L'AVARE.
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 9 SEPTEMBRE 1668.
L'étude de Plaute, conseillée par Boileau, avait déjà donné à Molière un succès éclatant. Amphitryon, rapidement improvisé dans un rhythme vif et nouveau, avait réuni tous les suffrages. Forcé d'attendre l'assentiment de Louis XIV pour faire reparaître son Tartuffe sur la scène, il essaya de refaire la Marmite du poëte comique latin, comme il a refait son Amphitryon. Il écrivit sa pièce en une prose mâle, simple et rapide, qui reproduit sa pensée avec plus de vivacité et de liberté que le lourd hexamètre, avec plus de concision que ce mélange de toutes les mesures dont il venait de faire un brillant usage. Ce qu'il allait tenter dans l'Avare, c'était la parfaite copie du ton bourgeois parisien et de l'intérieur d'une famille naïvement saisie avec ses passions et ses vices. Le travail de la versification ne pouvait que gêner cet habile artiste, toujours préoccupé des proportions et de l'harmonie. L'auteur latin avait imaginé un pauvre assez tranquille dans sa misère, comme le savetier de la Fontaine, et qui tout à coup devient maître d'un trésor. Il l'enfouit dans une marmite, et cette marmite dans son jardin. Adieu dès lors à toute tranquillité d'esprit. La richesse inattendue bannit de chez le possesseur de la marmite toute gaieté et même tout repos. Cet homme n'est pas l'avare; c'est le propriétaire embarrassé d'une richesse dont il ne sait pas se servir.
Molière féconde l'idée de Plaute; il voit dans ce personnage une passion et un caractère à la fois; l'égoïsme de la fortune, la féroce personnalité des richesses, la famille en révolte contre un chef despotique et cruel, l'avare dupe de sa propre passion; un Mascarille femelle tirant avantage des vices ridicules et odieux du bourgeois; les malédictions du père bafoué par le fils; le père usurier se rencontrant face à face avec son fils dissipateur; le groupe de la famille dissous et toutes les atteintes à la dignité personnelle de l'humanité rencontrant leur juste châtiment. Voilà l'œuvre de Molière. C'est un drame tragique sous la forme la plus bouffonne; et les moralistes qui ont blâmé le poëte ne sont pas descendus jusqu'au fond de sa pensée. Est-ce la famille qu'il détruit? Oui, sans doute; cette famille servile qui ne laisse pas à la volonté humaine son libre essor et qui oublie que le jeune homme de vingt ans doit créer sa destinée, et, sans perdre aucun respect, attester sa dignité individuelle en faisant de sa vie son œuvre. Est-ce la vieillesse que raille Molière? Oui, sans doute; celle qui fait l'usure et qui affame sa maison. Est-ce le mariage? Oui, sans doute; celui qui dispose des femmes au moyen d'une dot, sans considération pour leur bonheur et leur volonté. Un célèbre avare, le conseiller Tardieu, dont Boileau s'est souvenu, venait de donner à la société parisienne le sordide spectacle de cette passion ignoble et de ses suites. Tardieu était mort tragiquement, assassiné par des bandits. Ce fut un à-propos que Molière voulut faire servir à son succès. Il créa pour son avare un sobriquet expressif emprunté à Plaute lui-même, et non pas, comme l'ont prétendu les commentateurs, aux additions qu'a faites à cette pièce le savant italien Urcœus Codrus. «Intùs mi harpagatum est,» on a dérobé (harponné) dans ma maison! s'écrie le héros. Voilà le nom d'Harpagon tout trouvé. La Belle Plaideuse de Boisrobert fournit à Molière cette admirable rencontre du père usurier et du fils emprunteur. I Suppositi «les Personnages supposés» de l'Arioste, trois canevas italiens, la Cameriera nobile, il Dottor Baccettone, et enfin Lélie et Arlequin, valets dans la même maison, lui payèrent leur tribut accoutumé. Un des membres de cette petite république dramatique dont il était le roi, Béjart cadet, se trouvant blessé au pied par la pointe d'une épée, au moment où il voulait séparer deux amis qui se battaient, Molière pensa qu'un valet boiteux serait excellent pour un avare, fit boiter la Flèche, et donna l'exemple à tous les acteurs de province, qui jouèrent désormais en boitant les rôles de Béjart cadet. Ainsi fut construite avec un art achevé, et couronnée par un dénoûment postiche qui prouve combien Molière tenait peu à cette portion mécanique de son art, une des plus redoutables œuvres de la comédie moderne; œuvre devant laquelle J.-J. Rousseau lui-même a reculé plein d'effroi.
Elle n'eut aucun succès à la représentation. Il y avait dans les esprits une idée générale de l'élégance et du beau dans l'art qui se refusait absolument à considérer la vile prose et le langage ordinaire comme dignes d'une scène épurée et d'un poëte de génie. C'était la conséquence naturelle de l'anathème prononcé par Boileau contre le langage des paysans sur la scène. Le rhythme officiel paraissait indispensable, la prose semblait indécente. «Cinq actes de prose! s'écriaient les connaisseurs et les marquis, ce farceur se moque-t-il de nous? et pour qui nous prend-il?» C'était le reproche littéraire que l'on avait déjà fait à Don Juan. Qui le croirait? telle fut aussi l'opinion de Boileau, partisan du τò πρέπον des Grecs, de la suprême décence et de la gravité ornée; cet esprit naturellement juste se trompait. Défions-nous de tous les jugements contemporains, et attendons celui de la postérité, souvent lente à prononcer la sentence, mais infaillible.
PERSONNAGES ACTEURS
HARPAGON, père de Cléante et d'Élise, et MOLIÈRE. amoureux de Mariane.
CLÉANTE, fils d'Harpagon, amant de Mariane. LA GRANGE.
ÉLISE, fille d'Harpagon, amante de Valère. Mlle MOLIÈRE.
VALÈRE, fils d'Anselme et amant d'Élise. DU CROISY.
MARIANE, amante de Cléante, et aimée Mlle DEBRIE. d'Harpagon.
ANSELME, père de Valère et de Mariane.
FROSINE, femme d'intrigue. Mad. BÉJART.
MAITRE SIMON, courtier.
MAITRE JACQUES, cuisinier et cocher d'Harpagon. HUBERT.
LA FLÈCHE, valet de Cléante. BÉJART cadet.
DAME CLAUDE, servante d'Harpagon.
BRINDAVOINE,} } laquais d'Harpagon. LA MERLUCHE,}
UN COMMISSAIRE ET SON CLERC.
La scène est à Paris, dans la maison d'Harpagon.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--VALÈRE, ÉLISE.
VALÈRE.
Eh quoi! charmante Élise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi! Je vous vois soupirer, hélas! au milieu de ma joie! Est-ce du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux? et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre?
ÉLISE.
Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraînée par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois.
VALÈRE.
Eh! que pouvez-vous craindre, Élise, dans les bontés que vous avez pour moi?
ÉLISE.
Hélas! cent choses à la fois: l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du monde; mais plus que tout, Valère, le changement de votre cœur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardens d'un innocent amour.
VALÈRE.
Ah! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres! Soupçonnez-moi de tout, Élise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois. Je vous aime trop pour cela; et mon amour pour vous durera autant que ma vie.
ÉLISE.
Ah! Valère, chacun tient les mêmes discours! Tous les hommes sont semblables par les paroles; et ce n'est que les actions qui les découvrent différens.
VALÈRE.
Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc, au moins, à juger de mon cœur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux; et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.
ÉLISE.
Hélas! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime! Oui, Valère, je tiens votre cœur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour et que vous me serez fidèle: je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.
VALÈRE.
Mais pourquoi cette inquiétude?
ÉLISE.
Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois; et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon cœur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le ciel m'engage envers vous. Je me représente, à toute heure, ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la mienne à la fureur des ondes; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps, ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parens et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique[33] de mon père. Tout cela fait chez moi, sans doute, un merveilleux effet; et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentimens.
VALÈRE.
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose; et, quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfans, pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Élise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que, sur ce chapitre, on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parens, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi même, si elles tardent à venir.
ÉLISE.
Ah! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
VALÈRE.
Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentimens je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables; et j'éprouve que, pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaisonne en louanges. La sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux; et, puisqu'on ne sauroit les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.
ÉLISE.
Mais que ne tâchez-vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret?
VALÈRE.
On ne peut pas ménager l'un et l'autre; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
ÉLISE.
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.
[33] Du latin domus, attaché à la maison. Voyez la note, t. III, p. 194.
SCÈNE II.--CLÉANTE, ÉLISE.
CLÉANTE.
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma sœur; et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret.
ÉLISE.
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire?
CLÉANTE.
Bien des choses, ma sœur, enveloppées dans un mot. J'aime.
ÉLISE.
Vous aimez?
CLÉANTE.
Oui, j'aime. Mais, avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour; que le ciel les a faits les maîtres de nos vœux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite; que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
ÉLISE.
Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez?
CLÉANTE.
Non: mais j'y suis résolu, et je vous conjure, encore une fois, de ne me point apporter des raisons pour m'en dissuader.
ÉLISE.
Suis-je, mon frère, une si étrange personne?
CLÉANTE.
Non, ma sœur: mais vous n'aimez pas; vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos cœurs; et j'appréhende votre sagesse.
ÉLISE.
Hélas! mon frère, ne parlons point de ma sagesse; il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie; et, si je vous ouvre mon cœur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.
CLÉANTE.
Ah! plût au ciel que votre âme, comme la mienne...
ÉLISE.
Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.
CLÉANTE.
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma sœur, n'a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentimens d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint et la console, avec une tendresse qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait; et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits, une bonté tout engageante, une honnêteté adorable, une... Ah! ma sœur, je voudrois que vous l'eussiez vue!
ÉLISE.
J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites; et, pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.
CLÉANTE.
J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées[34], et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour!
ÉLISE.
Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.
CLÉANTE.
Ah! ma sœur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car, enfin, peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir? Eh! que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si, pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés; si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables? Enfin, j'ai voulu vous parler pour m'aider à sonder mon père sur les sentimens où je suis: et, si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout, pour ce dessein, de l'argent à emprunter; et, si vos affaires, ma sœur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
ÉLISE.
Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que...
CLÉANTE.
J'entends sa voix. Éloignons-nous un peu pour achever notre confidence; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.
[34] Pour: dans l'aisance, assez riches pour vivre commodément. Archaïsme passé de mode.
SCÈNE III.--HARPAGON, LA FLÈCHE.
HARPAGON.
Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas! Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence!
LA FLÈCHE, à part.
Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.
HARPAGON.
Tu murmures entre tes dents!
LA FLÈCHE.
Pourquoi me chassez-vous?
HARPAGON.
C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons! Sors vite, que je ne t'assomme!
LA FLÈCHE.
Qu'est-ce que je vous ai fait?
HARPAGON.
Tu m'as fait que je veux que tu sortes.
LA FLÈCHE.
Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.
HARPAGON.
Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits assiégent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.
LA FLÈCHE.
Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler? Êtes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit?
HARPAGON.
Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît! Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait! (Bas à part.) Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. (Haut.) Ne serois-tu point homme à faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché?
LA FLÈCHE.
Vous avez de l'argent caché?
HARPAGON.
Non, coquin, je ne dis pas cela. (Bas.) J'enrage! (Haut.) Je demande si, malicieusement, tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai.
LA FLÈCHE.
Eh! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose?
HARPAGON, levant la main pour donner un soufflet à La Flèche.
Tu fais le raisonneur! je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles! Sors d'ici, encore une fois!
LA FLÈCHE.
Eh bien, je sors.
HARPAGON.
Attends: ne m'emportes-tu rien?
LA FLÈCHE.
Que vous emporterois-je?
HARPAGON.
Tiens, viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.
LA FLÈCHE.
Les voilà.
HARPAGON.
Les autres!
LA FLÈCHE.
Les autres?
HARPAGON.
Oui.
LA FLÈCHE.
Les voilà.
HARPAGON, montrant les hauts-de-chausses de La Flèche.
N'as-tu rien mis ici dedans?
LA FLÈCHE.
Voyez vous-même.
HARPAGON, tâtant le bas des haut-de-chausses de La Flèche.
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les recéleurs des choses qu'on dérobe; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un.
LA FLÈCHE, à part.
Ah! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint! et que j'aurois de joie à le voler!
HARPAGON.
Euh?
LA FLÈCHE.
Quoi?
HARPAGON.
Qu'est-ce que tu parles de voler?
LA FLÈCHE.
Je vous dis que vous fouillez bien partout pour voir si je vous ai volé.
HARPAGON.
C'est ce que je veux faire.
Harpagon fouille dans les poches de La Flèche.
LA FLÈCHE, à part.
La peste soit de l'avarice et des avaricieux!
HARPAGON.
Comment? que dis-tu?
LA FLÈCHE.
Ce que je dis?
HARPAGON.
Oui; qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux?
LA FLÈCHE.
Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux!
HARPAGON.
De qui veux-tu parler?
LA FLÈCHE.
Des avaricieux.
HARPAGON.
Et qui sont-ils ces avaricieux?
LA FLÈCHE.
Des vilains et des ladres.
HARPAGON.
Mais qui est-ce que tu entends par là?
LA FLÈCHE.
De quoi vous mettez-vous en peine?
HARPAGON.
Je me mets en peine de ce qu'il faut.
LA FLÈCHE.
Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous?
HARPAGON.
Je crois ce que je crois; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.
LA FLÈCHE.
Je parle... je parle à mon bonnet.
HARPAGON.
Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette[35].
LA FLÈCHE.
M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux?
HARPAGON.
Non: mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi!
LA FLÈCHE.
Je ne nomme personne.
HARPAGON.
Je te rosserai si tu parles!
LA FLÈCHE.
