‹ Monsieur chasse !Chapitre 2 sur 46 · Scène II

Scène II

LES MÊMES, DUCHOTEL

Duchotel, tenant un fusil de chasse qu’il nettoie, et venant se mettre entre eux, derrière la table, face au public

Eh bien ! ça va-t-il comme vous voulez ?

Moricet, maussade

Oh ! pas du tout.

Duchotel

Vraiment ? Qu’est-ce qui cloche ?

Moricet, même jeu

Tout.

Léontine

Mais non, rien.

Moricet

Oui, parlez pour vous, mais pour une nature bouillante comme la mienne, voir qu’on fait tous ses efforts pour… et qu’on en est toujours au même point…

Duchotel

Voyons… Tu veux peut-être aller trop vite en besogne… Aie donc de la patience, que diable… Tu n’es pas à la course…

Moricet

Moi, ni à la course, ni à l’heure… je ne suis à rien… je suis au dépôt.

Duchotel, bon enfant

Je t’offrirais bien de m’en mêler.

Moricet, vivement

Non, tu me gênerais plutôt.

Duchotel

Bien, oui, je me le suis dit : « Il a ma femme ! Ils iront bien plus vite sans moi. »

Moricet

Mais oui.

Duchotel, essayant de le remonter

Allons, voyons…

Moricet, avec expansion

Ah ! tu es bon, toi ! (À Léontine.) Il est bon, lui !

Duchotel

C’est vrai, c’est stupide de se faire un mauvais sang pareil pour si peu de chose ! Regarde, moi avec mon fusil, est-ce que je m’énerve ? Et pourtant, je n’arrive pas à le nettoyer.

Moricet

Oh ! ça, si tu n’y arrives pas, c’est probablement parce que tu ne sais pas t’y prendre.

Duchotel

Tu sais donc, toi ?

Moricet

Tiens !

Duchotel

Et comment fais-tu quand tu veux le nettoyer ?

Moricet, simplement

Je l’envoie chez l’armurier.

Duchotel, s’inclinant

Ah ! comme ça…

Léontine

Là… Voilà trente-deux cartouches…

Moricet, se levant

Peut-on aimer la chasse !

Léontine

Ça…

Moricet, descendant à gauche

Voir souffrir des animaux… non, mais même un homme… moi, je ne peux pas !

Duchotel, au public

… Et c’est un médecin qui parle !

Moricet, d’un air indifférent

C’est chez ton ami Cassagne que tu vas faire ces hécatombes ?

Duchotel, vivement

Oui, oui, toujours !

Moricet

On ne le voit pas souvent ici, ton ami Cassagne.

Léontine, descendant à droite

N’est-ce pas ?

Duchotel, avec une bonhomie affectée

Tu sais, il ne bouge pas de la campagne, cet homme !

Moricet

C’est ça. Il y cherche l’oubli de ses malheurs conjugaux.

Duchotel

Oh ! « ses malheurs ». Il est séparé de sa femme, voilà tout.

Moricet

Oui, enfin, sa femme l’a trompé.

Duchotel

Ah ! ce n’est pas prouvé.

Moricet

C’est établi, ça revient au même. Oh ! je ne l’en blâme pas, certes ! Ce sont là des écarts trop respectables. (Avec intention, à Léontine.) La digne femme, elle avait un amant, au moins, elle !

Duchotel, regardant Moricet comme un homme qui ne comprend pas

Pourquoi dis-tu : « un amant au moins… » Tu as l’air d’insinuer qu’elle en a eu plusieurs.

Moricet, un peu bougon, comme on répond à quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas

Mais non ! Je n’ai pas dit : « Elle avait un amant au moins, elle ». J’ai dit : « Elle avait un amant, virgule, au moins, elle. » C’est toi qui comprends mal.

Duchotel

Alors, je ne saisis pas la finesse de ta réflexion.

Moricet, même jeu

T’as pas besoin !

Duchotel, revenant à la charge

Et puis je te trouve bon, toi, tu dis : « Elle avait un amant. » Qu’est-ce que tu en sais ?

Léontine

Oui ?

Duchotel, s’emballant

Parce que le mari l’affirme ?… Mais qu’est-ce qu’il en sait, le mari ?… D’ailleurs, les maris sont toujours les derniers à voir clair dans ces choses-là !… Des présomptions, oui, mais pas de preuves… Va… c’est même ce qui enrage ce brave Cassagne de ne pas en avoir… parce qu’alors, il pourrait faire convertir sa séparation en divorce, tandis que sans cela, il faut le consentement des deux parties… Et comme madame est opposée au divorce…

Léontine

Elle a raison ! c’est d’une bonne catholique.

Duchotel, approuvant

Oui !… Et puis ça lui supprimerait sa pension.

Moricet

Ça, c’est d’une catholique mitigée.

Duchotel, qui a continué de nettoyer son fusil

Ah ! sacré fusil, va ! Ma foi, je vais suivre ton conseil, je vais l’envoyer chez l’armurier. (Il remonte.) Dites donc, Babet…

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