Scène première
LÉONTINE, MORICET
Moricet, suppliant.
Léontine ?
Léontine, faisant de la tête un signe négatif en introduisant une charge de plomb dans la cartouche qu’elle tient.
Non !… Continuons nos cartouches…
Moricet
Je vous en prie !
Léontine
Non, là… (Indiquant la cartouche.) Bourrez donc !
Moricet, bourrant avec le bourre-cartouches
Je bourre !… Enfin, qu’est-ce que ça vous fait, Léontine ?
Léontine, impatientée
Oh ! (Bien catégorique.) Non ! non ! non ! là… vous entendez ?
Moricet, vexé, se levant
Allons, c’est bien ! c’est très bien ! Pour la première preuve d’amour que je vous demande…
Léontine, toujours assise, moqueuse
La première ? Merci, vous commencez par la dernière.
Moricet, dédaigneux
Ah ! si vous avez des numéros d’ordre ! (Comme très convaincu de son droit.) Qu’est-ce que je vous demande après tout ? Une chose toute naturelle… entre gens qui sympathisent… Votre mari s’en va à la chasse… Je suis son ami, c’est tout simple que je vous demande de me consacrer votre soirée.
Léontine, railleuse
Comment donc !… jusqu’à demain matin.
Moricet, bien convaincu
… demain matin, de bonne heure !… Il faut que je sois à huit heures à mes affaires, ainsi…
Léontine, railleuse
Oh ! vous m’en direz tant !
Moricet, pincé
Léontine ! Vous n’avez pas confiance en moi.
Léontine
Mais, voyons, grand insensé, en admettant même que je veuille… ce que vous demandez, vous ne pensez donc pas que j’ai ma réputation à sauvegarder… mais qu’est-ce qu’on dirait ? les domestiques, le concierge, s’ils apercevaient que je ne rentre pas ce soir… quelles gorges chaudes !…
Moricet, avec dédain
Vous voyez toujours les choses par leur petit côté. (Il se rassied.) Comme si une femme ne trouvait pas toujours à donner le change pour ces machines-là…
Léontine
Ah ! c’est facile, oui ! (Passant la cartouche à Moricet.) Vingt-neuf.
Moricet, prenant la cartouche et bourrant
Vingt-neuf. Vous n’êtes pas sans avoir une parente à la campagne ?
Léontine
Oui, ma marraine…
Moricet
Eh bien ! votre mari s’absente, vous allez chez votre marraine.
Léontine
Oui-dà ! et en chemin je bifurque, n’est-ce pas ? et je m’arrête, 40, rue d’Athènes, dans le petit pied-à-terre de M. Moricet.
Moricet, bien sincère
Oh ! oui !
Léontine, railleuse
Comment donc ! Vous me voyez allant dans votre appartement de garçon.
Moricet, avec conviction
Très bien !
Léontine, même jeu
Tenez, vous m’amusez…
Moricet, comme un argument sans réplique
Ah ! que c’est drôle, mais puisque c’est tout près, voyons, vous le savez bien.
Léontine
Voilà une raison.
Moricet, avec amertume
Je me demande alors pourquoi, quand je vous ai confié à vous… à vous seule… car j’ai eu soin de ne pas en ouvrir la bouche à votre mari, que j’avais l’intention de prendre une petite garçonnière et que j’hésitais entre plusieurs appartements, vous m’avez dit : « Louez donc celui-là, nous serons tout près… » (Avec passion.) Ah !… quand vous m’avez dit ça, je n’ai eu de cesse que je n’aie eu mon bail en poche ! J’ai marché sur tout ! L’appartement était occupé par une brave locataire, M Urbaine des Voitures… qui n’avait contre elle que l’irrégularité avec laquelle elle payait son terme ! J’ai obtenu son expulsion du propriétaire. Était-ce d’un chevalier français ? Non ! mais vous m’aviez dit, n’est-ce pas : « Louez donc celui-là, nous serons tout près ! » Alors…
Léontine
Eh bien ! je ne vois pas le rapport…
Moricet, avec amertume
Ah ! voilà bien où nous sommes deux natures différentes. Quand vous m’avez dit : « Louez donc celui-là, nous serons tout près… » Eh bien !… j’avais compris ça !
Léontine
Ah ! bien, vous avez une jolie opinion de moi, si vous croyez que je fréquente les appartements de garçon !
Moricet, se récriant
Moi, croire une chose pareille !… Ah ! Dieu merci !
Léontine, passant une cartouche
Trente.
Moricet, prenant la cartouche et répétant machinalement
Trente, oui… Mais est-ce que vous croyez que je vous estimerais si je pensais une chose pareille ! Je vous dis : « Venez chez moi », parce que c’est chez moi… Ça ne sort pas d’entre nous ! Mais si je vous croyais capable de… Ah ! bien, Dieu merci, mais qu’est-ce que vous seriez donc ?
Léontine
Oh ! à peu près la même chose.
Moricet, se récriant
Vous trouvez, vous ! Ah ! vous n’avez pas le sentiment des nuances.
Léontine
Allons, mettons que je n’ai pas le sentiment des nuances… Et, puisque je ne l’ai pas… Eh bien ! ne parlons plus de tout cela… Voulez-vous… n’en parlons plus !
Moricet, se levant et arpentant la scène
C’est bien, c’est très bien… Ah ! certes non, je ne vous en parlerai plus. Je ne regrette même qu’une chose, c’est de vous en avoir parlé.
Léontine
Bon. Étouffez vos regrets et continuons nos cartouches.
Moricet, avec une colère sourde
Et voilà les femmes, tenez, voilà les femmes !
Léontine, indiquant les cartouches
Alors, vous y renoncez ?
Moricet, même jeu
Oh ! oui, j’y renonce !… ces êtres pervers…
Léontine
Je vous parle des cartouches.
Moricet, avec un sourire sardonique
Ah ! c’est vrai… les cartouches !… Eh bien ! j’y renonce encore bien plus… aux cartouches… (Avec une colère contenue.) J’en ai assez, madame, de jouer ce rôle ridicule de fabriquer des cartouches pour monsieur votre mari ! Dieu ! quand je pense que je vous mettais si haut !… Ah ! vous m’avez fait tomber, là, d’un sixième étage… (Bien convaincu.) mais c’est égal… je remercie le ciel de vous avoir mise toute nue devant moi.
Léontine, se récriant
Hein ?
Moricet, se rasseyant
Je parle au figuré !
Léontine
C’est heureux !