‹ Mon noviciat, ou les joies de LolotteChapitre 25 sur 26 · Tome 1 · 24

Tome 1 · 24

C’est le Chevalier qui parle. « Vous ſaurez, mes bonnes amies, qu’une véritable petite Maîtreſſe en guimpe eſt l’Abbeſſe de votre Communauté. L’Opéra ſerait glorieux de poſſéder un nez-en-l’air d’auſſi jolie tournure & d’un auſſi délicieux commerce au boudoir. Eulalie, fille de qualité, n’était nullement faite pour le cloître ; mais elle l’était encore moins pour devenir l’épouſe d’un Noble campagnard mal fait & mal élevé, qu’à 17 ans on voulait lui donner par force. Elle fit un coup de tête ; s’enfuit de la Gentilhommière paternelle ; ſe réfugia chez des Bernardines & s’engagea par des vœux que depuis elle n’a ceſſé de maudire. A vingt-cinq ans, elle obtint cette Abbaye ; mais l’honneur & l’aiſance qui accompagnent ce bénéfice, ne pouvaient la conſoler d’avoir perdu ſes plus beaux jours. Dévorée ſecretement des feux du tempérament le plus impétueux, réduite à des habitudes qui ruinent à la fois les charmes & la ſanté ; vaporeuſe à l’excès ; flétrie, éteinte à demi, Eulalie, magiquement attrayante en dépit de tout cela, parut, il y a trois ans, aux eaux de Plombières, où, par complaiſance, j’avais accompagné certain vieux Parent, qui ne m’en a gueres tenu compte, car il vient de mourir ſans me faire héritier d’un écu. Une ſympathie ſingulière & ſubite nous lia, l’aimable Abbeſſe & moi. La connaiſſance fut bientôt intime, & ſi intime que (pour ne vous rien cacher) j’eus la fortune de lui faire un enfant, ce qui n’eſt pas au ſurplus le moins ſalutaire remède que Meſdames les vaporeuſes puiſſent trouver aux eaux. Je vous épargne l’immenſe détail de nos plaiſirs & de nos tribulations ; il ſuffit de vous dire que, rétablie après des couches aſſez heureuſes, & devant, au bout d’un an d’abſence, rentrer dans ſon maudit couvent, Eulalie n’eut pas le courage de ſe ſéparer de moi ; ſans ceſſe elle me preſſait de quitter l’habit de mon ſexe & de venir m’enfermer avec elle, ſous la forme d’une jeune perſonne de condition qui voudrait eſſayer une vocation naiſſante.

Je ſuis de mon naturel en peu trop mondain pour que ſemblable comédie ne me parût pas impoſſible à jouer, & ne me répugnât pas à l’excès. Mais il s’agiſſait du déſeſpoir ou de la félicité d’Eulalie ; je tenais encore à ſa délicieuſe jouiſſance… Je fléchis donc, & vins avec elle, me claquemurer dans la triſte clôture.

Si l’homme ſavait ſe borner, j’aurais dû me croire au comble de la félicité terreſtre. Il eſt rare d’être aimé comme je l’étais de la plus ſenſible & de la plus voluptueuſe des femmes. Eulalie faiſait de moi ſon Dieu ; mais un maudit penchant au libertinage me faiſait trouver l’ennui de la monotonie dans le ſein du plus pur bonheur.

Quoiqu’Eulalie, redevenue fraîche & auſſi belle que jamais, depuis la maternité, ſurpaſsât les plus deſirables de ſes Nones, toutes, & même de vrais laidrons, ſtimulaient mes ambitieux deſirs, &, malheureux de ce que je ne poſſédais pas, je perdais les immenſes douceurs de la poſſeſſion qui m’était acquiſe ſans partage.

Àpeine, au bout de trois mois mon intrigue conventuelle m’était devenue inſupportable. Cependant trop honnête homme pour riſquer de compromettre Eulalie par quelqu’éclat, je rongeais mon frein, mais, dans mon cœur, le ſerment était prononcé de ſaiſir la première occaſion, pour m’affranchir d’un inſupportable eſclavage.

