‹ Monseigneur l'ÉléphantChapitre 2 sur 3 · L’HONNEUR DU SOLDAT ORTHERIS

L’HONNEUR DU SOLDAT ORTHERIS

La fournée d’automne de recrues destinées au Vieux Régiment venait de débarquer. Comme d’habitude on disait que c’était la pire classe qui fût jamais venue du dépôt. Mulvaney jeta un coup d’œil sur les dites recrues, poussa un grognement de mépris, et se fit porter aussitôt très malade.

--C’est la fièvre d’automne coutumière? lui dit le major, familiarisé avec les façons de Térence. Votre température est normale.

--Ce sont ces cent trente-sept bleus de malheur, monsieur le major. Je ne suis pas encore très malade, mais je serai mort si l’on me jette ces gars à la tête dans mon état de faiblesse actuelle. Mon Dieu, monsieur le major, supposez que vous ayez à soigner trois camps de cholériques...

--Allez donc à l’hôpital, vieux farceur, lui dit le major, en riant.

Térence s’affubla d’une robe de chambre bleue--Dinah Shadd[25] était au loin, à soigner la femme d’un major qui préférait Dinah sans un diplôme à toute autre avec cent--et, la pipe au bec, se pavana sur le balcon de l’hôpital, en exhortant Ortheris à se montrer un père pour les nouvelles recrues. Il lui dit avec un ricanement:

[25] L’épouse de Mulvaney.

--Ils sont pour la plupart de ton espèce, petit homme: la fine fleur de Whitechapel. Je les interrogerai quand ils ressembleront un peu plus à ce qu’ils ne seront jamais... je veux dire un bon et honnête soldat comme moi.

Ortheris poussa un jappement d’indignation. Il savait aussi bien que Térence ce que signifiait la besogne à venir, et il estimait abjecte la conduite de Térence. Puis il s’en alla jeter un coup d’œil au nouveau bétail, qui ouvrait de grands yeux ébahis devant le paysage exotique, et demandait si les vautours étaient des aigles et les chiens pariahs des chacals.

--Vrai, vous m’avez tout l’air de fameux lascars, vous autres, dit-il avec rondeur à un petit groupe de «bleus», dans la cour de la caserne. (Puis, les passant en revue:) Andouilles et mollusques, voilà à peu près votre genre. Dieu me bénisse, ne nous a-t-on pas envoyé aussi des Juifs aux yeux roses, Moïse, toi le type à la tête de lard, c’était un Salomon, ton père?

--Je me nomme Anderson, répondit une voix intimidée.

--Ah oui, Samuelson! Parfait, Samuelson! Et combien de tes pareils de youpins sont venus gâter la compagnie B?

Il n’y a pas de mépris plus complet que celui de l’ancien soldat pour le nouveau. Il est juste qu’il en soit ainsi. Une recrue doit apprendre d’abord qu’elle n’est pas un homme mais une chose, laquelle, en son temps, et par la grâce du Ciel, deviendra un soldat de la Reine si elle prend soin d’obéir aux bons avis. Ortheris avait sa tunique déboutonnée, son calot incliné sur un œil, et il marchait les mains derrière le dos, se faisant plus dédaigneux à chaque pas. Les bleus n’osaient pas répliquer, car eux qui s’étaient appelés soldats au dépôt dans la confortable Angleterre, n’étaient plus ici que de nouveaux élèves dans une école étrangère.

--Pas une seule paire d’épaules dans tout le tas. J’ai déjà vu de mauvaises classes... de fichument mauvaises classes; mais celle-ci dame le pion à toutes. Jock, viens voir ces espèces d’empotés de pieds-bots.

Learoyd traversait la cour. Il arriva lentement, décrivit un cercle autour du rassemblement, telle une baleine autour d’un banc de menu fretin, ne dit rien, et s’en alla en sifflant.

--Oui, vous pouvez bien prendre un air piteux, grinçait Ortheris aux gars. Ce sont des gens comme vous qui brisent le cœur des gens comme nous. Il nous faut vous lécher jusqu’à vous donner forme, sans jamais recevoir un sou de supplément pour ça, et vous n’êtes jamais contents non plus. N’allez pas vous figurer que c’est le colonel ni même l’officier de compagnie qui vous fait. C’est nous, tas de bleusards... tas de fichus bleusards!

Vers la fin de ce discours, un officier de compagnie, qui était arrivé sans bruit derrière Ortheris, lui dit tranquillement:

--Vous avez peut-être raison, Ortheris, mais à votre place je ne le crierais pas si haut.

Les recrues ricanèrent, tandis qu’Ortheris saluait, tout penaud.

Quelques jours plus tard, j’eus le privilège de jeter un coup d’œil sur les nouvelles recrues. Elles étaient encore au-dessous des prévisions d’Ortheris. Quarante ou cinquante d’entre elles déshonoraient la compagnie B, et la façon dont celle-ci manœuvrait à l’exercice était un spectacle à faire frémir. Ortheris leur demanda affectueusement si on ne les avait pas envoyés par erreur outre-mer, et s’ils ne feraient pas bien d’aller retrouver leurs amis. Learoyd les étrillait méthodiquement l’un après l’autre, sans hâte mais sans rémission, et les autres soldats prenaient les restes de Learoyd et s’exerçaient sur eux de leur mieux. Mulvaney restait à l’hôpital, et grimaçait du haut du balcon lorsque Ortheris le traitait de lâcheur et autres noms pires.

--Par la grâce de Dieu, nous finirons par en faire des hommes, dit un jour Térence. Sois vertueux et persévère, mon fils. Il y a de quoi faire des colonels dans cette racaille si nous allons assez à fond... à coups de ceinturon.

--Nous! répliqua Ortheris, trépignant de rage. Tu en as de bonnes avec tes «nous». La compagnie B manœuvre à cette heure comme un régiment de miliciens saouls.

--On m’en a déjà avisé officiellement, répondit-on d’en haut; mais je suis trop malade ce coup-ci pour m’en assurer par moi-même.

--Dis donc, gros Irlandais, qui fais le fainéant là-haut à t’empiffrer d’arrow-root et de sagou...

--Et de porto... tu oublies le porto, Ortheris, ce n’est pas le plus mauvais.

Et Térence de se lécher les babines d’un air narquois.

--Alors que nous nous esquintons tous avec ces... kangourous. Sors donc de là, et gagne ta solde. Descends de là, et fais quelque chose, au lieu de grimacer là-haut comme un singe juif, espèce de sale tête de fenian[26].

[26] Membre du sinn-fein, société secrète irlandaise.

--Quand je serai guéri de mes diverses maladies, j’aurai un petit entretien particulier avec toi. En attendant... gare!

Térence lança une fiole pharmaceutique vide à la tête d’Ortheris, et se laissa retomber dans une chaise longue, et Ortheris vint m’exposer par trois fois son opinion sur Mulvaney... chaque fois en des termes entièrement inédits.

--Il y aura de la casse un de ces jours, conclut-il. Bah! ce n’est pas de ma faute, mais c’est dur pour la compagnie B.

C’était très dur pour la compagnie B, car vingt vétérans ne peuvent mettre au pas deux fois ce nombre de niguedouilles et se maintenir eux-mêmes au pas. On aurait dû distribuer les recrues dans le régiment avec plus d’équité, mais le colonel trouvait bon de les masser en une compagnie où il y avait une bonne proportion d’anciens soldats. Il en fut récompensé un matin, de bonne heure, où le bataillon s’avançait par échelons de compagnie en partant de la droite. L’ordre fut donné de former les carrés de compagnie, qui sont des petits blocs d’hommes compacts, auxquels une ligne de cavalerie qui charge n’aime pas du tout de se frotter. La compagnie B était sur le flanc gauche et avait tout le temps de savoir ce qui se passait. Pour cette raison, probablement, elle s’amalgama en quelque chose d’analogue à un buisson d’aloès flétri, dont les baïonnettes pointaient dans toutes les directions possibles et imaginables, et elle garda cette forme de buisson, ou de bastion informe, jusqu’au moment où la poussière se fut abattue et où le colonel put voir et parler. Il fit les deux, et la partie oratoire fut reconnue par le régiment comme le plus beau chef-d’œuvre où le vieux eût jamais atteint depuis ce jour exquis où, à un combat simulé, une division de cavalerie trouva moyen de passer sur le ventre à sa ligne d’éclaireurs. Il déclara, quasi en pleurant, qu’il n’avait pas donné l’ordre de former des groupes, et qu’il aimait voir un peu d’alignement çà et là parmi les hommes. Il s’excusa ensuite d’avoir pris par erreur la compagnie B pour des hommes. Elle n’était, dit-il, composée que de frêles petits enfants, et comme il ne pouvait leur offrir à chacun une petite voiture et une nourrice (ceci peut sembler comique à lire, mais la compagnie B l’entendit de ses oreilles et sursauta), ils n’avaient apparemment rien de mieux à faire que de retourner à l’école de section. Dans ce but il se proposait de les envoyer, en dehors de leur tour, en garnison au fort Amara, à huit kilomètres de distance--la compagnie D, qui était la prochaine désignée pour ce service odieux, faillit acclamer le colonel. Il espérait sincèrement qu’une fois là, leurs gradés viendraient à bout de les dresser jusqu’à la mort, puisqu’ils ne servaient à rien dans leur vie actuelle.

Ce fut une scène excessivement pénible. Quand l’exercice fut terminé et les hommes libres de s’entretenir, je me hâtai de m’approcher du quartier de la compagnie B. Il n’y eut tout d’abord pas d’entretien, car chaque ancien soldat prit un bleu et le rossa très solidement. Les sous-offs n’eurent pour ces incidents ni yeux ni oreilles. Ils laissèrent les casernes à elles-mêmes, et Ortheris améliora la situation par un laïus. Je n’entendis pas ce laïus, mais on en citait encore des bribes plusieurs semaines plus tard. Il concernait l’origine, la parenté et l’éducation de chaque homme de la compagnie désigné nominalement; il donnait une description complète du fort Amara, du double point de vue hygiénique et social; et il se terminait par un extrait des devoirs généraux du soldat: quel est le rôle des bleus dans la vie, et le point de vue d’Ortheris sur le rôle et le sort des recrues de la compagnie B.

--Vous ne savez pas manœuvrer, vous ne savez pas marcher, vous ne savez pas tirer... bande de bleusards! A quoi servez-vous donc? Vous mangez et vous dormez, et puis vous remangez et vous allez trouver le major pour avoir des médicaments quand vos boyaux sont détraqués, tout comme si vous étiez, n. d. D., des généraux. Et maintenant vous avez mis le comble à tout, tas de bougres aux yeux de chauves-souris, en nous faisant partir pour cette ordure de fort Amara. Nous vous fortifierons quand nous serons là-bas; oui, et solidement encore. Ne croyez pas que vous êtes venus à l’armée pour boire de l’eau purgative, encombrer la compagnie et rester couchés sur vos lits à gratter vos têtes de lard. Vous pouviez faire ça chez vous en vendant des allumettes, ce qui est tout ce dont vous êtes capables, tas d’ouvreurs de portières, marchands de jouets d’un sou et de lacets de bottines, rabatteurs louches, hommes-sandwiches! Je vous ai parlé aussi bien que je sache, et vous donne bon avis, parce que si Mulvaney cesse de tirer au flanc... s’il sort de l’hôpital... quand vous serez au fort, je gage que vous regretterez de vivre.

Telle fut la péroraison d’Ortheris, et elle fit donner à la compagnie B le nom de Brigade des Cireurs de Bottes. Leurs piètres épaules chargées de cette honte, ils se rendirent au fort Amara en service de garnison, avec leurs officiers, qui avaient reçu l’ordre de leur serrer la vis. Le métier militaire, à la différence de toute autre profession, ne peut s’enseigner au moyen de manuels à un shilling. D’abord on doit souffrir, puis on doit apprendre et son métier, et le sentiment de dignité que procure cette connaissance. La leçon est dure, dans un pays où le militaire n’est pas un personnage en rouge, qui arpente la rue pour se faire regarder, mais une réalité vivante et cheminante, dont on peut avoir besoin dans le plus bref délai, alors qu’on n’a pas le temps de dire: «Ne vaudrait-il pas mieux?» et «Voudriez-vous, je vous prie?»

Les trois officiers de la compagnie exerçaient à tour de rôle. Quand le capitaine Brander était fatigué, il passait le commandement à Maydew, et quand celui-ci était enroué il transmettait au sous-lieutenant Ouless la tâche de seriner aux hommes l’école de section et celle de compagnie jusqu’à ce que Brander pût reprendre. En dehors des heures d’exercice les anciens soldats parlaient aux recrues comme il convient à des vétérans, et sous l’action des quatre forces à l’œuvre sur eux, les hommes de la nouvelle classe commençaient à se tenir sur leurs pieds et à sentir qu’ils appartenaient à une arme honorable. Ceci fut démontré par ce qu’une ou deux fois ils se regimbèrent contre les conférences techniques d’Ortheris.

--Laisse tomber ça, mon gars, lui dit Learoyd en venant à la rescousse. Les loupiots se rebecquent. Ils ne sont pas aussi mauvais que nous le pensions.

--Ah! oui. Vous vous croyez maintenant des soldats, parce que vous ne tombez plus l’un sur l’autre à l’exercice, n’est-ce pas? Vous croyez que parce que la poussière ne vous encrasse pas d’un bout de la semaine à l’autre, vous êtes des gens propres. Vous croyez que parce que vous savez tirer votre flingot sans fermer les deux yeux, vous êtes capable de vous battre, n’est-ce pas? Vous verrez ça plus tard, dit Ortheris à la chambrée en général. Non que vous ne valiez pas un peu mieux qu’au début, ajouta-t-il avec un geste aimable de son brûle-gueule.

Ce fut durant cette période de transition que je rencontrai une fois de plus la nouvelle classe. Les officiers, oubliant, dans le zèle de la jeunesse, que les anciens soldats qui encadraient les sections devaient souffrir également d’avoir ce matériel brut à forger, les avaient rendus tous un peu aplatis et mal en train, à force de les exercer sans cesse dans la cour, au lieu de faire marcher les hommes en plein champ et de leur faire faire du service en campagne. Le mois de service de garnison au fort était presque terminé, et la compagnie B était tout à fait capable de manœuvrer avec un régiment qui se respectait à moitié. Ils manquaient encore d’élégance et de souplesse--cela viendrait en son temps--mais dès à présent ils étaient passables. Un jour je rencontrai Maydew et m’informai de leur santé. Il me dit que le jeune Ouless était cet après-midi-là en train de donner le coup de fion à une demi-compagnie d’entre eux dans la grande cour près du bastion est du fort. Comme il était samedi je sortis pour savourer la beauté plénière de l’oisiveté en regardant d’autres hommes peiner dur.

Sur le bastion est, les canons trapus de quarante livres se chargeant par la culasse faisaient un lit de repos très convenable. On pouvait s’étaler de tout son long sur le fer échauffé à la température du sang par le soleil d’après-midi et découvrir une bonne vue du terrain d’exercice qui s’étendait entre la poudrière et la courtine du bastion.

Je vis arriver une demi-compagnie commandée pour l’exercice, puis Ouless sortit de son quartier en achevant d’ajuster ses gants, et j’entendis le premier «... tion!» qui stabilise les rangs et montre que le travail a commencé. Alors je m’évadai en mes propres pensées: le grincement des bottes et le claquement des fusils leur faisait un bon accompagnement, et la ligne de vestes rouges et de pantalons noirs un arrière-plan convenable. Je songeais à la formation d’une armée territoriale pour l’Inde... une armée d’hommes à solde spéciale, enrôlés pour vingt ans de service dans les possessions indiennes de Sa Majesté, avec faculté de s’appuyer sur des certificats médicaux pour obtenir une prolongation de cinq ans, et une pension assurée au bout. Cela ferait une armée comme on n’en avait jamais vu... cent mille hommes entraînés recevant d’Angleterre chaque année cinq, non, quinze mille hommes, faisant de l’Inde leur patrie, et autorisés, bien entendu, à se marier. Oui, pensais-je, en regardant la ligne d’infanterie évoluer çà et là, se scinder et se reformer, nous rachèterions Cachemir à l’ivrogne imbécile qui en fait un enfer, et nous y établirions nos régiments des plus mariés--les hommes qui auraient servi dix ans de leur temps--et là ils procréeraient des soldats blancs, et peut-être une réserve de combattants Eurasiens[27]. Cachemir en tout cas était le seul pays de l’Inde que les Anglais pussent coloniser, et, si nous prenions pied là, nous pourrions...

[27] Métis d’Européen et d’Asiatique.

Oh! c’était un beau rêve! Je laissai loin derrière moi cette armée territoriale forte d’un quart de million d’hommes, poussai de l’avant jusqu’à une Inde autonome, louant des cuirassés à la mère-patrie, gardant Aden d’une part et Singapour de l’autre, payant l’intérêt de ses emprunts avec une régularité admirable, mais n’empruntant pas d’hommes d’au delà de ses frontières propres... une Inde colonisée, manufacturière, avec un budget toujours en excédent et son pavillon à elle. Je venais de m’introniser moi-même comme vice-roi, et, en vertu de ma fonction, venais d’embarquer quatre millions de vigoureux et entreprenants indigènes, à destination de l’archipel malais où l’on demande toujours de la main-d’œuvre et où les Chinois se répandent trop vite, quand je m’aperçus que les choses n’allaient pas tout droit pour la demi-compagnie. Il y avait beaucoup trop de traînement de pieds, d’évolutions et de «au temps». Les sous-offs harcelaient leurs hommes, et je crus entendre Ouless appuyer un de ses ordres d’un juron. Il n’était pas autorisé à le faire, vu que c’était un cadet qui n’avait pas encore appris à émettre deux fois de suite ses commandements sur le même diapason. Tantôt il glapissait, et tantôt il grondait; et une voix claire et sonore, douée d’un accent mâle, a plus d’influence sur la manœuvre qu’on ne le pense. Il était nerveux aussi bien à l’exercice qu’au mess, parce qu’il avait conscience de n’avoir pas encore fait ses preuves. L’un de ses chefs de bataillon avait dit en sa présence:

--Ouless a encore à faire peau neuve une fois ou deux et il n’a pas l’intelligence de s’en apercevoir.

Cette remarque était restée dans l’esprit d’Ouless, et elle le faisait réfléchir sur lui-même dans les petites choses, ce qui n’est pas le meilleur entraînement pour un jeune homme. Au mess il s’efforçait d’être cordial, et devenait trop expansif. Alors il s’efforçait de s’enfermer dans sa dignité, et se montrait morne et bourru. Il ne faisait que chercher le juste milieu et la note exacte, et n’avait trouvé ni l’un ni l’autre, parce qu’il ne s’était jamais vu en face d’une grande circonstance. Avec ses hommes il était aussi mal à l’aise qu’avec ses collègues du mess, et sa voix le trahissait. Je l’entendis lancer deux ordres, et ajouter:

--Sergent, que fait donc cet homme du dernier rang, n. d. D.?

C’était passablement mauvais. Un officier de compagnie ne doit jamais demander de renseignement aux sergents. Il commande, et les commandements ne sont pas confiés à des syndicats.