Qui se sent morveux, qu'il se mouche.
HARPAGON.
Te tairas-tu?
LA FLÈCHE.
Oui, malgré moi.
HARPAGON.
Ah! ah!
LA FLÈCHE, montrant à Harpagon une poche de son justaucorps.
Tenez, voilà encore une poche: êtes-vous satisfait?
HARPAGON.
Allons, rends-le-moi sans te fouiller[36].
LA FLÈCHE.
Quoi?
HARPAGON.
Ce que tu m'as pris.
LA FLÈCHE.
Je ne vous ai rien pris du tout.
HARPAGON.
Assurément?
LA FLÈCHE.
Assurément.
HARPAGON.
Adieu. Va-t'en à tous les diables!
LA FLÈCHE, à part.
Me voilà fort bien congédié.
HARPAGON.
Je te le mets sur la conscience, au moins.
[35] Bonnet rouge des cardinaux. Autrefois c'était un bonnet de paysan gascon.
[36] Pour: sans que je faille te fouiller. Faute de français qui rend la phrase plus nette et plus vive.
SCÈNE IV.--HARPAGON.
Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort; et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là[37]! Certes, ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent; et bienheureux qui a tout son fait[38] bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense! On n'est pas peu embarrassé à inventer, dans toute une maison, une cache fidèle; car, pour moi, les coffres forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier. Je les tiens justement une franche amorce à voleur; et c'est toujours la première chose que l'on va attaquer.
[37] Allusion à l'infirmité récente de Béjart cadet, qui jouait ce rôle. Voyez plus haut, p. 138.
[38] Pour: capital argent acquis. Du latin factus achevé, accompli.
SCÈNE V.--HARPAGON, ÉLISE ET CLÉANTE, parlant ensemble et restant dans le fond du théâtre.
HARPAGON, se croyant seul.
Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or, chez soi, est une somme assez... (A part, apercevant Élise et Cléante.) O ciel! je me serai trahi moi-même! la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul. (A Cléante et à Élise.) Qu'est-ce?
CLÉANTE.
Rien, mon père.
HARPAGON.
Y a-t-il longtemps que vous êtes là?
ÉLISE.
Nous ne venons que d'arriver.
HARPAGON.
Vous avez entendu...
CLÉANTE.
Quoi? mon père.
HARPAGON.
Là...
ÉLISE.
Quoi?
HARPAGON.
Ce que je viens de dire.
CLÉANTE.
Non.
HARPAGON.
Si fait, si fait!
ÉLISE.
Pardonnez-moi.
HARPAGON.
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenois en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disois qu'il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.
CLÉANTE.
Nous feignions[39] à vous aborder, de peur de vous interrompre.
HARPAGON.
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.
CLÉANTE.
Nous n'entrons point dans vos affaires.
HARPAGON.
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus!
CLÉANTE.
Je ne crois pas...
HARPAGON.
Ce seroit une bonne affaire pour moi.
ÉLISE.
Ce sont des choses...
HARPAGON.
J'en aurois bon besoin.
CLÉANTE.
Je pense que...
HARPAGON.
Cela m'accommoderoit fort.
ÉLISE.
Vous êtes...
HARPAGON.
Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable.
CLÉANTE.
Mon Dieu! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.
HARPAGON.
Comment! j'ai assez de bien! Ceux qui le disent en ont menti! Il n'y a rien de plus faux; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là!
ÉLISE.
Ne vous mettez point en colère.
HARPAGON.
Cela est étrange, que mes propres enfans me trahissent et deviennent mes ennemis!
CLÉANTE.
Est-ce être votre ennemi que de dire que vous avez du bien?
HARPAGON.
Oui. De pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.
CLÉANTE.
Quelle grande dépense est-ce que je fais?
HARPAGON.
Quelle? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville? Je querellois hier votre sœur; c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution[40]. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort; vous donnez furieusement dans le marquis; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
CLÉANTE.
Eh! comment vous dérober?
HARPAGON.
Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez?
CLÉANTE.
Moi, mon père? c'est que je joue; et, comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.
HARPAGON.
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes[41] ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses. Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien! Je vais gager qu'en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sous huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze[42].
CLÉANTE.
Vous avez raison.
HARPAGON.
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. (Apercevant Cléante et Élise qui se font des signes.) Eh! (Bas à part.) Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire ces gestes-là?
ÉLISE.
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier, et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.
HARPAGON.
Et moi j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
CLÉANTE.
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
HARPAGON.
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.
ÉLISE.
Ah! mon père?
HARPAGON.
Pourquoi ce cri? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur?
CLÉANTE.
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre; et nous craignons que nos sentimens ne soient pas d'accord avec votre choix.
HARPAGON.
Un peu de patience; ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux, et vous n'aurez, ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire; et, pour commencer par un bout. (A Cléante.) Avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Et vous?
ÉLISE.
J'en ai ouï parler.
HARPAGON.
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille?
CLÉANTE.
Une fort charmante personne.
HARPAGON.
Sa physionomie?
CLÉANTE.
Tout honnête et pleine d'esprit.
HARPAGON.
Son air et sa manière?
CLÉANTE.
Admirables, sans doute.
HARPAGON.
Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Que ce seroit un parti souhaitable?
CLÉANTE.
Très-souhaitable.
HARPAGON.
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage?
CLÉANTE.
Sans doute.
HARPAGON.
Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle?
CLÉANTE.
Assurément.
HARPAGON.
Il y a une petite difficulté: c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas, avec elle, tout le bien qu'on pourroit prétendre.
CLÉANTE.
Ah! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.
HARPAGON.
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que, si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.
CLÉANTE.
Cela s'entend.
HARPAGON.
Enfin, je suis bien aise de vous voir dans mes sentimens; car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.
CLÉANTE.
Euh?
HARPAGON.
Comment?
CLÉANTE.
Vous êtes résolu, dites-vous...
HARPAGON.
D'épouser Mariane.
CLÉANTE.
Qui? Vous, vous!
HARPAGON.
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?
CLÉANTE.
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.
HARPAGON.
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un verre d'eau claire.
[39] Pour: hésitions. La racine de ce mot n'est pas le latin fingere, mais le teutonique faint, faiblesse, défaillance, hésitation. Archaïsme très-ancien, suranné même du temps de Molière.
[40] Pour: création d'une rente ou cette rente elle-même.
[41] Cordon ferré des deux bouts, qui remplaçait les boutons et les boutonnières.
[42] Un peu plus de huit pour cent. Voyez plus loin, page 166.
SCÈNE VI.--HARPAGON, ÉLISE.
HARPAGON.
Voilà de mes damoiseaux flouets[43], qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est là ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont, ce matin, on m'est venu parler; et, pour toi, je te donne au seigneur Anselme.
[43] Pour: fluets, délicats. Archaïsme déjà ancien du temps de Molière.
ÉLISE.
Au seigneur Anselme?
HARPAGON.
Oui; un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens.
ÉLISE, faisant la révérence.
Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît.
HARPAGON, contrefaisant Élise.
Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît.
ÉLISE, faisant encore la révérence.
Je vous demande pardon, mon père.
HARPAGON, contrefaisant Élise.
Je vous demande pardon, ma fille.
ÉLISE.
Je suis très-humble servante au seigneur Anselme; mais, (Faisant encore la révérence.) avec votre permission, je ne l'épouserai point.
HARPAGON.
Je suis votre très-humble valet; mais, (Contrefaisant Élise.) avec votre permission, vous l'épouserez dès ce soir.
ÉLISE.
Dès ce soir?
HARPAGON.
Dès ce soir.
ÉLISE, faisant encore la révérence.
Cela ne sera pas, mon père.
HARPAGON, contrefaisant encore Élise.
Cela sera, ma fille.
ÉLISE.
Non.
HARPAGON.
Si.
ÉLISE.
Non, vous dis-je!
HARPAGON.
Si, vous dis-je!
ÉLISE.
C'est une chose où vous ne me réduirez point.
HARPAGON.
C'est une chose où je te réduirai.
ÉLISE.
Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari!
HARPAGON.
Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père?
ÉLISE.
Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte?
HARPAGON.
C'est un parti où il n'y a rien à redire; et je gage que tout le monde approuvera mon choix.
ÉLISE.
Et moi, je gage qu'il ne sauroit être approuvé d'aucune personne raisonnable.
HARPAGON, apercevant Valère de loin.
Voilà Valère. Veux-tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire?
ÉLISE.
J'y consens.
HARPAGON.
Te rendras-tu à son jugement?
ÉLISE.
Oui; j'en passerai par ce qu'il dira.
HARPAGON.
Voilà qui est fait.
SCÈNE VII.--VALÈRE, HARPAGON, ÉLISE.
HARPAGON.
Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille ou de moi.
VALÈRE.
C'est vous, monsieur, sans contredit.
HARPAGON.
Sais-tu bien de quoi nous parlons?
VALÈRE.
Non. Mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.
HARPAGON.
Je veux, ce soir, lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela?
VALÈRE.
Ce que j'en dis?
HARPAGON.
Oui.
VALÈRE.
Eh! eh!
HARPAGON.
Quoi?
VALÈRE.
Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison[44]. Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait, et...
HARPAGON.
Comment! le seigneur Anselme est un parti considérable; c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé[45], et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer?
VALÈRE.
Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourroit s'accommoder avec...
HARPAGON.
C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverois pas; et il s'engage à la prendre sans dot.
VALÈRE.
Sans dot?
HARPAGON.
Oui.
VALÈRE.
Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilà une raison tout à fait convaincante; il se faut rendre à cela.
HARPAGON.
C'est pour moi une épargne considérable.
VALÈRE.
Assurément; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.
HARPAGON.
Sans dot!
VALÈRE.
Vous avez raison: voilà qui décide tout; cela s'entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose, sans doute, où l'on doit avoir de l'égard; et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentimens, rend un mariage sujet à des accidens très-fâcheux...
HARPAGON.
Sans dot!
VALÈRE.
Ah! il n'y a pas de réplique à cela; on le sait bien. Qui diantre peut aller là contre? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourroient donner; qui ne les voudroient point sacrifier à l'intérêt, et chercheroient, plus que toute autre chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie; et que...
HARPAGON.
Sans dot!
VALÈRE.
Il est vrai; cela ferme la bouche à tout. Sans dot! Le moyen de résister à une raison comme celle-là?
HARPAGON, à part, regardant du côté du jardin.
Ouais! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudroit à mon argent? (A Valère.) Ne bougez; je reviens tout à l'heure.
[44] Pour: vous ne pouvez pas parler sans que. Ellipse et latinisme; c'est le quin des Latins, que Molière et Boileau ont essayé de faire pénétrer dans notre idiome, mais sans succès.
[45] Voyez plus haut la note, p. 144.
SCÈNE VIII.--ÉLISE, VALÈRE.
ÉLISE.
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites?
VALÈRE.
C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentimens est le moyen de tout gâter; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant; des tempéramens ennemis de toute résistance; des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il veut, vous en viendrez mieux à vos fins; et...
ÉLISE.
Mais ce mariage, Valère!
VALÈRE.
On cherchera des biais pour le rompre.
ÉLISE.
Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir?
VALÈRE.
Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie.
ÉLISE.
Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins.
VALÈRE.
Vous moquez-vous? Y connoissent-ils quelque chose? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira; ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient.
SCÈNE IX.--HARPAGON, ÉLISE, VALÈRE.
HARPAGON, à part, dans le fond du théâtre.
Ce n'est rien, Dieu merci!
VALÈRE, sans voir Harpagon.
Enfin, notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout; et si votre amour, belle Élise, est capable d'une fermeté... (Apercevant Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu'elle regarde comme un mari est fait; et, lorsque la grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu'on lui donne.
HARPAGON.
Bon! voilà bien parlé, cela!
VALÈRE.
Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu, et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.
HARPAGON.
Comment! j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. (A Élise.) Oui, tu as beau fuir, je lui donne l'autorité que le ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira.
VALÈRE, à Élise.
Après cela, résistez à mes remontrances!
SCÈNE X.--HARPAGON, VALÈRE.
VALÈRE.
Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois.
HARPAGON.
Oui, tu m'obligeras. Certes...
VALÈRE.
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.
HARPAGON.
Cela est vrai. Il faut...
VALÈRE.
Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai à bout.
HARPAGON.
Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et je reviens tout à l'heure.
VALÈRE, adressant la parole à Élise, en s'en allant du côté par où elle est sortie.
Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.
HARPAGON.
Ah! le brave garçon! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique[46] de la sorte!
[46] Voyez la note, t. III, p. 194.
ACTE II.
SCÈNE I.--CLÉANTE, LA FLÈCHE.
CLÉANTE.
Ah! traître que tu es! où t'es-tu donc allé fourrer? Ne t'avois-je pas donné ordre...
LA FLÈCHE.
Oui, monsieur, et je m'étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme: mais monsieur votre père, le plus mal gracieux des hommes, m'a chassé dehors malgré moi, et j'ai couru risque d'être battu.
CLÉANTE.
Comment va notre affaire? Les choses pressent plus que jamais; et, depuis que je t'ai vu, j'ai découvert que mon père est mon rival.
LA FLÈCHE.
Votre père amoureux?
CLÉANTE.
Oui; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m'a mis.
LA FLÈCHE.
Lui, se mêler d'aimer! De quoi diable s'avise-t-il? Se moque-t-il du monde? Et l'amour a-t-il été fait pour des gens bâtis comme lui?
CLÉANTE.
Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.
LA FLÈCHE.
Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour?
CLÉANTE.
Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver, au besoin, des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t'a-t-on faite?
LA FLÈCHE.
Ma foi, monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux; et il faut essuyer d'étranges choses, lorsqu'on en est réduit à passer comme vous, par les mains des fesse-mathieux.
CLÉANTE.