Le carnaval approchait ; à cette époque, la province elle-même offre un ſurcroît d’amuſemens : devais-je languir dans une ſombre & dévote retraite ! Une partie de ma famille habitait les environs de cette ville : il y aurait des fêtes, des bals : j’étais fou de la danſe, de la muſique, des ſpectacles, & des femmes. Tout le monde jouirait de ces plaiſirs, excepté moi ! Je roulais un matin dans ma tête ces déchirantes idées en me promenant ſeul dans la partie la plus reculée du jardin… tout-à-coup s’offre à mes regards une eſpèce de cavité au pied d’un vieux mur, que maſquait du bas en haut une épaiſſe tapiſſerie de lierre & de vigne ſauvage. J’approche de ce trou, & détournant les rinceaux qui l’offuſquaient en partie, je vois que c’eſt une eſpèce d’arcade ou d’entrée de caveau, fermée juſqu’à la hauteur du cintre par une grille. Je touche les barreaux ; les trois du milieu balottent dans la traverſe qui les raſſemble ; ils ne font plus ſcellés par le bas, & le moindre effort, les ſoulevant hors des trous qui les reçoivent, peut les dégager. Dès-lors je ne doute plus que ce lieu ne ſoit une iſſue ſouvent fréquentée, car la traverſe & le ſeuil me paraiſſent également fatigués.

Le danger d’être apperçu & de trahir mon importante découverte, me fit remettre à la nuit d’éclaircir à quel point j’en pourrais tirer parti. Elle vint enfin cette obſcurité ſi deſirée, & j’étais aſſez heureux pour que l’état périodique d’Eulalie me donnât alors quelques nuits de liberté !…

J’accours : deux barreaux déplacés ſans peine ſuffiſent pour que je puiſſe paſſer : je me trouve, comme je l’avais prévu, ſous une voute où je marche aſſez commodément en m’inclinant un peu. A quarante pas à peu près je découvre la faible clarté de l’horizon à travers une ſeconde grille. Celle-ci pour le coup eſt plus ſolide, à gonds & à ſerrure. Aucune ſecouſſe ne vient à bout de l’ébranler : quel obſtacle ! quel malheur ! je me déſolais & croyais déjà n’avoir plus qu’à m’en retourner, quand, à mes pieds, je trouve une groſſe pierre carrée ; je penſe qu’elle pourra me ſervir à briſer la ſerrure… Je n’en aurai pas la peine. En ſoulevant la pierre, j’entends le bruit de quelque fer… C’eſt une clef… O fortune ! la clef, la véritable clef de cette maudite grille, j’ouvre, & je vois qu’ayant traverſé ſous la voûte toute l’épaiſſeur d’un rempart, je ſuis dans les foſſés de cette ville, fortifiée jadis, aujourd’hui démantelée, & autour de laquelle il n’y a plus une goutte d’eau.

C’eſt aſſez pour cette fois me voilà donc aſſuré du plus précieux bien de la vie, de ma chère liberté ! je vais donc, abſent ſi je veux pour tout le monde, aſſiſter à tous les bals maſqués, intriguer les femmes, déſoler les maris & les amans ! — Eulalie ? — Eh bien, je continuerai d’avoir pour elle quelques procédés. Peut-être même, continuant près d’elle mon ſervice ordinaire, aurai-je l’adreſſe de lui ſauver la funeſte connaiſſance de mon refroidiſſement.

