‹ Mon corps et moiChapitre 11 sur 14 · LES JOUISSEURS ET LES VOYEURS

LES JOUISSEURS ET LES VOYEURS

Jouisseurs ou voyeurs, sensibles ou intelligents, spontanés ou artificiels.

Dans ce que j’appelle jolie partouse et dont je fais une peinture exacte et réaliste, rien que par l’assemblage des lettres JE + X sur Y, si tout le monde a vu, personne n’a joui.

Tout le monde a honte. Personne n’a envie de recommencer. Et pourtant on se remet à l’œuvre. À nouveau chaque regard se sent d’une impitoyable acuité. Mais les chiens qui se fixent trop longtemps deviennent de faïence. Alors comment espérer que la soumission aux choses ou aux êtres qui se trouvent dans le rayon visuel puisse valoir cette sensation d’âme, qui est celle de la vérité.

Je n’ai point encore renoncé à la vie extérieure et je sais pourtant que de ma seule vie intérieure peut venir le salut et naître cette notion de dignité dont les simulacres humaines ont fait un mot dérisoire.

Alors ?

La somme des complications ne constitue pas un joli total.

Aller et retour ; et chemin faisant, découverte de tout ce qu’il y a de faux dans les combinaisons humaines.

JE voudrait être seul.

X voudrait être seul.

Y voudrait être seul.

C’est le moment, c’est l’instant de chanter sur un air bien connu des paroles qui ne le sont pas moins :

Premières amours. Les seules. Découverte amoureuse que l’homme, en récompense de maints sacrifices, fait de son propre esprit, de son propre corps, un esprit, un corps qui semblent se former à la caresse du silence et de la solitude.

Réunis JE + X sur Y ne sont pas à leur aise.

Au revoir, JE.

Au revoir, X.

Au revoir, Y.

Seul chacun des trois se retrouve soi-même. Une rue. Elle est droite ou du moins c’est comme si elle était droite. Il s’agit de marcher sans se soucier de savoir où elle peut bien mener.

JE est seul.

X est seul.

Y est seul.

Et voici que de leur solitude ils gagnent le sentiment de dignité, d’autant plus incroyable que prévu, et du sentiment de dignité une joie intérieure qui les incite à chantonner. Lyrique, devant un étalage de verroteries, de colliers en galalithe, de perles de Venise, JE s’arrête cinq minutes. X a choisi tout un bazar. Y se contente d’une affiche de cinéma. Ni JE ne voit la boutique de pacotilles, ni X le bazar, ni Y l’affiche. Au même instant sans se concerter ils ont découvert un même bonheur. Ils ne voient plus, ils n’ont plus besoin de voir. Ils jouissent. Ils jouissent. Confusément et ce peut-être du plus abstrait ou de la plus claire idée. Ils jouissent égaux de Dieu car ils ne renoncent à aucune possibilité pour quelque objet précis ou constaté.

Or voici qu’une vendeuse bouscule JE, on prend X pour un voleur à la tire, Y est dérangé. Donc JE, X, Y recommencent à vivre, ou du moins à faire les simulacres dont il a été admis, une fois pour toutes — est-ce si sûr ? — que l’ensemble constituait le vivre.

JE, X, Y voient, ils ne jouissent plus. Ils regardent les passants. Tous les passants, comme l’on pense, sont odieux. Alors ils leur souhaitent du mal, essaient des crocs-en-jambe, combinent des faillites, des meurtres. Ce n’est point à eux qu’il faut donner tort mais aux passants, à tous les passants organisés, policés. N’avais-je point raison de parler de notre méchanceté. Il est vrai qu’elle est la plus digne réaction. Je ne conçois pas d’homme honnête qui puisse ne ressentir aucune irritation des lois humaines passées, présentes, futures. Et tout le monde n’est pas Antigone.

Antigone et Créon : l’anarchie, l’apparence d’ordre. Mais Antigone si facilement devient Créon, c’est-à-dire qu’ayant invoqué les lois senties au plus secret qui ne peuvent manquer de s’opposer aux autres, celles des cités, l’homme, renonçant à son ordre vrai, se contente de l’arbitraire, qui facilite les transactions quotidiennes mais ne peut rien contre l’angoisse.

