Vous entendez bien?
GEORGE DANDIN.
Le mieux du monde.
LUBIN.
Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l'affaire. Vous comprenez bien?
GEORGE DANDIN.
Assurément. Et comment nommez-vous celui qui vous a envoyé là dedans?
LUBIN.
C'est le seigneur de notre pays, monsieur le vicomte de choses... Foin! je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent ce nom-là. Monsieur Cli... Clitandre.
GEORGE DANDIN.
Est-ce ce jeune courtisan qui demeure...
LUBIN.
Oui; auprès de ces arbres.
GEORGE DANDIN, à part.
C'est pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s'est venu loger contre moi. J'avois bon nez, sans doute; et son voisinage déjà m'avoit donné quelque soupçon.
LUBIN.
Tétigué! c'est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m'a donné trois pièces d'or pour aller dire seulement à la femme qu'il est amoureux d'elle et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler. Voyez s'il y a là une grande fatigue, pour me payer si bien; et ce qu'est, au prix de cela, une journée de travail, où je ne gagne que dix sols!
GEORGE DANDIN.
Eh bien, avez-vous fait votre message?
LUBIN.
Oui. J'ai trouvé là dedans une certaine Claudine, qui, tout du premier coup, a compris ce que je voulois, et qui m'a fait parler à sa maîtresse...
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! coquine de servante!
LUBIN.
Morguienne! cette Claudine-là est tout à fait jolie: elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu'à elle que nous ne soyons mariés ensemble.
GEORGE DANDIN.
Mais quelle réponse a faite la maîtresse à ce monsieur le courtisan?
LUBIN.
Elle m'a dit de lui dire... Attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela: qu'elle lui est tout à fait obligée de l'affection qu'il a pour elle, et qu'à cause de son mari, qui est fantasque, il garde d'en rien faire paroître, et qu'il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux.
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! pendarde de femme!
LUBIN.
Tétiguienne! cela sera drôle; car le mari ne se doutera point de la manigance: voilà ce qui est de bon, et il aura un pied de nez avec sa jalousie. Est-ce pas?
GEORGE DANDIN.
Cela est vrai.
LUBIN.
Adieu. Bouche cousue, au moins! Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas.
GEORGE DANDIN.
Oui, oui.
LUBIN.
Pour moi, je vais faire semblant de rien. Je suis un fin matois, et l'on ne diroit pas que j'y touche.
SCÈNE III.--GEORGE DANDIN.
Eh bien, George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite! Voilà ce que c'est d'avoir voulu épouser une demoiselle! l'on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger; et la gentilhommerie vous tient les bras liés. L'égalité de condition laisse du moins à l'honneur d'un mari liberté de ressentiment; et, si c'étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, et il vous ennuyoit d'être maître chez vous. Ah! j'enrage de tout mon cœur, et je me donnerois volontiers des soufflets. Quoi! écouter impudemment l'amour d'un damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance! Morbleu! je ne veux point laisser passer une occasion de la sorte. Il me faut, de ce pas, aller faire mes plaintes au père et à la mère, et les rendre témoins, à telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fille me donne. Mais les voici l'un et l'autre fort à propos.
SCÈNE IV.--MONSIEUR DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Qu'est-ce, mon gendre? vous me paroissez tout troublé!
GEORGE DANDIN.
Aussi en ai-je du sujet, et...
MADAME DE SOTENVILLE.
Mon Dieu! notre gendre, que vous avez peu de civilité, de ne pas saluer les gens quand vous les approchez!
GEORGE DANDIN.
Ma foi! ma belle-mère, c'est que j'ai d'autres choses en tête; et...
MADAME DE SOTENVILLE.
Encore! Est-il possible, notre gendre, que vous sachiez si peu votre monde, et qu'il n'y ait pas moyen de vous instruire de la manière qu'il faut vivre parmi les personnes de qualité?
GEORGE DANDIN.
Comment?
MADAME DE SOTENVILLE.
Ne vous déferez-vous jamais, avec moi, de la familiarité de ce mot de ma belle-mère, et ne sauriez-vous vous accoutumer à me dire madame?
GEORGE DANDIN.
Parbleu! si vous m'appelez votre gendre, il me semble que je puis vous appeler ma belle-mère.
MADAME DE SOTENVILLE.
Il y a fort à dire, et les choses ne sont pas égales. Apprenez, s'il vous plaît, que ce n'est pas à vous à vous servir de ce mot-là avec une personne de ma condition; que tout notre gendre que vous soyez, il y a grande différence de vous à nous, et que vous devez vous connoître.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
C'en est assez, m'amour: laissons cela.
MADAME DE SOTENVILLE.
Mon Dieu, monsieur de Sotenville, vous avez des indulgences qui n'appartiennent qu'à vous, et vous ne savez pas vous faire rendre par les gens ce qui vous est dû.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! pardonnez-moi: on ne peut point me faire de leçons là-dessus; et j'ai su montrer en ma vie, par vingt actions de vigueur, que je ne suis point homme à démordre jamais d'une partie de mes prétentions; mais il suffit de lui avoir donné un petit avertissement. Sachons un peu, mon gendre, ce que vous avez dans l'esprit.
GEORGE DANDIN.
Puisqu'il faut donc parler catégoriquement, je vous dirai, monsieur de Sotenville, que j'ai lieu de...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Doucement, mon gendre. Apprenez qu'il n'est pas respectueux d'appeler les gens par leur nom, et qu'à ceux qui sont au-dessus de nous il faut dire monsieur tout court.
GEORGE DANDIN.
Eh bien, monsieur tout court, et non plus monsieur de Sotenville, j'ai à vous dire que ma femme me donne...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Tout beau! apprenez aussi que vous ne devez pas dire ma femme quand vous parlez de notre fille.
GEORGE DANDIN.
J'enrage! Comment! ma femme n'est pas ma femme?
MADAME DE SOTENVILLE.
Oui, notre gendre, elle est votre femme; mais il ne vous est pas permis de l'appeler ainsi; et c'est tout ce que vous pourriez faire, si vous aviez épousé une de vos pareilles.
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! George Dandin, où t'es-tu fourré? (Haut.) Eh! de grâce, mettez, pour un moment, votre gentilhommerie à côté, et souffrez que je vous parle maintenant comme je pourrai. (A part.) Au diantre soit la tyrannie de toutes ces histoires-là! (A M. de Sotenville.) Je vous dis donc que je suis mal satisfait de mon mariage.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Et la raison, mon gendre?
MADAME DE SOTENVILLE.
Quoi! parler ainsi d'une chose dont vous avez tiré de si grands avantages?
GEORGE DANDIN.
Et quels avantages, madame, puisque madame y a? L'aventure n'a pas été mauvaise pour vous; car, sans moi, vos affaires, avec votre permission, étoient fort délabrées, et mon argent a servi à reboucher d'assez bons trous; mais moi, de quoi y ai-je profité, je vous prie, que d'un allongement de nom, et, au lieu de George Dandin, d'avoir reçu par vous le titre de monsieur de la Dandinière?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne comptez-vous pour rien, mon gendre, l'avantage d'être allié à la maison de Sotenville?
MADAME DE SOTENVILLE.
Et à celle de la Prudoterie, dont j'ai l'honneur d'être issue; maison où le ventre anoblit, et qui, par ce beau privilége, rendra vos enfans gentilshommes?
GEORGE DANDIN.
Oui, voilà qui est bien, mes enfans seront gentilshommes; mais je serai cocu, moi, si l'on n'y met ordre.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Que veut dire cela, mon gendre?
GEORGE DANDIN.
Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu'une femme vive, et qu'elle fait des choses qui sont contre l'honneur.
MADAME DE SOTENVILLE.
Tout beau! Prenez garde à ce que vous dites. Ma fille est d'une race trop pleine de vertu, pour se porter jamais à faire aucune chose dont l'honnêteté soit blessée; et, de la maison de la Prudoterie, il y a plus de trois cents ans qu'on n'a point remarqué qu'il y ait eu de femme, Dieu merci, qui ait fait parler d'elle.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! dans la maison de Sotenville on n'a jamais vu de coquette; et la bravoure n'y est pas plus héréditaire aux mâles que la chasteté aux femelles.
MADAME DE SOTENVILLE.
Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie, qui ne voulut jamais être la maîtresse d'un duc et pair, gouverneur de notre province.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Il y a eu une Mathurine de Sotenville, qui refusa vingt mille écus d'un favori du roi, qui ne lui demandoit seulement que la faveur de lui parler.
GEORGE DANDIN.
Oh bien, votre fille n'est pas si difficile que cela; et elle s'est apprivoisée depuis qu'elle est chez moi.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Expliquez-vous, mon gendre. Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions, et nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire la justice.
MADAME DE SOTENVILLE.
Nous n'entendons point raillerie sur les matières de l'honneur; et nous l'avons élevée dans toute la sévérité possible.
GEORGE DANDIN.