L'affaire ne se fera point?
LA FLÈCHE.
Pardonnez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a fait rage pour vous, et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur.
CLÉANTE.
J'aurai les quinze mille francs que je demande?
LA FLÈCHE.
Oui; mais à quelques petites conditions qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.
CLÉANTE.
T'a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'argent?
LA FLÈCHE.
Ah! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous; et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom; et l'on doit aujourd'hui l'aboucher avec vous dans une maison empruntée, pour être instruit par votre bouche de votre bien et de votre famille; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles.
CLÉANTE.
Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôter le bien.
LA FLÈCHE.
Voici quelques articles qu'il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés avant que de rien faire:
«Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien soit ample, assuré, clair et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dûment dressé.»
CLÉANTE.
Il n'y a rien à dire à cela.
LA FLÈCHE.
«Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu'au denier dix-huit[47].»
CLÉANTE.
Au denier dix-huit? Parbleu! voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu de se plaindre.
LA FLÈCHE.
Cela est vrai.
«Mais, comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est question, et que, pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint lui-même de l'emprunter d'un autre sur le pied du denier cinq[48], il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt.»
CLÉANTE.
Comment diable! quel Juif, quel Arabe est-ce là? C'est plus qu'au denier quatre[49].
LA FLÈCHE.
Il est vrai; c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là-dessus.
CLÉANTE.
Que veux-tu que je voie? J'ai besoin d'argent, et il faut bien que je consente à tout.
LA FLÈCHE.
C'est la réponse que j'ai faite.
CLÉANTE.
Il y a encore quelque chose?
LA FLÈCHE.
Ce n'est plus qu'un petit article.
«Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et, pour les mille écus restans, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible.»
CLÉANTE.
Que veut dire cela?
LA FLÈCHE.
Écoutez le mémoire:
«Premièrement, un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six chaises et la courte-pointe de même: le tout bien conditionné, et doublé d'un petit taffetas changeant rouge et bleu.
«Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge d'Aumale rose sèche, avec le mollet et les franges de soie.»
CLÉANTE.
Que veut-il que je fasse de cela?
LA FLÈCHE.
Attendez.
«Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaud et de Macée[50].
«Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles.»
CLÉANTE.
Qu'ai-je à faire, morbleu?...
LA FLÈCHE.
Donnez-vous patience.
«Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les fourchettes[51] assortissantes.
«Plus, un fourneau de brique, avec deux cornues et trois récipiens, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller.»
CLÉANTE.
J'enrage!
LA FLÈCHE.
Doucement.
«Plus un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut.
«Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de l'oie, renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l'on n'a que faire.
«Plus, une peau d'un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin: curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre.
«Le tout ci-dessus mentionné valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur.»
CLÉANTE.
Que la peste l'étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu'il est! A-t-on jamais parlé d'une usure semblable? et n'est-il pas content du furieux intérêt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger à prendre pour trois mille livres les vieux rogatons qu'il ramasse? Je n'aurai pas deux cents écus de tout cela; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu'il veut, car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat! le poignard sur la gorge!
LA FLÈCHE.
Je vous vois, monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe.
CLÉANTE.
Que veux-tu que j'y fasse? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères; et on s'étonne, après cela, que les fils souhaitent qu'ils meurent!
LA FLÈCHE.
Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilenie le plus posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci! les inclinations fort patibulaires; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l'échelle; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire.
CLÉANTE.
Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.
[47] Un peu plus de cinq et demi pour cent.
[48] A vingt pour cent.
Cent francs au denier cinq combien font-ils?--Vingt livres.
BOILEAU, Sat. VIII.
[49] A vingt-cinq pour cent.
[50] Pastorale comique populaire pendant la jeunesse de Molière, comme l'étaient, sous l'Empire, les amours de Paul et Virginie et de Malek-Adhel.
[51] Fer fourchu destiné à appuyer le mousquet.
SCÈNE II.--HARPAGON, MAITRE SIMON, CLÉANTE et LA FLÈCHE, dans le fond du théâtre.
MAITRE SIMON.
Oui, monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent; ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.
HARPAGON.
Mais croyez-vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez?
MAITRE SIMON.
Non. Je ne puis pas bien vous en instruire à fond; et ce n'est que par aventure que l'on m'a adressé à lui; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui-même, et son homme m'a assuré que vous serez content quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois.
HARPAGON.
C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.
MAITRE SIMON.
Cela s'entend.
LA FLÈCHE, bas à Cléante, reconnoissant maître Simon.
Que veut dire ceci? Notre maître Simon qui parle à votre père!
CLÉANTE, bas à la Flèche.
Lui auroit-on appris qui je suis? et serois-tu pour me trahir?
MAITRE SIMON, à la Flèche.
Ah! ah! vous êtes bien pressé! Qui vous a dit que c'étoit céans? (A Harpagon.) Ce n'est pas moi, monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela; ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.
HARPAGON.
Comment?
MAITRE SIMON, montrant Cléante.
Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
HARPAGON.
Comment, pendard! c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités!
CLÉANTE.
Comment, mon père, c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions!
Maître Simon s'enfuit, et la Flèche va se cacher.
SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE.
HARPAGON.
C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables?
CLÉANTE.
C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles?
HARPAGON.
Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi?
CLÉANTE.
Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde?
HARPAGON.
N'as-tu point de honte, dis-moi, d'en venir à ces débauches-là, de te précipiter dans des dépenses effroyables, et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parens t'ont amassé avec tant de sueurs?
CLÉANTE.
Ne rougissez-vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites, de sacrifier gloire et réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêt, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers?
HARPAGON.
Ote-toi de mes yeux, coquin! ôte-toi de mes yeux!
CLÉANTE.
Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?
HARPAGON.
Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreilles! (Seul.) Je ne suis pas fâché de cette aventure; et ce m'est un avis de tenir l'œil plus que jamais sur toutes ses actions.
SCÈNE IV.--FROSINE, HARPAGON.
FROSINE.
Monsieur...
HARPAGON.
Attendez un moment: je vais revenir vous parler. (A part.) Il est à propos que je fasse un petit tour à mon argent.
SCÈNE V.--LA FLÈCHE, FROSINE.
LA FLÈCHE, sans voir Frosine.
L'aventure est tout à fait drôle! Il faut bien qu'il ait quelque part un ample magasin de hardes; car nous n'avons rien reconnu au mémoire que nous avons.
FROSINE.
Eh! c'est toi, mon pauvre la Flèche! D'où vient cette rencontre?
LA FLÈCHE.
Ah! ah! c'est toi, Frosine! Que viens-tu faire ici?
FROSINE.
Ce que je fais partout ailleurs: m'entremettre d'affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter du mieux qu'il m'est possible des petits talens que je puis avoir. Tu sais que, dans ce monde, il faut vivre d'adresse, et qu'aux personnes comme moi le ciel n'a donné d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie.
LA FLÈCHE.
As-tu quelque négoce avec le patron du logis?
FROSINE.
Oui. Je traite pour lui quelque petite affaire dont j'espère une récompense.
LA FLÈCHE.
De lui? Ah! ma foi, tu seras bien fine si tu en tires quelque chose; et je te donne avis que l'argent céans est fort cher.
FROSINE.
Il y a de certains services qui touchent merveilleusement.
LA FLÈCHE.
Je suis votre valet, et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n'est point de service qui pousse sa reconnoissance jusqu'à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles, et de l'amitié, tant qu'il vous plaira; mais de l'argent, point d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses; et donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais: Je vous donne, mais: Je vous prête le bonjour.
FROSINE.
Mon Dieu! je sais l'art de traire les hommes! j'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles.
LA FLÈCHE.
Bagatelles ici! Je te défie d'attendrir du côté de l'argent l'homme dont il est question. Il est Turc là-dessus, mais d'une turquerie à désespérer tout le monde; et l'on pourroit crever, qu'il n'en branleroit pas. En un mot, il aime l'argent plus que réputation, qu'honneur et que vertu; et la vue d'un demandeur lui donne des convulsions: c'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le cœur, c'est lui arracher les entrailles; et si... Mais il revient: je me retire.
SCÈNE VI.--HARPAGON, FROSINE.
HARPAGON, bas.
Tout va comme il faut. (Haut.) Eh bien, qu'est-ce, Frosine?
FROSINE.
Ah! mon Dieu, que vous vous portez bien, et que vous avez là un vrai visage de santé!
HARPAGON.
Qui? moi?
FROSINE.
Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard.
HARPAGON.
Tout de bon?
FROSINE.
Comment, vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes; et je vois des gens de vingt-cinq ans qui sont plus vieux que vous.
HARPAGON.
Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés.
FROSINE.
Eh bien, qu'est-ce que cela, soixante ans? voilà bien de quoi! C'est la fleur de l'âge, cela; et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme.
HARPAGON.
Il est vrai: mais vingt années de moins, pourtant, ne me feroient point de mal, que je crois.
FROSINE.
Vous moquez-vous? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans.
HARPAGON.
Tu le crois?
FROSINE.
Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez-vous un peu. Oh! que voilà bien, entre vos deux yeux, un signe de longue vie!
HARPAGON.
Tu te connois à cela?
FROSINE.
Sans doute. Montrez-moi votre main. Ah! mon Dieu, quelle ligne de vie!
HARPAGON.
Comment?
FROSINE.
Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là?
HARPAGON.
Eh bien, qu'est-ce que cela veut dire?
FROSINE.
Par ma foi, je disois cent ans; mais vous passerez les six-vingts[52].
HARPAGON.
Est-il possible!
FROSINE.
Il faudra vous assommer, vous dis-je; et vous mettrez en terre et vos enfans et les enfans de vos enfans.
HARPAGON.
Tant mieux! Comment va notre affaire?
FROSINE.
Faut-il le demander? et me voit-on me mêler de rien dont je ne vienne à bout? J'ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler; et je crois, si je me l'étois mis en tête, que je marierois le Grand Turc avec la république de Venise. Il n'y avoit pas, sans doute, de si grandes difficultés à cette affaire-ci. Comme j'ai commerce chez elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues de vous; et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue et prendre l'air à sa fenêtre.
HARPAGON.
Qui a fait réponse...
FROSINE.
Elle a reçu la proposition avec joie; et, quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela.
HARPAGON.
C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme; et je serai bien aise qu'elle soit du régal.
FROSINE.
Vous avez raison. Elle doit, après dîner, rendre visite à votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au souper.
HARPAGON.
Eh bien, elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.
FROSINE.
Voilà justement son affaire.
HARPAGON.
Mais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu'il falloit qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci? Car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose.
FROSINE.
Comment! c'est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.
HARPAGON.
Douze mille livres de rente!
FROSINE.
Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche. C'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur; et cet article-là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente-et-quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres; et mille écus que nous mettons pour la nourriture: ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs comptés?
HARPAGON.
Oui: cela n'est pas mal; mais ce compte-là n'est rien de réel.
FROSINE.
Pardonnez-moi. N'est-ce pas quelque chose de réel que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu?
HARPAGON.
C'est une raillerie que de vouloir me constituer sa dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas; et il faut que je touche quelque chose.
FROSINE.
Mon Dieu! vous toucherez assez; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien, dont vous serez le maître.
HARPAGON.
Il faut voir cela. Mais, Frosine, il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois; les jeunes gens, d'ordinaire, n'aiment que leurs semblables, et ne cherchent que leur compagnie; j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderoient pas.
FROSINE.
Ah! que vous la connoissez mal! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards.
HARPAGON.
Elle?
FROSINE.
Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmans; et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire; et il n'y a pas quatre mois encore qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante-six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat.
HARPAGON.
Sur cela seulement?
FROSINE.
Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante-six ans; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.
HARPAGON.
Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.
FROSINE.
Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes; mais que pensez-vous que ce soit? Des Adonis, des Céphales, des Pâris et des Apollons? Non: de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils.
HARPAGON.
Cela est admirable! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes.
FROSINE.
Je le crois bien! Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer! ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux!
HARPAGON.
Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.
FROSINE.
Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun? Sont-ce des hommes que des jeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là?
HARPAGON.
C'est ce que je dis tous les jours: avec leur ton de poule laitée, leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausses tombans, et leurs estomacs débraillés!
FROSINE.
Eh! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous! Voilà un homme, cela; il y a là de quoi satisfaire à la vue; et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu, pour donner de l'amour.
HARPAGON.
Tu me trouves bien?
FROSINE.
Comment! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité.
HARPAGON.
Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci! Il n'y a que ma fluxion[53] qui me prend de temps en temps.
FROSINE.
Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser.
HARPAGON.
Dis-moi un peu: Mariane ne m'a-t-elle point encore vu? N'a-t-elle point pris garde à moi en passant?
FROSINE.
Non; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui seroit d'avoir un mari comme vous.
HARPAGON.
Tu as bien fait, et je t'en remercie.
FROSINE.
J'aurois, monsieur, une petite prière à vous faire. J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent (Harpagon prend un air sérieux) et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. (Harpagon reprend un air gai.) Ah! que vous lui plairez, et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable! Mais surtout elle sera charmée de votre haut-de-chausses attaché au pourpoint avec aiguillettes. C'est pour la rendre folle de vous; et un amant aiguilleté[54] sera pour elle un ragoût merveilleux.
HARPAGON.
Certes, tu me ravis de me dire cela.
FROSINE.
En vérité, monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Je suis ruinée, si je le perds; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires... Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m'entendre parler de vous. (Harpagon reprend son air gai.) La joie éclatoit dans ses yeux au récit de vos qualités; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.
HARPAGON.
Tu m'as fait grand plaisir, Frosine; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.
FROSINE.
Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. (Harpagon reprend son air sérieux.) Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée.
HARPAGON.
Adieu. Je vais achever mes dépêches.
FROSINE.
Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin.