Or le propre de tout choc sensuel est de révéler la vanité des transactions quotidiennes. Après le geste d’amour, la joie qui en résulte, quels qu’en aient été le ton ou le degré, contraint, qui en a fait l’épreuve, à ne point se contenter de si peu. Ainsi les spécialistes ont dû noter les rapports de l’ardeur amoureuse et du mysticisme. Celui qui bégaie de volupté ne saurait tarder à se mettre en quête des lois divines, des lois supérieures à celles essayées pour l’économie mesquine de ce globe d’attente.

C’est que les gestes, mouvements de reins, et contacts divers, bien qu’il soit aisé de les prétendre sans importance, me forcent, il faut l’avouer, à des questions qui ne sont point seulement du bonheur épidermique.

Que tel chrétien du XVIIe siècle par exemple, ou quelque homme d’un temps d’ordre et de certitude ait fait l’amour, sans jamais éprouver la moindre angoisse, voilà qui est tout naturel. Mais pour moi, après le halètement voluptueux, à la minute où il s’agit de retomber sur terre, et d’y retomber sans cuirasse de cynisme ou bouclier de frivolité, trop de problèmes m’assaillent pour que je ne sois tenté de chercher une solution qui me justifierait.

Or si éclatant ait été l’incendie allumé dans mes membres, ma poitrine, mes yeux, il me faut bien avouer que l’acte, son principe, ne m’a rien révélé d’essentiel.

Et cependant, ce n’était pas mon corps mais mon esprit qui demandait un miroir.

D’une fusion dont il me semblait qu’elle me permettrait d’échapper au mal de solitude, et de croire enfin au miracle d’une présence, je m’aperçois qu’elle ne m’a pas guéri, qu’elle ne pouvait pas me guérir.

J’ai voulu posséder, alors que la sagesse eût été non de prendre mais de comprendre.

Il importait de sentir ensemble.

Peut-être, le fait de se trouver deux entre des draps, de mettre son ventre sur un autre ventre, de mêler pieds, mains, bouches et tout ce qui aime à être mêlé, facilite-t-il l’échange impondérable.

Mais d’autres chocs aident à la fusion, d’où naît l’égalité constante et intime (qui n’a rien à voir avec l’égalité conventionnelle).

Une foi commune, par exemple, bien plus et bien mieux qu’un besoin partagé de jouissance physique, dont la possibilité joyeuse de chérir autrui comme soi-même. Foi commune, communion, communisme des âmes, le rêve d’un petit Juif a été plus fort que la prétendue sagesse antique, un vagabond crucifié a fini par vaincre des lois qui avaient eu raison de sa créature humaine, l’antisocial a permis au monde de ne pas crever sur son fumier raisonnable, la révolution sincère a triomphé de la pourriture conventionnelle, et bientôt, les individus trop particuliers pour ne point devenir ennemis les uns aux autres (homo, homini lupus), du haut de leurs tours d’égoïsme logique, leurs dernières forces affaissées sous ce dont ils ont voulu faire des cuirasses d’esprit, de cœur, ne pourront plus ne pas sentir — illusion ou vérité, mais secours sublime, en tout cas, et dont il nous est humainement fort difficile d’avoir le courage d’être dignes — que le salut n’est pas dans quelque créature choisie ou l’effort terrestre, mais une fusion totale, absolue.

Et ne sais-je point déjà que mon plus haut, mon vrai, mon seul orgueil fut celui des jours où, parcelle anonyme d’un continent universel, d’un continent dont les frontières étaient les yeux, les oreilles, les papilles à jouir, les peurs, les volontés, les soifs, les désirs, les rages, les espoirs et désespoirs de tous les êtres, enfin, je n’essayais plus de me rattraper à quelque essai de bonheur individuel.

Élément indivis, mais tout de même un peu responsable, puisque les yeux, les oreilles, les papilles à jouir, les peurs, les volontés, les soifs, les désirs, les rages, les espoirs et désespoirs d’un René Crevel qui s’était promené sous la pluie, s’était troublé de certaines rencontres au coin des rues, avait aimé ou haï sans mettre jamais sa pensée d’accord avec elle-même, si grande en fut la misère, étaient les hublots dont s’éclairait la coque d’un navire maître du temps et de l’espace, étaient les antennes d’un lieu idéal et qu’on ne pouvait nommer que Paradis.

Le Paradis, le Paradis retrouvé.

Esprit, mon beau mystère, pourquoi mon corps, ce poids de chair, me force-t-il à retomber au fond de l’abîme, comme les semelles de plomb, le scaphandrier ?

Mon corps et moi ? Les corps et les autres ?

Mon corps, les corps ? Que puis-je en essayer qui ne me semble indigne de moi, des autres ?