Il y avait trop de poussière pour distinguer nettement la manœuvre, mais je pouvais entendre la grêle voix irritée du sous-lieutenant s’élever d’une octave à l’autre, et le frisson de mécontentement des files excédées ou de mauvaise humeur courir le long des rangs. Ouless était venu à l’exercice aussi dégoûté de son métier que les hommes l’étaient du leur. Le soleil ardent avait influé sur l’humeur de tous, mais surtout sur celle du plus jeune. Il avait d’évidence perdu la maîtrise de lui-même, et comme il ne possédait pas l’énergie ou l’art de s’abstenir jusqu’à ce qu’il l’eût recouvrée, il faisait de mal en pis par ses gros mots.

Les hommes se déplacèrent sur le terrain et arrivèrent plus près sous le canon qui me servait de canapé. Ils exécutaient un quart de conversion à droite, et ils l’exécutaient fort mal, dans l’espoir naturel d’entendre Ouless jurer à nouveau. Il ne pouvait rien leur apprendre de neuf, mais sa colère les amusait. Au lieu de jurer Ouless perdit tout à fait la tête, et d’un geste impulsif lança au serre-file de la conversion un coup de la petite cravache en jonc de Malacca qu’il tenait à la main en guise de baguette. Cette cravache avait sur sa laque un pommeau d’argent mince, et l’argent par suite de l’usure s’était déchiré en un endroit, laissant dépasser une languette triangulaire. J’avais à peine eu le temps de comprendre qu’en frappant un soldat Ouless venait de se dépouiller de son grade, lorsque j’entendis la déchirure du drap et vis sur l’épaule de l’homme un bout de chemise grise apparaître sous l’écarlate déchirée. Le coup n’avait été que le simple réflexe nerveux d’un gamin exaspéré, mais il suffisait amplement à compromettre le grade du sous-lieutenant, puisqu’il avait été porté, dans une minute de colère, à un homme qui, d’après les règlements de l’armée, ne pouvait lui répliquer. L’effet du geste, grâce à la perversité naturelle des choses, était le même que si Ouless eût arraché l’habit du dos de cet homme. Connaissant de réputation la nouvelle classe, j’étais bien certain que tous jusqu’au dernier jureraient leurs grands dieux qu’Ouless avait positivement rossé l’homme. Auquel cas Ouless n’aurait plus qu’à faire ses malles. Sa carrière de serviteur de la Reine sous un grade quelconque avait pris fin. La conversion s’acheva, et les hommes firent halte et s’alignèrent aussitôt devant mon canapé. Le visage d’Ouless était entièrement livide. Le serre-file était pourpre, et je vis ses lèvres mâchonner des gros mots. C’était Ortheris! Avec sept ans de service et trois médailles, avoir été frappé par un gamin plus jeune que lui! En outre c’était mon ami et un homme de bien, un homme éprouvé, et un Anglais. La honte de cet incident me donnait chaud comme elle donnait froid à Ouless, et si Ortheris avait glissé une cartouche dans son arme et réglé le compte aussitôt, je m’en serais réjoui. Le fait qu’Ortheris, entre tous, avait été frappé, démontrait que le gamin ne s’était pas rendu compte de la personnalité de celui qu’il frappait; mais il aurait dû se souvenir qu’il n’était plus un gamin. Je fus alors fâché pour lui, et puis la colère me reprit de nouveau, tandis qu’Ortheris regardait fixement devant lui et devenait de plus en plus rouge.

La manœuvre cessa provisoirement. Personne ne sut pourquoi, car l’insulte n’avait même pu être vue de trois hommes: la conversion tournait le dos à Ouless tout le temps. Alors, amené, je pense, par la main de la Fatalité, le capitaine Brander traversa le terrain de manœuvre, et son regard fut attiré par un bon pied carré de chemise grise apparaissant sur une omoplate qui eût dû être recouverte d’une tunique bien ajustée.

--Ciel et terre! fit-il, traversant en trois enjambées. Laissez-vous vos hommes venir à l’exercice en haillons, lieutenant? Que fait ici cet épouvantail à moineaux? Sortez des rangs, le serre-file. Qu’est-ce que ça signifie... Vous, Ortheris, entre tous! Que diable avez-vous fait?

--’Mande pardon, mon capitaine, dit Ortheris. Je me suis éraflé contre la grille du corps de garde en accourant à l’exercice.

--Vous vous êtes éraflé! Arraché, voulez-vous dire. Le morceau vous pend jusqu’au milieu du dos.

--Ce n’était d’abord qu’une petite déchirure, mon capitaine, et... et je ne peux pas voir derrière moi. Je l’ai sentie s’agrandir, mon capitaine.

--Hum! fit Brander. Je pense bien que vous l’avez sentie s’agrandir. Je pensais que c’était quelqu’un de la nouvelle classe. Vous avez une belle paire d’épaules. Suffit.

Le capitaine alla pour s’éloigner. Ouless le suivit, très pâle, et lui dit quelques mots à voix basse.

--Hein, quoi? Quoi? Ortheris...

Il baissa la voix. Je vis Ortheris saluer, dire quelque chose, et rester au port d’armes.

--Rompez les rangs, dit Brander, brièvement.

Les hommes se dispersèrent.

--Je n’y comprends rien. Vous dites que...?

Et il adressa un signe de tête à Ouless, qui lui dit de nouveau quelque chose. Ortheris restait immobile: le lambeau de sa tunique lui retombait presque jusqu’à son ceinturon. Il avait, comme disait Brander, une belle paire d’épaules, et s’enorgueillissait de sa tunique bien collante. Je l’entendis dire:

--’Mande pardon, mon capitaine, mais je pense que mon lieutenant est resté trop longtemps au soleil. Il ne se rappelle plus bien les choses, mon capitaine. Je suis venu à l’exercice avec un bout de déchirure, et elle s’est agrandie, mon capitaine, à force de porter armes, comme je vous l’ai dit, mon capitaine.

Brander regardait alternativement les deux visages, et je pense que son opinion fut faite, car il dit à Ortheris de rejoindre les autres hommes qui refluaient vers les casernes. Puis il parla à Ouless et s’en alla, laissant le gamin au milieu du terrain d’exercices, tiraillant le nœud de son épée.

Le sous-lieutenant leva les yeux, me vit étendu sur le canon, et vint à moi en mordillant le bout de son index ganté, si complètement démoralisé qu’il n’eut même pas l’intelligence de garder son trouble pour lui.

--Dites, vous avez vu ça, je suppose?

D’un signe de tête en arrière il désigna la cour, où la poussière laissée par les hommes qui s’éloignaient se déposait en cercles blanchâtres.

--J’ai vu, répondis-je, car je me sentais peu enclin à la politesse.

--Que diable dois-je faire? (Il se mordit le doigt de nouveau.) J’ai dit à Brander ce que j’avais fait. J’ai frappé cet homme.

--Je le sais parfaitement, dis-je, et je ne pense pas qu’Ortheris l’ait déjà oublié.

--Ou... i. Mais que je crève si je sais ce que je dois faire. Changer de compagnie, je suppose. Je ne puis demander à cet homme de permuter, je suppose. Hein?

L’idée offrait des rudiments de bon sens, mais il n’aurait pas dû venir à moi ni à personne d’autre pour demander de l’aide. C’était son affaire à lui, et je le lui déclarai. Il ne semblait pas convaincu, et se mit à parler des chances qu’il avait d’être cassé. Alors, en considération d’Ortheris non vengé, il me prit fantaisie de lui faire un beau tableau de son insignifiance dans le plan de la création. Il avait à douze mille kilomètres de là un papa et une maman, et peut-être des amis. Ils compatiraient à son malheur, mais personne d’autre ne s’en soucierait pour un sou. Il ne serait pour tout le monde ni plus ni moins que le lieutenant Ouless du Vieux Régiment, renvoyé du service de la Reine pour conduite indigne d’un officier et d’un homme d’honneur. Le général en chef, qui ratifierait les décisions du conseil de guerre, ne saurait pas qui il était; son mess ne parlerait plus de lui; il s’en retournerait à Bombay, s’il avait de quoi regagner l’Europe, plus seul que quand il l’avait quittée. Finalement--car je complétai le tableau avec soin--il n’était rien qu’une minime touche de rouge dans la vaste étendue de l’Empire des Indes. Il devait surmonter cette crise à lui seul, et personne ne pourrait l’aider, et personne ne se souciait (ce n’était pas vrai, car je m’en souciais énormément: il avait dit la vérité sur-le-champ au capitaine Brander) qu’il la surmontât ou non. A la fin ses traits se raffermirent et sa personne se roidit.

--Cela suffit. Je vous remercie. Je ne tiens pas à en entendre davantage.

Et il regagna sa chambre.

Brander m’entreprit ensuite et me posa des questions ridicules... si j’avais vu Ouless lacérer la tunique sur le dos d’Ortheris. Je connaissais la besogne accomplie par la languette d’argent tranchante, mais je m’efforçai de convaincre Brander de ma complète, absolument complète ignorance de cette manœuvre. Je me mis à lui exposer en détail mes rêves concernant la nouvelle armée territoriale de l’Inde, et il me quitta.

Je passai plusieurs jours sans voir Ortheris, mais j’appris que quand il était revenu auprès de ses camarades il leur avait raconté l’histoire du coup en des termes imagés. Le Juif Samuelson déclara alors que cela ne valait pas la peine de vivre dans un régiment où l’on vous faisait manœuvrer jusqu’à épuisement et où l’on vous battait comme des chiens. La remarque était des plus innocentes, et concordait exactement avec les opinions émises précédemment par Ortheris. Malgré cela Ortheris avait traité Samuelson de Juif ignoble, l’avait accusé de taper à coups de pied sur la tête des femmes à Londres, et d’avoir pour cela hurlé sous le chat à neuf queues, l’avait pourchassé comme un bantam pourchasse un coq de basse-cour, d’un bout à l’autre de la chambrée. Après quoi il avait lancé tous les objets de la valise de Samuelson, ainsi que sa literie, dans la véranda et la poussière du dehors, rouant de coups Samuelson à chaque fois que le pauvre ahuri se baissait pour ramasser quelque chose. Mon informateur ne comprenait rien à cette incohérence, mais il m’apparut, à moi, qu’Ortheris avait passé sa colère sur le Juif.

Mulvaney apprit l’histoire à l’hôpital. D’abord son visage s’assombrit, puis il cracha, et finit par rire. Je lui suggérai qu’il ferait bien de reprendre son service, mais tel n’était pas son point de vue, et il m’affirma qu’Ortheris était bien capable de s’occuper de lui-même et de ses propres affaires. Il ajouta:

--Et si je sortais, il est probable que j’attraperais le jeune Ouless par le fond de sa culotte et que j’en ferais un exemple devant les hommes. Quand Dinah reviendrait je serais en prévention de conseil de guerre, et tout cela pour un petit bout de gamin qui deviendra quand même un bon officier. Qu’est-ce qu’il va faire, monsieur, savez-vous?

--Qui donc? fis-je.

--Le gamin, bien sûr. Je ne crains rien pour l’homme. Bon Dieu, tout de même, si c’était arrivé à moi... mais ça n’aurait pas pu m’arriver... je lui aurais fait percer sa dent de sagesse sur la garde de son épée.

--Je ne pense pas qu’il sache lui-même ce qu’il veut faire, répondis-je.

--Cela ne m’étonne pas, reprit Térence. Il y a beaucoup à réfléchir pour un jeune homme quand il a fait le mal et qu’il le sait, et qu’il s’évertue à le réparer. Avertissez de ma part notre petit homme de là-bas que s’il avait mouchardé à son officier supérieur, je serais allé au fort Amara pour l’envoyer bouler dans le fossé du fort, lequel a quinze mètres de profondeur.

Ortheris n’était pas en assez bonnes dispositions pour qu’on pût lui parler. Il rôdait çà et là avec Learoyd, méditant, à ce que je pouvais comprendre, sur son honneur perdu, et usant, à ce que je pouvais entendre, d’un langage incendiaire. Learoyd approuvait d’un signe de tête, et crachait et fumait, et approuvait de nouveau; il devait être pour Ortheris d’un grand réconfort... d’un réconfort presque aussi grand que Samuelson, qu’Ortheris rudoyait odieusement. Samuelson le Juif ouvrait-il la bouche pour faire la remarque la plus inoffensive, qu’Ortheris s’élançait dessus avec armes et bagages tandis que la chambrée regardait, ébahie.

Ouless était rentré en lui-même pour méditer. Je l’apercevais de temps à autre, mais il m’évitait parce que j’avais été témoin de sa honte et que je lui avais dit ma façon de penser. Il semblait triste et mélancolique, et trouvait sa demi-compagnie rien moins que plaisante à faire manœuvrer. Les hommes accomplissaient leur tâche et lui donnaient très peu d’ennui, mais au moment où ils auraient dû sentir leur équilibre et montrer qu’ils le sentaient, par du ressort, de l’allant et du mordant, toute élasticité s’évanouissait, et ce n’était plus que de la manœuvre aux cartouches en bois. Il y a dans une ligne d’hommes bien formés une jolie petite vibration tout à fait analogue au jeu d’une épée bien trempée. La demi-compagnie d’Ouless se mouvait comme un manche à balai et se serait cassée aussi aisément.

J’en étais à me demander si Ouless avait envoyé de l’argent à Ortheris, ce qui eût été mauvais, ou s’il lui avait fait des excuses en particulier, ce qui eût été pire, ou s’il avait décidé de laisser passer l’affaire sans plus, ce qui eût été le pire de tout, quand je reçus l’ordre de quitter la garnison pour un temps. Je n’avais pas interrogé directement Ortheris, car son honneur n’était pas mon honneur, et il en était le gardien, et je n’aurais rien obtenu de lui que des gros mots.

Après mon départ il m’arriva fréquemment de ressonger au sous-lieutenant et au simple soldat du fort Amara, et je me demandais comment tout cela finirait.

Je revins au début du printemps. La compagnie B avait quitté le fort Amara pour reprendre son service régulier à la garnison; sur le mail les roses s’apprêtaient à fleurir, et le régiment, qui entre autres choses avait été à un camp d’exercice, faisait alors son école à feu du printemps sous la surveillance d’un adjudant-major qui jugeait faible la moyenne de son tir. Il avait piqué d’honneur les officiers de la compagnie, et ceux-ci avaient acheté pour leurs hommes des munitions en supplément... celles que fournit le gouvernement sont tout juste bonnes à encrasser les fusils... et la compagnie E, qui comptait beaucoup de bons tireurs, exultait et offrait de se mesurer avec toutes les autres compagnies, et les tireurs de troisième classe étaient désolés d’avoir jamais vu le jour, et tous les lieutenants avaient acquis un superbe teint basané pour être restés aux cibles de six à huit heures par jour.

Après déjeuner je m’en allai aux cibles, tout brûlant de curiosité de voir quels progrès avait faits la nouvelle classe. Ouless était là avec ses hommes auprès du tertre pelé qui marque la portée de six cents mètres, et les hommes étaient en kaki gris verdâtre, lequel met en évidence les meilleures qualités d’un soldat et se confond avec tout arrière-plan devant lequel il se tient. Avant d’être à portée d’entendre je pus voir, à leur manière de se coucher sur l’herbe poudreuse, ou de se relever en se secouant, que c’étaient des hommes entièrement formés: ils portaient leurs casques sous l’angle qui décèle la possession de soi-même, se balançaient avec aisance et accouraient au mot d’ordre. Arrivé plus près, j’entendis Ouless siffler en sourdine Ballyhooley, tout en inspectant le champ de tir avec sa lorgnette, et le dos du lieutenant Ouless était celui d’un homme libre et d’un officier. En m’apercevant, il m’adressa un signe de tête, et je l’entendis lancer un ordre à un sous-officier, d’un ton net et assuré. Le fanion surgit du but, et Ortheris se jeta à plat ventre pour y envoyer ses dix balles. Il me fit un clin d’œil par-dessus la culasse mobile, tout en s’installant, de l’air d’un homme contraint d’exécuter des tours pour amuser des enfants.

--Regardez, vous autres, dit Ouless à l’escouade rangée derrière. Il ne pèse que moitié de votre poids, Brannigan, mais il n’a pas peur de son fusil.

Ortheris, comme nous tous, avait ses petites manies et ses façons particulières. Il soupesa son fusil, le releva d’une petite secousse, l’abaissa de nouveau, et fit feu par-dessus le champ de tir qui commençait à onduler sous l’ardeur du soleil.

--Manqué! dit un homme derrière lui.

--Trop de paysage en face, sacrédié! murmura Ortheris.

--Je corrigerais de deux pieds pour la réfraction, dit Ouless.

Ortheris tira de nouveau, attrapa le cercle extérieur, se rapprocha du noir, l’atteignit et n’en sertit plus. Le sous-officier notait les coups.

--Je ne comprends pas comment j’ai manqué le premier, dit Ortheris, se levant et se reculant à mon côté, tandis que Learoyd prenait sa place.

--C’est tir de compagnie? demandai-je.

--Non. Il s’agit d’une séance quelconque. Ouless, il donne dix roupies pour les tireurs de deuxième classe. Je n’en suis pas, bien entendu, mais je viens leur montrer la bonne manière d’opérer. Voyez là-bas Jock, il a l’air d’un lion de mer à l’aquarium de Brighton quand il s’étale et qu’il rampe, n’est-ce pas? Dieu, quelle cible ça ferait, cette partie de sa personne.

--La compagnie B s’est fort bien éduquée, dis-je.

--Il le fallait. Ils ne sont plus aussi moches, à présent, pas vrai? Même Samuelson, il sait tirer de temps en temps. Nous allons aussi bien que possible, merci.

--Où en êtes-vous avec...

--Ah! lui? Dans les meilleurs termes! Rien à lui reprocher.

--C’est donc réglé?

--Térence ne vous a pas raconté? Je vous crois que ça l’est. C’est un gentleman, pas d’erreur.

--Je vous écoute, repris-je.

Ortheris examina les environs, fourra son fusil en travers de ses genoux, et répéta:

--C’est un gentleman. Et un officier aussi. Vous avez vu tout ce gâchis au fort Amara. Il n’y avait pas de ma faute, comme vous pouvez le deviner. Seulement un macaque de notre peloton avait trouvé plus ou moins malin de faire l’imbécile à l’exercice. C’est pourquoi nous manœuvrions si mal. Quand Ouless m’a frappé, j’ai été si stupéfait que je n’ai rien su faire, et quand j’eus l’envie de lui rendre son coup, la conversion avait continué et je me trouvais en face de vous qui étiez couché là-haut sur les canons. Lorsque le capitaine arriva et qu’il m’attrapa à cause de ma tunique déchirée, je vis le regard de notre gamin, et avant de pouvoir m’en empêcher, je commençai à mentir comme un brave. Vous m’avez entendu? Ce fut tout à fait instinctif, mais quand même! J’étais dans une rage. Alors il dit au capitaine: «Je l’ai frappé», qu’il dit, et j’entendis Brander siffler, et alors je m’avance avec une nouvelle série de mensonges, comme quoi en portant armes la déchirure s’était agrandie, comme vous l’avez entendu. Je fis cela aussi avant de savoir où j’en étais. Puis, quand on fut rentré à la caserne, j’envoyai faire f... Samuelson. Vous auriez dû voir son fourniment lorsque j’en eus fini avec! Il était dispersé, crédié, aux quatre coins du fort. Alors Jock et moi nous nous en allons voir Mulvaney à l’hôpital, une balade de huit kilomètres, et je sautillais de rage. Ouless, il savait que c’était le conseil de guerre pour moi si je lui rendais le coup... il aurait dû le savoir. Eh bien, je dis à Térence, parlant à mi-voix sous le balcon de l’hôpital:

«--Térence, que je dis, que diable vais-je faire?

