Scène IX
MORICET, puis GONTRAN, puis BABET
Moricet
C’est ça, va à tes entournures ! C’est ton affaire, marchand de soupe !
Mais nul encore n’a pu pénétrer ce mystère ;
Ceux qui pourraient parler ne peuvent plus le faire
Et c’est là le secret que garde le tombeau.
(Après un temps.) C’est beau !… Il y a quelque chose qui vibre là-dedans… Il y a un souffle… ça ne serait pas de moi que je le dirais aussi bien. (Il a gagné la gauche.) Mon Dieu, il est évident que ce n’est pas à la portée de tout le monde… Il y a des gens… Je ne parle même pas de Duchotel… Mais enfin le docteur Chemineau. Ça n’est pas le premier venu. C’est le plus grand spécialiste pour les maladies des reins… Je lui ai lu ce sonnet… Eh bien non ! Il est resté rêveur un moment et il m’a dit : « Eh bien ! après ? » Voilà tout ce qu’il a trouvé… qu’est-ce que vous voulez ? C’est fini quand un homme vous répond : « Eh bien ! après ? » Il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. (Tournant les pages qui ne sont pas coupées, et avec un rire amer.) Ça n’est même pas coupé. Enfin ! je ne lui demande pas de le lire, mais il aurait pu couper les pages… par politesse…
Gontran, paraissant au fond ; mise dernier genre, son pantalon est semblable à celui que vient de mettre Duchotel.
Tiens ! M. Moricet !
Moricet, sans quitter la table
Gontran ! Vous êtes donc en vacances ?
Gontran
Oui, pour la Toussaint… mon four-à-bac fait relâche.
Moricet
Quoi ?
Gontran
Je dis : mon four-à-bac fait relâche ! autrement dit : mon institution est en congé.
Moricet
Ah ! bon ! c’est qu’aussi vous avez un argot : « Mon four-à-bac fait relâche », qu’est-ce que ça veut dire !… De mon temps, nous, nous disions « la guimbarde déboucle »… tout simplement.
Gontran, pirouettant pour gagner l’extrême gauche
Qu’est-ce que vos voulez ! Ce sont les évolutions de la langue française. (Revenant à Moricet.) Dites-moi, mon oncle n’est pas là ?
Moricet
Si ? À côté, il essaye votre pantalon.
Gontran
Comment ? « il essaye mon pantalon. »
Moricet
Oui, enfin, le pareil à celui-là.
Gontran
Oh ! c’est ça, il me copie. (Se tapant sur le genou avec un geste de gavroche.) Crevant !
Moricet, le singeant
Crevant ! (Changeant de ton.) Voilà… Vous le trouverez avec son tailleur, si vous voulez le voir.
Gontran
Oh ! vous savez, je veux le voir et à côté de ça, je ne suis pas pressé.
Moricet
Ah !
Gontran
Non, je viens pour le taper, ainsi vous comprenez…
Moricet
Le taper ?… Vous frappez votre famille !
Gontran
Mais non… Je voudrais qu’il me prête cinq cents francs.
Moricet
Ah ? bon… Eh bien ?
Gontran
Ah ! « eh bien »… Je lui en dois déjà six, voilà le chiendent.
Moricet, le prenant par l’oreille et le faisant descendre
Ah ! çà, vous entretenez donc des demoiselles ?
Gontran, après un temps, relevant la tête, et presque à voix basse
Oui.
Moricet
Pas possible ?
Gontran, avec tout l’exubérance de la jeunesse
Oh ! mais une merveille, monsieur Moricet ! un vrai Greuze !… C’est jeune, c’est frais… ça n’a pas encore roulé.
Moricet
Oui-dà ?
Gontran
Je ne compte pas son vieux, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que c’est qu’un vieux ? C’est une quantité négligeable.
Moricet
Oui.
Gontran
Il est là pour commanditer l’affaire, voilà tout ; c’est même pour ça que ma petite amie m’a bien dit : « Si jamais mon singe survient, fourre-toi dans le placard ! » (Riant.) Oui, il paraît qu’il tient à être le seul, cet homme… est-il drôle ! Moi, est-ce qu’il me gêne ?
Moricet, moqueur
Parbleu !… Et… où l’avez-vous rencontrée, cette merveille ?
Gontran, après un jeu de physionomie qui semble dire : « Ah ! voilà !… »
… Au Mont-de-Piété ! Elle engageait des bijoux de famille… moi, je mettais ma montre au clou. De cette similitude de situation naquit notre rapprochement. Nous nous aimâmes !…
Moricet
Touchant ! Roméo et Juliette chez ma tante !
Gontran
Le soir même, elle me remettait la clé de son appartement et de son cœur et, depuis, je vais la voir tous les dimanches… quand je ne suis pas consigné…
Moricet
Ha ! ha !
Gontran
…Comme dimanche dernier, par exemple. (Brusquement.) Pristi ! et mon télégramme que j’oubliais pour la prévenir de ma visite ce soir. (Il fouille dans la poche intérieure de son veston.) Va-t-elle être heureuse !… quinze jours d’abstinence… parce que le vieux, n’est-ce pas… (Tirant un papier de son portefeuille.) Non, c’est pas ça… ça, tenez, c’est une garantie que j’apporte à mon oncle s’il veut me prêter mes cinq cent francs !
Moricet
Ah ! si vous donnez des garanties…
Gontran, avec une importance comique
Mais dame ! (Ton naturel.) C’est un effet que j’ai préparé à tout hasard.
Moricet, prenant le papier et lisant, pendant que Gontran continue à explorer son portefeuille
« Au jour de ma majorité, je paierai à mon oncle Duchotel, la somme de cinq cents francs, valeur reçue comptant. » (Hochant la tête et après un temps.) C’est ça, la garantie ?
Gontran, reprenant son papier qu’il remet dans son portefeuille et comme froissé
Tiens ! ça vaut de l’argent. (Il remet son portefeuille dans sa poche d’où il tire un autre papier.) Ah ! voilà la dépêche… Je vais l’envoyer porter par la bonne de mon oncle. (Il sonne, puis à Moricet, avec un hochement de tête et après un petit temps.) C’est égal ! taper mon oncle… Si je pouvais m’éviter cette corvée… (Nouveau temps, puis moitié sérieux, moitié riant.) Ça… ne vous dirait rien, à vous, par hasard, de me prêter cinq cents francs ?
Moricet, qui continue à parcourir son volume
Moi ?… Non… Ça ne me dirait rien du tout.
Gontran, nouveau hochement de tête silencieuse, puis :
… Je vous aurais donné mon billet.
Moricet
Oui, je sais bien, mais non.
Gontran
Oui. Oh ! je pensais bien ; je vous disais ça, par acquit de conscience.
Babet, entrant
Monsieur a sonné ?
Moricet
Non, c’est monsieur, là-bas.
Gontran
C’est moi. Pouvez-vous faire porter cette dépêche au télégraphe ?
Babet, prenant la dépêche
Cette dépêche ?… (Lisant.) « Madame Urbaine des Voitures, 40, rue d’Athènes. »
Gontran
Je ne vous demande pas de la lire, je vous demande de la porter.
Babet
Bien, monsieur.
Gontran
Il y a dix-neuf mots ?… Voilà vingt sous. (Très grand seigneur.) Vous garderez le reste.
Babet, à part
Eh bien, ça ne me fera pas de mal, si ça me tombe sur le pied !
Moricet, entendant Duchotel et Léontine, va à Gontran et, en passant devant la table, y dépose son volume
Tenez, voilà Duchotel, vous allez pouvoir présenter votre requête.
Gontran
Déjà ! Oh ! ça m’embête.