Tout ce que je puis dire, c'est qu'il y a ici un certain courtisan, que vous avez vu, qui est amoureux d'elle à ma barbe, et qui lui a fait faire des protestations d'amour qu'elle a très-humainement écoutées.
MADAME DE SOTENVILLE.
Jour de Dieu! je l'étranglerois de mes propres mains, s'il falloit qu'elle forlignât[20] de l'honnêteté de sa mère!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! je lui passerois mon épée au travers du corps, à elle et au galant, si elle avoit forfait[21] à son honneur.
GEORGE DANDIN.
Je vous ai dit ce qui se passe, pour vous faire mes plaintes; et je vous demande raison de cette affaire-là.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne vous tourmentez point: je vous la ferai de tous deux; et je suis homme pour serrer le bouton à qui ce puisse être. Mais êtes-vous bien sûr de ce que vous nous dites?
GEORGE DANDIN.
Très-sûr.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Prenez bien garde, au moins; car, entre gentilshommes, ce sont des choses chatouilleuses; et il n'est pas question d'aller faire ici un pas de clerc.
GEORGE DANDIN.
Je ne vous ai rien dit, vous dis-je, qui ne soit véritable.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
M'amour, allez-vous-en parler à votre fille, tandis qu'avec mon gendre j'irai parler à l'homme.
MADAME DE SOTENVILLE.
Se pourroit-il, mon fils, qu'elle s'oubliât de la sorte, après le sage exemple que vous savez vous-même que je lui ai donné?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Nous allons éclaircir l'affaire. Suivez-moi, mon gendre, et ne vous mettez point en peine. Vous verrez de quel bois nous nous chauffons, lorsqu'on s'attaque à ceux qui nous peuvent appartenir.
GEORGE DANDIN.
Le voici qui vient vers nous.
[20] Pour: se placer hors de lignée. Du latin, foras a linea. Vieux mot de généalogie.
[21] Pour: faire hors de l'honneur. Du latin, foras facere. Mot également féodal.
SCÈNE V.--MONSIEUR DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Monsieur, suis-je connu de vous?
CLITANDRE.
Non pas, que je sache, monsieur.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Je m'appelle le baron de Sotenville.
CLITANDRE.
Je m'en réjouis fort.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Mon nom est connu à la cour; et j'eus l'honneur, dans ma jeunesse de me signaler des premiers à l'arrière-ban[22] de Nancy.
CLITANDRE.
A la bonne heure.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Monsieur mon père, Jean-Gilles de Sotenville, eut la gloire d'assister en personne au grand siége de Montauban[23].
CLITANDRE.
J'en suis ravi.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Et j'ai un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps, que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outre-mer[24].
CLITANDRE.
Je le veux croire.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Il m'a été rapporté, monsieur, que vous aimez et poursuivez une jeune personne, qui est ma fille, pour laquelle je m'intéresse, (Montrant George Dandin.) et pour l'homme que vous voyez, qui a l'honneur d'être mon gendre.
CLITANDRE.
Qui? moi?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de vous, s'il vous plaît, un éclaircissement de cette affaire.
CLITANDRE.
Voilà une étrange médisance! Qui vous a dit cela, monsieur?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Quelqu'un qui croit le bien savoir.
CLITANDRE.
Ce quelqu'un là en a menti. Je suis honnête homme. Me croyez-vous capable, monsieur, d'une action aussi lâche que celle-là? Moi, aimer une jeune et belle personne qui a l'honneur d'être la fille de monsieur le baron de Sotenville! je vous révère trop pour cela, et je suis trop votre serviteur. Quiconque vous l'a dit est un sot.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Allons, mon gendre.
GEORGE DANDIN.
Quoi?
CLITANDRE.
C'est un coquin et un maraud.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Répondez.
GEORGE DANDIN.
Répondez vous-même.
CLITANDRE.
Si je savois qui ce peut être, je lui donnerois, en votre présence, de l'épée dans le ventre.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Soutenez donc la chose.
GEORGE DANDIN.
Elle est toute soutenue. Cela est vrai.
CLITANDRE.
Est-ce votre gendre, monsieur, qui...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, c'est lui-même qui s'en est plaint à moi.
CLITANDRE.
Certes, il peut remercier l'avantage qu'il a de vous appartenir; et, sans cela, je lui apprendrois bien à tenir de pareils discours d'une personne comme moi.
[22] Convocation de toute la noblesse des États.
[23] En 1621.
[24] Comme faisaient les anciens chevaliers.
SCÈNE VI.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
MADAME DE SOTENVILLE.
Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose! J'amène ici ma fille pour éclaircir l'affaire en présence de tout le monde.
CLITANDRE, à Angélique.
Est-ce donc vous, madame, qui avez dit à votre mari que je suis amoureux de vous?
ANGÉLIQUE.
Moi? Et comment lui aurois-je dit? Est-ce que cela est? Je voudrois bien le voir, vraiment, que vous fussiez amoureux de moi. Jouez-vous-y, je vous en prie; vous trouverez à qui parler; c'est une chose que je vous conseille de faire! Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amans: essayez un peu, par plaisir, à m'envoyer des ambassades, à m'écrire secrètement de petits billets doux, à épier les momens que mon mari n'y sera pas, ou le temps que je sortirai, pour me parler de votre amour: vous n'avez qu'à y venir, je vous promets que vous serez reçu comme il faut.
CLITANDRE.
Eh! là, là, madame, tout doucement, il n'est pas nécessaire de me faire tant de leçons, et de vous tant scandaliser. Qui vous dit que je songe à vous aimer?
ANGÉLIQUE.
Que sais-je, moi, ce qu'on me vient conter ici?
CLITANDRE.
On dira ce que l'on voudra; mais vous savez si je vous ai parlé d'amour lorsque je vous ai rencontrée.
ANGÉLIQUE.
Vous n'aviez qu'à le faire, vous auriez été bien venu!
CLITANDRE.
Je vous assure qu'avec moi vous n'avez rien à craindre, que je ne suis point homme à donner du chagrin aux belles; et que je vous respecte trop, et vous et messieurs vos parens, pour avoir la pensée d'être amoureux de vous.
MADAME DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Eh bien, vous le voyez.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Vous voilà satisfait, mon gendre. Que dites-vous à cela?
GEORGE DANDIN.
Je dis que ce sont là des contes à dormir debout; que je sais bien ce que je sais, et que tantôt, puisqu'il faut parler net, elle a reçu une ambassade de sa part.
ANGÉLIQUE.
Moi, j'ai reçu une ambassade?
CLITANDRE.
J'ai envoyé une ambassade?
ANGÉLIQUE.
Claudine!
CLITANDRE, à Claudine.
Est-il vrai?
CLAUDINE.
Par ma foi voilà une étrange fausseté!
GEORGE DANDIN.
Taisez-vous, carogne que vous êtes! Je sais de vos nouvelles; et c'est vous qui tantôt avez introduit le courrier!
CLAUDINE.
Qui? moi?
GEORGE DANDIN.
Oui, vous. Ne faites point tant la sucrée.
CLAUDINE.
Hélas! que le monde aujourd'hui est rempli de méchanceté, de m'aller soupçonner ainsi, moi qui suis l'innocence même!
GEORGE DANDIN.
Taisez-vous, bonne pièce! Vous faites la sournoise, mais je vous connois il y a longtemps; et vous êtes une dessalée[25].
CLAUDINE, à Angélique.
Madame, est-ce que...
GEORGE DANDIN.
Taisez-vous, vous dis-je! vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres; et vous n'avez point de père gentilhomme.
ANGÉLIQUE.
C'est une imposture si grande, et qui me touche si fort au cœur, que je ne puis pas même avoir la force d'y répondre. Cela est bien horrible d'être accusée par un mari, lorsqu'on ne lui fait rien qui ne soit à faire! Hélas! si je suis blâmable de quelque chose, c'est d'en user trop bien avec lui.
CLAUDINE.
Assurément.
ANGÉLIQUE.
Tout mon malheur est de le trop considérer, et plût au ciel que je fusse capable de souffrir, comme il dit, les galanteries de quelqu'un! je ne serois pas tant à plaindre. Adieu; je me retire, et je ne puis plus endurer qu'on m'outrage de cette sorte!
[25] Pour: raffinée, qui a perdu sa rusticité. Mot proverbial et populaire, aujourd'hui passé de mode.
SCÈNE VII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
MADAME DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Allez, vous ne méritez pas l'honnête femme qu'on vous a donnée.
CLAUDINE.
Par ma foi! il mériteroit qu'elle lui fît dire vrai; et, si j'étois en sa place, je n'y marchanderois pas. (A Clitandre.) Oui, monsieur, vous devez, pour le punir, faire l'amour à ma maîtresse. Poussez, c'est moi qui vous le dis: ce sera fort bien employé; et je m'offre à vous y servir, puisqu'il m'en a déjà taxée.
Claudine sort.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Vous méritez, mon gendre, qu'on vous dise ces choses-là; et votre procédé met tout le monde contre vous.