«Je lui raconte ce que vous avez vu, concernant l’esclandre. Ce vieux Térence il siffle, crédié, comme un pinson, là-haut dans l’hôpital, et il dit:

«--Tu n’es pas à blâmer, qu’il dit.

«--Bien sûr, que je dis. Crois-tu que j’aie fait jusqu’ici huit kilomètres au soleil pour recevoir un blâme? que je dis. Je veux avoir la peau de ce jeune bougre. Je ne suis, crédié, pas un conscrit, que je dis. Je suis un soldat au service de la Reine, et je vaux autant que lui, que je dis, malgré son grade et ses airs et son argent, que je dis.

--Comme vous étiez bête, interrompis-je.

Ortheris, n’étant ni un laquais, ni un Américain, mais un homme libre, n’avait aucun prétexte pour aboyer de la sorte.

--C’est exactement ce que me dit Térence. Je m’étonne que vous l’ayez exprimé de la même façon si exacte s’il ne vous a rien raconté. Il me dit:

«--Tu devrais être plus raisonnable, qu’il dit, à ton âge. Quelle différence cela fait-il pour toi, qu’il dit, s’il a un grade ou non? Ça ne te regarde pas. C’est une affaire entre homme et homme, qu’il dit, aurait-il le grade de général. De plus, qu’il dit, ça ne te donne pas bon air de sautiller comme ça sur tes pattes de derrière. Emmène-le, Jock.

«Puis il rentra, et ce fut tout ce que je tirai de Térence. Jock, il me dit, aussi lent qu’une marche funèbre:

«--Stanley, qu’il dit, ce jeune bougre n’a pas voulu te frapper.

«--Qu’il l’ait voulu ou non, je m’en f... Il m’a frappé, que je dis.

«--Alors, tu n’as qu’à te plaindre à Brander, que dit Jock.

«--Pour qui me prends-tu? que je dis.

«Et j’étais si affolé que je faillis frapper Jock. Et il me prend par le cou et me plonge la tête dans un seau d’eau dans la cambuse du cuisinier, et alors nous retournons au fort, et je donnai à Samuelson encore un peu d’ennui avec son fourniment. Il me dit:

«--Je n’ai jamais reçu un coup sans le rendre.

«--Eh bien, tu vas en recevoir, maintenant, que je dis.

«Et je lui en fais encaisser quelques-uns, et lui demande très poliment de me les rendre, mais il s’en abstint. Je l’aurais tué, s’il l’avait osé. Cela me fit beaucoup de bien.

«Ouless, il ne fit semblant de rien pendant quelques jours... jusqu’après votre départ. Je me sentais mal à l’aise et misérable, et je ne savais plus ce que je voulais, si ce n’est lui noircir pour de bon ses petits yeux. J’espérais qu’il allait m’envoyer de l’argent pour ma tunique. Alors je me serais expliqué avec lui sur le terrain et aurais couru ma chance. Térence était encore à l’hôpital, voyez-vous, et il refusait de me donner conseil.

«Le lendemain de votre départ, Ouless vient à moi comme je portais un seau en corvée, et il me dit tout tranquillement:

«--Ortheris, vous allez venir chasser avec moi, qu’il dit.

«Je me sentis prêt à lui flanquer le seau à la figure, mais je me retins. Au lieu de cela, je me mis en tenue pour l’accompagner. Oh! c’est un gentleman! Nous partîmes ensemble, sans rien nous dire l’un à l’autre jusqu’au moment où nous fûmes bien enfoncés dans la jungle au delà de la rivière avec des hautes herbes tout alentour... fort près de cet endroit où je perdis la tête avec vous. Alors il dépose son fusil à terre et me dit tout tranquillement:

«--Ortheris, je vous ai frappé à l’exercice, qu’il dit.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis, vous m’avez frappé.

«--J’ai réfléchi à la chose, qu’il dit.

«Ah vraiment, tu y as réfléchi, que je me dis en moi-même; eh bien tu y as mis le temps, mon petit zigue...

«--Oui, mon lieutenant, que je dis.

«--Qu’est-ce qui vous a fait me couvrir? qu’il dit.

«--Je n’en sais rien, que je dis.

«Et je n’en savais rien non plus, et je ne le sais toujours pas.

«--Je ne peux vous demander de permuter, qu’il dit. Et je ne veux pas non plus permuter, qu’il dit.

«Où va-t-il en venir?» que je pense en moi-même.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis.

«Il jette un coup d’œil sur les hautes herbes qui nous entouraient, et il dit, pour lui-même plutôt que pour moi:

«--Il faut que j’y arrive tout seul, par moi-même!

«Il eut l’air si bizarre pendant une minute que, ma parole, je pensais que le petit bougre allait dire une prière. Alors il se tourne de nouveau vers moi et me dit:

«--Et vous, qu’est-ce que vous en pensez? qu’il dit.

«--Je ne vois pas bien ce que vous voulez dire, mon lieutenant, que je dis.

«--Qu’est-ce qui vous plairait? qu’il dit.

«Et je pensai une minute qu’il allait m’offrir de l’argent, mais il porte sa main au premier bouton de sa veste de chasse et le défait.

«--Merci, mon lieutenant, que je dis. Cela me plaira fort bien, que je dis.

«Et nos deux vestes furent défaites et déposées à terre.

--Bravo! m’écriai-je sans y prendre garde.

--Ne faites pas de bruit devant les cibles, cria Ouless, de l’endroit du tir. Cela dérange les hommes.

Je m’excusai, et Ortheris continua:

--Nous avions mis habit bas, et il me dit:

«--Êtes-vous prêt? qu’il dit. Venez-y donc.

«Je m’avance, un peu hésitant au début, mais il m’attrape sous le menton, ce qui m’échauffe. Je voulus marquer le petit zigue et je tapai haut, mais il para et m’attrapa au-dessus du cœur comme un brave. Il n’était pas si fort que moi, mais il en savait davantage, et au bout d’environ deux minutes je crie: «Time!» Il recule... selon les règles du combat.

«--Venez-y quand vous serez prêt, qu’il dit.

«Et quand j’eus repris haleine j’y allai de nouveau, et je lui en donnai un sur le nez qui lui colora sa blanche chemise aristocratique. Cela le fâcha, et je m’en aperçus en un clin d’œil. Il arrive tout contre moi, au corps à corps, résolu à me toucher au cœur. Je tins tant que je pus et lui fendis l’oreille, mais alors je commençai à hoqueter, et le jeu fut fini. J’entrai dans sa garde pour voir si je pouvais l’abattre, et il m’envoie sur la bouche un coup qui me jette à terre et... regardez ici!

Ortheris releva le coin gauche de sa lèvre supérieure. Il lui manquait une canine.

--Il se tint au-dessus de moi et me dit:

«--En avez-vous assez?

«--Merci, j’en ai assez, que je dis.

«Il me prend par la main et me relève: j’étais très ébranlé.

«--Maintenant, qu’il dit, je vais vous faire des excuses pour vous avoir frappé. C’était uniquement de ma faute, qu’il dit, et cela ne vous était pas destiné.

«--Je le sais, mon lieutenant, que je dis, et il n’y a pas besoin d’excuses.

«--Alors c’est un accident, qu’il dit, et il vous faut me laisser vous indemniser pour votre tunique; sinon elle vous sera retenue sur votre paye.

«Je n’aurais pas accepté l’argent auparavant, mais je l’acceptai alors. Il me donna dix roupies... de quoi me payer deux fois une tunique, et nous descendîmes à la rivière pour laver nos figures, qui étaient bien marquées. La sienne n’était pas ordinaire. Puis il se dit à lui-même, en crachant l’eau de sa bouche:

«--Je me demande si j’ai agi comme il faut, qu’il dit.

«--Oui, mon lieutenant, que je dis; il n’y a rien à craindre à ce sujet.

«--C’est très bien pour vous, qu’il dit, mais en ce qui regarde les hommes de la compagnie.

«--’Mande pardon, mon lieutenant, que je dis, je ne pense pas que la compagnie vous donnera de l’ennui.

«Alors nous allâmes chasser, et quand nous revînmes je me sentais aussi joyeux qu’un grillon. J’attrapai Samuelson, que je fis valser d’un bout à l’autre de la véranda, et révélai à la compagnie que le différend entre moi et le lieutenant Ouless était aplani à ma satisfaction. Je racontai tout à Jock, bien entendu, et à Térence. Jock ne dit rien, mais Térence il dit:

«--Vous faites la paire, tous les deux. Et, pardieu, je ne sais pas lequel fut le meilleur.

«Il n’y a rien à reprocher à Ouless. C’est un gentleman du haut en bas, et il a progressé autant que la compagnie B. Tout de même je parie qu’il serait cassé de son grade si on venait à savoir qu’il s’est battu avec un simple soldat. Ho! ho! Se battre tout l’après-midi avec un fichu simple soldat comme moi! Qu’en pensez-vous, ajouta-t-il en caressant la crosse de son fusil.

--Je pense ce que disaient les arbitres au combat simulé: les deux partis méritent beaucoup d’éloges. Mais je voudrais que vous me disiez ce qui vous a porté à le sauver en premier lieu.

--J’étais bien sûr qu’il ne m’avait pas destiné le coup, bien que, s’il avait écopé pour ça, cela m’eût été indifférent. Et puis il était si jeune que cela n’aurait pas été bien. En outre, si je l’avais dénoncé je n’aurais pas eu mon combat, et je me serais senti mal à l’aise pendant tout mon congé. Ne voyez-vous pas les choses ainsi, monsieur?

--C’était votre droit de le faire casser, si vous l’aviez voulu, insistai-je.

--Mon droit! répliqua Ortheris avec un profond mépris. Mon droit! Je ne suis pas un bleu pour aller pleurnicher sur mes droits par-ci et mes droits par-là, tout comme si je ne savais pas prendre soin de moi-même. Mes droits! Par le Tout-Puissant! Je suis un homme.

La dernière escouade épuisa ses cartouches au milieu d’une bourrasque de plaisanteries à voix basse. Ouless se retira à quelque distance afin de laisser les hommes à l’aise, et je vis un moment sa figure en plein soleil; après quoi il tira son épée, rassembla ses hommes, et les reconduisit à la caserne. C’était parfait. Le gamin avait fait ses preuves.

UN ASPECT DE LA QUESTION

Par Shafiz Ullah Khan, fils de Hyat Ullah Khan, à l’honorable service de Son Altesse le Rao Sahib du Jagesur, qui est sur la frontière nord de l’Hindoustan, et aide-de-camp de Son Altesse, à Kazi Jamal-ud-din, fils de Kazi Ferisht-ud-din Khan, au service du Rao Sahib, son ministre très honoré. De ce lieu que l’on nomme le club Northbrook, dans la ville de Londres, sous l’ombre de l’Impératrice, ceci est écrit:

Entre frère et frère d’élection, il n’est pas besoin de longues protestations d’Amour et de Sincérité. Le Cœur parle à nu au Cœur, et la Tête répond de tout. Gloire et Honneur sur ta maison jusqu’à la fin des siècles et une tente sur les frontières du paradis.

MON FRÈRE,--Concernant l’objet de ma mission, voici le rapport. J’ai acheté pour le Rao Sahib et payé soixante livres sur chaque cent, les choses qu’il désirait le plus. Soit: deux des grands chiens-tigres couleur daim, mâle et femelle, leur pédigrée étant écrit sur papier, et des colliers d’argent ornant leurs cous. Pour le plus grand plaisir du Rao Sahib, je les envoie aussitôt par le steamer, aux soins d’un homme qui en rendra compte à Bombay aux banquiers de là-bas. Ce sont les meilleurs de tous les chiens de ce pays. Des fusils, j’en ai acheté cinq... deux à la crosse niellée d’argent, avec des arabesques d’or autour des chiens, tous deux à deux canons, frappant dur, dans un étui de velours et de cuir rouge; trois d’un travail sans égal, mais qui manquent d’ornement; un fusil à répétition qui tire quatorze fois: ceci quand le Rao Sahib chasse le sanglier; un fusil à balle explosible à deux coups, pour le tigre, et celui-ci est un prodige d’habileté; et un fusil de chasse léger comme une plume, avec des cartouches vertes et bleues par milliers. Également, une toute petite carabine pour le chevreuil noir, qui abattrait quand même son homme à quatre cents pas. Le harnais aux armoiries d’or pour le carrosse du Rao Sahib n’est pas encore terminé, à cause de la difficulté de sertir le velours rouge dans le cuir; mais le harnais à deux chevaux et la grande selle aux arçons dorés qui est destinée à la cérémonie ont été mis avec du camphre dans une boîte de fer-blanc que j’ai scellée de mon anneau. Quant à l’écrin en cuir gaufré, d’ustensiles féminins et de petites pinces pour les cheveux et la barbe; quant aux parfums et aux soies et à tout ce qu’ont demandé les femmes qui sont derrière les rideaux, je n’en ai pas connaissance. Ce sont choses longues à venir; et la fauconnerie: sonnettes, capuchons et jets à chiffre d’or, sont également en retard. Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib, et vante-lui ma diligence et mon zèle, de crainte que ma faveur ne soit diminuée par l’absence, et garde un œil vigilant sur ce chien édenté de plaisantin... Bahadur Shah... car par ton aide et ta voix, et par ce que j’ai fait en ce qui concerne les fusils, j’aspire, comme tu le sais, au commandement de l’armée du Jagesur. Cet être sans conscience l’ambitionne également, et j’ai appris que le Rao Sahib incline de ce côté-là. En avez-vous donc fini avec la coutume de boire du vin dans votre maison, mon frère, ou bien Bahadur Shah a-t-il renoncé à l’eau-de-vie? Je ne voudrais pas que la boisson fût sa fin, mais une mixture bien dosée mène à la folie. Songes-y.

Et maintenant, au sujet de ce pays des sahibs, voici ce que tu m’as demandé. Dieu m’est témoin que je me suis efforcé de comprendre tout ce que j’ai vu et un peu de ce que j’ai entendu. Mes paroles et mon intention sont celles de la vérité, mais il se peut que je n’en écrive que des mensonges.

Depuis que l’étonnement et l’ahurissement premiers de ma vision ont cessé,--nous remarquons d’abord les pierreries au dôme du plafond, et plus tard seulement la crasse du plancher,--je vois clairement que cette ville de Londres est maudite, étant sombre et malpropre, dénuée de soleil, et pleine de gens de basse naissance, qui sont perpétuellement ivres, et hurlent dans les rues comme des chacals, hommes et femmes ensemble. A la tombée de la nuit, c’est la coutume d’innombrables milliers de femmes de descendre dans les rues et de les arpenter en hurlant, faisant des farces, et réclamant de l’alcool. A l’heure de cette attaque, c’est l’usage des pères de famille d’emmener leurs femmes et leurs enfants dans les spectacles et lieux de divertissements: ainsi le mal et le bien s’en retournent chez eux comme fait au crépuscule la gent des marais. Je n’ai jamais vu dans tout l’univers de spectacle comme celui-ci, et je doute que son pareil se rencontre de l’autre côté des portes de l’Enfer. Quant au mystère de leur métier, c’en est un antique, mais les pères de famille s’assemblent par troupeaux, hommes et femmes, et protestent bien haut à leur Dieu que ce métier n’existe pas; et cependant lesdites femmes heurtent aux portes, à l’extérieur. De plus, le jour où ils vont à la prière, les lieux de boisson ne sont ouverts que quand les mosquées sont fermées; tel celui qui endiguerait le fleuve Jumna le vendredi seulement. Ainsi donc hommes et femmes, étant contraints de satisfaire leurs appétits dans le plus bref délai, s’enivrent d’autant plus furieusement et roulent ensemble dans le ruisseau. Ils y sont regardés par ceux qui vont prier. De plus, et en signe visible que ce lieu est abandonné de Dieu, il tombe à certains jours, sans avertissement, une obscurité froide, par quoi la lumière du soleil est entièrement ravie à la cité, et le peuple, mâle et femelle, et les conducteurs de véhicules, vont à tâtons et braillent en plein midi dans cet abîme sans se voir l’un l’autre. L’air étant chargé de la fumée de l’Enfer (soufre et bitume, comme il est écrit) ils meurent bientôt d’étouffement, et sont ainsi enterrés dans le noir. C’est là une terreur qui dépasse la plume, mais, par ma tête, j’écris ce que j’ai vu.

Il n’est pas vrai que les sahibs adorent un seul Dieu, comme nous autres de la vraie Foi, ou que les divisions survenues dans leur dogme soient comme celles qui existent à présent chez nous entre shiites et sunnites. Je ne suis qu’un guerrier, et n’ai rien du derviche, me souciant, comme tu sais, autant du sunni que du shii. Mais j’ai interrogé beaucoup de gens sur la nature de leurs dieux. Ils en ont un qui est le chef de la Mukht-i-Fauj[28], et qui est adoré par des hommes en habit rouge sang, qui braillent et deviennent insensés. Un autre est une idole, devant quoi ils brûlent des cierges et de l’encens dans un temple pareil à celui que j’ai vu quand je suis allé à Rangoun acheter des étalons de Birmanie pour le Rao. Un troisième encore a des autels nus faisant face à une grande assemblée de morts. C’est surtout pour lui qu’ils chantent, mais d’autres s’adressent à une femme qui fut la mère du grand prophète venu avant Mahomet. Les gens du vulgaire n’ont pas de dieu, mais ils adorent ceux qui les haranguent cramponnés aux réverbères de la rue. Les gens les plus avisés s’adorent eux-mêmes, ainsi que les choses qu’ils ont faites avec leurs bouches et leurs mains, et ce cas se rencontre particulièrement chez les femmes stériles, qui sont en grand nombre. Hommes et femmes ont la coutume de se confectionner des dieux selon leurs désirs, en pinçant et tapotant la molle argile de leurs pensées pour leur donner la forme approximative de leurs envies. Chacun est ainsi pourvu d’une divinité selon son cœur, et cette divinité se transforme en une plus petite quand l’estomac leur tourne ou que leur santé s’altère. Tu ne croiras pas ce récit, mon frère. Et je ne l’ai pas cru non plus quand on me l’a conté d’abord, mais aujourd’hui ce n’est plus rien pour moi; tant le pied du voyage relâche les courroies d’étriers de la croyance.

[28] Armée du Salut.

Mais tu vas dire: «Que nous importe si la barbe d’Ahmed ou celle de Mahomet est la plus longue. Dis ce que tu sais de l’Accomplissement du Désir.» Je voudrais que tu fusses ici pour parler face à face et te promener en public avec moi et t’instruire.