HARPAGON.
Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire.
FROSINE.
Je ne vous importunerois pas si je ne m'y voyois forcée par la nécessité.
HARPAGON.
Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.
FROSINE.
Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, monsieur, le plaisir que...
HARPAGON.
Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.
FROSINE, seule.
Que la fièvre te serre, chien de vilain, à tous les diables! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation; et j'ai l'autre côté, en tous cas, d'où je suis assurée de tirer bonne récompense.
[52] Pour cent vingt; six fois vingt ans. Archaïsme encore usité dans le patois de quelques provinces, surtout dans le Midi.
[53] Allusion à la santé de Molière, qui jouait ce rôle.
[54] Voyez plus haut la note deuxième, p. 153.
ACTE III
SCÈNE I.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, DAME CLAUDE, tenant un balai, MAITRE JACQUES, LA MERLUCHE, BRINDAVOINE.
HARPAGON.
Allons, venez çà tous; que je vous distribue mes ordres pour tantôt, et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude; commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles; et, s'il s'en écarte quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages.
MAITRE JACQUES, à part.
Châtiment politique!
HARPAGON, à dame Claude.
Allez.
SCÈNE II.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES, BRINDAVOINE, LA MERLUCHE.
HARPAGON.
Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinens de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.
MAITRE JACQUES, à part.
Oui. Le vin pur monte à la tête.
LA MERLUCHE.
Quitterons-nous nos siquenilles[55], monsieur?
HARPAGON.
Oui, quand vous verrez venir les personnes: et gardez bien de gâter vos habits.
BRINDAVOINE.
Vous savez bien, monsieur, qu'un des devans de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.
LA MERLUCHE.
Et moi, monsieur, que j'ai mon haut-de-chausses tout troué par derrière, et qu'on me voit, révérence parler...
HARPAGON, à La Merluche.
Paix! Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (A Brindavoine, en lui montrant comment il doit mettre son chapeau au-devant de son pourpoint, pour cacher la tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez.
[55] On dit aujourd'hui souquenilles.
SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE, ÉLISE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Pour vous, ma fille, vous aurez l'œil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dégât: cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez-vous à bien recevoir ma maîtresse[56], qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire. Entendez-vous ce que je vous dis?
ÉLISE.
Oui, mon père.
[56] Voyez la note, t. II. p. 227.
SCÈNE IV.--HARPAGON, CLÉANTE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Et vous, mon fils le damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage.
CLÉANTE.
Moi, mon père? mauvais visage! Et par quelle raison?
HARPAGON.
Mon Dieu! nous savons le train des enfans dont les pères se remarient, et de quel œil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle-mère. Mais, si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler[57] d'un bon visage cette personne-là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu'il vous sera possible.
CLÉANTE.
A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle-mère: je mentirois si je vous le disois. Mais pour ce qui est de la bien recevoir et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre.
HARPAGON.
Prenez-y garde au moins.
CLÉANTE.
Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre.
HARPAGON.
Vous ferez sagement.
[57] Voyez la note, t. III, p. 17.
SCÈNE V.--HARPAGON, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maître Jacques, je vous ai gardé pour le dernier.
MAITRE JACQUES.
Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre.
HARPAGON.
C'est à tous les deux.
MAITRE JACQUES.
Mais à qui des deux le premier?
HARPAGON.
Au cuisinier.
MAITRE JACQUES.
Attendez donc, s'il vous plaît.
Maître Jacques ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.
HARPAGON.
Quelle diantre de cérémonie est-ce là?
MAITRE JACQUES.
Vous n'avez qu'à parler.
HARPAGON.
Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.
MAITRE JACQUES, à part.
Grande merveille!
HARPAGON.
Dis-moi un peu: nous feras-tu bonne chère?
MAITRE JACQUES.
Oui, si vous me donnez bien de l'argent.
HARPAGON.
Que diable! toujours de l'argent! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire: de l'argent, de l'argent, de l'argent! Ah! ils n'ont que ce mot à la bouche, de l'argent! toujours parler d'argent! Voilà leur épée de chevet[58], de l'argent!
VALÈRE.
Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille de faire bonne chère avec bien de l'argent! C'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant; mais, pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.
MAITRE JACQUES.
Bonne chère avec peu d'argent!
VALÈRE.
Oui.
MAITRE JACQUES, à Valère.
Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier; aussi bien vous mêlez-vous céans[59] d'être le factotum.
HARPAGON.
Taisez-vous! Qu'est-ce qu'il nous faudra?
MAITRE JACQUES.
Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.
HARPAGON.
Haye! je veux que tu me répondes!
MAITRE JACQUES.
Combien serez-vous de gens à table?
HARPAGON.
Nous serons huit ou dix; mais il ne faut prendre que huit: quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.
VALÈRE.
Cela s'entend.
MAITRE JACQUES.
Eh bien, il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Potages... Entrées.
HARPAGON.
Que diable! voilà pour traiter toute une ville entière.
MAITRE JACQUES.
Rôt...
HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maître Jacques.
Ah! traître! tu manges tout mon bien.
MAITRE JACQUES.
Entremets...
HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.
Encore?
VALÈRE, à maître Jacques.
Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? et monsieur a-t-il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille? Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.
HARPAGON.
Il a raison.
VALÈRE.
Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
HARPAGON.
Ah! que cela est bien dit! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?
VALÈRE.
Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.
HARPAGON, à maître Jacques.
Oui. Entends-tu? (A Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela?
VALÈRE.
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON.
Souviens-toi de m'écrire ces mots: je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de la salle.
VALÈRE.
Je n'y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.
HARPAGON.
Fais donc.
MAITRE JACQUES.
Tant mieux! j'en aurai moins de peine.
HARPAGON, à Valère.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord: quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons.
VALÈRE.
Reposez-vous sur moi.
HARPAGON.
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
MAITRE JACQUES.
Attendez: ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.) Vous dites...
HARPAGON.
Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...
MAITRE JACQUES.
Vos chevaux, monsieur! ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière: les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit mal parler, mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des façons de chevaux.
HARPAGON.
Les voilà bien malades! Ils ne font rien.
MAITRE JACQUES.
Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués; car enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.
HARPAGON.
Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.
MAITRE JACQUES.
Non, je n'ai pas le courage de les mener; et je ferois conscience de leur donner des coups de fouets en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'il traînassent un carrosse? ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.
VALÈRE.
Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les conduire; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
MAITRE JACQUES.
Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.
VALÈRE.
Maître Jacques fait bien le raisonnable!
MAITRE JACQUES.
Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire!
HARPAGON.
Paix!
MAITRE JACQUES.
Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous; car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.
HARPAGON.
Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?
MAITRE JACQUES.
Oui, monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point.
HARPAGON.
Non, en aucune façon.
MAITRE JACQUES.
Pardonnez-moi; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.
HARPAGON.
Point du tout; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.
MAITRE JACQUES.
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton; celui-ci, que l'on vous surprit, une nuit, en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux; et que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna, dans l'obscurité, je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise? on ne sauroit aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain, et de fesse-mathieu.
HARPAGON, en battant maître Jacques.
Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent!
MAITRE JACQUES.
Eh bien, ne l'avois-je pas deviné? Vous ne m'avez pas voulu croire. Je vous avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité.
HARPAGON.
Apprenez à parlez!
[58] Arme qu'on ne quitte pas, qu'on met sous le chevet pendant le sommeil.
[59] Voyez la note, t. III, p. 331.
SCÈNE VI.--VALÈRE, MAITRE JACQUES.
VALÈRE, riant.
A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise.
MAITRE JACQUES.
Morbleu! monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance; ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens.
VALÈRE.
Ah! monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie.
MAITRE JACQUES, à part.
Il file doux. Je veux faire le brave, et s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. (Haut.) Savez-vous bien monsieur le rieur, que je ne rie pas, moi, et que si vous m'échauffez la tête, je vous ferai rire d'une autre sorte?
Maître Jacques pousse Valère jusqu'au fond du théâtre en le menaçant.
VALÈRE.
Eh! doucement!
MAITRE JACQUES.
Comment doucement? Il ne me plaît pas, moi!
VALÈRE.
De grâce!
MAITRE JACQUES.
Vous êtes un impertinent!
VALÈRE.
Monsieur maître Jacques...
MAITRE JACQUES.
Il n'y a point de monsieur maître Jacques, pour un double[60]. Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importance.
VALÈRE.
Comment! un bâton? (Valère fait reculer maître Jacques à son tour.)
MAITRE JACQUES.
Eh! je ne parle pas de cela.
VALÈRE.
Savez-vous bien, monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous-même?
MAITRE JACQUES.
Je n'en doute pas.
VALÈRE.
Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier?
MAITRE JACQUES.
Je le sais bien.
VALÈRE.
Et que vous ne me connoissez pas encore!
MAITRE JACQUES.
Pardonnez-moi.
VALÈRE.
Vous me rosserez, dites-vous?
MAITRE JACQUES.
Je le disois en raillant.
VALÈRE.
Et moi je ne prends point de goût à votre raillerie. (Donnant des coups de bâton à maître Jacques.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur.
MAITRE JACQUES, seul.
Peste soit la sincérité! c'est un mauvais métier: désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître, il a quelque droit de me battre, mais, pour ce monsieur l'intendant, je m'en vengerai si je puis.
[60] Pièce de monnaie qui valait deux deniers.
SCÈNE VII.--MARIANE, FROSINE, MAITRE JACQUES.
FROSINE.
Savez-vous, maître Jacques, si votre maître est au logis?
MAITRE JACQUES.
Oui vraiment, il y est; je ne le sais que trop.
FROSINE.
Dites-lui, je vous prie, que nous sommes ici.
SCÈNE VIII.--MARIANE, FROSINE.
MARIANE.
Ah! que je suis, Frosine, dans un étrange état! et, s'il faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue!
FROSINE.
Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude?
MARIANE.
Hélas! me le demandez-vous? et ne vous figurez-vous point les alarmes d'une personne toute prête à voir le supplice où l'on veut l'attacher?
FROSINE.
Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser; et je connois, à votre mine, que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit.
MARIANE.
Oui. C'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon âme.
FROSINE.
Mais avez-vous su quel il est?
MARIANE.
Non, je ne sais point quel il est. Mais je sais qu'il est fait d'un air à se faire aimer; que, si l'on pouvoit mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu'un autre, et qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner.
FROSINE.
Mon Dieu! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait; mais la plupart sont gueux comme des rats: il vaut mieux, pour vous, de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux; mais cela n'est pas pour durer; et sa mort, croyez-moi, vous mettra bientôt en état d'en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses.
MARIANE.
Mon Dieu! Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'un; et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons.
FROSINE.
Vous moquez-vous? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientôt; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois! Le voici en propre personne.
MARIANE.
Ah! Frosine, quelle figure!
SCÈNE IX.--HARPAGON, MARIANE, FROSINE.
HARPAGON, à Mariane.
Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux-mêmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir; mais enfin, c'est avec des lunettes qu'on observe les astres; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre, le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir.
FROSINE.
C'est qu'elle est encore toute surprise; et puis, les filles ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'âme.
HARPAGON, à Frosine.
Tu as raison. (A Mariane.) Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer.
SCÈNE X.--HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE.
MARIANE.
Je m'acquitte bien tard, madame, d'une telle visite.
ÉLISE.
Vous avez fait, madame, ce que je devois faire; et c'étoit à moi de vous prévenir.
HARPAGON.
Vous voyez qu'elle est grande, mais mauvaise herbe croît toujours.
MARIANE, bas à Frosine.
Oh! l'homme déplaisant!
HARPAGON, bas à Frosine.
Que dit la belle?
FROSINE.
Qu'elle vous trouve admirable.
HARPAGON.
C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne.
MARIANE, à part.
Quel animal!
HARPAGON.
Je vous suis trop obligé de ces sentimens.
MARIANE, à part.
Je n'y puis plus tenir!
SCÈNE XI.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, BRINDAVOINE.
HARPAGON.
Voici mon fils aussi, qui vous vient faire la révérence.
MARIANE, bas à Frosine.
Ah! Frosine, quelle rencontre! C'est justement celui dont je t'ai parlé.
FROSINE, à Mariane.
L'aventure est merveilleuse.
HARPAGON.
Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfans; mais je serai bientôt défait et de l'un et de l'autre.
CLÉANTE, à Mariane.
Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute, je ne m'attendois pas; et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé.
MARIANE.
Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue, qui m'a surprise autant que vous; et je n'étois point préparée à une telle aventure.
CLÉANTE.
Il est vrai que mon père, madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques-uns; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra; que c'est un mariage, madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que, si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point.
HARPAGON.
Voilà un compliment bien impertinent! Quelle belle confession à lui faire!
MARIANE.
Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales; et que, si vous auriez[61] de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurois pas moins, sans doute, à vous voir mon beau-fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir; et, si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine.
HARPAGON.
Elle a raison. A sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils: c'est un jeune sot qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit.
MARIANE.
Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée; au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer ainsi ses véritables sentimens. J'aime de lui un aveu de la sorte; et, s'il avoit parlé d'autres façons, je l'en estimerois bien moins.
HARPAGON.
C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentimens.
CLÉANTE.
Non, mon père, je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment madame de le croire.
HARPAGON.
Mais voyez quelle extravagance! il continue encore plus fort.
CLÉANTE.
Voulez-vous que je trahisse mon cœur?
HARPAGON.
Encore! Avez-vous envie de changer de discours?
CLÉANTE.
Eh bien, puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous; que je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, madame, le bonheur de vous posséder est, à mes regards, la plus belle de toutes les fortunes; c'est où j'attache toute mon ambition. Il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse; et les obstacles les plus puissans...
HARPAGON.
Doucement, mon fils, s'il vous plaît.
