Tome 1 · 16
Au lit, à côté de ma mère, voici ce qu’il me fallut écouter.
« Par ce qui vient de vous arriver, ma fille, & ſur-tout par la faibleſſe que j’ai trop laiſſé paraître, j’ai perdu tous mes droits de mère. D’ailleurs j’ai promis de ne vous faire aucun reproche, mais je ne vous dois pas moins les bons avis que mon âge & mon expérience me mettent à même de vous donner, & ſi votre cœur n’eſt pas gangrené, vous ferez de ces avis un bon uſage. Vous livrer à l’impétueuſe erreur de vos ſens, n’eſt pas le vrai moyen de devenir heureuſe. Je ſuis née ſenſible, j’ai aimé ; j’avoue à ma honte que j’ai beaucoup joui ; cependant j’ai vécu conſtamment infortunée. Mariée à votre père, trop aimable pour que je n’euſſe pas rempli bien volontiers le devoir de l’adorer, longtems je voulus lui être fidelle ; il ne m’en fut aucun gré : loin de là, ma tendreſſe lui devint importune ; il me raillait ou me bruſquait tour à-tour. Ses amis eux-mêmes m’apprirent à me venger de lui ; j’y trouvai le plaiſir ; jamais, hélas ! le bonheur. A force de multiplier & de varier mes prétendues revanches, je perdis ma propre eſtime &, pour m’étourdir ſur ce malheur, pire que celui dont je cherchais à me diſtraire, j’abuſai des moyens de conſolation ; chez moi le goût des voluptés matérielles dégénéra bientôt en habitude, en manie. Cet impérieux beſoin m’a fait paſſer quatorze ans de ma vie dans le cercle des écarts, des craintes & des remords.
Al’époque de notre déſaſtre, je fis ſerment d’abjurer mes erreurs… Hélas ! un ſeul jour m’a fait perdre le fruit de ſix mois de travail ſur moi-même. Un livre incendiaire a rallumé tous les feux que mon auſtérité commençait d’aſſoupir : une rencontre fatale… oh, oui ! bien fatale à tous égards, m’a fait pratiquer de nouveau ce que j’avais juré de ne plus me permettre de ma vie. Voilà, ma chère enfant, le triſte, l’effrayant tableau de ma carrière déréglée. C’eſt de mon état honteux, c’eſt de mon ſupplice journalier que te menace l’erreur à laquelle il eſt affreux de te voir ſitôt abandonnée. » J’avoue que cette tirade de morale m’ennuya beaucoup : je pardonnerais même volontiers à qui bâillerait après l’avoir lue. « Mais, comment (continua-t-elle) à ſeize ans êtes-vous déjà de telle force en libertinage, que vous ayiez pu vous donner devant témoins ? Avoir eu coup ſur coup affaire avec deux hommes ! vous livrer enfin à tant d’infamie, ſous les yeux même de votre mère ! » (je perdais patience). « Mais, maman (repliquai-je) cela me paraît bien ſimple à concevoir. De bonne heure j’ai lu des livres libertins ; ils m’ont amuſée, inſtruite, excitée. J’ai voulu pratiquer un peu : rien de plus naturel. Nous ſommes au couvent ; deux hommes (fort aimables, vous en conviendrez ?) nous arrivent comme du ciel ; puiſqu’ils ſont deux, que nous ſommes deux, & que nous n’avons qu’une chambre, il faut bien nous prêter aux circonſtances. Elles ont ici déterminé la forme de l’événement : ſur les entrefaites vous arrivez ; le Chevalier ſurvient à ſon tour ; vous vous trouvez réduite à l’avoir ! nous pouvons donc en conſcience vous imiter. Nous refuſer, ce ſerait nous donner l’air de vous blâmer trop audacieuſement de votre paſſade. En un mot, maman, n’avez-vous pas eu du plaiſir ? & beaucoup ? en dépit de votre rancune factice contre les voluptés charnelles ? Croyez-moi, ne poſez rien contr’elles en précepte & convenez que ſi, à leur occaſion, l’on peut tomber dans une infinité de cas déſagréables, du moins, en elles-mêmes, ſont-elles la plus excellente choſe dont on puiſſe jouir ici bas ? Mais, faiſons mieux, maman : gardez vos principes, laiſſez-moi les