Pour ce peuple, c’est une question de Ciel et d’Enfer de savoir si la barbe d’Ahmed et celle de Mahomet s’équivalent ou diffèrent seulement d’un cheveu. Connais-tu le mécanisme de leur gouvernement? Le voici. Certains hommes, se désignant eux-mêmes, s’en vont çà et là et parlent aux corroyeurs, et aux marchands d’habits, et aux femmes, disant: «Donnez-nous congé par votre faveur de parler pour vous dans le conseil.» S’étant assuré cette autorisation par de larges promesses, ils s’en retournent au lieu du conseil, et siégeant sans armes, quelque six cents réunis parlent au hasard, chacun pour soi et son propre lot de gens de basse naissance. Les vizirs et divans de l’Impératrice sont toujours forcés de leur mendier de l’argent, car tant que plus d’une moitié des Six Cents n’est pas du même avis pour dépenser les finances de l’État, pas un cheval ne peut être ferré, pas un fusil chargé, pas un homme habillé dans tout le pays. Rappelle-toi bien ceci continuellement. Les Six Cents sont au-dessus de l’Impératrice, au-dessus du Vice-Roi des Indes, au-dessus du chef de l’armée et de tout autre pouvoir que tu as jamais connu. Parce qu’ils détiennent les finances de l’État.

Ils sont divisés en deux hordes... l’une qui ne cesse de lancer des injures à l’autre, et engage les gens de basse naissance à s’insurger et se rebeller contre tout ce que les autres peuvent proposer pour gouverner. Si ce n’est qu’ils sont sans armes, et s’appellent ainsi sans crainte menteurs, chiens et bâtards jusque sous l’ombre du trône de l’Impératrice, ils sont en une guerre âpre et sans fin. Ils opposent mensonge à mensonge, jusqu’à ce que les gens de basse naissance et le vulgaire soient enivrés de mensonges et à leur tour commencent à mentir et à refuser de payer les impôts. En outre ils répartissent leurs femmes en troupes et les envoient à cette bataille avec des fleurs jaunes à la main, et comme la croyance d’une femme n’est que la croyance de son amant dépouillée de jugement, il s’ensuit beaucoup de gros mots. Comme le dit la femme esclave à Mamoun, dans les exquises pages du fils d’Abdullah:

L’oppression et l’épée tuent promptement; Ton souffle tue lentement, mais il finit par tuer.

S’ils veulent une chose ils déclarent qu’elle est vraie. S’ils ne la veulent pas, quand ce serait la Mort elle-même, ils s’écrient: «Cela n’existe pas!» Ils parlent ainsi comme des enfants, et comme des enfants ils cherchent à saisir ce qu’ils convoitent, sans considérer si cela leur appartient ou non. Et dans leurs conseils, quand l’armée de la déraison en vient au défilé de la dispute, et qu’il ne reste plus rien à dire de chaque côté, ils se divisent, comptent les têtes, et la volonté du côté qui a le plus grand nombre de têtes fait la loi. Mais le côté surpassé en nombre s’empresse de courir parmi les gens du vulgaire et leur enjoint de fouler aux pieds cette loi, et de massacrer les fonctionnaires. Il s’ensuit un massacre nocturne d’hommes désarmés, et des massacres de bétail et des outrages aux femmes. Ils ne coupent pas le nez aux femmes, mais ils leur frisent les cheveux et leur écorchent la peau avec des épingles. Alors ces éhontés du conseil se présentent devant les juges en s’essuyant la bouche et faisant serment. Ils disent: «Devant Dieu nous sommes exempts de blâme. Avons-nous dit: «Ramassez cette pierre de la route et lapidez-en celui-ci et non un autre»? On ne les raccourcit donc pas de la tête, puisqu’ils ont dit seulement: «Voici des pierres et voilà là-bas un individu qui obéit à la loi qui n’en est pas une parce que nous ne le voulons pas.»

Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib et demande-lui s’il se souvient de cette saison où les chefs Manglôt ont refusé l’impôt, non parce qu’ils ne pouvaient le payer, mais parce qu’ils jugeaient les taxes abusives. Toi et moi sommes allés chez eux avec les soldats tout un jour, et les noires lances soulevaient le chaume, en sorte qu’il n’était même pas nécessaire de faire feu; et il n’y eut personne de tué. Mais ce pays-ci est livré à la guerre occulte et au meurtre voilé. En cinq ans de paix ils ont tué dans leurs propres frontières et de leur propre race plus d’hommes qui n’en seraient tombés si la balle de la dissension avait été laissée au maillet de l’armée. Et pourtant il n’y a nul espoir de paix, car les partis ne tardent pas à se diviser de nouveau, et ils se remettent à faire tuer d’autres hommes sans armes et dans les champs. Mais assez sur cette matière, laquelle est à notre avantage. Il y a meilleure chose à dire, et qui tend à l’Accomplissement du Désir. Lis ce qui suit d’un esprit reposé par le sommeil. J’écris tel que je comprends.

Derrière toute cette guerre sans honneur il y a ce que je trouve difficile de coucher par écrit, et tu sais que je suis peu expert à manier la plume. Je chevaucherai l’étalon de l’Inhabileté obliquement à la muraille de l’Expression. La terre que l’on foule est malade et aigrie d’être trop maniée par l’homme, tel un sol gazonné s’aigrit sous le bétail; et l’air est épaissi également. Sur le sol de cette ville, ils ont posé, pour ainsi dire, les planches puantes d’une étable, et à travers les planches, entre mille milliers de maisons, les humeurs peccantes de la terre s’infiltrent dans l’air surchargé qui les renvoie à leur domicile; car la fumée de leurs feux de cuisine les tient tous à l’intérieur comme fait la toiture pour les exhalaisons des moutons. Et semblablement il règne une chlorose chez le peuple, et en particulier chez les Six Cents qui bavardent. Ni l’hiver ni l’automne n’atténuent cette maladie de l’âme. Je l’ai vue sévir chez les femmes de notre pays à nous et chez les adolescents non encore aguerris à l’épée; mais je n’en ai jamais encore vu autant qu’ici. Par l’effet particulier de ce mal, le peuple, renonçant à l’honneur et à la droiture, met en question toute autorité, non comme le feraient des hommes, mais comme des filles, en pleurnichant, et en pinçant dans le dos quand le dos est tourné, et en faisant des grimaces. Si quelqu’un crie dans les rues: «On m’a fait une injustice!» ils admettent qu’il ne se plaigne pas aux gens en place, mais à tous ceux qui passent, et buvant ses paroles, ils volent en tumulte à la demeure de l’accusé et écrivent de mauvaises choses contre lui, sa femme et ses filles; car ils ne prennent pas soin de peser le témoignage, et sont tels que des femmes. Et d’une main ils frappent leurs gendarmes qui gardent les rues, et de l’autre frappent les gendarmes pour s’être plaints de ces coups et les mettent à l’amende. Quand ils ont en toutes choses vilipendé l’État, ils réclament du secours à l’État, qui le leur donne, si bien que la fois suivante ils crient encore davantage. Ceux qui sont opprimés se déchaînent par les rues, portant des bannières dont le coût et l’ouvrage représentent quatre jours de travail et une semaine de pain; et quand ni cheval ni piéton ne peuvent plus passer, ils sont satisfaits. D’autres, recevant des salaires, refusent de travailler avant d’en avoir obtenu de plus forts, et les prêtres les aident, et aussi des hommes des Six Cents--car où il y a rébellion, l’un de ces hommes ne peut manquer de venir, comme un vautour sur un bœuf mort--et prêtres, bavards et hommes réunis déclarent qu’il est juste que parce qu’ils ne veulent pas travailler nuls autres ne s’y risquent. De cette manière ils ont si bien entravé le chargement et le déchargement des bateaux qui viennent à cette ville, qu’en envoyant au Rao Sahib fusils et harnais, j’ai jugé convenable d’envoyer les caisses par le train à un autre bateau qui appareillait d’un autre port. Il n’y a plus aucune certitude en aucun envoi. Mais tel qui fait injure aux marchands ferme la porte du bien-être à la cité et à l’armée. Et tu connais ce que dit Saâdi:

Comment le marchand voyagerait-il vers l’ouest, Quand il entend parler des troubles de là-bas?

Nul ne peut garder confiance parce qu’il ne saurait dire comment agiront ses sous-ordres. Ils ont rendu le serviteur plus grand que le maître, pour cette raison qu’il est le serviteur; sans s’apercevoir que, devant Dieu, l’un et l’autre sont égaux à la tâche désignée. C’est là une chose à mettre de côté dans le buffet de l’esprit.

De plus, la misère et la clameur du vulgaire dont le sein de la terre est las, ont si bien affecté les esprits de certaines gens qui n’ont jamais dormi sous le poids de la crainte ni vu s’abattre le plat du sabre sur les têtes d’une populace, qu’ils s’écrient: «Renversons tout ce qui existe, et travaillons uniquement de nos mains nues.» A cette tâche leurs mains se couvriraient d’ampoules dès le second coup; et j’ai vu que, tout émus qu’ils soient par les souffrances d’autrui, ils ne renoncent en rien aux douceurs de l’existence. Dans leur ignorance du vulgaire non moins que de l’esprit humain, ils offrent cette boisson forte des mots, dont ils usent eux-mêmes, à des ventres vides; et ce breuvage produit l’ivresse de l’âme. Tout le long du jour les gens malheureux se tiennent à la porte des lieux de boisson au nombre de plusieurs milliers. Les gens bien intentionnés mais de peu de discernement leur donnent des paroles ou tentent pitoyablement dans les écoles de les transformer en artisans, tisserands ou maçons, dont il y a plus qu’assez. Mais ils n’ont pas la sagesse de veiller aux mains de ces élèves, sur lesquelles Dieu et la Nécessité ont inscrit l’habileté de chacun et celle de son père. Ils croient que le fils d’un ivrogne va manier un ciseau ferme et que le charretier fera la besogne du plâtrier. Ils ne s’accordent pas de réfléchir à la dispensation de leur générosité, laquelle ressemble aux doigts fermés d’une main qui puise de l’eau. En conséquence les matériaux bruts d’une très grande armée s’en vont à la dérive sans être taillés, dans la fange de leurs rues. Si le gouvernement qui est là aujourd’hui, et qui changera demain, dépensait pour ces déshérités quelque argent à les vêtir et à les équiper, je n’écrirais pas ce que j’écris. Mais ces gens du peuple méprisent le métier des armes, et se contentent du souvenir des anciennes batailles; les femmes et les bavards les y aident.

Tu vas dire: «Pourquoi parler sans cesse de femmes et de sots?» Je réponds par Dieu, le Fabricateur du Cœur, que les sots siègent parmi les Six Cents, et que les femmes mènent leur conseil. As-tu oublié ce jour où arriva d’outre-mer cet ordre qui a pourri les armées des Anglais qui sont chez nous, si bien que les soldats tombaient malades par centaines là où auparavant il ne s’en alitait que dix? Ce fut l’œuvre de tout au plus vingt des hommes et environ cinquante des femmes stériles. J’ai vu trois ou quatre d’entre eux, mâles et femelles, et ils triomphent ouvertement, au nom de leur Dieu, parce que trois régiments des troupes blanches ont cessé d’exister. Ceci est à notre avantage parce que l’épée où il y a une tache de rouille se brise sur le turban de l’ennemi. Mais s’ils déchirent ainsi leur chair et leur sang propres avant que leur folie ait atteint son paroxysme, que feront-ils lorsque la lune sera dans son plein?

Voyant que le pouvoir réside entre les mains des Six Cents, et non dans le Vice-Roi ou ailleurs, j’ai durant tout mon séjour recherché l’ombre de ceux qui bavardent le plus et le plus extravagamment. Ils mènent le vulgaire, et en reçoivent l’autorisation de sa bonne volonté. C’est le désir de quelques-uns de ces hommes--en fait, d’à peu près autant que ceux qui causèrent la pourriture de l’armée britannique--que nos terres et peuples devraient ressembler exactement à ceux des Anglais d’aujourd’hui même. Puisse Dieu, le Contempteur de la Folie, nous en préserver! Moi-même, je passe parmi eux pour un phénomène, et de nous et des nôtres ils ne savent rien, les uns m’appelant Hindou et d’autres Radjpout, et usant à mon égard, par ignorance, de propos d’esclaves et d’expressions de grand irrespect. Quelques-uns d’entre eux sont bien nés, mais la plupart sont de basse naissance, ont la peau rude, agitent leurs bras, parlent fort, manquent de dignité, ont la bouche relâchée, le regard furtif, et comme je l’ai déjà dit, se laissent mener par le vent d’une robe de femme.

Voici maintenant une histoire qui ne date que de deux jours. Il y avait une société à un repas, et une femme à la voix perçante me parla, en présence des hommes, des affaires de nos femmes. Son ignorance faisait de chaque mot un outrage acéré. Me rappelant cela, je me contins jusqu’au moment où elle en vint à édicter une nouvelle loi pour la direction de nos zénanas[29] et de toutes celles qui sont derrière les rideaux.

[29] Harems.

Alors moi: «As-tu jamais senti la vie frémir sous ton cœur ou tenu un petit fils entre tes seins, ô très déshéritée?» Là-dessus elle, avec feu et l’œil hagard: «Non, car je suis une femme libre, et non une bonne d’enfants.» Alors moi doucement: «Dieu te traitera avec indulgence, ma sœur, car tu as eu une servitude plus pesante qu’aucun esclave, et la moitié de la terre la plus abondante te reste cachée. Les premiers dix ans de la vie d’un homme appartiennent à sa mère, et du crépuscule à l’aurore la femme peut à coup sûr commander à son mari. Est-ce une grande chose que de rester là durant les heures de veille tandis que les hommes s’en vont au dehors sans que tes mains les retiennent par la bride?» Alors elle s’étonna d’entendre un païen parler ainsi: c’est pourtant une femme honorée parmi ces hommes et elle professe ouvertement n’avoir pas de profession de foi dans la bouche. Lis ceci dans l’oreille du Rao Sahib et demande-lui comment il en irait pour moi si je lui rapportais une pareille femme pour son usage. Ce serait pis que cette fille jaune du désert de Cutch qui, par simple divertissement, excitait les filles à se battre, et qui souffleta le jeune prince sur la bouche. Te souviens-tu?

En vérité, la source principale du pouvoir est corrompue d’être restée tranquille longtemps. Ces hommes et ces femmes voudraient faire de l’Inde entière un gâteau de bouse et aspireraient à laisser dessus la trace de leurs doigts. Et ils ont le pouvoir et la gestion des finances, et c’est pourquoi je suis si détaillé dans ma description. Ils ont autorité sur l’Inde entière. Ce dont ils parlent, ils n’y comprennent rien, car l’âme d’un homme de basse naissance est limitée à son champ et il ne saisit pas la liaison des affaires d’un pôle à l’autre. Ils se vantent ouvertement que le Vice-Roi et les autres sont leurs serviteurs. Quand les maîtres sont fous, que feront les serviteurs?

Les uns prétendent que toute guerre est un péché, et la mort la plus grande menace devant Dieu. D’autres déclarent avec le Prophète qu’il est mal de boire, enseignement auquel leurs rues apportent un évident témoignage; et il en est d’autres, particulièrement de basse naissance, qui estiment que toute domination est perverse et la souveraineté de l’épée maudite. Ceux-ci me firent des protestations, s’excusant pour ainsi dire que les gens de leur race fussent en possession de l’Hindoustan, et espérant qu’un jour ils en partiraient. Connaissant bien la race d’hommes blancs qu’il y a dans nos frontières, j’aurais volontiers ri, mais m’en abstins, me rappelant que ces discoureurs avaient du pouvoir dans l’opération de compter les têtes. D’autres encore déclament bien haut contre les impositions de la partie de l’Hindoustan soumise à la loi du Sahib. A ceci j’acquiesce, me rappelant la générosité annuelle du Rao Sahib lorsque les turbans des soldats circulent parmi les blés flétris, et que les bracelets des femmes vont chez le fondeur. Mais je ne suis pas un bon discoureur. C’est là le devoir des gars du Bengale... ces ânes montagnards au braiment oriental... Mahrattes de Pouna, et autres semblables. Ceux-ci, se trouvant parmi des sots, se font passer pour des fils de personnages, alors que, élevés par charité, ils sont les rejetons de marchands de grains, de corroyeurs, de vendeurs de bouteilles et de prêteurs d’argent, comme tu sais. Or, nous autres de Jagesur ne devons rien, en dehors de l’amitié, aux Anglais qui nous ont conquis par l’épée et, nous ayant conquis, nous laissent libres, assurant pour toujours la succession du Rao Sahib. Mais ces gens de basse naissance qui ont acquis leur savoir grâce à la générosité du gouvernement, poussés par l’appât du gain se vêtent de costumes anglais, abjurent la foi de leurs pères, répandent des bruits contraires au gouvernement, et sont en conséquence très chers à certains des Six Cents. J’ai entendu ce bétail parler en princes et en meneurs de peuples, et j’ai ri, mais pas tout à fait.

Il arriva une fois que le fils de quelque marchand de grain, attiré et parlant à la façon des Anglais, s’assit à table à côté de moi. A chaque bouchée il commettait un parjure à l’encontre du sel qu’il mangeait: hommes et femmes l’applaudissaient. Après avoir, par d’habiles travestissements, glorifié l’oppression et inventé des griefs inédits, tout en reniant ses dieux à ventre en tonneau, il demanda au nom de son peuple le gouvernement de tout notre pays et, se tournant vers moi, me posa la main sur l’épaule et dit: «Voici quelqu’un qui est avec nous, bien qu’il professe une autre religion: il confirmera mes paroles.» Cela il le proféra en anglais, et m’exhiba pour ainsi dire à la société. Gardant une mine souriante, je lui répondis dans notre langue à nous: «Retire ta main, homme sans père, ou sinon la folie de ces gens ne te sauvera pas, et mon silence ne sauvegardera pas ta réputation. Recule-toi, bétail.» Et dans leur langage je repris: «Il dit vrai. Quand la faveur et la sagesse des Anglais nous accordera une part encore un peu plus grande dans le fardeau et la récompense, les Musulmans s’entendront avec les Hindous.» Lui seul comprit ce qu’il y avait dans mon cœur. Je fus généreux envers lui parce qu’il accomplissait nos vœux; mais souviens-toi que son père est un certain Durga Charan Laha, à Calcutta. Pose ta main sur son épaule à lui, si jamais le hasard te l’envoie. Il n’est pas bon que des vendeurs de bouteilles et des commissaires-priseurs portent la main sur des fils de princes. Je me promène parfois en public avec cet homme afin que tout ce monde sache qu’Hindou et Musulman ne sont qu’un, mais quand nous arrivons dans les rues moins fréquentées je lui ordonne de marcher derrière moi, ce qui est pour lui un honneur suffisant.

Et pourquoi ai-je mangé de la poussière?