CLÉANTE.
C'est un compliment que je fais pour vous à madame.
HARPAGON.
Mon Dieu! j'ai une langue pour m'expliquer moi-même, et je n'ai pas besoin d'un procureur[62] comme vous. Allons, donnez des siéges.
FROSINE.
Non; il vaut mieux que, de ce pas, nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de nous entretenir.
HARPAGON, à Brindavoine.
Qu'on mette donc les chevaux au carrosse.
[61] Locution qui n'est plus française. On serait forcé de dire: s'il est vrai que vous auriez.
[62] Pour: chargé d'affaires, remplaçant. Du latin, pro curator.
SCÈNE XII.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE.
HARPAGON, à Mariane.
Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir.
CLÉANTE.
J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoyé quérir de votre part.
HARPAGON, bas à Valère.
Valère!
VALÈRE, à Harpagon.
Il a perdu le sens.
CLÉANTE.
Est-ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît.
MARIANE.
C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire.
CLÉANTE.
Avez-vous jamais vu, madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt?
MARIANE.
Il est vrai qu'il brille beaucoup.
CLÉANTE, ôtant du doigt de son père le diamant, et le donnant à Mariane.
Il faut que vous le voyez de près.
MARIANE.
Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux.
CLÉANTE, se mettant au-devant de Mariane, qui veut rendre le diamant.
Nenni, madame, il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon père vous fait.
HARPAGON.
Moi?
CLÉANTE.
N'est-il pas vrai, mon père, que vous voulez que madame le garde pour l'amour de vous?
HARPAGON, bas à son fils.
Comment?
CLÉANTE, à Mariane.
Belle demande! il me fait signe de vous le faire accepter.
MARIANE.
Je ne veux point...
CLÉANTE, à Mariane.
Vous moquez-vous? Il n'a garde de le reprendre.
HARPAGON, à part.
J'enrage!
MARIANE.
Ce seroit...
CLÉANTE, empêchant toujours Mariane de rendre le diamant.
Non, vous dis-je, c'est l'offenser.
MARIANE.
De grâce...
CLÉANTE.
Point du tout.
HARPAGON, à part.
Peste soit...
CLÉANTE.
Le voilà qui se scandalise de votre refus.
HARPAGON, bas à son fils.
Ah! traître!
CLÉANTE, à Mariane.
Vous voyez qu'il se désespère.
HARPAGON, bas à son fils, en le menaçant.
Bourreau que tu es!
CLÉANTE.
Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à le garder; mais elle est obstinée.
HARPAGON, bas à son fils, en le menaçant.
Pendard!
CLÉANTE.
Vous êtes cause, madame, que mon père me querelle.
HARPAGON, bas à son fils, avec les mêmes gestes.
Le coquin!
CLÉANTE, à Mariane.
Vous le ferez tomber malade. De grâce, madame, ne résistez point davantage.
FROSINE, à Mariane.
Mon Dieu! que de façons! Gardez la bague, puisque monsieur le veut.
MARIANE, à Harpagon.
Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant, et je prendrai un autre temps pour vous la rendre.
SCÈNE XIII.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, BRINDAVOINE.
BRINDAVOINE.
Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler.
HARPAGON.
Dis-lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois.
BRINDAVOINE.
Il dit qu'il vous apporte de l'argent.
HARPAGON, à Mariane.
Je vous demande pardon; je reviens tout à l'heure.
SCÈNE XIV.--HARPAGON, MARIANE, ÉLISE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, LA MERLUCHE.
LA MERLUCHE, courant, et faisant tomber Harpagon.
Monsieur...
HARPAGON.
Ah! je suis mort!
CLÉANTE.
Qu'est-ce, mon père? vous êtes-vous fait mal?
HARPAGON.
Le traître, assurément, a reçu de l'argent de mes débiteurs pour me faire rompre le cou!
VALÈRE, à Harpagon.
Cela ne sera rien.
LA MERLUCHE, à Harpagon.
Monsieur, je vous demande pardon; je croyois bien faire d'accourir vite.
HARPAGON.
Que viens-tu faire ici, bourreau?
LA MERLUCHE.
Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés.
HARPAGON.
Qu'on les mène promptement chez le maréchal.
CLÉANTE.
En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire madame dans le jardin, où je ferai porter la collation.
SCÈNE XV.--HARPAGON, VALÈRE.
HARPAGON.
Valère, aie un peu l'œil à tout cela, et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand.
VALÈRE.
C'est assez.
HARPAGON, seul.
O fils impertinent! as-tu envie de me ruiner?
ACTE IV
SCÈNE I.--CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.
CLÉANTE.
Rentrons ici; nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.
ÉLISE.
Oui, madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses; et c'est, je vous assure, avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure.
MARIANE.
C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous; et je vous conjure, madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.
FROSINE.
Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et l'autre de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois, sans doute, détourné cette inquiétude, et n'aurois point amené les choses où l'on voit qu'elles sont.
CLÉANTE.
Que veux-tu? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres?
MARIANE.
Hélas! suis-je en pouvoir de faire des résolutions? Et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits?
CLÉANTE.
Point d'autre appui pour moi dans votre cœur que de simples souhaits? Point de pitié officieuse? Point de secourable bonté? Point d'affection agissante?
MARIANE.
Que saurois-je vous dire? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même: je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour ne vouloir exiger de moi que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.
CLÉANTE.
Hélas! où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront permettre les fâcheux sentimens d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance?
MARIANE.
Mais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrois passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle; employez tous vos soins à gagner son esprit. Vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez; je vous en donne la licence; et, s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu, moi-même, de tout ce que je sens pour vous.
CLÉANTE.
Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois-tu nous servir?
FROSINE.
Par ma foi, faut-il le demander? je le voudrois de tout mon cœur. Vous savez que, de mon naturel, je suis assez humaine. Le ciel ne m'a point fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entr'aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci?
CLÉANTE.
Songe un peu, je te prie.
MARIANE.
Ouvre-nous des lumières.
ÉLISE.
Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.
FROSINE.
Ceci est assez difficile. (A Mariane.) Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourroit-on la gagner et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. (A Cléante.) Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre père.
CLÉANTE.
Cela s'entend.
FROSINE.
Je veux dire qu'il conservera du dépit si l'on montre qu'on le refuse, et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même, et tâcher, par quelque moyen, de le dégoûter de votre personne.
CLÉANTE.
Tu as raison.
FROSINE.
Oui, j'ai raison; je le sais bien. C'est là ce qu'il faudroit; mais le diantre[63] est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez: si nous avions quelque femme un peu sur l'âge qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de la Basse-Bretagne, j'aurois assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu'elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage; et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition. Car enfin il vous aime fort, je le sais, mais il aime un peu plus l'argent; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.
CLÉANTE.
Tout cela est fort bien pensé.
FROSINE.
Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies qui sera notre fait.
CLÉANTE.
Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous. Déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissans que le ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne sauroit rien refuser.
MARIANE.
J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose.
[63] Pour: diable. Les gens sévères ne voulaient pas prononcer ce dernier mot, de même qu'en Angleterre on dit encore dence au lieu de devil.
SCÈNE II.--HARPAGON, CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.
HARPAGON, à part, sans être aperçu.
Ouais! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère, et sa prétendue belle-mère ne s'en défend pas fort! Y auroit-il quelque mystère là-dessous?
ÉLISE.
Voilà mon père.
HARPAGON.
Le carrosse est tout prêt; vous pouvez partir quand il vous plaira.
CLÉANTE.
Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire.
HARPAGON.
Non: demeurez. Elles iront bien toutes seules, et j'ai besoin de vous.
SCÈNE III.--HARPAGON, CLÉANTE.
HARPAGON.
Or çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi, de cette personne?
CLÉANTE.
Ce qui m'en semble?
HARPAGON.
Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit.
CLÉANTE.
Là, là.
HARPAGON.
Mais encore?
CLÉANTE.
A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avois crue. Son air est de franche coquette, sa taille est assez gauche, sa beauté très-médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter; car, belle-mère pour belle-mère, j'aime autant celle-là qu'une autre.
HARPAGON.
Tu lui disois tantôt pourtant...
CLÉANTE.
Je lui ai dit quelque douceur en votre nom, mais c'étoit pour vous plaire.
HARPAGON.
Si bien donc que tu n'aurois pas d'inclination pour elle?
CLÉANTE.
Moi? point du tout!
HARPAGON.
J'en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m'étoit venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisoit quitter le dessein; et, comme je l'ai fait demander et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurois donnée, sans l'aversion que tu témoignes.
CLÉANTE.
A moi?
HARPAGON.
A toi.
CLÉANTE.
En mariage?
HARPAGON.
En mariage.
CLÉANTE.
Écoutez. Il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût; mais, pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.
HARPAGON.
Moi, je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer ton inclination.
CLÉANTE.
Pardonnez-moi; je me ferai cet effort pour l'amour de vous.
HARPAGON.
Non, non. Un mariage ne sauroit être heureux, où l'inclination n'est pas.
CLÉANTE.
C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.
HARPAGON.
Non. Du côté de l'homme, on ne doit point risquer l'affaire; et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure; je te l'aurois fait épouser au lieu de moi; mais, cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi-même.
CLÉANTE.
Eh bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon cœur; il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme; et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentimens et la crainte de vous déplaire.
HARPAGON.
Lui avez-vous rendu visite?
CLÉANTE.
Oui, mon père.
HARPAGON.
Beaucoup de fois?
CLÉANTE.
Assez, pour le temps qu'il y a.
HARPAGON.
Vous a-t-on bien reçu?
CLÉANTE.
Fort bien, mais sans savoir qui j'étois; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.
HARPAGON.
Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l'épouser?
CLÉANTE.
Sans doute, et même j'en avois fait à sa mère quelque peu d'ouverture.
HARPAGON.
A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition?
CLÉANTE.
Oui, fort civilement.
HARPAGON.
Et la fille correspond-elle fort à votre amour?
CLÉANTE.
Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi.
HARPAGON, bas à part.
Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret; et voilà justement ce que je demandois. (Haut.) Or sus, mon fils, savez-vous ce qu'il y a? C'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre amour, à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.
CLÉANTE.
Oui, mon père; c'est ainsi que vous me jouez! Eh bien, puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai prise pour Mariane; qu'il n'y a point d'extrémité où je ne m'abandonne pour vous disputer sa conquête; et que, si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.
HARPAGON.
Comment, pendard! tu as l'audace d'aller sur mes brisées!
CLÉANTE.
C'est vous qui allez sur les miennes, et je suis le premier en date.
HARPAGON.
Ne suis-je pas ton père, et ne me dois-tu pas respect?
CLÉANTE.
Ce ne sont point ici des choses où les enfans soient obligés de déférer aux pères, et l'amour ne connoît personne.
HARPAGON.
Je te ferai bien me connoître avec de bons coups de bâton.
CLÉANTE.
Toutes vos menaces ne feront rien.
HARPAGON.
Tu renonceras à Mariane.
CLÉANTE.
Point du tout.
HARPAGON.
Donnez-moi un bâton tout à l'heure!
SCÈNE IV.--HARPAGON, CLÉANTE, MAITRE JACQUES.
MAITRE JACQUES.
Hé! hé! hé! messieurs, qu'est ceci? à quoi songez-vous?
CLÉANTE.
Je me moque de cela!
MAITRE JACQUES, à Cléante.
Ah! monsieur, doucement!
HARPAGON.
Me parler avec cette impudence!
MAITRE JACQUES, à Harpagon.
Ah! monsieur, de grâce!
CLÉANTE.
Je n'en démordrai point!
MAITRE JACQUES, à Cléante.
Eh quoi! à votre père?
HARPAGON.
Laissez-moi faire!
MAITRE JACQUES, à Harpagon.
Eh quoi! à votre fils? Encore passe pour moi.
HARPAGON.
Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison.
MAITRE JACQUES.
J'y consens. (A Cléante.) Éloignez-vous un peu.
HARPAGON.
J'aime une fille que je veux épouser; et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré mes ordres.
MAITRE JACQUES.
Ah! il a tort.
HARPAGON.
N'est-ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son père? et ne doit-il pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations?
MAITRE JACQUES.
Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là.
CLÉANTE, à maître Jacques qui s'approche de lui.
Eh bien, oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point; il ne m'importe qui ce soit; et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.
MAITRE JACQUES.
C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.
CLÉANTE.
Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes vœux, et reçoit tendrement les offres de ma foi; et mon père s'avise de venir troubler notre amour, par la demande qu'il en fait faire.
MAITRE JACQUES.
Il a tort assurément.
CLÉANTE.
N'a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier? Lui sied-il bien d'être amoureux? et ne devroit-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens?
MAITRE JACQUES.
Vous avez raison; il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (A Harpagon.) Eh bien, votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit; qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage, dont il ait lieu d'être content.
HARPAGON.
Ah! dis-lui, maître Jacques, que, moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi, et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra.
MAITRE JACQUES.
Laissez-moi faire. (A Cléante.) Eh bien, votre père n'est pas si déraisonnable que vous le faites; et il m'a témoigné que ce sont vos emportemens qui l'ont mis en colère; qu'il n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects et les soumissions qu'un fils doit à son père.
CLÉANTE.
Ah! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes, et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés.
MAITRE JACQUES, à Harpagon.
Cela est fait; il consent à ce que vous dites.
HARPAGON.
Voilà qui va le mieux du monde.
MAITRE JACQUES, à Cléante.
Tout est conclu; il est content de vos promesses.
CLÉANTE.
Le ciel en soit loué!
MAITRE JACQUES.
Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble: vous voilà d'accord maintenant; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.
CLÉANTE.
Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.
MAITRE JACQUES.
Il n'y a pas de quoi, monsieur.
HARPAGON.