Un corps qu’on me prête, j’en fais une machine.

Égoïsme, dira-t-on.

Mais si j’accepte d’être altruiste, c’est moi qui deviendrai machine. Les rôles seront intervertis, l’économie du couple n’aura pas changé. Sur deux unités, il y aura une chose et une créature. Donc deux solitudes.

Or si nous sommes deux à subir la même impression aucun n’est plus seul.

Ce n’est pas encore la guérison, mais déjà un soulagement.

Soulagement fort rare d’ailleurs, car un remède qu’on prétend bon pour tous en fait ne saurait convenir à personne.

C’est que la morale avec ses moyens sociaux, plus soucieuse de la lettre que de l’esprit, ne saurait trouver de solutions particulières, non plus qu’universelles.

Mon équilibre ne s’établit pas comme celui du voisin. Et pour avoir raison de la commune peur de la nuit (le même symptôme d’ailleurs ne révèle pas un même mal chez tous) il ne s’agit point d’aller quérir l’une de ces réponses toutes faites qui savent juste limiter ceux-là seuls qui n’ont pas d’élan. Au malade clairvoyant le spécialiste recommande d’être son propre médecin et de fixer les détails de son régime. Alors, pourquoi les ordonnances omnibus qui sacrifient l’individu au profit d’on ne sait qui, d’on ne sait quoi, puisque la foule des contraintes imposées à chacun de ceux qui la composent ne tire aucun profit et ne saurait connaître ni bonheur ni santé si sa majorité est de malsains.

Au reste il n’est pas moins fou d’imposer à tous les mêmes lois pour l’âme et le corps, qu’une même couleur de cheveux, un même tour de poitrine ou de taille. Hélas ! tel est le besoin d’uniformité (« Les hommes, disait Napoléon, chérissent l’égalité sociale mais ne sauraient que faire de la liberté ») qu’on veut croire à l’efficacité des préceptes aussi généraux que les disciplines des monastères et des casernes.

Il faudrait d’abord prouver l’utilité — en soi — des monastères et des casernes sans foi et aussi que leurs disciplines valent mieux pour le progrès et la santé intime que l’hygiène individuelle dont toute la règle sociale interdit en fait le libre exercice. Parler d’hygiène individuelle, à défaut de l’idéale communion, communisme des cœurs, ce n’est d’ailleurs pas, comme feignent de le croire les partisans de la dictature à tout prix, prétendre que la normale de chacun doive se trouver en opposition systématique avec cet ensemble de préceptes que les officiels estiment à jamais fixés.

S’il en était ainsi, il n’y aurait qu’à faire volte-face et ce serait le même désordre, je veux dire le faux ordre d’aujourd’hui, goût de l’inversion par exemple poussant les homosexuels à se faire hétérosexuels, car si, en des temps d’apparente uniformité, tous font mine d’accepter une même règle, chacun n’a d’autre désir que s’en libérer. C’est que la paresse individuelle espère mieux d’une masse monochrome où ressort la moindre couleur.

De là ce jeu double, l’arsenal des faux prétextes, et un mal d’orgueil.

La morale conventionnelle comme la douane fait du plus honnête homme un tricheur.

S’il y avait libre-échange, peut-être les valeurs enfin s’établiraient-elles justement. Pour l’heure, il faut accuser la quasi universelle hypocrisie et noter que le triomphe de certain cabotinage condamne les plus scrupuleux à la fuite. Ils commencent par renoncer aux divertissements dont leur angoisse ne peut se leurrer. Mais quelle sécurité calmera leur silence inquiet et dans la solitude viendra leur prouver qu’ils firent bien de renoncer aux à-peu-près ?

Je me rappelle une phrase où, avec la naïveté de ceux qui, ne les ayant pas éprouvés, veulent expliquer certains tourments, le biographe de Stendhal affirme que le don Juan milanais « pensait avec raison qu’en mathématiques l’hypocrisie était impossible ».

Malheureusement pour Stendhal, les mathématiques ne l’empêchèrent point d’aimer les jeux subtils où seule triomphe l’hypocrisie.

Il comprenait trop bien d’ailleurs les raisons des autres pour accepter de paraître misanthrope. Aussi ne borna-t-il pas son ennui et, toujours curieux des femmes, de l’amour, des salons, jamais n’eut idée de fuir les êtres ou les lieux vers quoi l’entraînait chaque jour un nouvel et impérieux besoin.