miens, & croyez d’ailleurs que je ne ſuis point une fille perdue, que je ſaurai parfaitement faire tout ce qu’il faudra pour ne point perdre l’eſtime publique… — Eh, malheureuſe ! qui m’aſſurera que vous n’êtes pas déjà dans le cas de l’avoir perdue ! ſavez-vous quel eſt le trop aimable, mais encore plus ſcélérat libertin qui m’eſt devenu ſi fatal ? — Ah ! dites qui vous a donné tant de plaiſir, maman ; il ne faut pas être ingrate. Il eſt de vos anciens amis, il vous a dit & fait aujourd’hui des choſes fort honnêtes. Comment oſez-vous dire du mal de lui ! Dieu vous préſerve, ma fille, de le connaître jamais à fond… Mais, vous-même ! ne devriez-vous pas déteſter ſa baſſeſſe ? Car, en un mot, c’eſt lui qui vous a procurée ? — Je l’avoue. Il a des habitudes ſecretes dans ce Couvent, & beaucoup à ce qu’il dit. Le haſard nous a fait faire enſemble connaiſſance… — Le haſard ! dans une Communauté ! vous a-t-il eue ? — Je n’ai pas eu cet honneur-là, maman : tout le monde n’eſt pas en fonds pour faire la partie d’un auſſi gros joueur. (Je riais ſous cape.) — Sotte réflexion (interrompit maman, laiſſant fort mal-adroitement appercevoir qu’elle s’appliquait ce que je venais de dire.) Plus d’une ſe croirait heureuſe ſi, à mon âge, elle trouvait encore quelqu’un qui daignât faire ſa partie. J’en connais qui, de bien bonne heure, manqueront de joueurs. — Mon Dieu, maman ! comme vous vous fâchez ! ai-je voulu vous apoſtropher donc ! — Paſſons, paſſons. Ainſi, ne vous ayant point, le vil perſonnage s’eſt rabattu ſur votre domeſtique ? — Les ſecrets d’autrui ne m’appartiennent point, maman. Interrogez Félicité, ſi vous croyez en avoir le droit, c’eſt à elle de vous répondre. — Cette coquine ! que je m’abaiſſe à la queſtionner ! Oh, je ſuis outrée contr’elle. — Vous avez promis le pardon : maman. — J’ai pardonné, oui… mais, à bon compte, dès aujourd’hui je la mets à la porte. — Ce ſerait dommage, maman, elle ſert fort bien & nous eſt fidellement attachée. — A la bonne heure : mais ſes mœurs ! — Mais les nôtres, maman ! — Parlons d’autre choſe. Savez-vous ce que votre indigne conduite va vous coûter ? — Non maman. — Eh bien ! apprenez qu’aujourd’hui même, j’avais à vous propoſer… mais me voilà réduite à n’oſer en conſcience accepter ce qui s’offrait pour vous. — Oh, parlez, maman, de quoi s’agiſſait-il ? Contez moi cela, de grace ? — Il ne s’agiſſait de rien moins que d’une fortune. — D’une fortune, maman ! & vous refuſez pour moi ! — Aſſurément, puiſque c’était à propos d’un riche mariage, & que vous n’êtes plus faite pour cet état décent. — Ah, maman ! cela eſt un peu fort. Et pourquoi donc ne me marierais-je pas tout comme une autre ? — J’irais duper un galant homme & toute une honnête famille, en leur donnant une fille ſans honneur ! — Sans honneur, maman ? Meſurez donc mieux vos expreſſions. Je ſuis, grands mots à part, ce que les trois quarts des filles ſont quand on les marie… (je ne penſais pas à malice en diſant cela, cependant je crus remarquer un embarras ſubit dans les regards de ma mère : tout de fuite j’ajoutai : « Si je m’engageais par un lien que je ſaurais reſpecter, peut-être aurais-je bien la faibleſſe de ne point négliger de me rendre perſonnellement heureuſe ; mais du moins je répondrais de rendre heureux mon mari, pourvu qu’il en agît bien avec moi. Dans le cas contraire, eh bien, je ſerais comme vous, maman, ſauf à m’en déſoler après. Mais non, je me ſens du caractère, je ſoutiendrais fort bien la gageure, & ſi à l’âge que vous avez, j’avais auſſi des filles, je trouverais fort bon qu’elles penſaſſent & fiſſent ce que je penſe & fais maintenant. Mais