Tu m'as fait plaisir, maître Jacques; et cela mérite une récompense. (Harpagon fouille dans sa poche; maître Jacques tend la main; mais Harpagon ne tire que son mouchoir, en disant:) Va je m'en souviendrai, je t'assure.
MAITRE JACQUES.
Je vous baise les mains.
SCÈNE V.--HARPAGON, CLÉANTE.
CLÉANTE.
Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paroître.
HARPAGON.
Cela n'est rien.
CLÉANTE.
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
HARPAGON.
Et moi j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.
CLÉANTE.
Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute!
HARPAGON.
On oublie aisément les fautes des enfans lorsqu'ils rentrent dans leur devoir.
CLÉANTE.
Quoi! ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances?
HARPAGON.
C'est une chose où tu m'obliges, par la soumission et le respect où tu te ranges.
CLÉANTE.
Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon cœur le souvenir de vos bontés.
HARPAGON.
Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu n'obtiennes.
CLÉANTE.
Ah! mon père, je ne vous demande plus rien; et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane.
HARPAGON.
Comment?
CLÉANTE.
Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m'accorder Mariane.
HARPAGON.
Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane?
CLÉANTE.
Vous, mon père.
HARPAGON.
Moi?
CLÉANTE.
Sans doute.
HARPAGON.
Comment! c'est toi qui as promis d'y renoncer.
CLÉANTE.
Moi, y renoncer?
HARPAGON.
Oui.
CLÉANTE.
Point du tout!
HARPAGON.
Tu ne t'es pas départi d'y prétendre?
CLÉANTE.
Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.
HARPAGON.
Quoi, pendard! derechef?
CLÉANTE.
Rien ne me peut changer.
HARPAGON.
Laisse-moi faire, traître!
CLÉANTE.
Faites tout ce qu'il vous plaira.
HARPAGON.
Je te défends de me voir jamais!
CLÉANTE.
A la bonne heure!
HARPAGON.
Je t'abandonne!
CLÉANTE.
Abandonnez!
HARPAGON.
Je te renonce pour mon fils!
CLÉANTE.
Soit.
HARPAGON.
Je te déshérite!
CLÉANTE.
Tout ce que vous voudrez.
HARPAGON.
Et je te donne ma malédiction!
CLÉANTE.
Je n'ai que faire de vos dons.
SCÈNE VI.--CLÉANTE, LA FLÈCHE.
LA FLÈCHE, sortant du jardin avec une cassette.
Ah! monsieur, que je vous trouve à propos! suivez-moi vite.
CLÉANTE.
Qu'y a-t-il?
LA FLÈCHE.
Suivez-moi, vous dis-je; nous sommes bien!
CLÉANTE.
Comment?
LA FLÈCHE.
Voici votre affaire.
CLÉANTE.
Quoi?
LA FLÈCHE.
J'ai guigné ceci tout le jour.
CLÉANTE.
Qu'est-ce que c'est?
LA FLÈCHE.
Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.
CLÉANTE.
Comment as-tu fait?
LA FLÈCHE.
Vous saurez tout. Sauvons-nous; je l'entends crier.
SCÈNE VII.--HARPAGON, criant au voleur dès le jardin.
Au voleur! au voleur! à l'assassin! au meurtrier! Justice, juste ciel! je suis perdu, je suis assassiné! on m'a coupé la gorge: on m'a dérobé mon argent! Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? Où se cache-t-il? Que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête! (A lui-même se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin... Ah! c'est moi! Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas! mon pauvre argent! mon pauvre argent! mon cher ami! on m'a privé de toi; et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie: tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait; je n'en puis plus; je me meurs; je suis mort; je suis enterré! N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh! que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh! de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? Est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux! Je veux faire pendre tout la monde; et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après!
ACTE V
SCÈNE I.--HARPAGON, UN COMMISSAIRE.
LE COMMISSAIRE.
Laissez-moi faire; je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des vols; et je voudrois avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes.
HARPAGON.
Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main; et, si l'on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.
LE COMMISSAIRE.
Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avoit dans cette cassette...
HARPAGON.
Dix mille écus bien comptés.
LE COMMISSAIRE.
Dix mille écus!
HARPAGON.
Dix mille écus.
LE COMMISSAIRE.
Le vol est considérable.
HARPAGON.
Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énormité de ce crime; et, s'il demeure impuni, les choses les plus sacrées ne sont plus en sûreté.
LE COMMISSAIRE.
En quelles espèces étoit cette somme?
HARPAGON.
En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes[64].
LE COMMISSAIRE.
Qui soupçonnez-vous de ce vol?
HARPAGON.
Tout le monde; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs.
LE COMMISSAIRE.
Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tâcher doucement d'attraper quelques preuves afin de procéder après, par la rigueur, au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.
[64] Pour: ayant le poids, essayées à la balance ou au trébuchet.
SCÈNE II.--HARPAGON, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES.
MAITRE JACQUES, dans le fond du théâtre, en se retournant du côté par lequel il est entré.
Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorge tout à l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds; qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.
HARPAGON, à maître Jacques.
Qui? celui qui m'a dérobé?
MAITRE JACQUES.
Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder à ma fantaisie.
HARPAGON.
Il n'est pas question de cela; et voilà monsieur à qui il faut parler d'autre chose.
LE COMMISSAIRE, à maître Jacques.
Ne vous épouvantez point. Je suis un homme à ne vous point scandaliser[65], et les choses iront dans la douceur.
MAITRE JACQUES.
Monsieur est de votre souper?
LE COMMISSAIRE.
Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.
MAITRE JACQUES.
Ma foi, monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible.
HARPAGON.
Ce n'est pas là l'affaire.
MAITRE JACQUES.
Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c'est la faute de monsieur notre intendant, qui m'a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.
HARPAGON.
Traître! il s'agit d'autre chose que de souper; et je veux que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.
MAITRE JACQUES.
On vous a pris de l'argent?
HARPAGON.
Oui, coquin! et je m'en vais te faire pendre, si tu ne me le rends.
LE COMMISSAIRE, à Harpagon.
Mon Dieu! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il est honnête homme, et que, sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.
MAITRE JACQUES, bas, à part.
Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant. Depuis qu'il est entré céans, il est le favori; on n'écoute que ses conseils; et j'ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.
HARPAGON.
Qu'as-tu à ruminer?
LE COMMISSAIRE, à Harpagon.
Laissez-le faire. Il se prépare à vous contenter; et je vous ai bien dit qu'il étoit honnête homme.
MAITRE JACQUES.
Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c'est monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.
HARPAGON.
Valère!
MAITRE JACQUES.
Oui.
HARPAGON.
Lui! qui me paroît si fidèle?
MAITRE JACQUES.
Lui-même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé.
HARPAGON.
Et sur quoi le crois-tu?
MAITRE JACQUES.
Sur quoi?
HARPAGON.
Oui.
MAITRE JACQUES.
Je le crois... sur ce que je le crois.
LE COMMISSAIRE.
Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.
HARPAGON.
L'as-tu vu rôder autour du lieu où j'avois mis mon argent?
MAITRE JACQUES.
Oui vraiment. Où étoit-il votre argent?
HARPAGON.
Dans le jardin.
MAITRE JACQUES.
Justement; je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent étoit?
HARPAGON.
Dans une cassette.
MAITRE JACQUES.
Voilà l'affaire. Je lui ai vu une cassette.
HARPAGON.
Et cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.
MAITRE JACQUES.
Comment elle est faite?
HARPAGON.
Oui.
MAITRE JACQUES.
Elle est faite... elle est faite comme une cassette.
LE COMMISSAIRE.
Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu, pour voir.
MAITRE JACQUES.
C'est une grande cassette.
HARPAGON.
Celle qu'on m'a volée est petite.
MAITRE JACQUES.
Eh! oui, elle est petite, si on le veut prendre par là; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.
LE COMMISSAIRE.
Et de quelle couleur est-elle?
MAITRE JACQUES.
De quelle couleur?
LE COMMISSAIRE.
Oui.
MAITRE JACQUES.
Elle est de couleur... là, d'une certaine couleur. Ne sauriez-vous m'aider à dire?
HARPAGON.
Euh?
MAITRE JACQUES.
N'est-elle pas rouge?
HARPAGON.
Non, grise.
MAITRE JACQUES.
Eh! oui, gris-rouge; c'est ce que je voulois dire.
HARPAGON.
Il n'y a point de doute; c'est elle assurément. Écrivez, monsieur, écrivez sa déposition. Ciel! à qui désormais se fier! Il ne faut plus jurer de rien; et je crois, après cela, que je suis homme à me voler moi-même.
MAITRE JACQUES, à Harpagon.
Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire, au moins, que c'est moi qui ai découvert cela.
[65] Pour: outrager, maltraiter; dans le sens populaire du mot esclandre. Du latin, scandalum.
SCÈNE III.--HARPAGON, LE COMMISSAIRE, VALÈRE, MAITRE JACQUES.
HARPAGON.
Approche, viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus horrible qui jamais ait été commis.
VALÈRE.
Que voulez-vous, monsieur?
HARPAGON.
Comment, traître! tu ne rougis pas de ton crime?
VALÈRE.
De quel crime voulez-vous donc parler?
HARPAGON.
De quel crime je veux parler, infâme! comme si tu ne savois pas ce que je veux dire! C'est en vain que tu prétendrois de le déguiser; l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir, pour me jouer un tour de cette nature?
VALÈRE.
Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours et vous nier la chose.
MAITRE JACQUES, à part.
Oh! oh! aurois-je deviné sans y penser?
VALÈRE.
C'étoit mon dessein de vous en parler, et je voulois attendre, pour cela, des conjonctures favorables; mais, puisqu'il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir entendre mes raisons.
HARPAGON.
Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infâme?
VALÈRE.
Ah! monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j'ai commis une offense envers vous; mais après tout, ma faute est pardonnable.
HARPAGON.
Comment! pardonnable? Un guet-apens, un assassinat de la sorte?
VALÈRE.
De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.
HARPAGON.
Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi! mon sang, mes entrailles, pendard!
VALÈRE.
Votre sang, monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort; et il n'y a rien, en tout ceci, que je ne puisse bien réparer.
HARPAGON.
C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi.
VALÈRE.
Votre honneur, monsieur, sera pleinement satisfait.
HARPAGON.
Il n'est pas question d'honneur là dedans. Mais, dis-moi, qui t'a porté à cette action?
VALÈRE.
Hélas! me le demandez-vous?
HARPAGON.
Oui vraiment, je te le demande!
VALÈRE.
Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire, l'Amour.
HARPAGON.
L'Amour?
VALÈRE.
Oui.
HARPAGON.
Bel amour, bel amour, ma foi! l'amour de mes louis d'or?
VALÈRE.
Non, monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté, ce n'est pas cela qui m'a ébloui; et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.
HARPAGON.
Non ferai[66], de par tous les diables! je ne te le laisserai pas! Mais voyez quelle insolence, de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait.
VALÈRE.
Appelez-vous cela un vol?
HARPAGON.
Si je l'appelle un vol? Un trésor comme celui-là!
VALÈRE.
C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez, sans doute; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes; et, pour bien faire, il faut que vous me l'accordiez.
HARPAGON.
Je n'en ferai rien! Qu'est-ce à dire cela?
VALÈRE.
Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.
HARPAGON.
Le serment est admirable, et la promesse plaisante!
VALÈRE.
Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à jamais.
HARPAGON.
Je vous en empêcherai bien, je vous assure!
VALÈRE.
Rien que la mort ne nous peut séparer.
HARPAGON.
C'est être bien endiablé après mon argent!
VALÈRE.
Je vous ai déjà dit, monsieur, que ce n'étoit point l'intérêt qui m'avoit poussé à faire ce que j'ai fait. Mon cœur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution.
HARPAGON.
Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon bien! Mais j'y donnerai bon ordre; et la justice, pendard effronté! me va faire raison de tout.
VALÈRE.
Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu'il vous plaira; mais je vous prie de croire, au moins, que, s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille, en tout ceci, n'est aucunement coupable.
HARPAGON.
Je le crois bien, vraiment! il seroit fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enlevée.
VALÈRE.
Moi? je ne l'ai point enlevée; et elle est encore chez vous.
HARPAGON, à part.
O ma chère cassette! (Haut.) Elle n'est point sortie de ma maison?
VALÈRE.
Non, monsieur.
HARPAGON.
Eh! dis-moi donc un peu; tu n'y as point touché?
VALÈRE.
Moi y toucher? Ah! vous lui faites tort, aussi bien qu'à moi; et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brûlé pour elle.
HARPAGON, à part.
Brûlé pour ma cassette!
VALÈRE.
J'aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paroître aucune pensée offensante: elle est trop sage et trop honnête pour cela.
HARPAGON, à part.
Ma cassette trop honnête!
VALÈRE.
Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue; et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.
HARPAGON, à part.
Les beaux yeux de ma cassette! Il parle d'elle comme un amant d'une maîtresse.
VALÈRE.
Dame Claude, monsieur, sait la vérité de cette aventure; et elle vous peut rendre témoignage...
HARPAGON.
Quoi! ma servante est complice de l'affaire?
VALÈRE.
Oui, monsieur: elle a été témoin de notre engagement; et c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamme qu'elle m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne.
HARPAGON, à part.
Eh! est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer? (A Valère.) Que nous brouilles-tu ici de ma fille?
VALÈRE.
Je dis, monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que vouloit mon amour.
HARPAGON.
La pudeur de qui?
VALÈRE.
De votre fille; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de mariage.
HARPAGON.
Ma fille t'a signé une promesse de mariage?
VALÈRE.
Oui, monsieur, comme de ma part, je lui en ai signé une.
HARPAGON.
O ciel! autre disgrâce!
MAITRE JACQUES, au commissaire.
Écrivez, monsieur, écrivez.
HARPAGON.