Au reste, qui porte en soi l’universel désir, indifférent aux détails et aux petits profits, songe moins à satisfaire ce désir qu’à vouloir se persuader que rien ne triomphera de la soif qu’il a de tout.

Chaque essai, dès lors, sera marqué par une déception, mais la soif de tout en deviendra plus intense. Et déjà nous sommes loin de la salle où des lignes droites et blanches, sur un plan uniformément noir, marquaient une vérité. La vérité, sans concession de couleur.

Fenêtre ouverte à l’espoir d’impossibles conquêtes, dehors c’était le jardin limité par un mensonge d’horizon. Un rayon entre. Des poussières y dansent.

Premier rêve d’arc-en-ciel.

Des mains sèches de craie et de rigueur logique se tendent vers le frais, vers l’incertain. Un frisson dans le dos. Frisson de croissance. Des ailes poussent. Et voilà que recommence une fois encore l’histoire de l’enfant prodigue.

Mais d’un enfant prodigue qui ne reviendra jamais, condamné à partir sans arriver nulle part, à vieillir dans une misère de Juif errant, et las de ne pouvoir atteindre ce fil de soleil qui jadis, entre ciel et terre, semblait au premier matin le but d’une marche facile. Et pour accompagner ses pas, les mêmes pensées répétées jusqu’au dégoût. À chaque ruisseau l’eau claire tente le vagabond, mais cette eau, elle a toujours le même goût. Celui de sa bouche, de ses déceptions. S’il marche vite c’est pour mieux perdre son âme. Mais les buissons auxquels il tente de l’accrocher ne veulent pas de la loque. Dans les villes, enfant, je l’ai vu qui se détournait des glaces dont s’ornaient mes plus chères boulangeries. Et il ne s’arrêtait jamais. Sans doute lui semblait-il que s’il restait en place l’effroi originel fondrait sur lui pour dépecer l’oiseau précaire et tendre dont, semblable à tout homme, il espérait qu’un jour il chanterait dans sa poitrine.

Quelles spirales de feutre menacent son silence, son immobilité !

Toujours il va.

Par orgueil, il a renoncé aux objets.

N’a-t-il pas quitté ses biens parce qu’il ne s’en pouvait satisfaire ?

Il marche donc sans se souvenir des choses, des arbres, des maisons. Il ne pourrait les aimer que s’il y découvrait quelque symbole humain. Comme la douleur est la seule sensation d’âme qui lui révèle son existence, il demande aux rêves de métamorphoser tout au gré de l’inquiétude en quoi il reconnaît son propre et cherche sa grandeur.

Il fait comme s’il croyait à certaine hiérarchie dont lui-même occuperait la première place. D’où le respect voué à l’uniforme de chair.

Ainsi, le plus humble saint complaisant au chant de son âme dira « mes frères » aux oiseaux et non aux cailloux.

Pour notre vagabond, devant ceux qu’il croit ses semblables il s’arrête satisfait. Alors, il se juge capable d’amour, mais, après une minute attentive, s’il continue à se reconnaître en qui l’entoure, son imperfection, soudain accusée par quelque geste, s’irrite du miroir.

D’autre part, qui n’a pas ses goûts lui apparaît digne de mépris. Les voix étrangères, pour ses oreilles, ne roulent que des syllabes sauvages, et il comprend que, dans la babel des cœurs, jamais n’auront un sens indéniable les maux ou les joies des autres.

S’il continue sa marche, ce n’est point qu’il espère de la prochaine étape. Il ne veut que l’oubli de la précédente. Mais ce perpétuel voyage est une fuite manquée, car l’esprit ne suit pas les accidents d’une terre qui porte le corps, son enveloppe.

Paysage, état d’âme ?

Dans des lieux nouveaux, notre enfant prodigue, devenu Juif errant, n’arrive point à se créer une âme nouvelle.

Ce qu’on appelle nature le laisse indifférent. Et certes, il faudrait qu’il fût masochiste pour l’aimer sans y voir un symbole de soi-même. Celui qui prête attention au monde extérieur et le croit étranger à lui-même ne manque jamais d’en faire un palais des supplices.

Or pour moi, s’il me plaît de souffrir, je n’ai besoin ni des choses ni même des autres hommes.

Je sais me torturer.

Je sais m’accuser. Et m’en réjouis parfois.

Ainsi je voudrais être calligraphe pour annoncer en manière d’avertissement, au sommet d’une feuille toute blanche :

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