Ainsi, mon frère, semble-t-il à mon cœur, qui s’est presque brisé en assistant à ces choses. Les Bengalis et les gars élevés par charité savent bien que le pouvoir de gouverner du Sahib ne lui vient ni du Vice-Roi ni du chef de l’armée, mais des mains des Six Cents de cette ville, et en particulier de ceux qui parlent le plus. Chaque année donc ils s’adresseront de plus en plus à cette protection, et agissant sur la chlorose de la terre, selon leur coutume invariable, ils feront en sorte à la fin, grâce à l’intervention perpétuellement inspirée aux Six Cents, que la main du gouvernement de l’Inde deviendra inefficace, en sorte qu’aucune mesure ni ordre ne puisse être exécuté jusqu’au bout sans clameur et objection de leur part; car tel est le plaisir des Anglais à cette heure. Ai-je excédé les bornes du possible? Non. Tu dois même avoir appris que l’un des Six Cents, n’ayant ni savoir ni crainte ni respect devant les yeux, a fait par jeu un nouveau plan écrit touchant le gouvernement du Bengale et le montre ouvertement à tous, tel un roi qui lirait sa proclamation de couronnement. Et cet homme, se mêlant des affaires d’État, parle dans le Conseil pour un ramassis de corroyeurs, de faiseurs de bottes et de harnais, et se vante ouvertement de n’avoir pas de Dieu. Un ministre quelconque de l’Impératrice, l’Impératrice elle-même, le Vice-Roi ou quelque autre, ont-ils élevé la voix contre cet homme-cuir? Son pouvoir n’est-il donc pas à rechercher avec celui des autres qui pensent comme lui? Tu vas en juger.

Le télégraphe est le serviteur des Six Cents, et tous les sahibs de l’Inde, sans en excepter un, sont les serviteurs du télégraphe. Chaque année aussi, tu le sais, les gens élevés par charité vont tenir ce qu’ils appellent leur Congrès, d’abord en un lieu puis en un autre, excitant dans l’Hindoustan des bruits, conformément au bavardage de la populace d’ici, et réclamant pour eux, à l’instar des Six Cents, la direction des finances. Et ils feront retomber chaque détail et lettre sur la tête des gouverneurs et des lieutenants-gouverneurs, et de quiconque détient l’autorité, et la jetteront à grands cris aux pieds des Six Cents d’ici; et certains de ces confondeurs de mots et les femmes stériles acquiesceront à leurs demandes, et d’autres se lasseront de les contredire. Ainsi une nouvelle confusion sera jetée dans les conseils de l’Impératrice pendant même que l’île ici proche est aidée et soutenue dans la guerre sourde dont j’ai parlé. Alors chaque année, comme ils ont commencé à le faire, et comme nous l’avons vu, les hommes de basse naissance des Six Cents désireux d’honneurs s’embarqueront pour notre pays, et, y restant un peu de temps, amasseront autour d’eux et feront les flatteurs devant les gens élevés par charité, et ceux-ci en partant d’auprès d’eux ne manqueront pas d’informer les paysans, et les guerriers pour qui il n’est pas d’emploi, qu’il y a un changement proche, et qu’on vient à leur secours d’au delà des mers. Cette rumeur ne s’amoindrira pas en se répandant. Et, surtout, le Congrès n’étant pas sous l’œil des Six Cents--lesquels, bien qu’ils fomentent la discorde et la mort, affectent un grand respect de la loi qui n’est pas une loi--va, dans sa marche oblique, débiter aux paysans des paroles troublantes, parlant, comme il l’a déjà fait, de diminuer les impôts, et permettant une nouvelle constitution. Cela est à notre avantage, mais la fleur du danger réside dans la graine de celui-ci. Tu sais quel mal une rumeur peut faire; bien que dans l’Année Noire où toi et moi étions jeunes, notre fidélité aux Anglais ait procuré du bénéfice au Jagesur et élargi nos frontières, car le gouvernement nous a donné du territoire des deux côtés. Du Congrès lui-même rien n’est à craindre que dix miliciens ne pourraient écarter; mais si ses paroles troublent trop tôt les esprits de ceux qui attendent ou des princes dans l’oisiveté, une flamme peut naître avant le temps, et comme il y a maintenant beaucoup de mains blanches pour l’étouffer, tout reviendra à son état premier. Si la flamme est tenue cachée, nous n’avons rien à craindre, parce que, suant et pantelant, et l’un foulant l’autre aux pieds, les blancs d’ici creusent leurs propres tombes. La main du Vice-Roi sera liée, les cœurs des sahibs seront abattus, et tous les yeux se tourneront vers l’Angleterre en dépit de tous les ordres. Jusque-là, notant le compte sur la poignée de l’épée, jusqu’à l’heure où l’on pourra régler par le fer, il est de votre rôle de seconder les Bengalis et de leur montrer beaucoup de bon vouloir, afin qu’ils puissent acquérir la direction des finances et les fonctions. Il nous faut même écrire en Angleterre que nous sommes du même sang que les gens d’école. L’attente ne sera pas longue; non, par ma tête, elle ne sera pas longue! Ces gens-ci sont pareils au grand roi Ferisht, lequel, rongé par les gales d’une longue oisiveté, arracha sa couronne et dansa nu parmi les amas de bouse. Mais moi je n’ai pas oublié le but profitable de ce conte. Le vizir le mit sur un cheval et le conduisit à la bataille. Bientôt il recouvra la santé et il fit graver sur sa couronne:

Bien que le roi m’ait rejetée Malgré cela, par Dieu, je suis revenue à lui et il a ajouté à mon éclat Deux beaux rubis (Balkh et Iran).

Si ces gens-ci étaient purgés et saignés par la bataille, leur maladie s’en irait peut-être et leurs yeux s’ouvriraient aux nécessités des choses. Mais ils sont maintenant très avancés dans la corruption. Même l’étalon, trop longtemps entravé, oublie l’art de combattre; et ces hommes sont des mulets. Je ne mens pas quand je dis qu’à moins qu’ils ne soient saignés et ne reçoivent la leçon du fouet, ils prêteront l’oreille et obéiront à tout ce qui est dit par le Congrès et par les hommes noirs d’ici, qui espèrent convertir notre pays en leur propre géhenne désordonnée. Car les hommes des Six Cents, étant pour la plupart de basse naissance et inaccoutumés à l’autorité, ont un grand désir d’exercer le pouvoir, en étendant leurs bras vers le soleil et la lune et en criant très fort afin d’entendre l’écho de leurs voix, chacun disant quelque nouveauté étrange, et répartissant les biens et l’honneur d’autrui parmi les rapaces, dans le but d’obtenir la faveur du vulgaire. Et tout cela est à notre avantage.

Écris donc, afin qu’ils les lisent, des paroles de gratitude et d’amour de la loi. Moi-même, à mon retour, je montrerai comment il faut dresser le plat pour séduire le goût d’ici; car c’est ici que nous devons nous adresser. Fais fonder en Jagesur un journal, et emplis-le de traductions de leurs journaux. Pour trente roupies par mois on peut faire venir de Calcutta un homme élevé par charité, et s’il écrit en gurmukhi notre peuple ne saura pas le lire. Crée aussi des conseils autres que les panchayats de chefs, village par village et région par région, les instruisant par avance de ce qu’ils diront conformément à l’ordre du Rao. Imprime toutes ces choses en anglais dans un livre et envoie-le à cette ville-ci, et à chacun des Six Cents. Ordonne à l’homme élevé par charité d’écrire en tête de tout, que Jagesur progresse vite dans la civilisation anglaise. Si tu pressures le temple hindou de Theegkot, et qu’il soit mûr, remets la taxe de capitation, et voire même la taxe de mariage, avec grande publicité. Mais par-dessus toutes choses tiens les troupes prêtes, et bien payées, dussions-nous glaner le chaume avec le froment et restreindre les femmes du Rao. Tout doit se faire en douceur. Toi, proteste de ton amour en toutes choses pour la voix du vulgaire, et affecte de mépriser les troupes. Cela sera pris pour un témoignage, dans ce pays-ci. Il faut que le commandement des troupes m’appartienne. Veille à ce que l’esprit de Bahadur Shah s’en aille à la dérive sur le vin, mais ne l’envoie pas à Dieu. Je suis vieux, mais je vivrai peut-être encore assez pour le régenter.

A moins que ce peuple ne soit saigné et ne recouvre de la force, nous surveillerons la montée du flot, et quand nous verrons que l’ombre de leur main s’est presque retirée de l’Hindoustan, il nous faudra donner ordre aux Bengalis de demander le rappel du restant ou répandre le mécontentement à cette fin. Il nous faut avoir soin de ne pas blesser la vie des Anglais, ni l’honneur de leurs femmes, car en ce cas six fois les Six Cents d’ici ne pourraient retenir ceux qui restent de faire nager la terre dans le sang. Il nous faut prendre soin qu’ils ne soient pas bousculés par les Bengalis, mais honorablement escortés, tant que la terre sera courbée sous la menace de l’épée s’il tombe un cheveu de leurs têtes. Ainsi nous acquerrons une bonne réputation, car pourvu que la révolte n’entraîne pas d’effusion de sang, comme il s’est récemment produit dans un pays lointain, les Anglais, au mépris de l’honneur, l’appellent d’un nouveau nom: même quelqu’un qui a été ministre de l’Impératrice mais qui est maintenant en guerre avec la loi, la loue publiquement en présence du vulgaire. Tant ils ont changé depuis les temps de Nikhal Seyn[30]! Et alors, si tout va bien et si les sahibs, à force de rebuffades et d’humiliations ayant perdu tout courage, se voient eux-mêmes abandonnés des leurs--car ce peuple a déjà laissé ses plus grands hommes mourir sur le sable aride par suite de retards et par crainte de la dépense--nous pourrons aller de l’avant. Ces gens sont menés par les noms. Il faut donc donner un nouveau nom à la constitution de l’Hindoustan (et cela c’est affaire à régler par les Bengalis entre eux) et il y aura maints écrits et serments d’amour, tels que la petite île d’outre-mer en fait quand elle s’apprête à lutter plus âprement; et lorsque le restant aura diminué, l’heure sera venue où nous devrons frapper si fort que l’épée ne soit plus jamais en question.

[30] Nicholson, Anglais d’une certaine notoriété, jadis dans l’Inde. (Note de Kipling.)

Par la grâce de Dieu et la vigilance des sahibs depuis de nombreuses années, l’Hindoustan contient beaucoup de butin, que nous ne pouvons en aucune façon dévorer promptement. Il y aura à notre disposition le mécanisme de l’administration, car les Bengalis continueront à faire notre besogne, et devront nous rendre compte des impôts, et apprendre leur place dans l’ordre des choses. Si les rois hindous de l’ouest doivent intervenir dans le partage de cette dépouille avant que nous ne l’ayons entièrement ramassée, tu le sais mieux que moi; mais sois certain que, alors, de robustes mains s’en prendront à leurs trônes, et il se peut que les jours du roi de Delhi reviennent, à la condition que nous, courbant nos volontés, affections un respect convenable pour les apparences extérieures et les noms. Tu te rappelles ce vieux poème:

Si tu ne l’avais pas appelé Amour, j’aurais dit que c’était une épée nue. Mais puisque tu as parlé, je te crois... et je meurs.

J’ai l’espoir qu’il restera dans notre pays quelques sahibs non désireux de regagner l’Angleterre. Ceux-ci, nous devons les choyer et les protéger, afin que leur adresse et leur ruse nous permette de maintenir et de sauvegarder l’unité en temps de guerre. Les rois hindous n’oseront jamais introduire un sahib au sein de leurs conseils. Je répète que si nous de la Foi avons confiance en eux, nous foulerons aux pieds nos ennemis.

Tout ceci est-il un songe pour toi, renard gris de la portée de ma mère? Je t’ai écrit ce que j’ai vu et entendu, mais de la même argile deux hommes ne façonneront jamais assiettes semblables, pas plus qu’ils ne tireront mêmes conclusions des mêmes faits. Une fois de plus, il y a une chlorose sur tous les gens de ce pays. Dès à présent ils mangent de la poussière pour satisfaire leurs envies. La pondération et l’honneur ont abandonné leurs conseils, et le couteau de la dissension a fait tomber sur leurs têtes la moustiquaire de la confusion. L’Impératrice est vieille. On parle irrespectueusement d’elle et des siens dans la rue. On méprise l’épée et on croit que la langue et la plume dirigent tout. Leur ignorance et leur crédulité dépassent en grandeur la sagesse de Salomon, fils de David. J’ai vu toutes ces choses, moi qu’ils considèrent comme une bête sauvage et un phénomène. Par Dieu Illuminateur de l’Intelligence, si les sahibs de l’Inde pouvaient produire des fils qui vivent assez longtemps pour fonder leurs maisons, j’irais presque jeter mon épée aux pieds du Vice-Roi, en disant: «Combattons ici à nous deux pour un royaume, le tien et le mien, sans nous soucier des cancans d’outre-mer. Écris aux Anglais une lettre disant que nous les aimons, mais que nous voulons nous séparer de leur camp et tout nettoyer sous une nouvelle couronne.» Mais dans notre pays les sahibs meurent à la troisième génération, et il se peut que je fasse des rêves. Pas tout à fait cependant. Jusqu’à ce qu’un éclatant fléau d’acier et de carnage, le poids des fardeaux, la crainte pour sa vie, et la fureur brûlante de l’outrage--car la pestilence les démoraliserait, si les yeux assez habitués aux hommes voient clair--accable ce peuple, notre chemin est sûr. Ils sont malades. La Source du Pouvoir est un ruisseau que tous peuvent souiller: et les voix des hommes sont couvertes par les cris des mulets et les hennissements des juments stériles. Si l’adversité les rend sages, alors, mon frère, frappe avec et pour eux, et plus tard, quand toi et moi serons morts, et que la maladie se développera de nouveau (les jeunes hommes élevés à l’école de la crainte et du tremblement et de la confusion des mots ont encore à vivre leur temps prescrit), ceux qui ont combattu aux côtés des Anglais pourront demander et recevoir ce qu’ils voudront. A présent efforce-toi en secret de troubler, de retarder, d’éluder, et de rendre inefficace. Dans ces choses six douzaines des Six Cents sont nos vrais alliés.

Maintenant la plume et l’encre et la main me défaillent à la fois, comme te défailliront les yeux à cette lecture. Fais connaître à ceux de ma maison que je reviendrai bientôt, mais laisse-leur ignorer l’heure. Des lettres anonymes me sont parvenues concernant mon honneur. L’honneur de ma maison est le tien. Si elles sont, comme je le crois, l’œuvre d’un valet renvoyé, Futteh Lal, qui courait à la queue de mon étalon katthiawar couleur lie de vin, son village est au delà de Manglôt; veille à ce que sa langue cesse de s’exercer sur les noms de celles qui sont miennes. S’il en est autrement, mets une garde sur ma maison jusqu’à mon retour, et veille spécialement à ce que nuls vendeurs de joaillerie, astrologues ou entremetteurs n’aient accès aux appartements des femmes. Nous nous élevons par nos esclaves, et par nos esclaves nous tombons, comme il est dit. A tous ceux qui sont de ma connaissance j’apporte des présents selon qu’ils en sont dignes. J’ai parlé deux fois du présent que je voudrais faire donner à Bahadur Shah.

La bénédiction de Dieu et de son Prophète soit sur toi et les tiens jusqu’à la fin qui est prescrite. Donne-moi aussi du bonheur en m’informant de l’état de ta santé. Je mets ma tête aux pieds du Rao Sahib; mon épée est à son côté gauche, un peu plus haut que mon cœur.

Suit mon sceau.

JUDSON ET L’EMPIRE

Fumée de gloire! Le «don[31]» est libre de nous attaquer, Bien qu’il ait le cœur faible: Il lui faut nous atteindre avant de nous défaire... Mais où sont les galions d’Espagne?

[31] Terme de mépris, appliqué aux Espagnols et Portugais, ainsi qu’à leurs cousins du Sud-Amérique.

Dobson.

Parmi les multiples beautés de l’état démocratique, figure un talent quasi surhumain de se créer des ennuis avec les autres nations et de trouver son honneur lésé dans la circonstance. Une vraie démocratie professe un dédain énorme à l’égard de tous les autres pays gouvernés par des rois, reines et empereurs, et connaît peu leurs affaires intérieures, dont elle se soucie encore moins. Tout ce qui l’intéresse, c’est sa propre dignité, qui est pour elle le roi, la reine et le valet. Aussi, tôt ou tard, leurs différends internationaux aboutissent chez le vulgaire sans dignité, qui lance par-dessus les mers les basses injures de la rue, sans dignité elle non plus, afin de venger leur neuve dignité. Il se peut que la guerre en résulte ou non; mais les chances ne sont pas en faveur de la paix.

Un avantage de vivre en un pays civilisé qui est réellement gouverné, réside dans ce fait que tous les rois, reines et empereurs du continent sont apparentés de près par le sang ou par le mariage; qu’ils forment, pour tout dire, une vaste famille.

Chez eux les esprits intelligents comprennent que ce qui paraît être une injure préméditée n’est souvent dû qu’à la dyspepsie d’un homme ou aux vapeurs d’une femme, et qu’il sied de la traiter comme telle, et de s’expliquer tranquillement. De même, une démonstration populaire, ayant à sa tête le roi et la cour, peut signifier tout simplement que le peuple des susdits roi et cour leur échappe pour le moment. Quand un cheval se met à ruer dans la foule qui se presse à une porte, le cavalier ne saute pas à bas, mais il tend derrière lui sa main ouverte, et les autres s’écartent. Il en va ainsi pour les meneurs d’hommes. Dans l’ancien temps ils guérissaient leur mauvaise humeur et celle de leurs peuples par le feu et le carnage; mais maintenant que le feu a acquis une si longue portée et le carnage tant d’extension, ils agissent différemment; et peu de gens parmi leurs peuples soupçonnent combien ceux-ci doivent d’existences et d’argent à ce que le jargon de l’heure appelle «hochets» et «vanités».

Il y avait une fois une petite puissance, le débris à demi ruiné d’un empire jadis grand, qui perdit patience avec l’Angleterre, ce Père Fouettard du monde entier, et se conduisit, de l’avis unanime, très scandaleusement. Mais on ignore en général que cette puissance soutint une bataille rangée avec l’Angleterre et remporta une glorieuse victoire.

Les difficultés commencèrent chez les gens du peuple. Ils avaient subi des malheurs nombreux, et cela soulage toujours l’irritation privée de s’exhaler en vitupérations publiques. Leur orgueil national avait été blessé profondément, et ils songeaient à leurs gloires de jadis et aux temps où leurs flottes avaient pour la première fois doublé le cap des Tempêtes: leurs journaux invoquaient Camoens et les poussaient aux extravagances. C’était, paraît-il, l’Angleterre, cette grossière, flatteuse, doucereuse et menteuse Angleterre, qui entravait les progrès de leur expansion coloniale. Ils supposèrent d’emblée que leur gouvernant était de connivence avec l’Angleterre, et ils proclamèrent avec beaucoup de chaleur qu’ils voulaient sur-le-champ se mettre en république et développer leurs colonies comme il sied à un peuple libre. Ceci étant posé, la populace lapida les consuls anglais, conspua les dames anglaises, cerna les marins ivres de notre flotte qui se trouvaient dans ses ports, les frappant à coups d’avirons, suscita les pires désagréments pour les touristes, à la douane, et menaça de morts affreuses les malheureux poitrinaires de Madère, cependant que les jeunes officiers de l’armée buvaient des élixirs de fruits et entraient dans les plus horrifiques conspirations contre leur monarque: le tout dans le but de se mettre en république, Or, l’histoire des républiques sud-américaines démontre que cela ne vaut rien pour les Européens du sud d’être également des républicains. Ils glissent trop promptement à la dictature militaire; et quant à ce qui est de coller au mur les gens et de les fusiller en série, cela peut s’effectuer beaucoup plus économiquement et avec moins de répercussion sur le taux des décès, par une monarchie stricte. Néanmoins les exploits de cette puissance en tant que représentée par son peuple, étaient des plus gênants. C’était le cheval qui rue dans la foule, et le cavalier protestait sans doute qu’il ne pouvait l’empêcher. Ainsi le peuple savourait toutes les beautés de la guerre sans aucun de ses inconvénients, et les touristes qu’on avait lapidés au cours de leurs pérégrinations regagnaient passivement l’Angleterre et déclaraient au Times que l’organisation de la police laissait à désirer dans les villes étrangères.