MADAME DE SOTENVILLE.
Allez, songez à mieux traiter une demoiselle bien née; et prenez garde désormais à ne plus faire de pareilles bévues.
GEORGE DANDIN, à part.
J'enrage de bon cœur d'avoir tort lorsque j'ai raison.
SCÈNE VIII.--MONSIEUR DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN.
CLITANDRE, à monsieur de Sotenville.
Monsieur, vous voyez comme j'ai été faussement accusé: vous êtes homme qui savez les maximes du point d'honneur, et je vous demande raison de l'affront qui m'a été fait!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Cela est juste, et c'est l'ordre des procédés. Allons, mon gendre, faites satisfaction à monsieur.
GEORGE DANDIN.
Comment! satisfaction?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, cela se doit dans les règles, pour l'avoir à tort accusé.
GEORGE DANDIN.
C'est une chose, moi, dont je ne demeure pas d'accord, de l'avoir à tort accusé; et je sais bien ce que j'en pense.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Il n'importe. Quelque pensée qui vous puisse rester, il a nié: c'est satisfaire les personnes; et l'on n'a nul droit de se plaindre de tout homme qui se dédit.
GEORGE DANDIN.
Si bien donc que si je le trouvois couché avec ma femme, il en seroit quitte pour se dédire?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Point de raisonnement. Faites-lui les excuses que je vous dis.
GEORGE DANDIN.
Moi! je lui ferai encore des excuses après...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Allons, vous dis-je; il n'y a rien à balancer, et vous n'avez que faire d'avoir peur d'en trop faire, puisque c'est moi qui vous conduis.
GEORGE DANDIN.
Je ne saurois...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! mon gendre, ne m'échauffez pas la bile: je me mettrois avec lui contre vous. Allons, laissez-vous gouverner par moi.
GEORGE DANDIN, à part.
Ah! George Dandin!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Votre bonnet à la main, le premier: monsieur est gentilhomme, et vous ne l'êtes pas.
GEORGE DANDIN, à part, le bonnet à la main.
J'enrage!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Répétez avec moi: Monsieur...
GEORGE DANDIN.
Monsieur...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Je vous demande pardon... (Voyant que George Dandin fait difficulté de lui obéir.) Ah!
GEORGE DANDIN.
Je vous demande pardon...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Des mauvaises pensées que j'ai eues de vous.
GEORGE DANDIN.
Des mauvaises pensées que j'ai eues de vous.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
C'est que je n'avois pas l'honneur de vous connoître.
GEORGE DANDIN.
C'est que je n'avois pas l'honneur de vous connoître.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Et je vous prie de croire...
GEORGE DANDIN.
Et je vous prie de croire...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Que je suis votre serviteur.
GEORGE DANDIN.
Voulez-vous que je sois serviteur d'un homme qui me veut faire cocu?
MONSIEUR DE SOTENVILLE, le menaçant encore.
Ah!
CLITANDRE.
Il suffit, monsieur.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Non, je veux qu'il achève, et que tout aille dans les formes: Que je suis votre serviteur.
GEORGE DANDIN.
Que je suis votre serviteur.
CLITANDRE, à George Dandin.
Monsieur, je suis le vôtre de tout mon cœur; et je ne songe plus à ce qui s'est passé. (A monsieur de Sotenville.) Pour vous, monsieur, je vous donne le bonjour, et suis fâché du petit chagrin que vous avez eu.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Je vous baise les mains; et, quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre[26].
CLITANDRE.
C'est trop de grâce que vous me faites.
Clitandre sort.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses. Adieu. Sachez que vous êtes entré dans une famille qui vous donnera de l'appui, et ne souffrira point que l'on vous fasse aucun affront.
[26] Pour: d'une chasse au lièvre. Terme de vénerie.
SCÈNE IX.--GEORGE DANDIN.
Ah! que je... Vous l'avez voulu; vous l'avez voulu, George Dandin; vous l'avez voulu; cela vous sied fort bien, et vous voilà ajusté comme il faut: vous avez justement ce que vous méritez. Allons, il s'agit seulement de désabuser le père et la mère; et je pourrai trouver peut-être quelque moyen d'y réussir.
ACTE II
SCÈNE I.--CLAUDINE, LUBIN.
CLAUDINE.
Oui, j'ai bien deviné qu'il falloit que cela vînt de toi, et que tu l'eusses dit à quelqu'un qui l'ait rapporté à notre maître.
LUBIN.
Par ma foi! je n'en ai touché qu'un petit mot, en passant, à un homme, afin qu'il ne dît point qu'il m'avoit vu sortir; et il faut que les gens, en ce pays-ci, soient de grands babillards!
CLAUDINE.
Vraiment, ce monsieur le vicomte a bien choisi son monde, que de te prendre pour son ambassadeur; et il s'est allé servir là d'un homme bien chanceux!
LUBIN.
Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai mieux garde à moi.
CLAUDINE.
Oui, oui, il sera temps!
LUBIN.
Ne parlons plus de cela. Écoute.
CLAUDINE.
Que veux-tu que j'écoute?
LUBIN.
Tourne un peu ton visage devers moi.
CLAUDINE.
Eh bien, qu'est-ce?
LUBIN.
Claudine.
CLAUDINE.
Quoi?
LUBIN.
Eh! là! ne sais-tu pas bien ce que je veux dire?
CLAUDINE.
Non.
LUBIN.
Morgué! je t'aime.
CLAUDINE.
Tout de bon?
LUBIN.
Oui, le diable m'emporte! Tu me peux croire, puisque j'en jure.
CLAUDINE.
A la bonne heure.
LUBIN.
Je me sens tout tribouiller le cœur quand je te regarde.
CLAUDINE.
Je m'en réjouis.
LUBIN.
Comment est-ce que tu fais pour être si jolie?
CLAUDINE.
Je fais comme font les autres.
LUBIN.
Vois-tu, il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron; si tu veux, tu seras ma femme, je serai ton mari, et nous serons tous deux mari et femme.
CLAUDINE.
Tu serois peut-être jaloux comme notre maître.
LUBIN.
Point.
CLAUDINE.
Pour moi, je hais les maris soupçonneux; et j'en veux un qui ne s'épouvante de rien, un si plein de confiance et si sûr de ma chasteté, qu'il me vît sans inquiétude au milieu de trente hommes.
LUBIN.
Eh bien, je serai tout comme cela.
CLAUDINE.
C'est la plus sotte chose du monde que de se défier d'une femme, et de la tourmenter. La vérité de l'affaire est qu'on n'y gagne rien de bon: cela nous fait songer à mal; et ce sont souvent les maris qui, avec leur vacarme, se font eux-mêmes ce qu'ils sont.
LUBIN.
Eh bien, je te donnerai la liberté de faire tout ce qu'il te plaira.
CLAUDINE.
Voilà comme il faut faire pour n'être point trompé. Lorsqu'un mari se met à notre discrétion, nous ne prenons de liberté que ce qu'il nous en faut; et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse, et nous disent: Prenez. Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison. Mais ceux qui nous chicanent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne les épargnons point.
LUBIN.
Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse; et tu n'as qu'à te marier avec moi.
CLAUDINE.
Eh bien, bien, nous verrons.
LUBIN.
Viens donc ici, Claudine.
CLAUDINE.
Que veux-tu?
LUBIN.
Viens, te dis-je.
CLAUDINE.
Ah! doucement. Je n'aime point les patineurs.
LUBIN.
Eh! un petit brin d'amitié.
CLAUDINE.
Laisse-moi là, te dis-je; je n'entends pas raillerie.
LUBIN.
Claudine!
CLAUDINE, repoussant Lubin.
Hai!
LUBIN.
Ah! que tu es rude à pauvres gens! Fi! que cela est malhonnête de refuser les personnes! N'as-tu point de honte d'être belle et de ne vouloir pas qu'on te caresse? Eh! là!
CLAUDINE.
Je te donnerai sur le nez!
LUBIN.
Oh! la farouche! la sauvage! Fi! pouah! la vilaine, qui est cruelle!
CLAUDINE.
Tu t'émancipes trop.
LUBIN.
Qu'est-ce que cela te coûteroit de me laisser un peu faire?
CLAUDINE.
Il faut que tu te donnes patience.
LUBIN.
Un petit baiser seulement, en rabattant sur notre mariage.
CLAUDINE.
Je suis votre servante.
LUBIN.
Claudine, je t'en prie, sur l'et tant moins[27].
CLAUDINE.
Eh! que nenni! J'y ai déjà été attrapée. Adieu. Va-t'en, et dis à monsieur le vicomte que j'aurai soin de rendre son billet.
LUBIN.
Adieu, beauté rudanière[28].
CLAUDINE.
Le mot est amoureux.
LUBIN.
Adieu, rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu'il y a de plus dur au monde!
CLAUDINE, seule.
Je vais remettre aux mains de ma maîtresse... Mais la voici avec son mari: éloignons-nous, et attendons qu'elle soit seule.
