Scène X
LES MÊMES, LÉONTINE, DUCHOTEL
Duchotel, habillé de neuf avec le pantalon qu’il vient d’essayer
Là ! Je suis prêt !
Léontine
Gontran !
Gontran, passant devant la table et gagnant le numéro 3
Bonjour, ma tante !… mon oncle ! Tiens, mais c’est que c’est vrai, vous avez mon pantalon.
Duchotel, tendant également la jambe
Il paraît, il paraît, mon ami ! nous nous copions.
Gontran, à part
Il pourrait parler au singulier.
Moricet, à mi-voix, à Léontine qui a gagné la gauche
C’est pas gentil, vous savez, ce que vous avez fait, d’aller raconter à votre mari.
Léontine
Ah ? vous trouvez…
Moricet
Je ne vous dirai plus jamais rien, moi.
Duchotel
Sapristi ! Il faut que j’envoie une dépêche ! (Il fait mine de se diriger vers le secrétaire, mais à ce moment, Gontran, qui a continué son manège, est en train de lui tirer son pantalon sur le cou-de-pied, de telle sorte que Duchotel, retenu par la jambe, manque de tomber.) Mais laisse-moi donc tranquille, toi ! (Il va au meuble de droite et, s’apercevant que le meuble est boiteux.) Ah çà ! qui est-ce qui a retiré… Ah ! le voilà !…
Moricet, apercevant son manège
Ah ! non, mon vieux ! non, pas ça !… prends Victor Hugo !
Duchotel, qui s’est assis pour écrire
Oui ! oui ! c’est bon… (Changeant de ton :) Dites donc, mes enfants, quelle heure est-il ?
Moricet, regardant sa montre
Cinq heures cinq.
Duchotel
Déjà !
Léontine, regardant sa montre
Moi, j’ai cinq heures dix.
Duchotel, à Gontran
Et toi ?
Gontran, regardant sa montre, une montre en nickel qu’il tire de la poche de son pantalon
Moi ? j’ai neuf heures et demie.
Duchotel
Tu ne vas pas…
Gontran, riant
Je ne crois pas…
Duchotel, se mettant à écrire et, avec affectation, pour être entendu de sa femme
Sapristi, je n’ai que le temps, si je veux prendre le train de six heures moins le quart.
Léontine, allant à Duchotel
C’est à Cassagne que tu télégraphies ?
Duchotel, retournant vivement la dépêche qu’il est en train de rédiger, de façon à ce que sa femme ne puisse la lire
Oui, oui, précisément !… pour lui dire à quelle heure il doit m’attendre à la gare. (Changeant de ton.) Veux-tu dire qu’on descende mon sac ?
Léontine
J’y vais.
Duchotel, se remettant à écrire
Madame Cassagne, 40, rue d’Athènes.
Moricet, à Gontran, qui est près de lui à la cheminée
Eh bien, vous n’abordez pas la question ?
Gontran, comme un homme qui veut gagner du temps
Quand il aura fini d’écrire.
Duchotel, finissant d’écrire
« À six heures, à la Maison d’or. Sois exacte !… Zizi. » (Se levant.) Je signe Zizi, parce qu’elle m’appelle toujours Zizi ! Dans la maison, on ne me connaît que sous ce nom-là.
Gontran, exhorté par Moricet, gagnant l’avant-scène et s’approchant de Duchotel
Mon oncle !
Duchotel, se levant et, distraitement
Quoi ? (À lui-même.) Voyons, j’ai de l’argent… ?
Moricet, bas, à Gontran
Courage ! Tenez ! il amorce !
Gontran fait un violent effort sur lui-même, puis :
Mon oncle… Je vous vois justement compter des billets de banque… je vous serais bien obligé si vous pouviez me donner cinq cents francs.
Duchotel
Moi ?
Moricet, à part
Eh bien ! il y va carrément.
Duchotel
Moi ? Eh bien, non, mon ami, non ! Inutile de me parler d’emprunt, je ne te prêterai plus un sou ! Tu me dois six cents francs, eh bien ! ça suffit !
Gontran, à part
Est-il ladre ! Attends un peu ! (Haut.) Mais mon oncle, je ne comprends pas pourquoi vous me faites tous ces discours ! Je ne vous demande pas un cadeau ! Je vous vois des billets de cent francs dans la main, et je vous demande simplement de m’en donner cinq contre un billet… un excellent billet de cinq cent francs.
Duchotel
Ah ! C’est de te changer que tu me demandes… ? Oh ! ça, avec plaisir… attends : (Comptant ses billets. — Pendant ce jeu de scène, un billet lui échappe sans qu’il s’en aperçoive, Gontran qui est tout près de son oncle, et le chapeau à la main, reçoit le billet dans son chapeau et s’en couvre de l’air le plus innocent du monde.) Un, deux, trois, quatre, cinq !… Voilà cinq cents francs !
Gontran, après avoir serré les cinq billets dans son portefeuille
Merci, mon oncle !… Et voilà votre billet…
Duchotel
Qu’est-ce que c’est que ça ? (Lisant.) « Au jour de ma majorité… »
Gontran, au-dessus de la table
Donnant, donnant.
Duchotel, courant après lui
Ah ! non, là, eh ! pas de ça ! rends-moi mes billets.
Gontran, tournant en demi-cercle autour de la table de gauche à droite, puis de droite à gauche, suivant que Duchotel le poursuit dans un sens ou dans l’autre et de façon à avoir toujours la table entre eux.
Vous avez accepté, mon oncle ! ça ne me regarde pas ! le billet est en circulation.
Duchotel
Mais pas du tout ! Eh ! là, pas du tout !
Gontran
Au revoir, mon oncle ! et merci !
Duchotel, le poursuivant jusqu’au fond et s’arrêtant sur le seuil de la porte
Gontran !… Oh ! mais c’est trop fort ! En voilà un filou !
Moricet, pouffant de rire
Ah ! mon vieux, je crois qu’il te l’a fait endosser.