Tome 1 · 25
Comme il eſt des momens malheureux où tout va mal pour celui qui eſſuie une première diſgrace, il m’avait été impoſſible d’entrer cette même nuit chez la femme que m’abandonnait mon ami ; le Domeſtique, au lieu de m’ouvrir, m’avait tendu, à travers les barreaux d’une fenêtre du rez-de chauſſée, un billet, & s’était renfermé tout de ſuite. Il faiſait froid ; un brouillard très humide ne permettait pas que je couruſſe les rues ; c’était la nuit après les Cendres, il n’y avait plus de bals ; j’aurais craint de me compromettre en allant demander un aſile dans quelque bordel. Il m’avait donc convenu de rentrer au couvent, à peine une heure après en être ſorti. Mais, que devenir juſqu’à cinq heures, ayant mon ſubſtitut à éconduire alors ! « Si je rentre chez moi, ſi je m’y endors, je riſque de manquer le moment… »
Atravers cette incertitude, je vient ſoudain à me rappeller que ſouvent, dans nos familiers entr’actes, Eulalie s’était amuſée avec moi des viſions ridicules d’une groſſe veuve, un peu rouſſe, qui la ſert, & qui, depuis deux ans qu’elle a perdu ſon George, s’eſt fortement perſuadée que de tems en tems ce bon humain revient pour lui procurer la nuit des momens agréables. Tel était l’accommodement que la dévotion & le tempérament de cette bonne femme avaient fait enſemble, à ſon inſçu, car elle était ſage de bonne foi. Chez elle, les ſens agiſſant pour leur compte, l’imagination que n’entachait aucune corruption, n’avait pu ſe former d’autre image que celle, très légitime, d’un époux. Il était mort, c’était donc ſous ſa forme reſſuſcitée que le Plaiſir venait ſurprendre cette ſimple & brûlante créature.
Il me ſembla piquant & peut être aſſez facile de faire cocu l’eſtimable défunt, & me voilà tout de fuite très enflammé pour une groſſe figure, plus agréable, il eſt vrai, que repouſſante, mais que j’avais vue ſans ceſſe ſans que jamais elle eût excité chez moi l’ombre du deſir.
Je parvins ſans peine à la chambre de Françoiſe (c’était ſon nom), le paſſe-partout que je tenais d’Eulalie ouvrant, avec ma propre chambre, toutes celles de l’arrondiſſement abbatial, dont les portes, excepté celle de la chambre à coucher de l’Abbeſſe elle-même, étaient ſans verroux. J’entrai chez Françoiſe comme un voleur, mais j’aurais pu me donner moins de peine, car elle ronflait à faire trembler ſes meubles, & quand elle en était à dormir ainſi, du canon l’eût à peine éveillée. C’était un défaut aſſez incommode chez une perſonne qui couchait tout à côté de ſa maîtreſſe ; mais l’Abbeſſe le chériſſait depuis que, me donnant la moitié de ſon lit, elle était bien aiſe auſſi de pouvoir ſans gêne s’abandonner par fois à quelques pétulans tranſports. Bref, je pus me déshabiller à mort aiſe, entrer dans le lit, détourner la maſſive dormeuſe, qui était ſur le côté, & la poſter ſur le dos convenablement à mes fins, le tout ſans qu’elle ceſsât de ronfler comme un orgue : le reſte pouvait-il être plus difficile !
On a bien ſouvent tort de juger d’une femme d’après ſon viſage ! telle qui promet beaucoup, ne tient rien & nous dupe ; telle autre n’annonce rien de deſirable, & quand nous oſons porter plus loin nos obſervations, nous découvrons mille charmes. Que j’eus à me louer d’avoir eſpéré quelque choſe de cette peu provoquante Françoiſe !
Cette femme avait parfait tout ce qui ne ſe montre pas ; peau fine, embonpoint délicieux, fermeté, conformation admirable de mon objet principal ; heureuſement encore, ce qui peut-être avec quelques autres n’eût pas été une perfection de plus, elle ſe trouvait ſi bien à ma meſure, que je ne pouvais la réveiller en l’enfilant.
Il fallait que le défunt eût été un maître homme ! je me trouvais tout-au-plus digne de lui ſuccéder. Mais on était ſi bien là, qu’on devait excuſer la prodigieuſe facilité de l’entrée.
Cependant j’avais complettement cette rude dormeuſe, & le ronflement allait toujours ſon train. Mais la partie que je ſervais ſi bien à ſon goût veillait aſſurément, car mes mouvemens doux & ménagés m’étaient très-méthodiquement rendus. Une allure moëlleuſe, aſſez ordinaire aux femmes dodues, m’aurait diſpenſé, ſi j’avais voulu, de prendre part à la beſogne ; auſſi pris-je plaiſir à la filer ſi bien que Françoiſe finiſſant la première, je me ſentis au grand large, & fauſſé de manière à déſeſpérer d’être moi-même plus libéral. Je la rembourſai auſſitôt ſelon mes moyens, de ſon onctueux, copieux & brûlant ſacrifice. »
Elle va s’éveiller, j’eſpère ? interrompit Maman. — Point du tout : mais elle ne bouge plus & ronfle moins fort… Que faire ! me voilà barbouillé d’une étrange façon, & puis je n’aime pas d’auſſi courtes paſſades. Aurai-je pour ſi peu de choſe fait d’aſſez grands préparatifs, & couru des dangers ! Non : cette ſucculente jouiſſance vaut bien d’être répétée ; allons, plantons au regretté George une corne de plus. Et ſans intervalle, je recommence à l’outrager.