[27] Pour: sur le compte et tant moins de ce que je vous dois.
[28] Pour: qui rudoie. Épithète populaire et triviale.
SCÈNE II.--GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE.
GEORGE DANDIN.
Non, non; on ne m'abuse pas avec tant de facilité, et je ne suis que trop certain que le rapport que l'on m'a fait est véritable. J'ai de meilleurs yeux qu'on ne pense, et votre galimatias ne m'a point tantôt ébloui.
SCÈNE III.--CLITANDRE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN.
CLITANDRE, à part, dans le fond du théâtre.
Ah? la voilà; mais le mari est avec elle.
GEORGE DANDIN, sans voir Clitandre.
Au travers de toutes vos grimaces j'ai vu la vérité de ce que l'on m'a dit, et le peu de respect que vous avez pour le nœud qui nous joint. (Clitandre et Angélique se saluent.) Mon Dieu! laissez-là votre révérence; ce n'est pas de ces sortes de respects dont je vous parle, et vous n'avez que faire de vous moquer.
ANGÉLIQUE.
Moi, me moquer! en aucune façon.
GEORGE DANDIN.
Je sais votre pensée, et connois... (Clitandre et Angélique se saluent encore.) Encore! Ah! ne raillons point davantage. Je n'ignore pas qu'à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous, et le respect que je veux dire ne regarde point ma personne; j'entends parler de celui que vous devez à des nœuds aussi vénérables que le sont ceux du mariage... (Angélique fait signe à Clitandre.) Il ne faut point lever les épaules, et je ne dis point de sottises.
ANGÉLIQUE.
Qui songe à lever les épaules?
GEORGE DANDIN.
Mon Dieu! nous voyons clair. Je vous dis, encore une fois, que le mariage est une chaîne à laquelle on doit porter toutes sortes de respects; et que c'est fort mal fait à vous d'en user comme vous faites. (Angélique fait signe de la tête à Clitandre.) Oui, oui, mal fait à vous; et vous n'avez que faire de hocher la tête, et de me faire la grimace.
ANGÉLIQUE.
Moi? je ne sais ce que vous voulez dire.
GEORGE DANDIN.
Je le sais fort bien, moi; et vos mépris me sont connus. Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d'une race où il n'y a point de reproche; et la famille des Dandin...
CLITANDRE, derrière Angélique, sans être aperçu de George Dandin.
Un moment d'entretien.
GEORGE DANDIN, sans voir Clitandre.
Eh?
ANGÉLIQUE.
Quoi? Je ne dis mot.
George Dandin tourne autour de sa femme, et Clitandre se retire en faisant une grande révérence à George Dandin.
SCÈNE IV.--GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE.
GEORGE DANDIN.
Le voilà qui vient rôder autour de vous.
ANGÉLIQUE.
Eh bien, est-ce ma faute? Que voulez-vous que j'y fasse?
GEORGE DANDIN.
Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu'à son mari. Quoiqu'on en puisse dire, les galans n'obsèdent jamais que quand on le veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches; et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d'abord.
ANGÉLIQUE.
Moi, les chasser! et par quelle raison? Je ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite et cela me fait du plaisir.
GEORGE DANDIN.
Oui! Mais quel personnage voulez-vous que joue un mari pendant cette galanterie?
ANGÉLIQUE.
Le personnage d'un honnête homme, qui est bien aise de voir sa femme considérée.
GEORGE DANDIN.
Je suis votre valet. Ce n'est pas là mon compte; et les Dandin ne sont point accoutumés à cette mode-là.
ANGÉLIQUE.
Oh! les Dandin s'y accoutumeront s'ils veulent; car, pour moi, je vous déclare que mon dessein n'est pas de renoncer au monde, et de m'enterrer toute vive dans un mari. Comment! parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivans! C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris; et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissemens, et qu'on ne vive que pour eux! Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune.
GEORGE DANDIN.
C'est ainsi que vous satisfaites aux engagemens de la foi que vous m'avez donnée publiquement?
ANGÉLIQUE.
Moi? je ne vous l'ai point donnée de bon cœur, et vous me l'avez arrachée. M'avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement, et si je voulois bien de vous? Vous n'avez consulté, pour cela, que mon père et ma mère; ce sont eux, proprement, qui vous ont épousé, et c'est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l'on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentimens, je prétends n'être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés, et je veux jouir, s'il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la jeunesse, prendre les douces libertés que l'âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m'ouïr dire des douceurs. Préparez-vous-y, pour votre punition; et rendez grâces au ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis.
GEORGE DANDIN.
Oui! C'est ainsi que vous le prenez? Je suis votre mari, et je vous dis que je n'entends pas cela.
ANGÉLIQUE.
Moi, je suis votre femme, et je vous dis que je l'entends.
GEORGE DANDIN, à part.
Il me prend des tentations d'accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah! allons, George Dandin; je ne pourrois me retenir, et il vaut mieux quitter la place.
SCÈNE V.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
CLAUDINE.
J'avois, madame, impatience qu'il s'en allât, pour vous rendre ce mot de la part que vous savez.
ANGÉLIQUE.
Voyons.
CLAUDINE, à part.
A ce que je puis remarquer, ce qu'on lui dit ne lui déplaît pas trop.
ANGÉLIQUE.
Ah! Claudine, que ce billet s'explique d'une façon galante! Que, dans tous leurs discours et dans toutes leurs actions, les gens de cour ont un air agréable! Et qu'est-ce que c'est, auprès d'eux, que nos gens de province?
CLAUDINE.
Je crois qu'après les avoir vus, les Dandin ne vous plaisent guère.
ANGÉLIQUE.
Demeure ici: je m'en vais faire la réponse...
CLAUDINE, seule.
Je n'ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable. Mais voici...
SCÈNE VI.--CLITANDRE, LUBIN, CLAUDINE.
CLAUDINE.
Vraiment, monsieur, vous avez pris là un habile messager.
CLITANDRE.
Je n'ai pas osé envoyer de mes gens; mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te récompense des bons offices que je sais que tu m'as rendus.
Il fouille dans sa poche.
CLAUDINE.
Eh! monsieur, il n'est pas nécessaire. Non, monsieur, vous n'avez que faire de vous donner cette peine-là; et je vous rends service parce que vous le méritez, et que je me sens au cœur de l'inclination pour vous.
CLITANDRE, donnant de l'argent à Claudine.
Je te suis obligé.
LUBIN, à Claudine.
Puisque nous serons mariés, donne-moi cela, que je le mette avec le mien.
CLAUDINE.
Je te le garde, aussi bien que le baiser.
CLITANDRE, à Claudine.
Dis-moi, as-tu rendu mon billet à ta belle maîtresse?
CLAUDINE.
Oui. Elle est allée y répondre.
CLITANDRE.
Mais, Claudine, n'y a-t-il pas moyen que je la puisse entretenir?
CLAUDINE.
Oui: venez avec moi, je vous ferai parler à elle.
CLITANDRE.
Mais le trouvera-t-elle bon, et n'y a-t-il rien à risquer?
CLAUDINE.
Non, non. Son mari n'est pas au logis, et puis ce n'est pas lui qu'elle a le plus à ménager; c'est son père et sa mère, et, pourvu qu'ils soient prévenus[29], tout le reste n'est point à craindre.
CLITANDRE.
Je m'abandonne à ta conduite.
LUBIN, seul.
Tétiguenne! que j'aurai là une habile femme! Elle a de l'esprit comme quatre.
[29] Pour: qu'ils aient des préventions en l'honneur de leur fille.
SCÈNE VII.--GEORGE DANDIN, LUBIN.
GEORGE DANDIN, bas, à part.
Voici mon homme de tantôt. Plût au ciel qu'il pût se résoudre à vouloir rendre témoignage au père et à la mère de ce qu'ils ne veulent point croire!
LUBIN.
Ah! vous voilà, monsieur le babillard, à qui j'avois tant recommandé de ne point parler, et qui me l'aviez tant promis! Vous êtes donc un causeur, et vous allez redire ce que l'on vous dit en secret?
GEORGE DANDIN.
Moi?
LUBIN.
Oui. Vous avez été tout rapporter au mari, et vous êtes cause qu'il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir que vous avez de la langue; et cela m'apprendra à ne vous plus rien dire.
GEORGE DANDIN.
Écoute, mon ami.
LUBIN.
Si vous n'aviez point babillé, je vous aurois conté ce qui se passe à cette heure; mais, pour votre punition, vous ne saurez rien du tout.
GEORGE DANDIN.
Comment! qu'est-ce qui se passe?
LUBIN.
Rien, rien. Voilà ce que c'est d'avoir causé, vous n'en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.
GEORGE DANDIN.
Arrête un peu.
LUBIN.
Point.
GEORGE DANDIN.
Je ne te veux dire qu'un mot.
LUBIN.
Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers du nez.
GEORGE DANDIN.