Telle était donc la situation au nord de l’équateur. Au sud, elle était plus tendue, car là-bas les puissances étaient directement aux prises: l’Angleterre, incapable de reculer parce qu’elle sentait derrière elle la pression de ses fils aventureux et à cause des agissements de lointains aventuriers qui, se refusant à lâcher prise, conseillaient d’acheter la puissance rivale; et celle-ci, qui manquait d’hommes ou d’argent, figée dans la conviction que trois cents ans d’esclavagisme et de mélange avec les indigènes les plus voisins, lui conféraient le droit inaliénable de garder des esclaves et de procréer des métis pour toute l’éternité. Ces gens-là n’avaient pas construit de routes. Leurs villes s’effritaient entre leurs mains; ils n’avaient pas un commerce suffisant pour faire le fret d’un méchant cargo; et leur souveraineté sur l’intérieur ne s’étendait pas tout à fait à une portée de fusil lorsque la tranquillité régnait. Ces raisons mêmes augmentaient leur fureur, et les choses qu’ils disaient ou écrivaient concernant les us et coutumes des Anglais, auraient fait courir aux armes une nation plus jeune qui eût présenté une longue facture sanglante pour son honneur outragé.

C’est alors que le destin envoya là-bas sur une canonnière à deux hélices et à faible tirant d’eau, d’environ deux cent soixante-dix tonnes de jauge et construite pour la défense des fleuves, le lieutenant Harrison Edward Judson, destiné à recevoir par la suite le nom de Judson-Pardieu. Son espèce de bâtiment avait tout à fait l’air d’une plate en fer avec une allumette piquée au milieu; il tirait cinq pieds d’eau à peine, portait à l’avant un canon de quatre pouces, dont le pointage dépendait du navire même, et à cause de son roulis incessant, valait pour l’habitabilité trois fois moins qu’un torpilleur. Quand Judson fut désigné pour prendre le commandement de cet objet au cours de son petit voyage de six ou sept mille milles dans le sud, et qu’il alla l’examiner dans le bassin, sa première réflexion fut: «Pardieu, ce mât d’hune[32] a besoin d’être étayé de l’avant!» Ce mât d’hune était une baguette à peu près grosse comme un portemanteau; mais la plate en fer était le premier bâtiment que commandât Judson, et celui-ci n’aurait pas échangé sa position contre celle de second sur l’Anson ou le Howe.

[32] La prononciation nautique n’aspire pas l’h de hune.

Il le fit donc naviguer, sous escorte, avec amour et tendresse, jusqu’au Cap (où l’histoire du mât d’hune arriva en même temps que lui), et il était si éperdument amoureux de son baquet vacillant que, lorsqu’il alla se présenter à l’amiral de la station, celui-ci jugea superflu de gâcher un nouvel homme sur ce bateau-là, et permit à Judson de garder son peu enviable commandement.

L’amiral visita une fois la canonnière dans la baie Simon, et il la trouva pitoyable, même pour une plate en fer, destinée uniquement à la défense des fleuves et des ports. Malgré l’enduit de liège en poudre qui revêtait sa peinture intérieure, son entrepont suait des gouttes d’humidité visqueuse. Elle roulait comme une bouée dans la longue houle du Cap; son poste d’équipage était une niche à chien; la cabine de Judson était quasi sous la ligne de flottaison; impossible d’ouvrir un hublot; et son compas, grâce à l’influence du canon de quatre pouces, était un phénomène parmi les compas de l’Amirauté eux-mêmes. Mais Judson-Pardieu rayonnait d’enthousiasme. Il avait même réussi à communiquer la flamme de sa passion à Davies, l’ouvrier mécanicien de seconde classe qui lui servait de mécanicien principal. L’amiral, qui se souvenait de son premier commandement personnel, et de certaine nuit humide où l’amour-propre lui avait interdit de mollir une seule écoute, ce qui ne manqua point de réduire en lambeaux son gréement, examina la plate avec attention. Les «défenses» étaient revêtues entièrement de tresse blanche, vraiment blanche; le gros canon était verni avec un produit meilleur que n’en fournissait l’amirauté; les hausses de rechange étaient rangées avec autant de soin que les chronomètres; les coussins d’emplanture pour espars de rechange, au nombre de deux, étaient faits en bois de teck de Birmanie de quatre pouces d’épaisseur, et ornés de têtes de dragons sculptées (c’était là un souvenir des aventures de Judson-Pardieu avec la brigade navale dans la guerre de Birmanie); l’ancre de bossoir était vernie et non peinte; et il y avait des cartes autres que celles dressées à l’échelle de l’amirauté. L’amiral fut très satisfait, car il aimait les chefs soigneux de leur navire... ceux qui ont un peu d’argent à eux et consentent à le dépenser pour le bâtiment sous leurs ordres. Judson le regardait avec espoir. Il n’était qu’un jeune lieutenant de vaisseau de huit ans de grade. On pouvait le laisser six mois dans la baie Simon, alors que tenir la mer avec son navire faisait sa joie.

Son rêve secret était de rehausser le morne gris officiel de son bâtiment par un listel de dorure, voire même une petite volute à son avant épaté de bélandre.

--Il n’y a rien de tel qu’un premier commandement, pas vrai? lui dit l’amiral, qui lisait dans sa pensée. Mais il me semble que vous avez là un drôle de compas. Vous devriez le faire régler.

--Ce n’est pas la peine, amiral, lui répondit Judson. Ce canon affolerait le pôle nord lui-même. Mais... mais j’ai saisi le sens de la plupart de ses anomalies.

--Voulez-vous avoir l’obligeance de hausser le pointage de trente degrés, je vous prie?

On releva le canon. L’aiguille libérée vira sur son pivot avec allégresse, et l’amiral sifflota.

--Vous avez sans doute gardé le contact avec votre convoyeur?

--Je l’ai vu deux fois entre Madère et ici, amiral, répondit en rougissant Judson, tout honteux pour son vapeur... La canonnière est... n’est pas encore bien au point, mais elle se réglera vite.

L’amiral quitta le bord, selon les rites du service, mais son capitaine d’état-major dut bavarder auprès des autres officiers de l’escadre mouillée dans la baie Simon, car durant plusieurs jours tous, sans exception, firent des gorges chaudes de la plate.

--Qu’est-ce que vous pouvez bien en tirer, Judson? demanda le lieutenant de la Mongoose, une authentique canonnière à éperon, peinte en blanc et munie de canons à tir rapide, au moment où, par une chaude après-midi, Judson entrait dans la véranda supérieure du petit club nautique dominant l’arsenal.

C’est dans ce club, où les capitaines vont et viennent, qu’on entend tous les cancans des sept mers tout entières.

--Dix nœuds quatre, répondit Judson-Pardieu.

--Oh! ça, c’était lors de ses essais. A présent elle est trop plongée de l’avant. Je vous l’avais bien dit, qu’en étayant ce mât d’hune vous la déséquilibreriez.

--Fichez-moi la paix avec mon mât d’hune, répliqua Judson, qui commençait à trouver la plaisanterie fastidieuse.

--Oh! mon chéri! Écoutez donc Juddy, avec son mât d’hune! Keate, avez-vous entendu parler du mât d’hune de la plate? Vous êtes prié de lui ficher la paix. Le commodore Judson est blessé dans ses sentiments.

Keate était le lieutenant torpilleur du gros Voltigern, et il dédaignait les petitesses.

--Son mât d’hune, dit-il tranquillement. Ah oui, oui, bien entendu... Juddy, il y a un banc de mulets dans la baie, et je crains qu’ils ne s’en prennent à vos hélices. Vous feriez bien de descendre et de veiller à ce qu’ils ne vous emportent quelque chose.

--Je n’ai pas l’habitude de me laisser emporter des choses. Vous voyez bien que, moi, je n’ai pas de lieutenant torpilleur à mon bord, Dieu merci!

Sur le Voltigern, au cours de la semaine précédente, Keate avait réussi à «louper» l’élingage d’un petit torpilleur, si bien que ce bâtiment avait brisé les supports sur lesquels il reposait, et se trouvait à cette heure en réparation dans l’arsenal, sous les fenêtres du club.

--Attrapez, Keate! N’importe, Juddy, vous voilà quand même nommé pour trois ans gardien de l’arsenal: si vous êtes bien gentil, un jour qu’il n’y aura pas trop de mer, vous m’emmènerez faire le tour du port. Attendez un peu, commodore... Qu’est-ce que vous prenez? Un «vanderhum» pour «le cuisinier et le hardi capitaine, et le second du brick Nancy et le fidèle maître d’équipage» (Juddy, déposez cette queue de billard, ou sinon je vous mets aux arrêts pour outrage envers le lieutenant d’un authentique navire)... «et le midship et l’équipage du youyou du capitaine.»

A ce moment Judson l’avait acculé dans un coin et le pilonnait à l’aide d’une queue de billard. Le secrétaire de l’amiral entra, et du seuil vit la dispute.

--Ouf! Juddy, je vous fais mes excuses. Délivrez-moi de ce... hum... de ce mât d’hune! Voici l’homme qui tient la corde de l’arc. Je souhaiterais être un capitaine d’état-major au lieu d’un fichu lieutenant. Sperril dort en bas toutes les nuits. C’est ce qui fait que Sperril a le buste bien d’aplomb. Sperril, je vous défends de me toucher! Je suis en partance pour Zanzibar. Probable que je vais l’annexer.

--Judson, l’amiral vous demande! dit le capitaine d’état-major, sans s’occuper du railleur de la Mongoose.

--Je vous le disais, que vous resteriez gardien de l’arsenal, Juddy. Demain, une côte de bœuf frais et trois douzaines de croquettes à la glace. A la glace, vous entendez, Juddy?

Judson-Pardieu sortit avec le capitaine d’état-major.

--Dites donc, qu’est-ce que le vieux peut vouloir à Judson? demanda Keate, du comptoir.

--Sais pas. Quand même, Juddy est un rudement brave type. Je voudrais bien l’avoir avec nous sur la Mongoose.

Le lieutenant de la Mongoose se laissa aller dans un fauteuil, et pendant une heure lut les journaux arrivés par la malle. Puis il aperçut Judson-Pardieu dans la rue et le héla. Les yeux très brillants, Judson tenait la tête très haute, et il marchait allégrement. Il ne restait plus dans le club que le lieutenant de la Mongoose.

--Judson, cela va être un beau combat, dit le jeune homme après avoir entendu les nouvelles débitées par l’autre à mi-voix. Vous aurez probablement à combattre, et pourtant je ne vois pas à quoi pense le vieux, de...

--J’ai reçu l’ordre de ne livrer combat sous aucun prétexte, dit Judson.

--Aller-regarder-voir? Pas autre chose? Quand partez-vous?

--Ce soir si possible. Il faut que je m’en aille veiller aux préparatifs. Dites donc, j’aurais besoin de quelques hommes pour la journée.

--Tout ce qui est sur la Mongoose est à votre service. Voilà mon youyou qui arrive là-bas. Mort, ivre ou endormi, je connais cette côte, et vous aurez besoin d’en savoir le plus possible. Si nous avions pu être ensemble, nous deux! Venez avec moi.

Durant une heure entière, Judson resta enfermé dans la chambre d’arrière de la Mongoose, à écouter et prendre des notes, penché sur des cartes successives, et durant une heure le matelot de garde à la porte n’entendit rien que des choses dans ce genre-ci: «Et puis s’il y a gros temps il vous faudra vous réfugier ici. Ce courant est ridiculement sous-évalué, et rappelez-vous qu’à cette époque de l’année il porte à l’ouest. Leurs bateaux ne vont jamais au sud de cette pointe, vous voyez? Il est donc inutile de chercher après.» Et ainsi de suite indéfiniment. Étendu de tout son long sur le coffre voisin du trois-livres, Judson fumait en absorbant le tout.

Le lendemain il n’y avait plus de plate dans la baie Simon; mais un petit nuage de fumée au large du cap Hangklip montrait que Davies, l’ouvrier mécanicien de deuxième classe, lui faisait donner son maximum. A la résidence de l’amiral, le vieux maître d’équipage retraité qui avait vu se succéder beaucoup d’amiraux, sortit son pot de couleur et ses pinceaux et donna une nouvelle couche de beau vert pomme tout pur aux deux gros boulets de canon qui ornaient, un de chaque côté, la porte cochère de chez l’amiral. Il pressentait qu’on était à la veille de grands événements.

Et la canonnière, construite, comme on l’a dit plus haut, pour la défense des fleuves, rencontra la grande houle du large au cap Agulhas: elle fut balayée de bout en bout, se cabra sur ses hélices jumelles, et bondit d’une lame à l’autre avec toute la grâce d’une vache dans une mare, tant et si bien que Davies en éprouva des craintes pour la solidité de sa machine, et que les gars Krou[33] qui composaient la majorité de l’équipage, en furent affreusement indisposés. Elle longea une côte très mal pourvue de phares, passa devant des baies qui n’en étaient pas, où de vilains écueils à tête plate se dissimulaient presque au ras de l’eau, et il lui arriva un grand nombre d’incidents extraordinaires, qui n’ont rien à voir avec notre histoire, mais qui furent tous dûment consignés par Judson-Pardieu sur son livre de bord.

[33] Krou: race indigène du Libéria.

A la fin, la côte se modifia: elle devint verdoyante et basse et excessivement vaseuse, et présenta de larges fleuves qui avaient pour barres de petites îles situées à une ou deux lieues en mer. Judson-Pardieu, se rappelant ce que lui avait dit le lieutenant de la Mongoose, serrait la terre de plus près que jamais. Il arriva enfin à un fleuve plein d’une senteur de fièvre et de vase: des végétations vertes croissaient dans les profondeurs de ses eaux, et le courant faisait haleter et grogner la plate.

--Nous allons remonter par là, dit Judson.

Ils remontèrent donc le fleuve. Davies se demandait ce que diantre tout cela signifiait, et les gars krou grimaçaient joyeusement. Judson alla se poster tout à l’avant, et il méditait, le regard perdu dans les eaux limoneuses. Après avoir fait route durant deux heures parmi cette désolation, à une vitesse moyenne de cinq milles à l’heure, la vue d’une bouée blanche au milieu du courant café au lait vint réjouir son regard. Précautionneusement, la canonnière s’en approcha, et un timonier alla dans un youyou prendre des sondages tout à l’entour, tandis que Judson réfléchissait en fumant, la tête penchée de côté. Il interrogea:

--Environ sept pieds, n’est-ce pas? Ce doit être la queue du haut-fond. Il y a quatre brasses dans la passe. Abattez cette bouée à coups de hache. Je trouve qu’elle ne fait pas bien dans le paysage.

En trois minutes les gars krou eurent fait voler en éclats les flancs de bois de la bouée, et la chaîne d’amarrage sombra, entraînant les dernières esquilles. Judson mena prudemment la canonnière sur le lieu, tandis que Davies regardait, en se mordillant les ongles d’inquiétude.

--Pouvez-vous gagner contre ce courant? lui demanda Judson.

Davies y parvint, un centimètre à la fois, et non sans peine. Au bossoir, Judson-Pardieu suivait sur le rivage l’apparition et la disparition successive de certains repères. Il fallut, pour satisfaire Judson, que la canonnière retournât se poster une seconde fois sur la queue du banc, à la place de l’ex-bouée, et reculât de nouveau. Après quoi on remonta le courant pendant une demi-heure, on mouilla dans les petits fonds proches du rivage, et on attendit, avec sur l’ancre une amarre de retenue en double.

--Il me semble, fit respectueusement observer Davies, que j’entends un canon tirer par intervalles, si j’ose dire.

Sans aucun doute il y avait dans l’air un sourd grondement.

--Il me semble, répliqua Judson, que j’entends aussi un bruit d’hélice.

Dix autres minutes s’écoulèrent. Le battement d’une machine devint plus net. Puis au tournant du fleuve surgit une fort élégante canonnière blanche munie d’un pavillon blanc et bleu qui portait à son centre un écusson rouge[34].

[34] Le pavillon portugais.

--Démaillez le guindeau arrière! Mouillez les deux bouées! En arrière doucement! Larguez partout!

L’amarre de retenue en double jaillit du bord, les deux bouées plongèrent dans l’eau, pour marquer l’endroit où on laissait l’ancre et sa chaîne, et la plate reprit le milieu du courant, l’enseigne blanche[35] arborée à son unique mât.

[35] La grande enseigne des navires de guerre britanniques.

--Donnez toute la vapeur. Cet animal est plus rapide que nous, dit Judson. Et en route vers l’aval.

--C’est la guerre... la guerre, sacrédié! Il va tirer, dit Davies qui regardait par l’écoutille de la machine.

Sans un mot d’explication, la canonnière blanche tira trois coups de canon qui réduisirent en charpie verte les arbres de la rive. Judson-Pardieu tenait la roue, et Davies, avec l’aide du courant, donnait au bateau une allure presque honorable.

Ce fut une chasse palpitante, mais qui ne dura pas plus de cinq minutes. La canonnière blanche tira de nouveau, et dans sa chambre de la machine Davies poussa un cri sauvage.

--Qu’est-ce qui se passe? Touché? demanda Judson-Pardieu.

--Non. Je viens de comprendre votre ruse de guerre. Excusez-moi, commandant.

--Ça va. Encore un petit rien de vitesse en plus.

Sans cesser de surveiller ses repères du rivage, qui se mettaient en ligne avec la prestesse de troupes désireuses de l’aider, Judson tourna la roue d’une main ferme. La plate flaira le haut-fond sous elle, hésita un instant, et passa.

--A présent nous y sommes. Venez-y donc, tas de brigands! s’écria Judson.

La canonnière blanche, trop pressée même pour faire feu, se précipitait en trombe dans le sillage de la plate, gouvernant comme elle. Ce qui lui porta malheur, car le petit bâtiment se trouvait en plein sur l’ex-bouée.

--Qu’est-ce que vous faites par ici? lança une voix, du bossoir.

--Je continue. Tenez ferme. Vous voilà installés.

Avec un grincement et un tintamarre, la canonnière blanche piqua du nez dans le haut-fond, et le limon roux se souleva sous son étrave en cercles vaseux. Puis, avec une lenteur pleine de grâce, le courant rabattit son arrière sur tribord et entraîna son flanc jusque sur le haut-fond. Elle s’y coucha sous un angle indécent, et son équipage poussa les hauts cris.