Fort à propos, le lendemain, il y avait au théatre un premier bal-maſqué. Je fors en frac bourgeois (car j’avais au couvent, à tout événement, tout le coſtume de mon véritable ſexe.) J’entre en ville ; à toute heure on y eſt introduit, en donnant une bagatelle au portier ; je me procure domino, maſque, gants, tout ce qu’il faut, en un mot, pour le bal. Dès cette même nuit j’entreprends une charmante créature nouvellement mariée à l’un des plus honnêtes Financiers de l’endroit. Je ſavais ſur le compte de cette Dame des anecdotes de Paris, où elle avait été fille quelque tems ; &, ſans l’outrager, je lui dis des choſes ſur leſquelles le ſecret ne pouvait ſe payer aſſez cher ; mais je lui fais entrevoir que, ſi elle veut, elle en ſera quitte à bien bon marché. Elle eſt curieuſe d’entretenir plus particuliérement un homme ſi bien inſtruit des détails de ſa précédente exiſtence. Nous paſſons dans une loge grillée, où, fans quitter mon maſque, j’obtiens, d’encore en encore, un de ces délicieux inſtans qu’une honnête femme ne ſait pas ou ne doit pas paraître ſavoir procurer.

J’avais promis poliment de mettre de la ſuite à cette heureuſe aventure ; mais, pour le bal ſuivant, domino, maſque, tout fut changé ; & je me gardai bien de m’adreſſer à ma ſi facile Financière, qui m’avait, entre nous, favoriſé comme au bordel.

La ſeconde fois, j’eus un peu plus de peine avec une Dame du Parlement : je ſus, il eſt vrai, l’attirer à part, dérober quelques faveurs, mais elle n’était pas femme à me bien traiter mon maſque ſur le nez ; nous nous chamaillâmes ; elle laiſſa bien quelques-unes de ſes plumes dans le piège, mais elle m’échappa.

Bref, à chaque bal c’était quelque roman nouveau, dont le plus ſouvent le dénouement était à mon avantage. J’échappais à l’attention du public, n’ayant qu’un but dont chaque nuit une ſeule perſonne était l’objet. A la fin cependant, un maſque dont je piquai la jalouſie par mes ſoins auprès d’une femme qu’il avait, m’eut à l’œil, ſans que d’abord je m’en doutaſſe ; me gêna pendant tout le bal ; empêcha ma réuſſite, & me ſuivit quand je ſortis. Son intention était de me faire une querelle : comme il m’avait lui-même fort déplu, je ne fus pas fâché qu’il me fournît ainſi l’occaſion de le lui témoigner. Maſqués tous deux & ſans armes, il fallait bien que nous nous nommaſſions, afin de ſavoir où nous retrouver pour nous couper la gorge. Quand il me dit : « je ſuis Limefort, je partis d’un grand éclat de rire. Limefort était un ancien camarade d’académie, & l’un de mes meilleurs amis. Je me démaſque ; nous nous embraſſons & ſcellons une paix ſincère.

Je lui fais en gros le détail de ma poſition extraordinaire ; il me fait part auſſi de ſes heureuſes fortunes, parmi leſquelles cependant, il ne faiſait pas de la femme, qui avait penſé nous brouiller au bal, un cas ſi particulier qu’il ne laiſsât entrevoir qu’aiſément il m’en ferait le ſacrifice. Au ſurplus, indiſcrets entre nous juſqu’à la fatuité, nous nous jurâmes de garder avec tout autre un ſecret impénétrable.

Au trait ſuivant, mes amies, vous allez bien reconnaître la folie des paſſions de la jeuneſſe. Plus je me livrais à l’enchantement de mon nouveau genre de vie, plus Eulalie négligée, miſe au régime, en un mot, mécontente de moi, prenait de l’aigreur, & par degrés me rendait la gêne du retour plus inſupportable. Je ne me retrouvais preſque jamais plus auprès d’elle les moyens de l’appaiſer & d’entretenir l’illuſion, que peut-être elle m’était encore agréable. Abſent chaque nuit, (car ſous prétexte d’être mécontent à mon tour, & d’ailleurs à-peu-près inutile, je ne partageais plus le lit de la grondeuſe Abbeſſe) j’allais me conſoler où je pouvais, & venais régulièrement enſuite verſer mes peines & mes plaiſirs dans le ſein de mon ami. Le cruel me blâmait, il ne ceſſait de me répéter que je devais mieux agir avec Eulalie, ou la tromper du moins agréablement. « Je ne le puis plus moi-même, répondais je ; mais j’y vois un moyen très praticable ! — Quel ſerait-il ? — C’eſt, mon ami, de te céder ma place. Eſſayons une fois d’abord. Dans les ténebres, & comme ſi c’était moi, tu ſeras bien reçu, bien traité… D’après le ſuccès de cette première tentative, nous aviſerons ce qui pourra convenir pour la ſuite. »