Non, ce n'est pas cela.
LUBIN.
Eh! quelque sot[30]... Je vous vois venir.
GEORGE DANDIN.
C'est autre chose. Écoute.
LUBIN.
Point d'affaire. Vous voudriez que je vous dise que monsieur le vicomte vient de donner de l'argent à Claudine, et qu'elle l'a mené chez sa maîtresse. Mais je ne suis pas si bête.
GEORGE DANDIN.
De grâce...
LUBIN.
Non.
GEORGE DANDIN.
Je te donnerai...
LUBIN.
Tarare!
[30] Voyez plus haut, tome Ier, p. 86, note quatrième.
SCÈNE VIII.--GEORGE DANDIN.
Je n'ai pu me servir, avec cet innocent, de la pensée que j'avois. Mais le nouvel avis qui lui est échappé feroit la même chose; et si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère, et les convaincre pleinement de l'effronterie de leur fille. Le mal de tout ceci, c'est que je ne sais comment faire pour profiter d'un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle; et quelque chose que je puisse voir moi-même de mon déshonneur, je n'en serai point cru à mon serment, et l'on me dira que je rêve. Si, d'autre part, je vais quérir beau-père et belle-mère, sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même chose, et je retomberai dans l'inconvénient de tantôt. Pourrois-je point[31] m'éclaircir doucement s'il y est encore? (Après avoir été regarder par le trou de la serrure.) Ah! ciel! il n'en faut plus douter, et je viens de l'apercevoir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi confondre ma partie; et, pour achever l'aventure, il fait venir à point nommé les juges dont j'avois besoin.
[31] Pour: ne pourrais-je point. Ellipse.
SCÈNE IX.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
GEORGE DANDIN.
Enfin, vous ne m'avez pas voulu croire tantôt, et votre fille l'a emporté sur moi; mais j'ai en main de quoi vous faire voir comme elle m'accommode; et, Dieu merci! mon déshonneur est si clair maintenant, que vous n'en pourrez plus douter.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Comment! mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?
GEORGE DANDIN.
Oui, j'y suis; et jamais je n'eus tant de sujet d'y être.
MADAME DE SOTENVILLE.
Vous nous venez encore étourdir la tête?
GEORGE DANDIN.
Oui, madame; et l'on fait bien pis à la mienne.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne vous lassez-vous point de vous rendre importun?
GEORGE DANDIN.
Non; mais je me lasse fort d'être pris pour dupe.
MADAME DE SOTENVILLE.
Ne voulez-vous point vous défaire de vos pensées extravagantes?
GEORGE DANDIN.
Non, madame; mais je voudrois bien me défaire d'une femme qui me déshonore.
MADAME DE SOTENVILLE.
Jour de Dieu! notre gendre, apprenez à parler!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! cherchez des termes moins offensans que ceux-là.
GEORGE DANDIN.
Marchand qui perd ne peut rire.
MADAME DE SOTENVILLE.
Souvenez-vous que vous avez épousé une demoiselle[32].
GEORGE DANDIN.
Je m'en souviens assez, et ne m'en souviendrai que trop.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Si vous vous en souvenez, songez donc à parler d'elle avec plus de respect.
GEORGE DANDIN.
Mais que ne songe-t-elle plutôt à me traiter plus honnêtement? Quoi! parce qu'elle est demoiselle, il faut qu'elle ait la liberté de me faire ce qui lui plaît, sans que j'ose souffler?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Qu'avez-vous donc, et que pouvez-vous dire? N'avez-vous pas vu, ce matin, qu'elle s'est défendue de connoître celui dont vous m'étiez venu parler?
GEORGE DANDIN.
Oui. Mais vous, que pourrez-vous dire si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle?
MADAME DE SOTENVILLE.
Avec elle?
GEORGE DANDIN.
Oui, avec elle, et dans ma maison.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Dans votre maison?
GEORGE DANDIN.
Oui, dans ma propre maison.
MADAME DE SOTENVILLE.
Si cela est, nous serons pour vous contre elle.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui. L'honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose; et, si vous dites vrai, nous la renoncerons pour notre sang, et l'abandonnerons à votre colère.
GEORGE DANDIN.
Vous n'avez qu'à me suivre.
MADAME DE SOTENVILLE.
Gardez de vous tromper.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
N'allez pas faire comme tantôt.
GEORGE DANDIN.
Mon Dieu; vous allez voir. (Montrant Clitandre, qui sort avec Angélique.) Tenez, ai-je menti?
[32] Voyez plus haut, p. 83, note deuxième.
SCÈNE X.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, avec GEORGE DANDIN, dans le fond du théâtre.
ANGÉLIQUE, à Clitandre.
Adieu. J'ai peur qu'on vous surprenne ici, et j'ai quelques mesures à garder.
CLITANDRE.
Promettez-moi donc, madame, que je pourrai vous parler cette nuit.
ANGÉLIQUE.
J'y ferai mes efforts.
GEORGE DANDIN, à monsieur et à madame de Sotenville.
Approchons doucement par derrière, et tâchons de n'être point vus.
CLAUDINE, à Angélique.
Ah! madame, tout est perdu! Voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari.
CLITANDRE.
Ah! ciel!
ANGÉLIQUE, bas, à Clitandre et à Claudine.
Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. (Haut, à Clitandre.) Quoi! vous osez en user de la sorte après l'affaire de tantôt, et c'est ainsi que vous dissimulez vos sentimens! On me vient rapporter que vous avez de l'amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter; j'en témoigne mon dépit, et m'explique à vous clairement en présence de tout le monde: vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n'avoir aucune pensée de m'offenser; et cependant, le même jour, vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre visite, de me dire que vous m'aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de répondre à vos extravagances: comme si j'étois femme à violer la foi que j'ai donnée à un mari, et m'éloigner jamais de la vertu que mes parens m'ont enseignée! Si mon père savoit cela, il vous apprendroit bien à tenter de ces entreprises! Mais une honnête femme n'aime point les éclats: je n'ai garde de lui en rien dire; (Après avoir fait signe à Claudine, d'apporter un bâton.) Et je veux vous montrer que, toute femme que je suis, j'ai assez de courage pour me venger moi-même des offenses que l'on me fait. L'action que vous avez faite n'est pas d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter.
Angélique prend le bâton et le lève sur Clitandre, qui se range de façon que les coups tombent sur George Dandin.
CLITANDRE, criant comme s'il avait été frappé.
Ah! ah! ah! ah! ah! doucement!
SCÈNE XI.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.
CLAUDINE.
Fort, madame! frappez comme il faut.
ANGÉLIQUE, faisant semblant de parler à Clitandre.
S'il vous demeure quelque chose sur le cœur, je suis pour vous répondre.
CLAUDINE.
Apprenez à qui vous vous jouez!
ANGÉLIQUE, faisant l'étonnée.
Ah! mon père, vous êtes là!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, ma fille; et je vois qu'en sagesse et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville. Viens çà, approche-toi, que je t'embrasse.
MADAME DE SOTENVILLE.
Embrasse-moi aussi, ma fille. Las! je pleure de joie, et reconnois mon sang aux choses que tu viens de faire.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Mon gendre, que vous devez être ravi! et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs! Vous aviez un juste sujet de vous alarmer; mais vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du monde.
MADAME DE SOTENVILLE.
Sans doute, notre gendre; et vous devez maintenant être le plus content des hommes.
CLAUDINE.
Assurément. Voilà une femme, celle-là! Vous êtes trop heureux de l'avoir, et vous devriez baiser les pas où elle passe.
GEORGE DANDIN, à part.
Euh! traîtresse!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Qu'est-ce, mon gendre? Que ne remerciez-vous un peu votre femme de l'amitié que vous voyez qu'elle montre pour vous?
ANGÉLIQUE.
Non, non, mon père; il n'est pas nécessaire. Il ne m'a aucune obligation de ce qu'il vient de voir; et tout ce que j'en fais n'est que pour l'amour de moi-même.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Où allez-vous, ma fille?
ANGÉLIQUE.
Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée de recevoir ses complimens.
CLAUDINE, à George Dandin.
Elle a raison d'être en colère. C'est une femme qui mérite d'être adorée, et vous ne la traitez pas comme vous devriez.
GEORGE DANDIN, à part.
Scélérate!
SCÈNE XII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
C'est un petit ressentiment de l'affaire de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez. Adieu, mon gendre; vous voilà en état de ne vous plus inquiéter. Allez-vous-en faire la paix ensemble, et tâchez de l'apaiser par des excuses de votre emportement.
MADAME DE SOTENVILLE.
Vous devez considérer que c'est une jeune fille élevée à la vertu, et qui n'est point accoutumée à se voir soupçonnée d'aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis, et des transports de joie que vous doit donner sa conduite.
SCÈNE XIII.--GEORGE DANDIN.
