‹ Monsieur chasse !Chapitre 10 sur 46 · Scène X

Scène X

LES MÊMES, LÉONTINE, DUCHOTEL

Duchotel, habillé de neuf avec le pantalon qu’il vient d’essayer

Là ! Je suis prêt !

Léontine

Gontran !

Gontran, passant devant la table et gagnant le numéro 3

Bonjour, ma tante !… mon oncle ! Tiens, mais c’est que c’est vrai, vous avez mon pantalon.

Duchotel, tendant également la jambe

Il paraît, il paraît, mon ami ! nous nous copions.

Gontran, à part

Il pourrait parler au singulier.

Moricet, à mi-voix, à Léontine qui a gagné la gauche

C’est pas gentil, vous savez, ce que vous avez fait, d’aller raconter à votre mari.

Léontine

Ah ? vous trouvez…

Moricet

Je ne vous dirai plus jamais rien, moi.

Duchotel

Sapristi ! Il faut que j’envoie une dépêche ! (Il fait mine de se diriger vers le secrétaire, mais à ce moment, Gontran, qui a continué son manège, est en train de lui tirer son pantalon sur le cou-de-pied, de telle sorte que Duchotel, retenu par la jambe, manque de tomber.) Mais laisse-moi donc tranquille, toi ! (Il va au meuble de droite et, s’apercevant que le meuble est boiteux.) Ah çà ! qui est-ce qui a retiré… Ah ! le voilà !…

Moricet, apercevant son manège

Ah ! non, mon vieux ! non, pas ça !… prends Victor Hugo !

Duchotel, qui s’est assis pour écrire

Oui ! oui ! c’est bon… (Changeant de ton :) Dites donc, mes enfants, quelle heure est-il ?

Moricet, regardant sa montre

Cinq heures cinq.

Duchotel

Déjà !

Léontine, regardant sa montre

Moi, j’ai cinq heures dix.

Duchotel, à Gontran

Et toi ?

Gontran, regardant sa montre, une montre en nickel qu’il tire de la poche de son pantalon

Moi ? j’ai neuf heures et demie.

Duchotel

Tu ne vas pas…

Gontran, riant

Je ne crois pas…

Duchotel, se mettant à écrire et, avec affectation, pour être entendu de sa femme

Sapristi, je n’ai que le temps, si je veux prendre le train de six heures moins le quart.

Léontine, allant à Duchotel

C’est à Cassagne que tu télégraphies ?

Duchotel, retournant vivement la dépêche qu’il est en train de rédiger, de façon à ce que sa femme ne puisse la lire

Oui, oui, précisément !… pour lui dire à quelle heure il doit m’attendre à la gare. (Changeant de ton.) Veux-tu dire qu’on descende mon sac ?

Léontine

J’y vais.

Duchotel, se remettant à écrire

Madame Cassagne, 40, rue d’Athènes.

Moricet, à Gontran, qui est près de lui à la cheminée

Eh bien, vous n’abordez pas la question ?

Gontran, comme un homme qui veut gagner du temps

Quand il aura fini d’écrire.

Duchotel, finissant d’écrire

« À six heures, à la Maison d’or. Sois exacte !… Zizi. » (Se levant.) Je signe Zizi, parce qu’elle m’appelle toujours Zizi ! Dans la maison, on ne me connaît que sous ce nom-là.

Gontran, exhorté par Moricet, gagnant l’avant-scène et s’approchant de Duchotel

Mon oncle !

Duchotel, se levant et, distraitement

Quoi ? (À lui-même.) Voyons, j’ai de l’argent… ?

Moricet, bas, à Gontran

Courage ! Tenez ! il amorce !

Gontran fait un violent effort sur lui-même, puis :

Mon oncle… Je vous vois justement compter des billets de banque… je vous serais bien obligé si vous pouviez me donner cinq cents francs.

Duchotel

Moi ?

Moricet, à part

Eh bien ! il y va carrément.

Duchotel

Moi ? Eh bien, non, mon ami, non ! Inutile de me parler d’emprunt, je ne te prêterai plus un sou ! Tu me dois six cents francs, eh bien ! ça suffit !

Gontran, à part

Est-il ladre ! Attends un peu ! (Haut.) Mais mon oncle, je ne comprends pas pourquoi vous me faites tous ces discours ! Je ne vous demande pas un cadeau ! Je vous vois des billets de cent francs dans la main, et je vous demande simplement de m’en donner cinq contre un billet… un excellent billet de cinq cent francs.

Duchotel

Ah ! C’est de te changer que tu me demandes… ? Oh ! ça, avec plaisir… attends : (Comptant ses billets. — Pendant ce jeu de scène, un billet lui échappe sans qu’il s’en aperçoive, Gontran qui est tout près de son oncle, et le chapeau à la main, reçoit le billet dans son chapeau et s’en couvre de l’air le plus innocent du monde.) Un, deux, trois, quatre, cinq !… Voilà cinq cents francs !

Gontran, après avoir serré les cinq billets dans son portefeuille

Merci, mon oncle !… Et voilà votre billet…

Duchotel

Qu’est-ce que c’est que ça ? (Lisant.) « Au jour de ma majorité… »

Gontran, au-dessus de la table

Donnant, donnant.

Duchotel, courant après lui

Ah ! non, là, eh ! pas de ça ! rends-moi mes billets.

Gontran, tournant en demi-cercle autour de la table de gauche à droite, puis de droite à gauche, suivant que Duchotel le poursuit dans un sens ou dans l’autre et de façon à avoir toujours la table entre eux.

Vous avez accepté, mon oncle ! ça ne me regarde pas ! le billet est en circulation.

Duchotel

Mais pas du tout ! Eh ! là, pas du tout !

Gontran

Au revoir, mon oncle ! et merci !

Duchotel, le poursuivant jusqu’au fond et s’arrêtant sur le seuil de la porte

Gontran !… Oh ! mais c’est trop fort ! En voilà un filou !

Moricet, pouffant de rire

Ah ! mon vieux, je crois qu’il te l’a fait endosser.

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