‹ Monsieur chasse !Chapitre 1 sur 46 · Scène première

Scène première

LÉONTINE, MORICET

Moricet, suppliant.

Léontine ?

Léontine, faisant de la tête un signe négatif en introduisant une charge de plomb dans la cartouche qu’elle tient.

Non !… Continuons nos cartouches…

Moricet

Je vous en prie !

Léontine

Non, là… (Indiquant la cartouche.) Bourrez donc !

Moricet, bourrant avec le bourre-cartouches

Je bourre !… Enfin, qu’est-ce que ça vous fait, Léontine ?

Léontine, impatientée

Oh ! (Bien catégorique.) Non ! non ! non ! là… vous entendez ?

Moricet, vexé, se levant

Allons, c’est bien ! c’est très bien ! Pour la première preuve d’amour que je vous demande…

Léontine, toujours assise, moqueuse

La première ? Merci, vous commencez par la dernière.

Moricet, dédaigneux

Ah ! si vous avez des numéros d’ordre ! (Comme très convaincu de son droit.) Qu’est-ce que je vous demande après tout ? Une chose toute naturelle… entre gens qui sympathisent… Votre mari s’en va à la chasse… Je suis son ami, c’est tout simple que je vous demande de me consacrer votre soirée.

Léontine, railleuse

Comment donc !… jusqu’à demain matin.

Moricet, bien convaincu

… demain matin, de bonne heure !… Il faut que je sois à huit heures à mes affaires, ainsi…

Léontine, railleuse

Oh ! vous m’en direz tant !

Moricet, pincé

Léontine ! Vous n’avez pas confiance en moi.

Léontine

Mais, voyons, grand insensé, en admettant même que je veuille… ce que vous demandez, vous ne pensez donc pas que j’ai ma réputation à sauvegarder… mais qu’est-ce qu’on dirait ? les domestiques, le concierge, s’ils apercevaient que je ne rentre pas ce soir… quelles gorges chaudes !…

Moricet, avec dédain

Vous voyez toujours les choses par leur petit côté. (Il se rassied.) Comme si une femme ne trouvait pas toujours à donner le change pour ces machines-là…

Léontine

Ah ! c’est facile, oui ! (Passant la cartouche à Moricet.) Vingt-neuf.

Moricet, prenant la cartouche et bourrant

Vingt-neuf. Vous n’êtes pas sans avoir une parente à la campagne ?

Léontine

Oui, ma marraine…

Moricet

Eh bien ! votre mari s’absente, vous allez chez votre marraine.

Léontine

Oui-dà ! et en chemin je bifurque, n’est-ce pas ? et je m’arrête, 40, rue d’Athènes, dans le petit pied-à-terre de M. Moricet.

Moricet, bien sincère

Oh ! oui !

Léontine, railleuse

Comment donc ! Vous me voyez allant dans votre appartement de garçon.

Moricet, avec conviction

Très bien !

Léontine, même jeu

Tenez, vous m’amusez…

Moricet, comme un argument sans réplique

Ah ! que c’est drôle, mais puisque c’est tout près, voyons, vous le savez bien.

Léontine

Voilà une raison.

Moricet, avec amertume

Je me demande alors pourquoi, quand je vous ai confié à vous… à vous seule… car j’ai eu soin de ne pas en ouvrir la bouche à votre mari, que j’avais l’intention de prendre une petite garçonnière et que j’hésitais entre plusieurs appartements, vous m’avez dit : « Louez donc celui-là, nous serons tout près… » (Avec passion.) Ah !… quand vous m’avez dit ça, je n’ai eu de cesse que je n’aie eu mon bail en poche ! J’ai marché sur tout ! L’appartement était occupé par une brave locataire, M Urbaine des Voitures… qui n’avait contre elle que l’irrégularité avec laquelle elle payait son terme ! J’ai obtenu son expulsion du propriétaire. Était-ce d’un chevalier français ? Non ! mais vous m’aviez dit, n’est-ce pas : « Louez donc celui-là, nous serons tout près ! » Alors…

Léontine

Eh bien ! je ne vois pas le rapport…

Moricet, avec amertume

Ah ! voilà bien où nous sommes deux natures différentes. Quand vous m’avez dit : « Louez donc celui-là, nous serons tout près… » Eh bien !… j’avais compris ça !

Léontine

Ah ! bien, vous avez une jolie opinion de moi, si vous croyez que je fréquente les appartements de garçon !

Moricet, se récriant

Moi, croire une chose pareille !… Ah ! Dieu merci !

Léontine, passant une cartouche

Trente.

Moricet, prenant la cartouche et répétant machinalement

Trente, oui… Mais est-ce que vous croyez que je vous estimerais si je pensais une chose pareille ! Je vous dis : « Venez chez moi », parce que c’est chez moi… Ça ne sort pas d’entre nous ! Mais si je vous croyais capable de… Ah ! bien, Dieu merci, mais qu’est-ce que vous seriez donc ?

Léontine

Oh ! à peu près la même chose.

Moricet, se récriant

Vous trouvez, vous ! Ah ! vous n’avez pas le sentiment des nuances.

Léontine

Allons, mettons que je n’ai pas le sentiment des nuances… Et, puisque je ne l’ai pas… Eh bien ! ne parlons plus de tout cela… Voulez-vous… n’en parlons plus !

Moricet, se levant et arpentant la scène

C’est bien, c’est très bien… Ah ! certes non, je ne vous en parlerai plus. Je ne regrette même qu’une chose, c’est de vous en avoir parlé.

Léontine

Bon. Étouffez vos regrets et continuons nos cartouches.

Moricet, avec une colère sourde

Et voilà les femmes, tenez, voilà les femmes !

Léontine, indiquant les cartouches

Alors, vous y renoncez ?

Moricet, même jeu

Oh ! oui, j’y renonce !… ces êtres pervers…

Léontine

Je vous parle des cartouches.

Moricet, avec un sourire sardonique

Ah ! c’est vrai… les cartouches !… Eh bien ! j’y renonce encore bien plus… aux cartouches… (Avec une colère contenue.) J’en ai assez, madame, de jouer ce rôle ridicule de fabriquer des cartouches pour monsieur votre mari ! Dieu ! quand je pense que je vous mettais si haut !… Ah ! vous m’avez fait tomber, là, d’un sixième étage… (Bien convaincu.) mais c’est égal… je remercie le ciel de vous avoir mise toute nue devant moi.

Léontine, se récriant

Hein ?

Moricet, se rasseyant

Je parle au figuré !

Léontine

C’est heureux !

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