Je ne dis mot, car je ne gagnerois rien à parler; et jamais il ne s'est rien vu d'égal à ma disgrâce. Oui, j'admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison et me faire avoir tort! Est-il possible que toujours j'aurai du dessous avec elle; que les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée! O ciel! seconde mes desseins, et m'accorde la grâce de faire voir aux gens que l'on me déshonore!
ACTE III
SCÈNE I.--CLITANDRE, LUBIN.
CLITANDRE.
La nuit est avancée, et j'ai peur qu'il ne soit trop tard. Je ne vois point à me conduire. Lubin!
LUBIN.
Monsieur?
CLITANDRE.
Est-ce par ici?
LUBIN.
Je pense que oui. Morgué! voilà une sotte nuit, d'être si noire que cela!
CLITANDRE.
Elle a tort, assurément; mais si, d'un côté, elle nous empêche de voir, elle empêche, de l'autre, que nous ne soyons vus.
LUBIN.
Vous avez raison, elle n'a pas tant de tort. Je voudrois bien savoir, monsieur, vous qui êtes savant, pourquoi il ne fait point jour la nuit?
CLITANDRE.
C'est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin!
LUBIN.
Oui: si j'avois étudié, j'aurois été songer à des choses où on n'a jamais songé.
CLITANDRE.
Je le crois. Tu as la mine d'avoir l'esprit subtil et pénétrant.
LUBIN.
Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoique jamais je ne l'aie appris! et voyant l'autre jour écrit sur une grande porte collegium, je devinai que cela vouloit dire collége.
CLITANDRE.
Cela est admirable! Tu sais donc lire, Lubin?
LUBIN.
Oui, je sais lire la lettre moulée; mais je n'ai jamais su apprendre à lire l'écriture.
CLITANDRE.
Nous voici contre la maison. (Après avoir frappé dans ses mains.) C'est le signal que m'a donné Claudine.
LUBIN.
Par ma foi! c'est une fille qui vaut de l'argent; et je l'aime de tout mon cœur.
CLITANDRE.
Aussi t'ai-je amené avec moi pour l'entretenir.
LUBIN.
Monsieur, je vous suis...
CLITANDRE.
Chut! j'entends quelque bruit.
SCÈNE II.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE, CLITANDRE, LUBIN.
ANGÉLIQUE.
Claudine!
CLAUDINE.
Eh bien?
ANGÉLIQUE.
Laisse la porte entr'ouverte.
CLAUDINE.
Voilà qui est fait.
Scène de nuit. Les acteurs se cherchent les uns les autres dans l'obscurité.
CLITANDRE, à Lubin.
Ce sont elles. St!
ANGÉLIQUE.
St!
LUBIN.
St!
CLAUDINE.
St!
CLITANDRE, à Claudine, qu'il prend pour Angélique.
Madame!
ANGÉLIQUE, à Lubin, qu'elle prend pour Clitandre.
Quoi?
LUBIN, à Angélique, qu'il prend pour Claudine.
Claudine!
CLAUDINE, à Clitandre, qu'elle prend pour Lubin.
Qu'est-ce?
CLITANDRE, à Claudine, croyant parler à Angélique.
Ah! madame, que j'ai de joie!
LUBIN, à Angélique, croyant parler à Claudine.
Claudine! ma pauvre Claudine!
CLAUDINE, à Clitandre.
Doucement, monsieur.
ANGÉLIQUE, à Lubin.
Tout beau, Lubin.
CLITANDRE.
Est-ce toi, Claudine?
CLAUDINE.
Oui.
LUBIN.
Est-ce vous, madame?
ANGÉLIQUE.
Oui.
CLAUDINE, à Clitandre.
Vous avez pris l'une pour l'autre.
LUBIN, à Angélique.
Ma foi, la nuit, on n'y voit goutte.
ANGÉLIQUE.
Est-ce pas vous, Clitandre?
CLITANDRE.
Oui, madame.
ANGÉLIQUE.
Mon mari ronfle comme il faut; et j'ai pris ce temps pour nous entretenir ici.
CLITANDRE.
Cherchons quelque lieu pour nous asseoir.
CLAUDINE.
C'est fort bien avisé.
Angélique, Clitandre et Claudine vont s'asseoir dans le fond du théâtre.
LUBIN, cherchant Claudine.
Claudine, où est-ce que tu es?
SCÈNE III.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, assis au fond du théâtre; GEORGE DANDIN, à moitié déshabillé; LUBIN.
GEORGE DANDIN, à part.
J'ai entendu descendre ma femme, et je me suis vite habillé pour descendre après elle. Où peut-elle être allée? Seroit-elle sortie?
LUBIN, cherchant Claudine, et prenant George Dandin pour Claudine.
Où es-tu donc, Claudine? Ah! te voilà par ma foi, ton maître est plaisamment attrapé; et je trouve ceci aussi drôle que les coups de bâton de tantôt, dont on m'a fait récit. Ta maîtresse dit qu'il ronfle, à cette heure, comme tous les diantres; et il ne sait pas que monsieur le vicomte et elle sont ensemble, pendant qu'il dort. Je voudrois bien savoir quel songe il fait maintenant. Cela est tout à fait risible. De quoi s'avise-t-il aussi, d'être jaloux de sa femme, et de vouloir qu'elle soit à lui tout seul? C'est un impertinent, et monsieur le vicomte lui fait trop d'honneur. Tu ne dis mot, Claudine? Allons, suivons-les, et me donne ta petite menotte, que je la baise. Ah! que cela est doux! Il me semble que je mange des confitures. (A George Dandin, qu'il prend toujours pour Claudine, et qui le repousse rudement.) Tudieu! Comme vous y allez! voilà une petite menotte qui est un peu bien rude!
GEORGE DANDIN.
Qui va là?
LUBIN.
Personne.
GEORGE DANDIN.
Il fuit, et me laisse informé de la nouvelle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que, sans tarder, j'envoie appeler son père et sa mère, et que cette aventure me serve à me faire séparer d'elle. Holà! Colin! Colin!
SCÈNE IV.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN, assis au fond du théâtre; GEORGE DANDIN, COLIN.
COLIN, à la fenêtre.
Monsieur!
GEORGE DANDIN.
Allons, vite ici-bas.
COLIN, sautant par la fenêtre.
M'y voilà, on ne peut pas plus vite.
GEORGE DANDIN.
Tu es là?
COLIN.
Oui, monsieur.
Pendant que George Dandin va chercher Colin du côté où il a entendu sa voix, Colin passe de l'autre et s'endort.
GEORGE DANDIN, se tournant du côté où il croit qu'est Colin.
Doucement. Parle bas. Écoute. Va-t'en chez mon beau-père et ma belle-mère, et dis que je les prie très-instamment de venir tout à l'heure ici. Entends-tu? Eh! Colin! Colin!
COLIN, de l'autre côté, se réveillant.
Monsieur!
GEORGE DANDIN.
Où diable es-tu?
COLIN.
Ici.
GEORGE DANDIN.
Peste soit du maroufle qui s'éloigne de moi! (Pendant que George Dandin retourne du côté où il croit que Colin est resté, Colin, à moitié endormi, passe de l'autre côté et se rendort.) Je te dis que tu ailles de ce pas trouver mon beau-père et ma belle-mère, et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout à l'heure. M'entends-tu bien? Réponds. Colin! Colin!
COLIN, de l'autre côté, se réveillant.
Monsieur!
GEORGE DANDIN.
Voilà un pendard qui me fera enrager! Viens-t'en à moi. (Ils se rencontrent, et tombent tous deux.) Ah! le traître! il m'a estropié. Où est-ce que tu es? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu'il me fuit.
COLIN.
Assurément.
GEORGE DANDIN.
Veux-tu venir!
COLIN.
Nenni, ma foi.
GEORGE DANDIN.
Viens, te dis-je!
COLIN.
Point. Vous me voulez battre.
GEORGE DANDIN.
Eh bien, non, je ne te ferai rien.
COLIN.
Assurément?
GEORGE DANDIN.
Oui; approche. (A Colin, qu'il tient par le bras.) Bon! tu es bien heureux de ce que j'ai besoin de toi. Va-t'en vite, de ma part, prier mon beau-père et ma belle-mère de se rendre ici le plus tôt qu'ils pourront, et leur dis que c'est pour une affaire de la dernière conséquence; et s'ils faisoient quelque difficulté à cause de l'heure, ne manque pas de les presser et de leur bien faire entendre qu'il est très-important qu'ils viennent, en quelque état qu'ils soient. Tu m'entends bien maintenant?
COLIN.
Oui, monsieur.
GEORGE DANDIN.
Va vite, et reviens de même. (Se croyant seul.) Et moi, je vais rentrer dans ma maison, attendant que... Mais j'entends quelqu'un. Ne seroit-ce point ma femme? Il faut que j'écoute, et me serve de l'obscurité qu'il fait.
George Dandin se range près de la porte de sa maison.
SCÈNE V.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN, GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE, à Clitandre.
Adieu. Il est temps de se retirer.
CLITANDRE.
Quoi! sitôt?