Rengrégement[67] de mal! surcroît de désespoir! (Au commissaire.) Allons, monsieur, faites le dû de votre charge; et dressez-lui-moi un procès comme larron et comme suborneur.
MAITRE JACQUES.
Comme larron et comme suborneur.
VALÈRE.
Ce sont des noms qui ne me sont point dus; et quand on saura qui je suis...
[66] Pour: je ne le ferai pas. Archaïsme latin très-regrettable et d'une admirable énergie.
[67] Pour: accroissement. Archaïsme. Du latin, rursus grandoir; devenu greignour au moyen âge. Rengréger, c'est re-en-gréger, rursus in grangius crescere, devenir de nouveau plus fort.
SCÈNE IV.--HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, VALÈRE, FROSINE, MAITRE JACQUES, UN COMMISSAIRE.
HARPAGON.
Ah! fille scélérate! fille indigne d'un père comme moi! c'est ainsi que tu pratiques les leçons que je t'ai données? Tu te laisses prendre d'amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement! Mais vous serez trompés l'un et l'autre. (A Élise.) Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite; (à Valère) et une bonne potence, pendard effronté! me fera raison de ton audace!
VALÈRE.
Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire, et l'on m'écoutera, au moins, avant que de me condamner.
HARPAGON.
Je me suis abusé de dire une potence; et tu seras roué tout vif.
ÉLISE, aux genoux d'Harpagon.
Ah! mon père, prenez des sentimens un peu plus humains, je vous prie, et n'allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvemens de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez. Il est tout autre que vos yeux ne le jugent; et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que, sans lui, vous ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c'est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l'eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille dont...
HARPAGON.
Tout cela n'est rien; et il valoit bien mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait.
ÉLISE.
Mon père, je vous conjure, par l'amour paternel, de me...
HARPAGON.
Non, non; je ne veux rien entendre, et il faut que la justice fasse son devoir.
MAITRE JACQUES, à part.
Tu me payeras mes coups de bâton!
FROSINE, à part.
Voici un étrange embarras!
SCÈNE V.--ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES.
ANSELME.
Qu'est-ce, seigneur Harpagon? Je vous vois tout ému.
HARPAGON.
Ah! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de domestique[68], pour me dérober mon argent, et pour me suborner ma fille.
VALÈRE.
Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias?
HARPAGON.
Oui, ils se sont donné l'un à l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme; et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence.
ANSELME.
Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se seroit donné; mais, pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser, ainsi que les miens propres.
HARPAGON.
Voilà monsieur, qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office. (Au commissaire, montrant Valère.) Chargez-le comme il faut, monsieur, et rendez les choses bien criminelles.
VALÈRE.
Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis...
HARPAGON.
Je me moque de tous ces contes; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.
VALÈRE.
Sachez que j'ai le cœur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi; et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.
ANSELME.
Tout beau! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez; et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.
VALÈRE, en mettant fièrement son chapeau.
Je ne suis point homme à rien craindre; et, si Naples vous est connu, vous savez qui étoit don Thomas d'Alburci.
ANSELME.
Sans doute, je le sais; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.
HARPAGON.
Je ne me soucie ni de don Thomas ni de don Martin.
Harpagon, voyant deux chandelles allumées, en souffle une.
ANSELME.
De grâce, laissez-le parler; nous verrons ce qu'il en veut dire.
VALÈRE.
Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.
ANSELME.
Lui?
VALÈRE.
Oui.
ANSELME.
Allez; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.
VALÈRE.
Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture, et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier.
ANSELME.
Quoi! vous osez vous dire fils de don Thomas d'Alburci?
VALÈRE.
Oui, je l'ose; et suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
ANSELME.
L'audace est merveilleuse! Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans, pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfans et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.
VALÈRE.
Oui; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol; et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi, dès que je m'en trouvai capable; que j'ai su, depuis peu, que mon père n'étoit point mort, comme je l'avois toujours cru; que, passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le ciel concertée, me fit voir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclave de ses beautés, et que la violence de mon amour et les sévérités de son père me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parens.
ANSELME.
Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité?
VALÈRE.
Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui étoit à mon père; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage.
MARIANE.
Hélas! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère.
VALÈRE.
Vous, ma sœur?
MARIANE.
Oui. Mon cœur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche; et notre mère, que vous allez revoir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté; et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avoit déchirée; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parens, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.
ANSELME.
O ciel! quels sont les traits de ta puissance! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles! Embrassez-moi, mes enfans, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.
VALÈRE.
Vous êtes notre père?
MARIANE.
C'est vous que ma mère a tant pleuré?
ANSELME.
Oui, ma fille; oui mon fils; je suis don Thomas d'Alburci, que le ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portoit, et qui, vous ayant tous crus morts durant seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples m'a fait y renoncer pour toujours; et, ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses.
HARPAGON, à Anselme.
C'est là votre fils?
ANSELME.
Oui.
HARPAGON.
Je vous prends à partie pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés.
ANSELME.
Lui! vous avoir volé?
HARPAGON.
Lui-même.
VALÈRE.
Qui vous dit cela?
HARPAGON.
Maître Jacques.
VALÈRE, à maître Jacques.
C'est toi qui le dis?
MAITRE JACQUES.
Vous voyez que je ne dis rien.
HARPAGON.
Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.
VALÈRE.
Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche?
HARPAGON.
Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent.
[68] Voyez la note, t. III, page 194.
SCÈNE VI.--HARPAGON, ANSELME, ÉLISE, MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE, FROSINE, UN COMMISSAIRE, MAITRE JACQUES, LA FLÈCHE.
CLÉANTE.
Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire; et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.
HARPAGON.
Où est-il?
CLÉANTE.
Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds; et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.
HARPAGON.
N'en a-t-on rien ôté?
CLÉANTE.
Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.
MARIANE, à Cléante.
Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement; et que le ciel, (montrant Valère) avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père (montrant Anselme) dont vous avez à m'obtenir.
ANSELME.
Le ciel, mes enfans, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père: allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est point nécessaire d'entendre; et consentez, ainsi que moi, à ce double hyménée.
HARPAGON.
Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.
CLÉANTE.
Vous la verrez saine et entière.
HARPAGON.
Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfans.
ANSELME.
Et bien, j'en ai pour eux; que cela ne vous inquiète point.
HARPAGON.
Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages?
ANSELME.
Oui, je m'y oblige. Êtes-vous satisfait?
HARPAGON.
Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.
ANSELME.
D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.
LE COMMISSAIRE.
Holà! messieurs, holà! tout doucement, s'il vous plaît: qui me payera mes écritures?
HARPAGON.
Nous n'avons que faire de vos écritures!
LE COMMISSAIRE.
Oui, mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.
HARPAGON, montrant maître Jacques.
Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre.
MAITRE JACQUES.
Hélas! comment faut-il donc faire? on me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir!
ANSELME.
Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.
HARPAGON.
Vous payerez donc le commissaire?
ANSELME.
Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.
HARPAGON.
Et moi, voir ma chère cassette.
FIN DE L'AVARE
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC
COMÉDIE-BALLET
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A CHAMBORD, LE 6 OCTOBRE 1669, ET A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 15 NOVEMBRE SUIVANT.
Molière avait joué Georges Dandin à Versailles en juillet 1668; en septembre, l'Avare à Paris; puis le Tartufe au mois de janvier 1669. En octobre de la même année, il reparaissait à Chambord devant le roi, sous la forme de Monsieur de Pourceaugnac. Activité prodigieuse, secondée par celle de sa troupe, et qui prouve sans réplique la bonne administration de Molière et son talent pour gouverner les hommes.
C'est encore ici le hobereau de province, le gentilhomme de campagne. Il a des traits de M. de Montespan, lequel, depuis sa disgrâce, vivait exilé dans ses terres, au pied des Pyrénées, avec un grand crêpe et vêtu de noir. C'est la continuation de la guerre livrée du plein consentement de Louis XIV, et à sa grande joie sans doute, à ces Sottenvilles du Midi et du Nord qui avaient inquiété sa jeunesse, et auxquels la vie nomade de Molière, entre 1640 et 1660, avait associé l'héritier futur des Rabelais et des Villon.
Imaginez cette joyeuse farce et ces mascarades burlesques représentées avec luxe dans le château de Chambord, au milieu des forêts verdoyantes qui entourent ce bijou architectural de la renaissance. Combien la cour élégante et voluptueuse de Louis XIV, dominée par madame de Montespan et pleine de dédain pour les nobliaux de province, dut rire de ce gentilhomme en gnac, épais et crédule, fort sur le droit et sur son droit, escorté de médecins formalistes et de graves apothicaires, dupe d'une petite fille effrontée et entendant retentir à ses oreilles le patois criard des campagnes du Nord et l'harmonieux dialecte du Languedoc! Molière, un peu gêné dans ses grandes œuvres par la solennité artistique de Boileau, prenait ici sa revanche et se donnait libre carrière. C'est une tour de Babel que Pourceaugnac: le flamand, le picard, le suisse, le languedocien, s'y entre-croisent et s'y jouent.
L'œuvre est tout empreinte des souvenirs de sa vie nomade. Suivant la légende de Molière, un gentilhomme limousin, ayant eu querelle sur le théâtre avec les acteurs, servit de type à Molière, qui vengea ainsi sa troupe insultée; on prétend aussi que cette farce ébouriffante eut pour premier motif le mauvais accueil fait au jeune Molière par les habitants de Limoges. L'érudition, de son côté, a découvert dans les Ménechmes de Plaute, dans l'Histoire générale des larrons, par Gabriel Chapuis, dans les Nouveaux contes à rire du sieur d'Ouville, dans les Repues franches attribuées à Villon, des traits analogues aux infortunes de Monsieur de Pourceaugnac.
Les mésaventures de ce grand homme sont celles d'Arlequin dans la farce italienne le Disgrazie d'Arlecchino. Qu'importe après tout? Les vues de Molière s'étendaient plus loin qu'un simple plagiat ou une puérile vengeance; personne mieux que lui n'a su ce qu'il faisait. Son procédé nous est connu: nous ne nous étonnerons plus de le voir jeter dans le même creuset et fondre dans le moule créé par sa philosophique ironie, les souvenirs, les passions, les observations, les lectures de sa vie entière.
PERSONNAGES ACTEURS
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC. MOLIÈRE. ORONTE. BÉJART. JULIE, fille d'Oronte. Mlle MOLIÈRE. ÉRASTE, amant de Julie. LA GRANGE. NÉRINE, femme d'intrigue, feinte Picarde. Mad. BÉJART. LUCETTE, feinte Gasconne. HUBERT. SBRIGANI, Napolitain, homme d'intrigue. DU CROISY. PREMIER MÉDECIN. SECOND MÉDECIN. UN APOTHICAIRE. UN PAYSAN. UNE PAYSANNE. PREMIER SUISSE. SECOND SUISSE. UN EXEMPT. DEUX ARCHERS.
PERSONNAGES DU BALLET
UNE MUSICIENNE. DEUX MUSICIENS. TROUPE DE DANSEURS. DEUX MAITRES à danser. DEUX PAGES, dansans. QUATRE CURIEUX DE SPECTACLES dansans. DEUX SUISSES dansans. DEUX MÉDECINS GROTESQUES. MATASSINS[69] dansans. DEUX AVOCATS chantans. DEUX PROCUREURS dansans. DEUX SERGENS dansans. TROUPE DE MASQUES. UNE ÉGYPTIENNE chantante. UN ÉGYPTIEN chantant. UN PANTALON[70] chantant. CHŒUR DE MASQUES chantans. SAUVAGES dansans. BISCAYENS dansans.
La scène est à Paris.
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--ÉRASTE, UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS CHANTANS, PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENTS; TROUPE DE DANSEURS.
ÉRASTE, aux musiciens et aux danseurs.
Suivez les ordres que je vous ai donnés pour la sérénade. Pour moi, je me retire et ne veux point paroître ici.
[69] Danseurs grotesques. De l'espagnol matachines, pour mata-chinches, tue-punaises.
[70] L'un des masques de la comédie italienne, d'origine vénitienne, pianta leone (lion, plante-lion). Il s'agit du lion de Saint-Marc.
SCÈNE II.--UNE MUSICIENNE, DEUX MUSICIENS CHANTANS, PLUSIEURS AUTRES JOUANT DES INSTRUMENS; TROUPE DE DANSEURS.
Cette sérénade est composée de chant, d'instrumens et de danse. Les paroles qui s'y chantent ont rapport à la situation où Éraste se trouve avec Julie, et expriment les sentimens de deux amans qui sont traversés dans leurs amours par le caprice de leurs parens.
UNE MUSICIENNE.
Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux De tes pavots la douce violence; Et ne laisse veiller, en ces aimables lieux, Que les cœurs que l'amour soumet à sa puissance. Tes ombres et ton silence, Plus beaux que le plus beau jour, Offrent de doux momens à soupirer d'amour.
PREMIER MUSICIEN.
Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos vœux ne s'oppose! A d'aimables penchans notre cœur nous dispose; Mais on a des tyrans à qui l'on doit le jour. Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos vœux ne s'oppose!
SECOND MUSICIEN.
Tout ce qu'à nos vœux on oppose Contre un parfait amour ne gagne jamais rien; Et, pour vaincre toute chose, Il ne faut que s'aimer bien.
TOUS TROIS ENSEMBLE.
Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle: Les rigueurs des parens, la contrainte cruelle, L'absence, les travaux, la fortune rebelle, Ne font que redoubler une amitié fidèle. Aimons-nous donc d'une ardeur éternelle: Quand deux cœurs s'aiment bien, Tout le reste n'est rien.
PREMIÈRE ENTRÉE DE BALLET.
Danse de deux maîtres à danser.
DEUXIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Danse de deux pages.
TROISIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Quatre curieux de spectacles, qui ont pris querelle pendant la danse des deux pages, dansent en se battant l'épée à la main.
QUATRIÈME ENTRÉE DE BALLET.
Deux Suisses séparent les quatre combattans, et, après les avoir mis d'accord, dansent avec eux.
SCÈNE III.--JULIE, ÉRASTE, NÉRINE.
JULIE.
Mon Dieu, Éraste, gardons d'être surpris. Je tremble qu'on ne nous voie ensemble; et tout seroit perdu après la défense que l'on m'a faite.
ÉRASTE.
Je regarde de tous côtés et je n'aperçois rien.
JULIE, à Nérine.
Aie aussi l'œil au guet, Nérine; et prends bien garde qu'il ne vienne personne.
NÉRINE, se retirant dans le fond du théâtre.
Reposez-vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire.
JULIE.
Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable? et croyez-vous, Éraste, pouvoir venir à bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s'est mis en tête?
ÉRASTE.
Au moins y travaillons-nous fortement; et déjà nous avons préparé un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule.
NÉRINE, accourant, à Julie.
Par ma foi, voilà votre père.
JULIE.
Ah! séparons-nous vite.
NÉRINE.
Non, non, non, ne bougez; je m'étois trompée.
JULIE.
Mon Dieu! Nérine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs!
ÉRASTE.
Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantité de machines; et nous ne feignons point de mettre tout en usage, sur la permission que vous m'avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous ferons jouer; vous en aurez le divertissement; et, comme aux comédies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu'on vous fera voir: c'est assez de vous dire que nous avons en main divers stratagèmes tout prêts à produire dans l'occasion, et que l'ingénieuse Nérine et l'adroit Sbrigani entreprennent l'affaire.
NÉRINE.
Assurément. Votre père se moque-t-il, de vouloir vous anger[71] de son avocat de Limoges, monsieur de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe? faut-il que trois ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent rejeter un amant qui vous agrée? et une personne comme vous est-elle faite pour un Limosin? S'il a envie de se marier, que ne prend-il une Limosine, et ne laisse-t-il en repos les chrétiens? Le seul nom de monsieur de Pourceaugnac m'a mise dans une colère effroyable. J'enrage de monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y auroit que ce nom-là, monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage; et vous ne serez point madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac! cela se peut-il souffrir? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurois supporter; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches, sur niches, que nous renverrons à Limoges monsieur de Pourceaugnac.
ÉRASTE.
Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles.
[71] Pour: vexer, fatiguer. Du teutonique angst, angoisse, tourment. Cette étymologie semble préférable à celle qui fait venir anger de angere, ou du persan angari, ou du latin angere. La racine primitive est sanscrite, et a produit toute cette famille de mots, depuis le persan angari jusqu'au français angoisse.
SCÈNE IV.--JULIE, ÉRASTE, SBRIGANI, NÉRINE.[72]
SBRIGANI.
Monsieur, votre homme arrive; je l'ai vu à trois lieues d'ici, où a couché le coche; et, dans la cuisine, où il est descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demi-heure, et je le sais déjà par cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler: vous verrez de quel air la nature l'a dessinée, et si l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il faut. Mais, pour son esprit, je vous avertis, par avance, qu'il est des plus épais qui se fassent; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera.
ÉRASTE.
Nous dis-tu vrai?
SBRIGANI.
Oui, si je me connois en gens.
NÉRINE.
Madame, voilà un illustre. Votre affaire ne pouvoit être mise en de meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit; un homme qui vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères; qui, au péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles, et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.
SBRIGANI.
Je suis confus des louanges dont vous m'honorez; et je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avoit confié; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas mérité.
NÉRINE.
Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle; et vos éloges me font rougir.
SBRIGANI.
Je veux bien épargner votre modestie, laissons cela: et, pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que de votre côté vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la comédie.
ÉRASTE.
Au moins, madame, souvenez-vous de votre rôle; et, pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père.
JULIE.
S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille.
ÉRASTE.
Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à ne pas réussir?
JULIE.
Je déclarerai à mon père mes véritables sentimens.
ÉRASTE.
Et si, contre vos sentimens, il s'obstinoit à son dessein?
JULIE.
Je le menacerois de me jeter dans un couvent.
ÉRASTE.
Mais si, malgré tout cela, il vouloit vous forcer à ce mariage?
JULIE.
Que voulez-vous que je vous dise?
ÉRASTE.
Ce que je veux que vous me disiez!
JULIE.
Oui.
ÉRASTE.
Ce qu'on dit quand on aime bien.
JULIE.
Mais quoi?
ÉRASTE.
Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgré tous les efforts d'un père, vous me promettez d'être à moi.
JULIE.
Mon Dieu! Éraste, contentez-vous de ce que je fais maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les résolutions de mon cœur; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité dont peut-être n'aurons-nous pas besoin; et, s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entraînée par la suite des choses.
ÉRASTE.
Eh bien?...
SBRIGANI.
Ma foi, voici notre homme; songeons à nous.
NÉRINE.
Ah! comme il est bâti!
[72] Scène imitée de Plaute, l'Asinaire, acte III, scène II.
SCÈNE V.--MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, se tournant du côté d'où il est venu, et parlant à des gens qui le suivent.
Eh bien, quoi? qu'est-ce? qu'y a-t-il? Au diantre soit la sotte ville et les sottes gens qui y sont! Ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire! Eh! messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire.
SBRIGANI, parlant aux mêmes personnes.
Qu'est-ce que c'est, messieurs? que veut dire cela? à qui en avez-vous? Faut-il se moquer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Voilà un homme raisonnable, celui-là.
SBRIGANI.
Quel procédé est le vôtre! et qu'avez-vous à rire?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Fort bien.
SBRIGANI.
Monsieur a-t-il quelque chose de ridicule en soi?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui...
SBRIGANI.
Est-il autrement que les autres?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Suis-je tortu ou bossu?
SBRIGANI.
Apprenez à connoître les gens!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est bien dit.
SBRIGANI.
Monsieur est d'une mine à respecter.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Cela est vrai.
SBRIGANI.
Personne de condition.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui. Gentilhomme limosin.
SBRIGANI.
Homme d'esprit.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Qui a étudié en droit.
SBRIGANI.
Il vous fait trop d'honneur de venir dans votre ville.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Sans doute.
SBRIGANI.
Monsieur n'est point une personne à faire rire.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Assurément.
SBRIGANI.
Et quiconque rira de lui aura affaire à moi.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Monsieur, je vous suis infiniment obligé.
SBRIGANI.
Je suis fâché, monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne comme vous, et je vous demande pardon pour la ville.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
SBRIGANI.
Je vous ai vu ce matin, monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous; et comme je sais que vous n'êtes jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour les honnêtes gens toute la considération qu'il faudroit.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est trop de grâce que vous me faites.
SBRIGANI.
Je vous l'ai déjà dit: du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous suis obligé.
SBRIGANI.
Votre physionomie m'a plu.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce m'est beaucoup d'honneur.
SBRIGANI.
J'y ai vu quelque chose d'honnête.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je suis votre serviteur.
SBRIGANI.
Quelque chose d'aimable.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De gracieux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De doux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De majestueux.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
De franc.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
Et de cordial.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ah! ah!
SBRIGANI.
Je vous assure que je suis tout à vous.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je vous ai beaucoup d'obligation.
SBRIGANI.
C'est du fond du cœur que je parle.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je le crois.
SBRIGANI.
Si j'avois l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'en doute point.
SBRIGANI.
Ennemi de la fourberie.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
J'en suis persuadé.
SBRIGANI.
Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentimens.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est ma pensée.
SBRIGANI.
Vous regardez mon habit, qui n'est pas fait comme les autres; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai voulu conserver un peu et la manière de s'habiller et la sincérité de mon pays.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne.
SBRIGANI.
Ma foi, cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est ce que m'a dit mon tailleur. L'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici.
SBRIGANI.
Sans doute. N'irez-vous pas au Louvre?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il faudra bien aller faire ma cour.
SBRIGANI.
Le roi sera ravi de vous voir.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je le crois.
SBRIGANI.
Avez-vous arrêté un logis?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non; j'allois en chercher un.
SBRIGANI.
Je serai bien aise d'être avec vous pour cela, et je connois tout ce pays-ci.
SCÈNE VI[73].--ÉRASTE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, SBRIGANI.
ÉRASTE.
Ah! qu'est-ceci? Que vois-je? Quelle heureuse rencontre! Monsieur de Pourceaugnac! Que je suis ravi de vous voir! Comment! il semble que vous ayez peine à me reconnoître!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Monsieur, je suis votre serviteur.
ÉRASTE.
Est-il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire, et que vous ne reconnoissiez pas le meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnacs?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Pardonnez-moi. (Bas, à Sbrigani.) Ma foi, je ne sais qui il est.
ÉRASTE.
Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connoisse, depuis le plus grand jusques au plus petit; je ne fréquentois qu'eux dans le temps que j'y étois, et j'avois l'honneur de vous voir presque tous les jours.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'est moi qui l'ai reçu, monsieur.
ÉRASTE.
Vous ne vous remettez point mon visage?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Si fait. (A Sbrigani.) Je ne le connois point.
ÉRASTE.
Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire avec vous je ne sais combien de fois?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Excusez-moi. (A Sbrigani.) Je ne sais ce que c'est.
ÉRASTE.
Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Petit-Jean?
ÉRASTE.
Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. Comment est-ce que vous nommez à Limoges ce lieu où l'on se promène?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Le cimetière des Arènes?
ÉRASTE.
Justement. C'est où je passois de si douces heures à jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Excusez-moi: je me le remets. (A Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens!
SBRIGANI, bas, à monsieur de Pourceaugnac.
Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête.
ÉRASTE.
Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les nœuds de notre ancienne amitié.
SBRIGANI, à monsieur de Pourceaugnac.
Voilà un homme qui vous aime fort.
ÉRASTE.
Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parenté. Comment se porte monsieur votre... là... qui est si honnête homme?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon frère le consul?
ÉRASTE.
Oui.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il se porte le mieux du monde.
ÉRASTE.
Certes, j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur? là... monsieur votre...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Mon cousin l'assesseur?
ÉRASTE.
Justement.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Toujours gai et gaillard.
ÉRASTE.
Ma foi, j'en ai beaucoup de joie. Et monsieur votre oncle? le...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'ai point d'oncle.
ÉRASTE.
Vous aviez pourtant en ce temps-là...
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non: rien qu'une tante.
ÉRASTE.
C'est ce que je voulois dire, madame votre tante. Comment se porte-t-elle?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Elle est morte depuis six mois.
ÉRASTE.
Hélas! la pauvre femme! elle étoit si bonne personne!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.
ÉRASTE.
Quel dommage ç'auroit été!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Le connoissez-vous aussi?
ÉRASTE.
Vraiment! si je le connois! Un grand garçon bien fait.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Pas des plus grands.
ÉRASTE.
Non; mais de taille bien prise.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Eh! oui.
ÉRASTE.
Qui est votre neveu?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Oui.
ÉRASTE.
Fils de votre frère ou de votre sœur?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Justement.
ÉRASTE.
Chanoine de l'église de... Comment l'appelez-vous?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
De Saint-Étienne.
ÉRASTE.
Le voilà; je ne connois autre.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Il dit toute la parenté.
SBRIGANI.
Il vous connoît plus que vous ne croyez.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
A ce que je vois, vous avez demeuré longtemps dans notre ville?
ÉRASTE.
Deux ans entiers.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Vous étiez donc là quand mon cousin l'élu fit tenir son enfant à monsieur notre gouverneur?
ÉRASTE.
Vraiment oui; j'y fus convié des premiers.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce fut galant.
ÉRASTE.
Très-galant.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
C'étoit un repas bien troussé.
ÉRASTE.
Sans doute.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Vous vîtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme périgordin?
ÉRASTE.
Oui.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Parbleu! il trouva à qui parler.
ÉRASTE.
Ah! ah!
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Il me donna un soufflet; mais je lui dis bien son fait.
ÉRASTE.
Assurément. Au reste, je ne prétends pas que vous preniez d'autre logis que le mien.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je n'ai garde de...
ÉRASTE.
Vous moquez-vous? je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami soit autre part que dans ma maison.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce seroit vous...
ÉRASTE.
Non. Le diable m'emporte! vous logerez chez moi.
SBRIGANI, à monsieur de Pourceaugnac.
Puisqu'il le veut obstinément, je vous conseille d'accepter l'offre.
ÉRASTE.
Où sont vos hardes?
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Je les ai laissées, avec mon valet, où je suis descendu.
ÉRASTE.
Envoyons-les querir par quelqu'un.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Non. Je lui ai défendu de bouger, à moins que j'y fusse moi-même, de peur de quelque fourberie.
SBRIGANI.
C'est prudemment avisé.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
Ce pays-ci est un peu sujet à caution.
ÉRASTE.
On voit les gens d'esprit en tout.
SBRIGANI.
Je vais accompagner monsieur, et le ramènerai où vous voudrez.
ÉRASTE.
Oui. Je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n'avez qu'à revenir à cette maison-là.
SBRIGANI.
Nous sommes à vous tout à l'heure.
ÉRASTE, à monsieur de Pourceaugnac.
Je vous attends avec impatience.
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, à Sbrigani.
Voilà une connoissance où je ne m'attendois point.
SBRIGANI.
Il a la mine d'être honnête homme.
ÉRASTE, seul.
Ma foi, monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les façons: les choses sont préparées, et je n'ai qu'à frapper. Holà!
[73] Scène imitée d'une nouvelle de Scarron: Ne pas croire ce qu'on voit.
SCÈNE VII.--ÉRASTE, UN APOTHICAIRE.
ÉRASTE.
Je crois, monsieur, que vous êtes le médecin à qui l'on est venu parler de ma part?