Tome 1 · 12
Il était déjà dix heures ; nous étions éveillées, & ma Mère n’avait point encore ſonné ! Un ſouci filial me trouble ; en outrant notre précaution peu reſpectueuſe, aurions-nous commis le crime affreux d’empoiſonner celle qui m’a donné le jour !
Je m’élance hors du lit &, pieds nuds, je vais à la porte de communication. Avertie par un rayon de jour que rencontrent mes yeux, & qui paſſe à travers l’ancien trou d’une ſerrure deſcendue, je me mets à regarder…
Quelle viſion, grand Dieu ! ma Mère, chez qui la fenêtre eſt ouverte (preuve qu’elle s’était levée pour cela) ma mère, dis-je, hors de ſes couvertures, ſur le dos, les cuiſſes repliées vers la poitrine & les jambes en l’air, nue juſques par-deſſus le nombril, d’une main tenant un livre, & de l’autre… Devinez-vous ? — Non. — Se chatouillant le clitoris avec la plus belle vivacité ! Le ſoleil qui, par la fenêtre, donnait de biais ſur le lit, éclairait ſi bien toute la partie inférieure du corps, qu’on voyait comme ſi elle ſe fût poſtée exprès, l’exercice du doigt, la main étant paſſée ſous l’angle de la jambe avec la cuiſſe.
Une telle découverte valait bien la peine que d’un ſigne muet j’invitaſſe mon amie à prendre ſa part du ſpectacle. Félicité deſcend du lit ; je lui cède ma place ; elle obſerve ; nous regardons tour-à-tour ; c’eſt enfin ſous mes yeux que le plaiſir venant couronner l’œuvre, j’ai la ſatisfaction de voir ma chère Maman remuant les feſſes, haletante, oppreſſée & rendant l’ame avec de gros ſoupirs. Elle s’étend enſuite, baiſe le livre & rentre ſous ſes couvertures.
Nous nous hâtons de nous vêtir. A peine avons-nous pris, à travers mille extravagances, notre négligé du matin, que nous entendons la bruit de la ſonnette maternelle.
J’étais ſereine & plus que gaie quand j’entrai. Mais Maman ! bonté divine ! quel air froid & ſévère de ſa part ! Après le déjeûner, elle ordonne ſechement à Félicité de nous laiſſer ſeules.
« Ma fille ? (débute-t-elle d’un ton grave, mais pourtant ſans colère, & même ſans trop fixer les yeux ſur moi). dites-moi par quel haſard il s’eſt trouvé chez vous deux abominables livres… » Je faillis, me troubler, mais à l’inſtant je réfléchis. « Le livre que j’ai vu dans ſes mains eſt l’un de ceux dont elle parle ; elle ne les a pas depuis hier ſoir ſeulement, & cependant elle était en couchant de bien bonne amitié. Il y a donc de la compoſition dans ſa mine actuelle ; & puis, n’ai-je pas vu ce qu’elle faiſait il y a un quart-d’heure ! Allons, de la fermeté. « Des livres, Maman, (répondis-je d’un air tout à-fait réſolu) Je crois ſavoir ce que vous voulez dire : deux volumes brochés, n’eſt ce pas ? & qui ſont farcis, d’eſtampes ſi ridicules ? C’eſt cela même. Eh bien ? — Eh bien, Maman : c’eſt M. Bandini qui les oublia chez nous le dernier jour qu’il me donna leçon. Il les avait poſés ſur la table ; en ſortant, au lieu de reprendre ſes bouquins, il empocha deux de mes grammaires. Oh ! quand je m’apperçus du quiproquo, & que je jettai les yeux ſur ces vilains livres… En vérité, Maman, je fus bien attrapée. Vous avez donc feuilleté ces horreurs ? — Ce ſont des horreurs, Maman ? Oh bien, je n’en ſavais rien, je n’ai pu comprendre un ſeul mot de quelques paſſages que j’ai voulu lire par ci, par-là… — Et ces infames gravures ? vous y êtes-vous arrêtée ? — Fi donc, Maman ! on ne voit là-dedans que des cus ! j’ai pris cela pour des livres de médecine. »
Dupe de ma feinte ingénuité, elle ne put s’empêcher de ſourire. Ainſi la paix était faite : « Et bien, me dit-elle, je ſuis enchantée du ſuccès de la petite épreuve où je viens de te mettre ſans le ſavoir. Ces livres, ma fille, contiennent toutes les ſemences du vice le plus corrupteur, le plus exalté. Ces tableaux, cette morale, tout cela eſt monſtrueux, & je m’eſtime fort heureuſe que ta candide imagination ait été inacceſſible à la peſte de ces criminels ouvrages. Des jugemens fort équitables les ont condamnés au feu, dévouant leurs impudiques auteurs à la honte & à l’exécration publique. » Ici elle fit la prédicatrice en forme, & d’un ton onctueux elle pourſuivit : « Ah ! que je ſens bien maintenant de quelle importance étaient les ſoins infatigables que je me ſuis donnés pour ton éducation ! qu’il eſt heureux pour moi que d’aſſez bons exemples de ma part t’ayent fait adopter ſans effort les principes, j’oſe dire vertueux, qui, toute ma vie, furent la baſe de ma propre conduite ! — Ah ! Maman (m’écriai-je, auſſi en ſcène & lui baiſant la main.) Oui, je ferai gloire toute ma vie de vous reſſembler ; je voudrais même vous ſurpaſſer, s’il était poſſible. Ah ! que je ſens bien tout le prix de l’admirable éducation que j’ai reçue ! Que j’ai d’impatience de mettre en pratique les reſpectables leçons dont j’ai l’obligation à votre exemple maternel ! je vous en jure une éternelle reconnaiſſance. — Je ſuis pourtant fâchée, interrompit-elle, de ce que dans un premier mouvement d’indignation j’ai brûlé ces infernales brochures ; autrement, ſachant, à l’heure qu’il eſt, qu’elles appartiennent à cet infame Bandini, dont l’apparente honnêteté m’a ſi fort abuſée, je pourrais les lui renvoyer, avec une juſte réprimande de ſon peu de reſpect pour une maiſon telle que la mienne. Allez, ma fille ; je vous réitère l’aſſurance du vrai contentement que me donne la pureté de votre cœur ; mais n’abuſez point de mes éloges, & ſachez que l’orgueil d’être vertueuſe eſt un vice ſournois capable d’ouvrir la porte à tous les autres, avec la clef de l’hypocriſie. »
Elle me baiſe alors dramatiquement : je détale au plus vîte & vais rire avec Félicité de ce qu’avait de ridicule ce beau galimathias, ma Mère ayant la petite faibleſſe où nous venions de la ſurprendre. « Eh bien donc, (repliqua Félicité) ſoyons ce que Madame votre Mère nous donne l’exemple d’être, &, pour nous former d’après elle, ayions ſoin d’épier ſes pratiques ſolitaires. » Cette comédie domeſtique nous tint en gaîté tout le jour. Ce que nous ſavions des petits paſſe-tems de ma Mère n’aida pas peu à nous faire attendre avec plus de ſérénité les événemens de la prochaine nuit. Quelles délices ne nous promettait pas dès-lors notre infaillible partie carrée !
Minuit eſt enfin au moment de ſonner : même manœuvre que la veille. Echelle dreſſée ; ronde faite dans le jardin ; eſcalade légère & prompte ; mais, il nous arrive par la fenêtre, un premier viſiteur, un ſecond, un troiſième ! « Bon Dieu ! trois hommes (dit Félicité ſe troublant), que veut dire ceci ? — Rien autre, répondit notre Ange de la veille, ſinon qu’avec quelqu’un pour qui vous ſavez, j’amène, pour vous-même (moi ne pouvant vous demeurer cette nuit) un camarade aimable, sûr, & qui me vaut à tous égards. »
Félicité n’était pas fille à prendre ce troc pour une inſulte. Elle n’y fit donc pas la plus petite objection.
Une choſe aſſez biſarre de la part de notre obligeant Mercure, c’eſt qu’avant de faire grimper devant lui l’échelle à ſes amis, il avait exigé d’eux qu’ils ſe bouchaſſent les yeux & ne diſſent ni ne fiſſent rien ſans lui dans notre appartement. L’entrée des deux aveugles avait pu être un peu embarraſſante faute d’y voir, mais du moins elle n’avait été nullement dangereuſe, & ils s’en étaient tirés à merveilles. « Vous devinez ſans doute (nous dit notre ami) le ſens de la précaution que j’ai priſe avec ces Meſſieurs ? Si l’arrangement que j’ai cru convenable vous plaît, ils reſteront ; ne voulez vous point d’eux ? je les remmene, car ce ſont nos conditions, & j’ai leur parole de ſe ſoumettre à tout ce que vous preſcrirez. Ils ſavent ſeulement que nous ſommes dans une Communauté de filles, mais ils ignorent vos noms, vos âges, vos figures. Bref, je ne me ſuis engagé qu’à les produire à tout événement. J’ai pourtant dit, en paſſant, un mot de votre état vaporeux, de quelque diſette d’embonpoint, de certaines beautés un peu molles… (le fripon nous faiſait en même tems des mines négatives & bouffonnes.) Je les ai préparés, en un mot… » A ces détails les deux autres ſecouaient la tête, viſiblement prêts à dire : « n’importe, nous voulons bien en courir les riſques, » Mais Félicité, d’une gaieté folle & parfois très-originale, voulut enchérir encore ſur l’eſpiéglerie de notre ami. Elle s’éloigne donc & ſe donnant la voix caſſée d’une vieille, elle dit : « Fort bien, mes chaſtes ſœurs ! allez, allez : je ne dors pas : je vois tout ; j’ai tout entendu, & je ne conſens à votre beau rendez-vous, qu’autant qu’on commencera par moi. Quand de ſimples Religieuſes de quarante à cinquante ans ſe permettent, comme de vraies penſionnaires, de faire entrer la nuit des galants dans le bercail Seigneur, une Supérieure qui ne paſſe guère la ſoixantaine, peut bien avoir auſſi la fantaiſie de ſe faire payer le ſecret. Venez, venez, mes poulets, c’eſt à moi d’abord qu’il faut avoir à faire, ou bien… » Il était plaiſant de voir, pendant cette tirade, l’un de nos Colins-maillards pouſſer ſon camarade & lui dire tout bas : Allons-nous-en. Mais il n’était plus tems. Le Maître-des-cérémonies déjà dehors, & ſur l’échelle, leur ſouhaitait bonne chance, & promettait de venir les reprendre. Chacune de nous alors va rendre la jouiſſance des yeux à l’un des ôtages.