ce mariage ? j’y reviens : mettez moi du moins au fait. — Oh, premièrement il n’aura pas lieu ; je jure de n’y point conſentir ! mais pour vous punir & vous, forcer à rentrer en vous-même, je veux bien vous faire connaître tous les avantages que par votre faute vous laiſſez échapper. — A la bonne heure, maman : j’écoute. — Mon Rapporteur, veuf, ſans enfans, & fort riche… — Un Robin, maman ! me voilà conſolée : pourſuivez. — Quelle tête ! elle ne me laiſſe pas le tems de lui parler ! cet homme a un neveu charmant, à ce qu’il dit, & qu’il voudrait retirer du tourbillon en le mariant à une honnête perſonne de bonne famille… — Ceci pour le coup change la thèſe… — Comme cet habile Magiſtrat voit que néceſſairement je gagnerai mon procès pour la terre de Montrevers, & que, par conſéquent, je reſterai propriétaire de ce précieux immeuble indépendant du reſte de ma fortune ſi bien gaſpillée par M. votre pere ; mon digne Rapporteur, dis-je, prétend que je dois vous marier avec ſon neveu. Le procès ſera jugé & gagné cette ſemaine &, le lendemain, nous devions nous aboucher avec notre bienfaiteur. — C’en eſt aſſez, maman, j’épouſe : — Aſſurément non, — J’épouſe, vous dis-je : nous verrons un peu ſi vous pourrez me faire manquer une ſi bonne aubaine. — Je m’y oppoſerai de toute mon autorité : je révelerai plutôt tout ce dont vous êtes capable. — Et moi, maman, je dirai au Rapporteur, à tout le Parlement, aux Procureurs, aux Huiſſiers, aux Clercs, tout ce que vous m’avez révélé de votre jolie vie. — Allez, petite ſcélérate (repliqua-t-elle en me repouſſant preſque avec fureur) vous me montrez un cœur pervers ; vous finirez mal :… ôtez-vous de mes yeux. Je vous donne ma malédiction… — Mais, ne voyez-vous pas que je plaiſante, maman, lui ripoſtai-je d’un ton ſi gai & la careſſant ſi tendrement, (car j’oubliais preſque qu’elle n’était pas Félicité) mes petites manières firent ſi bien diverſion à ſon reſſentiment, qu’elle ne put plus y tenir ; elle ſe mit bientôt à rire auſſi, & perdit dès-lors le droit de pourſuivre ſa mercuriale maternelle.
Nous dormîmes enfin : le matin une paix particulière ſe fit entre elle & Félicité ; celle-ci ayant débuté, en entrant, par ſe jetter aux pieds de ſa bonne Maîtreſſe. A travers un mutuel attendriſſement, auquel moi-même je pris grande part, on ſe promit de nouveau concorde, amitié ſecret & tous les bons offices imaginables. On reparla de mon mariage. Félicité fut d’avis qu’il fallait battre vivement le fer tandis qu’on l’avait à la forge, « Oui, Madame, diſait-elle, je connais votre chère fille : elle épouſera, fût-ce le Rapporteur lui-même. — Tu as raiſon interrompis-je) & je ne ſais pas même ſi, toutes réflexions faites, je n’aurais pas envie de demander, au lieu du Neveu, l’Oncle en perſonne, fût-il le doyen du Parlement. »
Cet amuſant entretien nous occupa tout le tems de nos toilettes. Félicité ſe fit Dame & charmante, devant figurer au pair dans notre partie de plaiſir. Ma mère s’ajuſta de manière à effacer tout au moins ſix ou ſept années. Quant à moi, l’on ne put me diſſuader de me donner le coſtume & l’allure d’une Figurante de l’Opéra.
Apeine avions-nous mis la dernière main à notre parure, que la voiture nous fut annoncée ; nous y courûmes, mourant de peur d’être vues en paſſant par quelque maudite Béguine, qui n’aurait pu méconnaître à notre mondanité l’œuvre du Démon. Nous trouvâmes dans le caroſſe trois délicieux bouquets dont nous nous décorâmes bien vîte en volant au lieu du rendez-vous, où nos Meſſieurs, auſſi ſous les armes dans le même genre que nous, étaient déjà, nous attendant de l’air le plus intrépide.