--Chic! Oh! n. d. D., chic! lança Davies en trépignant sur les tôles de la machine, tandis que les soutiers krou rayonnaient.

La plate vira pour remonter de nouveau le courant, et passa sous le flanc bâbord incliné de la canonnière blanche, qui l’accueillit par des hurlements et des imprécations proférées en une langue étrangère. Le bateau échoué, montrant à l’air jusqu’à ses virures inférieures, était aussi inoffensif qu’une tortue sur le dos, sans l’avantage que sa carapace donne à cette dernière. Et l’unique grosse brute de canon qui armait l’avant de la plate était fâcheusement proche de lui.

Mais son capitaine était brave et blasphémait puissamment. Judson-Pardieu n’y fit pas la moindre attention. Son devoir était de remonter le fleuve.

--Nous allons venir avec une flottille de bateaux et écraser vos abjectes ruses! prononça le capitaine, dans un langage qu’il est inutile de reproduire.

Alors Judson-Pardieu, qui était polyglotte:

--Vous rester-o où vous être-o, ou sinon je percer-o un trou-o dans votre coque-o qui vous rendra mucho transperçados.

La réplique contenait beaucoup de charabia, mais Judson-Pardieu fut hors de portée en peu de minutes, et Davies, homme pourtant sobre de paroles, confia à l’un de ses subordonnés que le lieutenant était «un officier des plus remarquablement prompts à vous régler ça».

Durant deux heures la plate patouilla éperdument parmi les eaux boueuses, et ce qui n’était au début qu’un murmure devint distinctement une canonnade.

--On a déclaré la guerre? demanda Davies, à l’hilarité de Judson-Pardieu. Alors, que le diable l’emporte, ce type a failli démolir ma jolie petite machine. Quand même, il y a de la guerre par là-haut.

Au prochain tournant ils découvrirent en plein un village minuscule mais fort animé, qui environnait une assez prétentieuse maison de pisé blanchie à la chaux. On voyait des sections nombreuses d’une soldatesque basanée, en uniformes blancs crasseux, courir çà et là et brailler alentour d’un individu couché dans une litière, et sur une pente douce qui s’étendait vers l’intérieur du pays, l’espace de deux ou trois kilomètres, une sorte de vif combat faisait rage à l’entour d’un fortin rudimentaire. Un relent de cadavres non enterrés emplissait l’air: il offusqua l’odorat sensible de Davies, qui cracha par-dessus bord.

--Je vais braquer ce canon-ci sur cette maison-là, dit Judson-Pardieu en désignant la plus haute habitation, par-dessus le toit en terrasse de laquelle flottait le pavillon bleu et blanc.

Les petites hélices jumelées firent voler l’eau, exactement comme une poule fait voler la poussière avec ses pattes, avant de s’y accroupir en un bain. Le petit bateau se tourna péniblement de gauche à droite, recula, dévia de nouveau, avança, et finalement la volée grise et terne du canon se braqua aussi ferme qu’un canon de fusil vers le but indiqué. Alors Davies se permit d’actionner le sifflet comme il n’est pas permis de le faire dans le service de Sa Majesté par crainte de gaspiller la vapeur. La soldatesque basanée du village se rassembla en troupes, en groupes et en tas, le feu cessa sur la pente, et tout le monde poussa de grands cris, excepté les gens de la plate. Quelque chose qui ressemblait à un vivat anglais arriva jusqu’à eux, porté par le vent.

--Nos gars en danger sérieux, probable, dit Davies. On doit avoir déclaré la guerre depuis des semaines, en quelque sorte, il me semble.

--Tenez-nous en place, espèce d’enfant de troupe! beugla Judson-Pardieu, comme la pièce de canon s’écartait de la maison blanche.

Un projectile tinta sur les tôles avant de la plate avec la violence d’une cloche de navire, un projectile éclaboussa l’eau, et un autre creusa un sillon dans le plancher du pont, à trois centimètres en avant du pied gauche de Judson-Pardieu. La soldatesque basanée faisait feu à volonté, et l’individu en litière brandissait une épée flamboyante. Comme elle pointait sur le mur en pisé au fond du jardin de la maison, la bouche du gros canon recula d’un cran. Sa charge comportait quatre kilos de poudre inclus dans quarante de métal. Trois ou quatre mètres de pisé sursautèrent un peu, comme on sursaute quand on reçoit un coup de genou dans le creux du dos, et puis tombèrent en avant, s’étalant en éventail dans leur chute. La soldatesque ne tira plus ce jour-là, et Judson vit une vieille négresse apparaître sur le toit en terrasse de la maison. Elle farfouilla un instant parmi les drisses de pavillon, puis, les trouvant emmêlées, retira son unique vêtement, un jupon de couleur isabelle, et l’agita frénétiquement. L’individu en litière déploya un mouchoir blanc. Judson ricana.

--A présent nous allons leur en envoyer un par là-haut. Faites-nous virer, Davies. Au diable le canonnier qui a inventé ce genre d’affût flottant. Pourrai-je tirer à coup sûr sans massacrer l’un ou l’autre de ces petits diables?

Le flanc de la hauteur était parsemé d’hommes qui se rabattaient vers la berge du fleuve, en désordre. Derrière eux s’avançait un corps peu nombreux mais très serré, formé d’hommes qui étaient sortis un par un du fortin. Ces derniers traînaient avec eux des canons à tir rapide.

--Pardieu, c’est une armée régulière. Je me demande à qui? fit Judson-Pardieu.

Et il attendit la suite.

Les troupes descendantes rencontrèrent celles du village et se joignirent à elles; puis, la litière à leur centre, se répandirent en masse vers le fleuve. Mais lorsque les hommes avec les canons à tir rapide arrivèrent derrière eux, ils se replièrent à droite et à gauche et le détachement passa au milieu.

--Flanquez-moi à l’eau ces sacrés outils-là! commanda le chef de cette troupe.

Et l’un après l’autre dix petits gatlings firent le plongeon dans l’eau limoneuse. La plate était embossée proche de la rive.

--Quand vous aurez tout à fait fini, prononça poliment Judson-Pardieu, ça ne vous dérangerait pas de me dire ce qui se passe? C’est moi qui commande ici.

--Nous sommes, répondit le chef, les pionniers de la Compagnie générale de mise en valeur. Voilà douze heures que ces petits crapauds-là n’ont cessé de nous harceler dans notre campement, et nous nous débarrassons de leurs gatlings. Il a fallu faire une sortie pour les prendre; mais ils ont chipé les mécanismes de culasse... Enchanté de vous voir.

--Perdu du monde?

--Personne de tué à vrai dire; mais nous avons très soif.

--Êtes-vous capable de tenir vos hommes?

L’individu se retourna et avec un ricanement considéra ses soldats. Ils étaient soixante-dix, tous poudreux et hirsutes.

--Nous ne saccagerons pas cette poubelle, si c’est cela que vous voulez dire. Sans en avoir l’air nous sommes ici, pour la plupart, des gens comme il faut.

--Parfait. Envoyez-moi à bord le chef de ce poste, ou fort, ou village, ou ce qu’on voudra, et tâchez de trouver un logement pour vos hommes.

--Nous trouverons bien un baraquement pour les caserner. Hé là-bas! vous, l’homme à la litière, venez à bord de la canonnière.

Ses subordonnés firent demi-tour, s’avancèrent parmi la soldatesque dispersée, et se mirent à explorer le village, en quête de cases disponibles.

Le petit homme de la litière vint à bord en souriant avec gêne. Il était en uniforme de grand tralala, surchargé de plusieurs mètres de galon d’or et de gourmettes tintantes. Il portait en outre de largissimes éperons: le cheval le plus proche n’était guère qu’à six cents kilomètres de là.

--Mes enfants, prononça-t-il, tourné vers la soldatesque muette, déposez vos armes.

La plupart des hommes les avaient déjà rejetées et s’étaient installés pour fumer.

--Sous aucun prétexte, ajouta-t-il dans sa langue à lui, ne vous laissez aller à massacrer ceux qui se sont mis sous votre protection.

--A présent, dit Judson-Pardieu, qui n’avait pas saisi cette dernière phrase, voulez-vous avoir la bonté de m’expliquer ce que diantre signifie toute cette absurdité.

--C’était de nécessité, répondit le petit homme. Les opérations de guerre sont déplaisantes. Je suis gouverneur et fais fonction de capitaine. Voici mon épée!

--Au diable votre épée, monsieur! Je n’en ai que faire. Vous avez tiré sur notre pavillon. Depuis huit jours vous ne cessez de tirer sur nos gens ici présents, et quand j’ai remonté le fleuve on m’a tiré dessus.

--Ah! C’est la Guadala. Elle vous aura pris par erreur pour un négrier. Comment vont-ils sur la Guadala?

--Prendre par erreur un vaisseau de Sa Majesté pour un négrier! Vous prendriez n’importe quel bâtiment pour un négrier, vous! Pardieu, monsieur, j’ai bonne envie de vous faire pendre à ma grand’vergue!

Ce qui ressemblait le plus à ce redoutable agrès était la badine de Judson, dans le porte-parapluie de sa cabine. Le gouverneur leva les yeux vers l’unique mât et eut un sourire de protestation suppliante.

--La position est embarrassante, dit-il. Capitaine, croyez-vous que ces illustres marchands vont brûler ma capitale? Mon peuple va leur donner de la bière.

--Laissons les marchands, je veux une explication.

--Hum! Il y a eu un soulèvement populaire en Europe, capitaine... dans mon pays.

Son œil parcourut vaguement l’horizon.

--Quel rapport cela a-t-il avec...

--Capitaine, vous êtes bien jeune. Il y a encore de l’espoir. Mais moi (et il se frappa la poitrine, à faire tinter ses épaulettes), moi, je suis royaliste jusqu’au tréfonds de toutes mes entrailles.

--Continuez, dit Judson, dont la bouche se crispait.

--L’ordre me parvient d’établir ici un poste de douane, et de prélever la taxe sur les marchands quand la nécessité les amène par ici. Cela résultait d’arrangements politiques entre votre pays et le mien. Mais aussi dans cette combinaison il n’y avait pas d’argent. Diable non! pas le moindre caurie[36]! Je souhaite diablement élargir toutes opérations commerciales, et pour cause! Je suis royaliste, et il y a rébellion dans mon pays... Oui, je vous assure... la République toute prête à commencer. Vous ne me croyez pas? Vous verrez un jour ce qu’il en est. Je ne puis établir ces postes de douane et payer ainsi les fonctionnaires à haute paye. De plus les gens de mon pays ils disent que le roi n’a pas souci de l’honneur de son peuple. Il gaspille tout... «gladstone» tout, comme vous diriez, hein?

[36] Monnaie de très faible valeur, aux Indes et en Afrique, et représentée dans cette dernière par des coquillages blancs.

--Oui, c’est comme ça que nous disons, répliqua Judson-Pardieu, en souriant.

--Ils disent donc: mettons-nous en république dare dare. Mais moi, je suis royaliste jusqu’au bout de tous mes doigts. Capitaine, j’ai été jadis attaché d’ambassade à Mexico. Je dis que la république ne vaut rien. Les peuples ont le cœur haut. Ils veulent... ils veulent... Ah! oui, une course pour les affiches.

--Qu’est-ce que ça peut bien être?

--Le combat de coqs pour le paiement à l’entrée. Vous donnez quelque chose, vous payez pour voir une scène sanglante. Est-ce que je me fais comprendre?

--Ils veulent en avoir pour leur argent... C’est cela que vous voulez dire? Bigre, vous êtes un gouverneur sportif.

--C’est bien ce que je dis. Je suis royaliste aussi. (Il sourit avec plus d’aisance.) Or donc on peut bien faire quelque chose pour les douanes; mais quand les hommes de la Compagnie ils arrivent, alors un combat de coqs comme droit d’entrée cela est tout à fait légitime. Mon armée elle dit qu’elle va me républicaniser et me fusiller sur les murailles, si je ne lui donne pas du sang. Une armée, capitaine, est terrible dans ses colères... en particulier quand elle n’est pas payée. Je sais en outre (et ce disant il posa la main sur l’épaule de Judson), je sais en outre que nous sommes de vieux amis. Oui! Badajoz, Almeida, Fuentes d’Onor... il y a du temps depuis lors; et un petit, petit combat de coqs comme droit d’entrée, cela est bon pour mon roi. Cela l’asseoira plus solidement sur son trône, voyez-vous? Maintenant (et d’un geste de sa main il désigna le village en ruines) je dis à mes armées: Combattez! Combattez les hommes de la Compagnie quand ils viennent, mais ne combattez pas si fort que vous ayez des morts. Tout cela est dans la rapport-a que j’envoie. Mais vous comprenez, capitaine, nous sommes amis quand même. Hein! Ciudad-Rodrigo, vous vous souvenez? Non? Peut-être votre père, alors? Enfin vous voyez que personne n’est mort, et que nous avons soutenu un combat, et tout cela est dans la rapport-a, pour faire plaisir au peuple de mon pays; et mes armées elles ne me mettront pas contre les murs, vous voyez?

--Oui; mais la Guadala. Elle a tiré sur nous. Est-ce que cela faisait partie de votre jeu, farceur?

--La Guadala. Hé! Non, je ne pense pas. Son capitaine il est trop grosse bête. Mais je pensais qu’elle était partie sur la côte. Vos canonnières comme celle-ci fourrent leur nez et poussent leur aviron en tous lieux. Où est la Guadala?

--Sur un haut-fond. Échouée jusqu’à ce que je l’en sorte.

--Il y a des morts?

--Non.

Le gouverneur poussa un profond soupir de soulagement.

--Il n’y a pas de morts ici non plus. Vous voyez donc que personne n’est mort nulle part, et que rien n’est perdu. Capitaine, vous allez parler aux hommes de la Compagnie. Je pense qu’ils ne sont pas contents.

--Il y a de quoi!

--Ils ne sont pas raisonnables. Je pensais qu’ils s’en retourneraient. Je laisse leur fortin tranquille toute la nuit pour leur permettre de sortir, mais ils restent et me font face au lieu de reculer. Ils ne savaient pas qu’il nous faut vaincre beaucoup dans toutes ces batailles, ou sinon le roi il est jeté à bas de son trône. Maintenant nous avons gagné cette bataille... cette grande bataille (il étendit largement les bras) et je pense que vous direz aussi que nous avons gagné, capitaine. Vous êtes royaliste aussi? Vous ne voudriez pas troubler la paix de l’Europe? Capitaine, je vous l’affirme. Votre reine elle sait aussi. Elle ne voudrait pas combattre son cousin. C’est une... une chose à main levée.

--Une quoi?

--Une chose à main levée. Une affaire qu’on règle. Comment dites-vous?

--Une affaire réglée?

--Oui. Une affaire réglée. Qui en souffre? Nous gagnons. Vous perdez. Tout va bien!

Au cours des cinq dernières minutes Judson-Pardieu avait pouffé par moments. A ce point il éclata tout à fait en un rire retentissant.

--Mais voyons, gouverneur, dit-il enfin, j’ai d’autres choses à penser qu’à vos émeutes d’Europe. Vous avez tiré sur notre pavillon.

--Capitaine, si vous étiez de moi, vous auriez fait comment? Et aussi, et aussi (il se redressa de toute sa taille) nous sommes tous les deux des hommes braves de pays très braves. Notre honneur est celui de notre roi (et il se découvrit) et de notre reine (et il s’inclina profondément). Maintenant, capitaine, vous allez bombarder ma ville et je serai votre prisonnier.

--Blague! fit Judson-Pardieu. Je ne puis bombarder ce vieux poulailler.

--Alors venez dîner. Madère elle nous appartient encore, et j’ai du meilleur qu’on y récolte.

Tout rayonnant, il franchit le bordage, et Judson-Pardieu descendit dans le carré pour rire à son aise. Dès qu’il fut un peu remis, il dépêcha Davies auprès du chef des pionniers, le poudreux personnage aux gatlings, et les hommes qui avaient renoncé à se servir des armes virent ce fâcheux spectacle: deux hommes qui se tordaient de rire sur la passerelle de la canonnière.

--Je vais occuper mes gens à lui bâtir un poste de douane, dit le chef des pionniers en reprenant haleine. Nous lui ferons au moins une route convenable. Ce gouverneur-là mérite d’être fait chevalier. Je suis heureux à présent que nous ne les ayons pas combattus en rase campagne, car il aurait pu nous arriver d’en tuer quelques-uns. Ainsi donc il a gagné de grandes batailles, vrai? Faites-lui les compliments de ses victimes, et annoncez-lui que je viendrai à son dîner. Vous n’auriez pas quelque chose qui ressemble à un habit, par hasard? Voilà six mois que je n’en ai pas vu un.

Il y eut ce soir-là un dîner dans le village... un dîner enthousiaste et général, dont la tête se trouvait dans la maison du gouverneur, et dont la queue s’étalait au large dans toutes les rues. Le madère méritait et au delà les éloges du gouverneur, et Judson-Pardieu fit goûter en échange deux ou trois bouteilles de son meilleur «vanderhum», lequel est de l’eau-de-vie du Cap de dix ans de bouteille, agrémentée de zeste d’orange et autres condiments. Le café n’était pas encore desservi (par la dame qui avait arboré le drapeau blanc) que le gouverneur avait déjà distribué la totalité de son gouvernorat et ses annexes, d’une part à Judson-Pardieu, pour services rendus par le grand-père dudit Judson dans la guerre de la Péninsule, et d’autre part au chef des pionniers, en considération de la bonne amitié de ce noble seigneur. Après la négociation il disparut un moment dans une pièce voisine, où il élabora le récit fidèle et détaillé de la défaite des Anglais, qu’il lut à Judson et à son compagnon, le chapeau campé obliquement sur un œil. Ce fut Judson qui imagina la perte corps et biens de la plate, et le chef des pionniers fournit la liste de ses hommes (pas moins de deux cents) tués ou blessés.

--Messieurs, dit le gouverneur de dessous le bord de son chapeau, voilà la paix de l’Europe sauvée par cette rapport-a. Vous serez tous faits chevaliers de la Toison d’Or... elle partira par la Guadala.

--Grands dieux! fit soudain Judson-Pardieu, rouge mais se contenant, cela me rappelle que j’ai laissé ce bateau couché sur le flanc en aval du fleuve. Il faut que j’y aille pour apaiser le commandant. Il doit être dans une rage bleue. Gouverneur, allons-nous-en faire une partie de canot sur le fleuve pour nous rafraîchir les idées. Un pique-nique, vous comprenez.

--Ou...i, je comprends toujours, moi. Hé hé! un pique-nique! Vous êtes tous mes prisonniers, mais je suis un bon geôlier. Nous allons pique-niquer sur le fleuve, et nous emmènerons toutes les demoiselles. Venez, mes prisonniers.

--J’espère, dit le chef des pionniers, qui de la véranda contemplait le village en délire, que mes gars ne vont pas bouter le feu à sa ville sans le faire exprès. Hohé! hohé! Une garde d’honneur pour Son Excellence le très illustre gouverneur!