Il eſt peu de jeunes gens dont l’idée des faveurs d’une jeune & belle religieuſe n’allume vivement les deſirs. Tendreſſe, nouveauté, difficulté vaincue, myſtère, sûreté, tout cela concourt à ſéduire en faveur des appas cloîtrés. Eulalie était de plus infiniment aimable, & je couronnais ſon éloge en donnant à entendre à Limefort, peu riche, qu’elle avait pour moi des procédés bien généreux. Bref, je viens à bout de l’enflammer pour elle : nous étions de même taille, je lui donne rendez-vous pour la nuit ſuivante à l’iſſue du ſouterrain. Il eſt exact : je l’introduis, je le mets bien au fait du local & lui fais complettement ſa leçon : nous nous embraſſons, il va tenter l’aventure, & moi, je vais tout uniment… coucher avec ſa maîtreſſe.

Un bon Génie voulait apparemment verſer des conſolations ſur la tendre Eulalie, car il l’enchanta de façon qu’elle ne s’apperçut nullement du troc, & permit ſept fois à mon impoſteur de repréſentant, de donner le change à la paſſion dont j’étais l’objet véritable.

Nous étions convenus qu’avant cinq heures du matin je rentrerais & favoriſerais, à cette heure préciſe, la retraite de mon ami. Nos montres étaient parfaitement d’accord, nous nous rejoignîmes à la minute.

« Eh bien, me dit-il, comment t’a traité Mad. de Brunval ! — A merveille. — Je t’en félicite. — Et toi ? comment t’es-tu tiré d’affaire avec mon Abbeſſe ? — Tout au mieux. Mais, je gage que nos chances ne ſont pourtant point égales ? — Comment cela ? — Mad. de Brunval t’a-t-elle fait quelque cadeau ? — Je n’ai reçu que des faveurs. — Je ſuis plus riche : voici une bourſe : elle t’appartient, comme j’aurais réclamé… — Tout doux, cher Limefort. On a bien voulu me favoriſer pour mon compte. — Je le ſais : j’avais d’avance arrangé tout cela : c’eſt une raiſon de plus pour que je ne garde point de l’or qu’on deſtinait à toi… à toi ſeul… » Nous diſputâmes, il s’opiniâtrait, moi de même. Ce débat ne put finir que par le partage de cinquante louis dont la tendre & voluptueuſe Eulalie n’avait pas cru payer trop des tranſports qu’elle avait pris pour le miracle de mon repentir & de ma tendreſſe.

Un arrangement de cette eſpèce ne pouvait durer longtems. Quelque différence à mon avantage, entre les deux inſtrumens du bonheur courant de l’exigeante Abbeſſe, (à qui de tems en tems il fallait bien que je diſſe un mot le jour) lui donna d’abord des ſoupçons. Une nuit, après avoir en partie reçu le tribut d’hommage que mon ami lui deſtinait, elle lui porta bruſquement ſous le nez la clarté d’une lanterne ſourde, & vit un viſage tout-à-fait inconnu. Pour le coup il n’y eut plus moyen de rien taire ; il dit tout. La grace de mon ſubſtitut n’était pas ce qu’il y avait de plus difficile à obtenir : il fit tout de fuite ce qu’il fallait pour s’en rendre digne ; mais c’était contre moi qu’Eulalie était furieuſe. Tout ce qui peut s’offrir de violent à l’imagination d’une femme jalouſe & aſſez folle pour avoir de la paſſion, fut ſenti & fortement exprimé. « Le monſtre mourra, dit-elle, & je périrai moi-même. Je ne puis ſurvivre à ſon infame trahiſon, à ma honte, à mon déſeſpoir, » voilà les femmes !

Page 1