ANGÉLIQUE.
Nous nous sommes assez entretenus.
CLITANDRE.
Ah! madame, puis-je assez vous entretenir, et trouver en si peu de temps toutes les paroles dont j'ai besoin? Il me faudroit des journées pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens; et je ne vous ai pas dit encore la moindre partie de ce que j'ai à vous dire.
ANGÉLIQUE.
Nous en écouterons une autre fois davantage.
CLITANDRE.
Hélas! de quel coup me percez-vous l'âme, lorsque vous me parlez de vous retirer; et avec combien de chagrin m'allez-vous laisser maintenant!
ANGÉLIQUE.
Nous trouverons moyen de nous revoir.
CLITANDRE.
Oui. Mais je songe qu'en me quittant vous allez trouver un mari. Cette pensée m'assassine; et les priviléges qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien.
ANGÉLIQUE.
Serez-vous assez foible pour avoir cette inquiétude, et pensez-vous qu'on soit capable d'aimer de certains maris qu'il y a? On les prend parce qu'on ne s'en peut défendre, et que l'on dépend de parens qui n'ont des yeux que pour le bien; mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considérer au delà de ce qu'ils méritent.
GEORGE DANDIN, à part.
Voilà nos carognes de femmes!
CLITANDRE.
Ah! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné étoit peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et que c'est une étrange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme comme lui!
GEORGE DANDIN, à part.
Pauvres maris! voilà comme on vous traite!
CLITANDRE.
Vous méritez, sans doute, une toute autre destinée; et le ciel ne vous a point faite pour être la femme d'un paysan.
GEORGE DANDIN.
Plût au ciel! fût-elle la tienne! tu changerois bien vite de langage! Rentrons; c'en est assez.
George Dandin, étant rentré, ferme la porte en dedans.
SCÈNE VI.--ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN.
CLAUDINE.
Madame, si vous avez à dire du mal de votre mari, dépêchez vite, car il est tard.
CLITANDRE.
Ah! Claudine, que tu es cruelle!
ANGÉLIQUE, à Clitandre.
Elle a raison. Séparons-nous.
CLITANDRE.
Il faut donc s'y résoudre, puisque vous le voulez. Mais, au moins, je vous conjure de me plaindre un peu des méchans momens que je vais passer.
ANGÉLIQUE.
Adieu.
LUBIN.
Où es-tu, Claudine, que je te donne le bonsoir?
CLAUDINE.
Va, va, je le reçois de loin, et je t'en renvoie autant.
SCÈNE VII.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
ANGÉLIQUE.
Rentrons sans faire de bruit.
CLAUDINE.
La porte s'est fermée.
ANGÉLIQUE.
J'ai le passe-partout.
CLAUDINE.
Ouvrez donc doucement.
ANGÉLIQUE.
On a fermé en dedans, et je ne sais comment nous ferons.
CLAUDINE.
Appelez le garçon qui couche là.
ANGÉLIQUE.
Colin! Colin! Colin!
SCÈNE VIII.--GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
GEORGE DANDIN, à la fenêtre.
Colin! Colin! Ah! je vous y prends donc, madame ma femme, et vous faites des escampativos pendant que je dors! Je suis bien aise de cela, et de vous voir dehors à l'heure qu'il est!
ANGÉLIQUE.
Eh bien, quel grand mal est-ce qu'il y a à prendre le frais de la nuit?
GEORGE DANDIN.
Oui, oui. L'heure est bonne à prendre le frais! C'est bien plutôt le chaud, madame la coquine! et nous savons toute l'intrigue du rendez-vous et du damoiseau. Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux vers à ma louange que vous avez dits l'un et l'autre. Mais ma consolation, c'est que je vais être vengé, et que votre père et votre mère seront convaincus maintenant de la justice de mes plaintes et du déréglement de votre conduite. Je les ai envoyé quérir, et ils vont être ici dans un moment.
ANGÉLIQUE, à part.
Ah! ciel!
CLAUDINE.
Madame!
GEORGE DANDIN.
Voilà un coup, sans doute, où vous ne vous attendiez pas. C'est maintenant que je triomphe, et j'ai de quoi mettre à bas votre orgueil et détruire vos artifices. Jusques ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parens, et plâtré vos malversations. J'ai eu beau voir et beau dire; et votre adresse toujours l'a emporté sur mon bon droit, et toujours vous avez trouvé moyen d'avoir raison; mais, à cette fois, Dieu merci! les choses vont être éclaircies, et votre effronterie sera pleinement confondue.
ANGÉLIQUE.
Eh! je vous prie, faites-moi ouvrir la porte.
GEORGE DANDIN.
Non, non: il faut attendre la venue de ceux que j'ai mandés, et je veux qu'il vous trouvent dehors à la belle heure qu'il est. En attendant qu'ils viennent, songez, si vous voulez, à chercher dans votre tête quelque nouveau détour pour vous tirer de cette affaire; à inventer quelque moyen de rhabiller votre escapade; à trouver quelque belle ruse pour éluder ici les gens et paraître innocente, quelque prétexte spécieux de pèlerinage nocturne, ou d'amie en travail d'enfant, que vous veniez de secourir.
ANGÉLIQUE.
Non. Mon intention n'est pas de vous rien déguiser. Je ne prétends point me défendre, ni vous nier les choses, puisque vous les savez.
GEORGE DANDIN.
C'est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés, et que, dans cette affaire, vous ne sauriez inventer d'excuse qu'il ne me soit facile de convaincre de fausseté.
ANGÉLIQUE.
Oui, je confesse que j'ai tort, et que vous avez sujet de vous plaindre. Mais je vous demande par grâce de ne m'exposer point maintenant à la mauvaise humeur de mes parens et de me faire promptement ouvrir.
GEORGE DANDIN.
Je vous baise les mains.
ANGÉLIQUE.
Eh! mon pauvre petit mari, je vous en conjure!
GEORGE DANDIN.
Eh! mon pauvre petit mari! Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise. Je suis bien aise de cela; et vous ne vous étiez jamais avisée de me dire ces douceurs.
ANGÉLIQUE.
Tenez, je vous promets de ne vous plus donner aucun sujet de déplaisir, et de me...
GEORGE DANDIN.
Tout cela n'est rien. Je ne veux point perdre cette aventure; et il m'importe qu'on soit une fois éclairci à fond de vos déportemens.
ANGÉLIQUE.
De grâce, laissez-moi vous dire. Je vous demande un moment d'audience.
GEORGE DANDIN.
Eh bien, quoi?
ANGÉLIQUE.
Il est vrai que j'ai failli, je vous l'avoue encore une fois; que votre ressentiment est juste; que j'ai pris le temps de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie est un rendez-vous que j'avois donné à la personne que vous dites. Mais enfin ce sont des actions que vous devez pardonner à mon âge, des emportemens de jeune personne qui n'a encore rien vu, et ne fait que d'entrer au monde; des libertés où l'on s'abandonne sans y penser de mal, et qui sans doute, dans le fond, n'ont rien de...
GEORGE DANDIN.
Oui: vous le dites, et ce sont des choses qui ont besoin qu'on les croie pieusement.
ANGÉLIQUE.
Je ne veux point m'excuser, par là, d'être coupable envers vous; et je vous prie seulement d'oublier une offense dont je vous demande pardon de tout mon cœur, et de m'épargner, en cette rencontre, le déplaisir que me pourroient causer les reproches fâcheux de mon père et de ma mère. Si vous m'accordez généreusement la grâce que je vous demande, ce procédé obligeant, cette bonté que vous me ferez voir, me gagnera entièrement; elle touchera tout à fait mon cœur, et y fera naître pour vous ce que tout le pouvoir de mes parents et les liens du mariage n'avoient pu y jeter. En un mot, elle sera cause que je renoncerai à toutes les galanteries, et n'aurai de l'attachement que pour vous. Oui, je vous donne ma parole que vous m'allez voir désormais la meilleure femme du monde, et que je vous témoignerai tant d'amitié, tant d'amitié, que vous en serez satisfait.
GEORGE DANDIN.
Ah! crocodile, qui flatte les gens pour les étrangler!
ANGÉLIQUE.
Accordez-moi cette faveur.
GEORGE DANDIN.
Point d'affaires. Je suis inexorable.
ANGÉLIQUE.
Montrez-vous généreux.
GEORGE DANDIN.
Non.
ANGÉLIQUE.
De grâce!
GEORGE DANDIN.
Point.
ANGÉLIQUE.
Je vous en conjure de tout mon cœur.
GEORGE DANDIN.
Non, non, non! Je veux qu'on soit détrompé de vous, et que votre confusion éclate.
ANGÉLIQUE.
Eh bien, si vous me réduisez au désespoir, je vous avertis qu'une femme, en cet état, est capable de tout, et que je ferai quelque chose ici dont vous vous repentirez.
GEORGE DANDIN.
Et que ferez-vous, s'il vous plaît?
ANGÉLIQUE.
