Scène II
LES MÊMES, DUCHOTEL
Duchotel, tenant un fusil de chasse qu’il nettoie, et venant se mettre entre eux, derrière la table, face au public
Eh bien ! ça va-t-il comme vous voulez ?
Moricet, maussade
Oh ! pas du tout.
Duchotel
Vraiment ? Qu’est-ce qui cloche ?
Moricet, même jeu
Tout.
Léontine
Mais non, rien.
Moricet
Oui, parlez pour vous, mais pour une nature bouillante comme la mienne, voir qu’on fait tous ses efforts pour… et qu’on en est toujours au même point…
Duchotel
Voyons… Tu veux peut-être aller trop vite en besogne… Aie donc de la patience, que diable… Tu n’es pas à la course…
Moricet
Moi, ni à la course, ni à l’heure… je ne suis à rien… je suis au dépôt.
Duchotel, bon enfant
Je t’offrirais bien de m’en mêler.
Moricet, vivement
Non, tu me gênerais plutôt.
Duchotel
Bien, oui, je me le suis dit : « Il a ma femme ! Ils iront bien plus vite sans moi. »
Moricet
Mais oui.
Duchotel, essayant de le remonter
Allons, voyons…
Moricet, avec expansion
Ah ! tu es bon, toi ! (À Léontine.) Il est bon, lui !
Duchotel
C’est vrai, c’est stupide de se faire un mauvais sang pareil pour si peu de chose ! Regarde, moi avec mon fusil, est-ce que je m’énerve ? Et pourtant, je n’arrive pas à le nettoyer.
Moricet
Oh ! ça, si tu n’y arrives pas, c’est probablement parce que tu ne sais pas t’y prendre.
Duchotel
Tu sais donc, toi ?
Moricet
Tiens !
Duchotel
Et comment fais-tu quand tu veux le nettoyer ?
Moricet, simplement
Je l’envoie chez l’armurier.
Duchotel, s’inclinant
Ah ! comme ça…
Léontine
Là… Voilà trente-deux cartouches…
Moricet, se levant
Peut-on aimer la chasse !
Léontine
Ça…
Moricet, descendant à gauche
Voir souffrir des animaux… non, mais même un homme… moi, je ne peux pas !
Duchotel, au public
… Et c’est un médecin qui parle !
Moricet, d’un air indifférent
C’est chez ton ami Cassagne que tu vas faire ces hécatombes ?
Duchotel, vivement
Oui, oui, toujours !
Moricet
On ne le voit pas souvent ici, ton ami Cassagne.
Léontine, descendant à droite
N’est-ce pas ?
Duchotel, avec une bonhomie affectée
Tu sais, il ne bouge pas de la campagne, cet homme !
Moricet
C’est ça. Il y cherche l’oubli de ses malheurs conjugaux.
Duchotel
Oh ! « ses malheurs ». Il est séparé de sa femme, voilà tout.
Moricet
Oui, enfin, sa femme l’a trompé.
Duchotel
Ah ! ce n’est pas prouvé.
Moricet
C’est établi, ça revient au même. Oh ! je ne l’en blâme pas, certes ! Ce sont là des écarts trop respectables. (Avec intention, à Léontine.) La digne femme, elle avait un amant, au moins, elle !
Duchotel, regardant Moricet comme un homme qui ne comprend pas
Pourquoi dis-tu : « un amant au moins… » Tu as l’air d’insinuer qu’elle en a eu plusieurs.
Moricet, un peu bougon, comme on répond à quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas
Mais non ! Je n’ai pas dit : « Elle avait un amant au moins, elle ». J’ai dit : « Elle avait un amant, virgule, au moins, elle. » C’est toi qui comprends mal.
Duchotel
Alors, je ne saisis pas la finesse de ta réflexion.
Moricet, même jeu
T’as pas besoin !
Duchotel, revenant à la charge
Et puis je te trouve bon, toi, tu dis : « Elle avait un amant. » Qu’est-ce que tu en sais ?
Léontine
Oui ?
Duchotel, s’emballant
Parce que le mari l’affirme ?… Mais qu’est-ce qu’il en sait, le mari ?… D’ailleurs, les maris sont toujours les derniers à voir clair dans ces choses-là !… Des présomptions, oui, mais pas de preuves… Va… c’est même ce qui enrage ce brave Cassagne de ne pas en avoir… parce qu’alors, il pourrait faire convertir sa séparation en divorce, tandis que sans cela, il faut le consentement des deux parties… Et comme madame est opposée au divorce…
Léontine
Elle a raison ! c’est d’une bonne catholique.
Duchotel, approuvant
Oui !… Et puis ça lui supprimerait sa pension.
Moricet
Ça, c’est d’une catholique mitigée.
Duchotel, qui a continué de nettoyer son fusil
Ah ! sacré fusil, va ! Ma foi, je vais suivre ton conseil, je vais l’envoyer chez l’armurier. (Il remonte.) Dites donc, Babet…