Le Diable m’attendait là pour me jouer le plus ſanglant de tous les tours : c’était ? de m’amener Eulalie, ſa fatale lanterne ſourde à la main. La porte touchait preſque le doſſier du lit placé dans un étroit cabinet ; j’ai donc la fatale lueur ſous le nez, avant d’avoir pu ſoupçonner que quelqu’un peut paraître…
« Le voilà le monſtre ! s’écrie à l’inſtant l’Abbeſſe hors d’elle-même. Elle voulait rentrer chez elle auſſitôt : mon ami qui avait entendu ſa bruyante exclamation, accourt fort à propos pour la ſoutenir : ſans lui, quoiqu’elle n’eût que deux pas à faire, elle tombait ſur les carreaux du corridor.
Le terrible cri venait auſſi d’éveiller Françoiſe, chez qui ma pétrifiante ſurpriſe me tenait encore immobilement planté. L’effroi de celle-ci ne peut ſe décrire. Eſt-ce ſon cher Revenant, eſt-ce un vivant qui la preſſe de ſes bras & l’épouſe de cette force ?… Mais elle ne peut s’y méprendre & ſujette, comme on ſait, à ſe très-bien ſouvenir de ce qui lui arrive d’agréable dans ce genre pendant ſon dur ſommeil, elle peut d’autant moins ſe nier d’avoir été complice de la bouillonnante fornication, que ſa main en rencontre auſſitôt les traces.
Elle s’élance hors du lit, court chez ſa maîtreſſe, & s’y jette avant que Limefort, occupé d’abord à placer Eulalie, n’eût le tems de s’oppoſer & de fermer la porte. Quel cahos d’incidents ! que de crimes fortuits & médités vont être découverts !
Pourrais-je cependant, à moins d’être un lâche, ne pas me préſenter pour faire face à l’orage ! j’entre donc à mon tour, en chemiſe comme les trois autres, & c’eſt pour avoir l’accablant ſpectacle d’Eulalie ſans connaiſſance, ſecourue avec peu de ſuccès, par le ſenſible Limefort qui verſe des larmes, tandis que Françoiſe égarée, ſe tord les bras, frappe du pied & s’arrache les cheveux. A mon aſpect celle-ci ne ſe connaît plus : elle ſe rue ſur moi comme une lionne ; me frappe, veut m’arracher les yeux. Je pare, je la ménage ; j’ai le bonheur de ſouſtraire aux attaques de cette Furie, les tréſors de ma virilité qu’elle s’obſtine à pourſuivre avec le plus dangereux emportement.
Par bonheur je ſuis le plus fort, & parviens à réunir ſes deux vigoureuſes mains dans l’une des miennes. Au même inſtant elle perd l’équilibre, tombe ſur le tapis & m’entraîne avec elle dans une ſituation avantageuſe qui devient un nouveau piège pour moi. J’en profite, & la punis à l’inſtant en ſaiſiſſant & tiraillant un peu ſon épaiſſe toiſon d’or. Mais pourrais-je, ſans ingratitude, ſonger à me venger quand, où j’ai la main, tout me retrace une ſcène plus douce… Ah ! j’aime bien mieux flatter cette ſeule partie de mon ennemie que je puiſſe encore préſumer ſuſceptible d’indulgence. J’agace donc le gros bijou qui rejette encore, mais ſans colère, le ſurabondant effet de notre premier exploit. Je crois m’appercevoir que mon moyen réuſſit ; je m’y prends mieux encore, & comme jamais un con ne m’occupa ſans que le reſte de l’Univers fût oublié ; malgré ma rixe, malgré l’évanouiſſement d’Eulalie, (cette circonſtance je l’avoue, me rend inexcuſable) je pouſſe & m’engouffre chez ma furibonde conquête, & lui fais ſentir que je ſuis un vigoureux mais généreux vainqueur. Alors, ſoit pétrifiée de ma criminelle audace, ſoit trahie par la nature, ſoit ne pouvant ſe défendre quand j’étais ſi bien maître de ſes mains & du reſte, elle ne s’oppoſe plus à rien…
Mais un nouvel échec ſe prépare, & c’eſt le plus terrible de tous. Eulalie vient au même moment de recouvrer l’uſage de ſes ſens. Frappée de la ſcène altérante que rencontre ſon premier regard ; ne pouvant, ſans un accès de rage, voir tranſporté ſous ſes yeux le même tableau qui vient de l’aſſaſſiner ailleurs, elle entre en délire : un petit couteau ſe trouve ſous ſa main ; elle m’en a frappé trois fois avant que Limefort ait pu lui épargner ce tendre crime.
Par bonheur la main d’une amante ne peut être meurtrière. Les coups qu’Eulalie venait de me porter avec la célérité de l’éclair, ne m’avaient que légèrement bleſſé ; mais celui dont l’infortunée va ſe percer elle-même eſt moins ménagé ; je le prévois, le détourne, & la ſauve par miracle ; en même tems Limefort arrache de ſes mains l’arme homicide… »
Le Chevalier en était-là quand notre ambigu parut, annoncé de dix pas par l’odeur délicieuſe du punch parfumé. L’intéreſſante hiſtoire fut donc interrompue. Je vais auſſi reſpirer un moment avant de paſſer au récit d’aventures moins tragiques.
Fin de la première partie.