Mon cœur se portera jusqu'aux extrêmes résolutions; et, de ce couteau que voici, je me tuerai sur la place.
GEORGE DANDIN.
Ah! ah! A la bonne heure!
ANGÉLIQUE.
Pas tant à la bonne heure pour vous que vous vous imaginez. On sait de tous côtés nos différends et les chagrins perpétuels que vous concevez contre moi. Lorsqu'on me trouvera morte, il n'y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m'aurez tuée; et mes parens ne sont pas gens, assurément, à laisser cette mort impunie, et ils en feront, sur votre personne, toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice et la chaleur de leur ressentiment. C'est par là que je trouverai moyen de me venger de vous; et je ne suis pas la première qui ait su recourir à de pareilles vengeances, qui n'ait pas fait difficulté de se donner la mort, pour perdre ceux qui ont la cruauté de nous pousser à la dernière extrémité.
GEORGE DANDIN.
Je suis votre valet. On ne s'avise plus de se tuer soi-même, et la mode en est passée il y a longtemps.
ANGÉLIQUE.
C'est une chose dont vous pouvez vous tenir sûr; et, si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faites ouvrir, je vous jure que, tout à l'heure, je vais vous faire voir jusqu'où peut aller la résolution d'une personne qu'on met au désespoir.
GEORGE DANDIN.
Bagatelles, bagatelles! C'est pour me faire peur.
ANGÉLIQUE.
Eh bien, puisqu'il le faut, voici qui nous contentera tous deux, et montrera si je me moque. (Après avoir fait semblant de se tuer.) Ah! c'en est fait! Fasse le ciel que ma mort soit vengée comme je le souhaite, et que celui qui en est cause reçoive un juste châtiment de la dureté qu'il a eue pour moi!
GEORGE DANDIN.
Ouais! seroit-elle bien si malicieuse que de s'être tuée pour me faire pendre? Prenons un bout de chandelle pour aller voir.
SCÈNE IX.--ANGÉLIQUE, CLAUDINE.
ANGÉLIQUE, à Claudine.
St! Paix! Rangeons-nous chacune immédiatement contre un des côtés de la porte.
SCÈNE X.--ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, entrant dans la maison au moment que George Dandin en sort, et fermant la porte en dedans; GEORGE DANDIN, une chandelle à la main.
GEORGE DANDIN.
La méchanceté d'une femme iroit-elle bien jusque-là? (Seul, après avoir regardé partout.) Il n'y a personne. Eh! je m'en étois bien douté! et la pendarde s'est retirée, voyant qu'elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières ni par menaces. Tant mieux! cela rendra ses affaires encore plus mauvaises; et le père et la mère, qui vont venir, en verront mieux son crime. (Après avoir été à la porte de sa maison pour rentrer.) Ah! ah! la porte s'est fermée. Holà! ho! quelqu'un! qu'on m'ouvre promptement!
SCÈNE XI.--ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE.
Comment! c'est toi? D'où viens-tu, bon pendard? Est-il l'heure de revenir chez soi, quand le jour est près de paroître? et cette manière de vivre est-elle celle que doit suivre un honnête mari?
CLAUDINE.
Cela est-il beau d'aller ivrogner toute la nuit, et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison?
GEORGE DANDIN.
Comment! vous avez...
ANGÉLIQUE.
Va, va, traître! je suis lasse de tes déportemens, et je m'en veux plaindre, sans plus tarder, à mon père et à ma mère.
GEORGE DANDIN.
Quoi! c'est vous qui osez...
SCÈNE XII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, en déshabillé de nuit; COLIN, portant une lanterne; ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.
ANGÉLIQUE, à monsieur et madame de Sotenville.
Approchez, de grâce, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde, d'un mari à qui le vin et la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, et vous a lui-même envoyé quérir pour vous faire témoins de l'extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà qui revient, comme vous voyez, après s'être fait attendre toute la nuit, et, si vous voulez l'écouter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi; que, durant qu'il dormoit, je me suis dérobée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de même nature qu'il est allé rêver.
GEORGE DANDIN, à part.
Voilà une méchante carogne!
CLAUDINE.
Oui; il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la maison, et que nous en étions dehors; et c'est une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Comment! Qu'est-ce à dire cela?
MADAME DE SOTENVILLE.
Voilà une furieuse impudence, que de nous envoyer quérir!
GEORGE DANDIN.
Jamais...
ANGÉLIQUE.
Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte: ma patience est poussée à bout; et il vient de me dire cent paroles injurieuses.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Corbleu! vous êtes un malhonnête homme!
CLAUDINE.
C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon; et cela crie vengeance au ciel.
GEORGE DANDIN.
Peut-on...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Allez, vous devriez mourir de honte!
GEORGE DANDIN.
Laissez-moi vous dire deux mots.
ANGÉLIQUE.
Vous n'avez qu'à l'écouter: il va vous en conter de belles!
GEORGE DANDIN, à part.
Je désespère!
CLAUDINE.
Il a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui; et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jusqu'à nous.
GEORGE DANDIN.
Monsieur mon beau-père, je vous conjure...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Retirez-vous: vous puez le vin à pleine bouche.
GEORGE DANDIN.
Madame, je vous prie...
MADAME DE SOTENVILLE.
Fi! ne m'approchez pas: votre haleine est empestée.
GEORGE DANDIN, à madame de Sotenville.
Souffrez que je vous...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Retirez-vous, vous dis-je, on ne peut vous souffrir!
GEORGE DANDIN, à monsieur de Sotenville.
Permettez, de grâce, que...
MADAME DE SOTENVILLE.
Pouah! vous m'engloutissez le cœur. Parlez de loin, si vous voulez.
GEORGE DANDIN.
Eh bien, oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie.
ANGÉLIQUE.
Ne voilà pas ce que je vous ai dit?
CLAUDINE.
Vous voyez quelle apparence il y a.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma fille, et venez ici.
SCÈNE XIII.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN, COLIN.
GEORGE DANDIN.
J'atteste le ciel que j'étois dans la maison, et que...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Taisez-vous: c'est une extravagance qui n'est pas supportable.
GEORGE DANDIN.
Que la foudre m'écrase tout à l'heure, si...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ne nous rompez pas davantage la tête, et songez à demander pardon à votre femme.
GEORGE DANDIN.
Moi! demander pardon?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, pardon, et sur-le-champ!
GEORGE DANDIN.
Quoi! je...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Corbleu! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce que c'est que de vous jouer à nous!
GEORGE DANDIN.
Ah! George Dandin!
SCÈNE XIV.--MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE, COLIN.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon.
ANGÉLIQUE.
Moi! lui pardonner tout ce qu'il m'a dit! Non, non, mon père, il m'est impossible de m'y résoudre; et je vous prie de me séparer d'un mari avec lequel je ne saurois plus vivre.
CLAUDINE.
Le moyen d'y résister!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Ma fille, de semblables séparations ne se font point sans grand scandale; et vous devez vous montrer plus sage que lui, et patienter encore cette fois.
ANGÉLIQUE.
Comment! patienter après de telles indignités? Non, mon père, c'est une chose où je ne puis consentir.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Il le faut, ma fille; c'est moi qui vous le commande.
ANGÉLIQUE.
Ce mot me ferme la bouche; et vous avez sur moi une puissance absolue.
CLAUDINE.
Quelle douceur!
ANGÉLIQUE.
Il est fâcheux d'être contrainte d'oublier de telles injures; mais, quelque violence que je me fasse, c'est à moi de vous obéir.
CLAUDINE.
Pauvre mouton!
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à Angélique.
Approchez.
ANGÉLIQUE.
Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien; et vous verrez que ce sera dès demain à recommencer.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Nous y donnerons ordre. (A George Dandin.) Allons, mettez-vous à genoux.
GEORGE DANDIN.
A genoux?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Oui, à genoux, et sans tarder.
GEORGE DANDIN, à genoux, une chandelle à la main. A part.
O Ciel! (A Monsieur de Sotenville.) Que faut-il dire?
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Madame, je vous prie de me pardonner...
GEORGE DANDIN.
Madame, je vous prie de me pardonner...
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
L'extravagance que j'ai faite...
GEORGE DANDIN.
L'extravagance que j'ai faite... (A part.) de vous épouser.
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir.
GEORGE DANDIN.
Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir.
MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.
Prenez-y garde, et sachez que c'est ici la dernière de vos impertinences que nous souffrirons.
MADAME DE SOTENVILLE.
Jour de Dieu! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que vous devez à votre femme et à ceux de qui elle sort!
MONSIEUR DE SOTENVILLE.
Voilà le jour qui va paroître. Adieu. (A George Dandin.) Rentrez chez vous, et songez bien à être sage. (A madame de Sotenville.) Et nous, m'amour, allons nous mettre au lit.
SCÈNE XV.--GEORGE DANDIN.
Ah! je le quitte maintenant, et je n'y vois plus de remède. Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, s'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première.
FIN DE GEORGE DANDIN.