Une trentaine d’hommes répondirent à cet appel, se rangèrent en une ligne onduleuse et, sur un trajet encore plus onduleux, transportèrent très onduleusement le gouverneur au plus haut de leurs bras jusqu’au fleuve. Et par le refrain qu’ils chantaient ils s’exhortaient à «nager, nager avec ensemble, le corps entre les genoux»; et ils obéissaient fidèlement aux paroles de la chanson, à part qu’ils n’étaient pas du tout «fermes du premier au dernier». Son Excellence le gouverneur dormait sur sa litière agitée, et il ne s’éveilla pas quand le chœur le déposa sur le pont de la plate.

--Bonsoir et adieu, dit à Judson le chef des pionniers. Je vous donnerais ma carte si je l’avais, mais je suis, n. d. D., ivre au point de ne plus me rappeler à quel club j’appartiens... Ah! si fait! Le club des Voyageurs. Si jamais nous nous rencontrons en ville, souvenez-vous de moi. Il me faut rester ici et surveiller mes types. Nous voilà bien tirés d’affaire à présent. Je suppose que vous nous renverrez le gouverneur un jour ou l’autre. Ceci est une crise politique. Bonne nuit.

La plate descendit le fleuve dans l’obscurité. Le gouverneur dormait sur le pont, et Judson prit la roue, mais comment il gouverna, et pourquoi il n’alla pas donner plusieurs fois dans chaque haut-fond, cet officier n’en a gardé nul souvenir. Davies ne remarqua rien d’anormal, car il y a deux façons de trop boire, et Judson avait une ivresse, non de poste d’équipage, mais simplement de carré. Sous la fraîcheur de la nuit, le gouverneur s’éveilla, et exprima le désir d’un whisky au soda. Quand on le lui remit, ils étaient presque à hauteur de la Guadala échouée, et Son Excellence salua de loyaux et patriotiques accents le drapeau qu’il ne pouvait distinguer.

--Ils ne voient pas. Ils n’entendent pas, s’écria-t-il. Par tous les saints! Ils dorment, tandis que moi je gagne des batailles!

Il courut à l’avant, où le canon très naturellement était chargé, tira l’étoupille, et réveilla la nuit inerte par la détonation d’une pleine charge lançant un obus simple. Cet obus, par bonheur, ne fit qu’effleurer l’arrière de la Guadala et alla éclater sur la rive.

--Maintenant vous saluerez votre gouverneur, dit-il en entendant des bruits de pas courir de toutes parts à l’intérieur de la coque de fer. Pourquoi demander quartier si lâchement? Me voici avec tous mes prisonniers.

Ses paroles rassurantes se perdirent dans le tohu-bohu et la clameur unanime implorant la pitié.

--Capitaine, dit une voix grave sortant du navire, nous nous sommes rendus. Est-ce l’usage des Anglais de tirer sur un navire en détresse?

--Vous vous êtes rendus! Sainte Vierge! Je vais vous couper la tête à tous. Vous faire dévorer par des fourmis fauves... battre de verges et noyer! Lancez-moi une passerelle. C’est moi, le gouverneur. Il ne faut jamais se rendre. Judson de mon âme, monte là dedans et envoie-moi un lit, car je tombe de sommeil... Ah! mais! je ferai subir mille morts à ce capitaine!

--Ah! dit la voix dans les ténèbres, je commence à comprendre.

Et on lança une échelle de corde, par laquelle grimpa le gouverneur, suivi de près par Judson.

--A présent nous aurons le plaisir de procéder à quelques exécutions, dit le gouverneur arrivé sur le pont. On va fusiller tous ces républicains... Dis, mon petit Judson, si je ne suis pas ivre, pourquoi ce plancher sur lequel on ne tient pas est-il si incliné?

Le pont, comme je l’ai dit, donnait une bande très forte. Son Excellence s’assit à terre, glissa jusqu’à la drome sous le vent, et s’y rendormit.

Le capitaine de la Guadala se mordait furieusement la moustache, et murmurait dans son langage:

--«Ce pays est le père de grandes canailles et le beau-père d’honnêtes gens»... Vous voyez notre personnel, capitaine. Il en va ainsi de même partout avec nous... Vous avez tué quelques-uns de ces reptiles?

--Pas un reptile, répondit Judson avec rondeur.

--Tant pis. S’ils étaient morts, notre pays nous enverrait peut-être des hommes, mais notre pays est mort également, et moi je suis déshonoré sur un banc de vase par votre traîtrise d’Anglais.

--Bah! Il me semble que tirer sur un petit baquet de notre dimension, sans un mot d’avertissement et alors que vous saviez nos pays en paix, c’est quelque peu traître aussi.

--Si l’un de mes obus vous avait atteints, vous seriez allés au fond, tous sans exception. J’aurais couru le risque avec mon gouvernement. A cette heure il eût peut-être été...

--En république. Ainsi donc vous aviez réellement l’intention de combattre pour votre propre compte! C’est plutôt dangereux de lâcher un officier comme vous dans une marine comme la vôtre. Eh bien, qu’allez-vous faire maintenant?

--Rester ici. Partir dans les canots. Qu’importe? Cet animal d’ivrogne (il désigna l’ombre dans laquelle ronflait le gouverneur) est ici. Je dois le remmener à son trou.

--Fort bien. Je vous déséchouerai au jour si vous faites de la vapeur.

--Capitaine, je vous préviens que dès que nous serons de nouveau à flot je vous combattrai.

--Fumisterie! Vous déjeunerez avec moi, et puis vous remmènerez le gouverneur vers le haut du fleuve.

Le capitaine resta un moment silencieux. Puis il dit:

--Buvons. Ce qui doit arriver arrive, et après tout nous n’avons pas oublié la guerre de la Péninsule[37]. Mais vous admettrez, capitaine, qu’il est désagréable de se voir jeté sur un haut-fond comme une dragueuse!

[37] Guerre d’Espagne et Portugal, où l’Angleterre intervint contre Napoléon Ier.

--Bah! nous vous aurons tiré de là sans vous laisser le temps de dire ouf. Prenez soin de son Excellence. Moi, je m’en vais essayer de dormir un peu.

On dormit jusqu’au matin sur les deux navires, après quoi on se mit en devoir de déséchouer la Guadala. En s’aidant de ses propres machines, tandis que la plate halait et soufflait avec entrain, elle se dégagea du banc de vase et se remit par le travers en eau profonde. La plate était juste sous son arrière, et le gros œil du canon de quatre pouces regardait pour ainsi dire par la fenêtre dans la chambre du capitaine.

Le remords, sous les espèces d’un violent mal de tête, accablait le gouverneur. Il se rendait fâcheusement compte qu’il avait peut-être bien outrepassé ses pouvoirs, et le capitaine de la Guadala, en dépit de tous ses sentiments patriotiques, se rappelait nettement que la guerre n’était pas déclarée entre les deux pays. Il n’avait pas besoin que le gouverneur le lui répétât sans cesse pour savoir qu’une guerre, une guerre sérieuse, signifiait la république dans sa patrie, la perte possible de son grade, et mainte fusillade d’hommes vivants contre des murs inertes.

--Nous avons satisfait notre honneur, lui dit en confidence le gouverneur. Notre armée est apaisée, et la rapport-a que vous emmenez en Europe montrera que nous avons été loyaux et braves. Cet autre capitaine? Bah! C’est un gamin. Il appellera ça une... une... Judson de mon âme, comment dis-tu pour ça... pour ces affaires qui se sont passées entre nous?

Judson regardait la dernière amarre s’échapper du conduit de manœuvre.

--Comment j’appelle ça? Euh! je l’appellerais volontiers une plaisanterie. Mais voilà votre bateau d’aplomb, capitaine. Quand vous voudrez venir déjeuner?

--Je vous le disais, reprit le gouverneur, que ce serait pour lui une plaisanterie.

--Mère de tous les saints! Qu’est-ce que ce serait donc s’il était sérieux?... fit le capitaine. Nous serons charmés d’y aller quand il vous plaira. D’ailleurs nous n’avons pas le choix, ajouta-t-il avec amertume.

--Pas du tout, répliqua Judson, pris d’une idée lumineuse en apercevant sur la proue de son bateau trois ou quatre éraflures de balles. C’est nous qui sommes à votre merci. Voyez comme nous ont arrangés les tireurs de Son Excellence.

--Señor capitaine, dit le gouverneur d’un air apitoyé, c’est bien triste. Vous êtes très abîmés, avec votre pont tout criblé de balles. Nous ne serons pas trop durs envers un vaincu, n’est-ce pas, capitaine?

--Vous ne pourriez pas nous passer un peu de peinture, dites donc? J’aimerais de me rafistoler un peu après... l’engagement, dit Judson d’un air méditatif, en se tapotant la lèvre supérieure pour dissimuler un sourire.

--Notre magasin est à votre disposition, répondit le capitaine de la Guadala.

Et son œil s’illumina; car quelques traînées de céruse sur de la couleur grise sont considérablement voyantes.

--Davies, allez à leur bord voir ce qu’ils ont de disponible... de disponible, entendez-vous. Avec un peu de mélange, leur couleur de mâts ferait à peu près la teinte de notre franc-bord.

--Ah oui, je leur en donnerai du disponible, fit Davies avec férocité. Je ne comprends pas ce micmac d’être pour ainsi dire à tu et à toi, coup sur coup, après s’être envoyé au diable! En toute justice c’est eux qui sont notre prise légitime, pour ainsi dire.

En l’absence de Davies, le gouverneur et le capitaine s’en allèrent déjeuner. Judson-Pardieu n’avait pas grand’chose à leur offrir, mais ce qu’il avait il le leur présenta comme un ennemi battu à un vainqueur généreux. Quand il les vit échauffés--le gouverneur cordial et le capitaine quasi expansif--il leur déclara de l’air le plus détaché, tout en ouvrant une bouteille, qu’il ne serait pas de son intérêt de faire un rapport sérieux de l’incident, et qu’il était au plus haut degré improbable que l’amiral y attachât la moindre importance.

--Alors que mes ponts sont lacérés (il y avait un sillon en travers de quatre planches) et mes tôles cabossées (il y avait cinq traces de balles sur trois tôles) et que je rencontre un bâtiment comme la Guadala, et que si je ne suis pas torpillé c’est grâce à un pur hasard...

--Oui. Un pur hasard, capitaine. La bouée du haut-fond s’est perdue, interrompit le capitaine de la Guadala.

--Ah bah! Je ne connais pas le fleuve. C’est un accident bien fâcheux. Mais comme je vous le disais, quand un hasard seul m’empêche d’être coulé, que me reste-t-il à faire d’autre que de m’en aller... si possible? mais je crains de n’avoir pas assez de charbon pour le trajet maritime. C’est bien fâcheux.

Judson avait adopté comme mode de communication ce qu’il savait de français.

--Cela suffit, dit le gouverneur, avec un geste magnanime. Judson de mon âme, mon charbon est à toi, et ton bateau sera réparé... oui, réparé entièrement de ses blessures du combat. Vous vous en irez avec tous les honneurs de toutes les guerres. Votre pavillon flottera. Votre tambour battra. Vos... ah oui, vos canotiers tireront leurs baïonnettes... N’est-ce pas, capitaine?

--Comme vous dites, Excellence. Mais ces marchands de la ville, qu’en faisons-nous?

Un instant le gouverneur parut embarrassé. Il ne se rappelait pas bien ce qu’il était advenu de ces joyeux garçons qui l’avaient acclamé la veille au soir. Judson s’empressa d’intervenir.

--Son Excellence les a mis aux travaux forcés pour construire des casernes et des magasins, et aussi je crois un poste de douane. Quand ce sera fait, on les relâchera, j’espère, Excellence?

--Oui, on les relâchera, pour t’être agréable, petit Judson de mon cœur.

Après quoi ils burent à la santé de leurs souverains respectifs, tandis que Davies présidait à l’enlèvement de la planche ébréchée et des traces de balles sur le pont et les têtes de l’avant.

--Oh! c’est trop fort! s’écria Judson quand ils furent remontés sur le pont. Cet idiot-là a excédé ses instructions, mais... mais vous me laisserez vous indemniser pour ceci!

Davies, assis les jambes dans l’eau sur un échafaudage suspendu à la proue, sentit nettement qu’on le blâmait dans une langue étrangère. Il se contorsionna, tout gêné, sans interrompre sa besogne.

--Qu’est-ce que c’est? fit le gouverneur.

--Cette tête de bois a cru que nous avions besoin d’or en feuilles, et il en a emprunté de votre magasin, mais je vais y mettre bon ordre! (Et alors en anglais:) Halte-là, Davies! Tonnerre de l’enfer, qu’aviez-vous besoin d’aller prendre de l’or en feuilles? N. d. D., sommes-nous donc une bande de pirates sauvages qui râflent le magasin d’une tartane levantine? Prenez un air contrit, espèce de cul-de-plomb, ventre en pot à tabac, enfant de rétameur aux yeux louches! Vive mon âme! ne pourrai-je maintenir la discipline sur mon navire, et faut-il qu’un apprenti serrurier de riveur de chaudières me réduise à rougir devant un forban au nez jaune! Quittez l’échafaudage, Davies, et retournez à la machine! Mais auparavant déposez ces feuilles et laissez là le carnet. Je vous ferai appeler dans une minute. Allez à l’arrière!

Or, quand ce torrent d’injures s’abattit sur lui, Davies n’avait au-dessus des bastingages que la moitié supérieure de sa ronde figure: elle s’éleva graduellement tandis que l’averse continuait, et le complet ahurissement, l’exaspération, la rage et l’amour-propre blessé se succédèrent sur ses traits, jusqu’au moment où il vit la paupière gauche de son chef hiérarchique s’abaisser par deux fois. Il s’en courut alors à la salle de la machine, où, s’essuyant le front avec une poignée de déchet, il s’assit pour réfléchir à l’aventure.

--Je suis au regret, dit Judson à ses compagnons, mais vous voyez le personnel qu’on nous donne. Ceci me laisse plus encore votre débiteur. Car, s’il m’est possible de remplacer cette chose (jamais on n’emporte d’or en feuilles sur un affût de canon flottant), comment arriverai-je à m’excuser pour l’outrecuidance de cet homme?

Davies avait la pensée lente; malgré tout, au bout d’un moment, il transféra le déchet de son front à sa bouche et mordit dedans pour s’empêcher de rire. A nouveau il battit un entrechat sur les têtes de la machine.

--Chic! Oh! sacrément chic! ricana-t-il. J’ai navigué avec pas mal d’officiers, mais je n’en ai jamais vu un si chic que lui. Et je le croyais de cette nouvelle espèce qui ne sait même pas lancer trois mots, pour ainsi dire.

--Davies, vous pouvez reprendre votre besogne, dit Judson par le panneau de la machine. Ces fonctionnaires ont eu l’extrême obligeance de parler en votre faveur. Pendant que vous y êtes, faites ça jusqu’au bout. Mettez-y tout votre monde. Où avez-vous trouvé cet or?

--Leur magasin est un vrai spectacle, commandant. Il vous faut voir ça. Il y en a assez pour dorer deux cuirassés de première classe, et j’en ai chipé une bonne moitié.

--Dépêchez-vous alors. Ils vont nous ravitailler en charbon cet après-midi. Il vous faudra tout recouvrir.

--Chic! Oh! sacrément chic! répéta Davies à mi-voix, tout en rassemblant ses subordonnés, qu’il mit en devoir d’accomplir le vœu secret et si longtemps différé de Judson.

· · ·

C’était le Martin Frobisher, le vaisseau-amiral, important bateau de guerre alors qu’il était neuf, du temps où l’on construisait pour la voile aussi bien que pour la vapeur. Il pouvait faire douze nœuds toutes voiles dehors, et ce fut sous cette allure qu’il s’arrêta à l’embouchure du fleuve, telle une pyramide d’argent sous le clair de lune. L’amiral, craignant d’avoir donné à Judson une tâche au-dessus de ses forces, était venu lui rendre visite, et par la même occasion exécuter un peu de besogne diplomatique le long de la côte. Il y avait à peine assez de brise pour faire parcourir deux milles à l’heure au Frobisher, et quand celui-ci pénétra dans la passe, le silence de la terre se referma sur lui. De temps à autre ses vergues gémissaient un peu, et le clapotis de l’eau sous son étrave répondait à ce gémissement. La pleine lune se levait par-dessus les marigots fumants, et l’amiral en le considérant oubliait Judson pour se livrer à de plus doux souvenirs. Comme évoqués par cette disposition d’esprit, arrivèrent sur la face argentée de l’eau les sons d’une mandoline que l’éloignement rendait d’une douceur enchanteresse, mêlés à des paroles invoquant une aimable Julie... une aimable Julie et l’amour. Le chant se tut, et seul le gémissement des vergues rompait le silence sur le grand navire.

La mandoline reprit, et le commandant, placé du côté sous le vent de la passerelle, ébaucha un sourire qui se refléta sur les traits du midship de timonerie. On ne perdait pas un mot de la chanson, et la voix du chanteur était celle de Judson.

La semaine dernière dans notre rue il est venu un rupin, Un élégant vieux blagueur qu’avait une vilaine toux. Il avise ma bourgeoise, lui tire son huit-reflets D’un air tout à fait distingué...

Et ainsi de suite jusqu’au dernier couplet. Le refrain fut repris par plusieurs voix, et le midship de timonerie commença de battre la mesure en sourdine avec son pied.

C’qu’on s’amuse! criaient les voisins. Comment vas-tu t’y prendre, Bill? As-tu acheté la rue, Bill? De rire?... j’ai pensé en mourir Quand je les ai expulsés dans la rue d’Old Kent.

Ce fut le youyou de l’amiral, nageant en douceur, qui arriva au beau milieu de ce joyeux petit concert d’après boire. Ce fut Judson, la mandoline enrubannée pendue à son cou, qui reçut l’amiral quand celui-ci escalada la muraille de la Guadala, et ce fut peut-être bien aussi l’amiral qui resta jusqu’à trois heures du matin et réjouit les cœurs du capitaine et du gouverneur. Il était venu en hôte indésiré, mais il repartit en hôte honoré quoique toujours strictement non officiel. Le lendemain, dans la cabine de l’amiral, Judson raconta son histoire, en affrontant de son mieux les bourrasques de rire de l’amiral; mais l’histoire fut plus amusante encore, narrée par Davies à ses amis dans l’arsenal de Simon Town, du point de vue d’un ouvrier mécanicien de deuxième classe ignorant tout de la diplomatie.

Et s’il n’y avait pas de véracité aussi bien dans mon récit, qui est celui de Judson, que dans les racontars de Davies, on ne trouverait certes pas aujourd’hui dans le port de Simon Town une canonnière à fond plat et à deux hélices, destinée uniquement à la défense des fleuves, d’environ deux cent soixante-dix tonnes de jauge et cinq pieds de tirant d’eau, qui porte, au mépris des règlements du service, un listel d’or sur sa peinture grise. Il s’ensuit également que l’on est forcé de croire cette autre version de l’algarade qui, signée par Son Excellence le gouverneur et transmise par la Guadala, contenta l’amour-propre d’une grande et illustre nation, et sauva une monarchie de ce despotisme inconsidéré qui a nom république.

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