‹ Monsieur chasse !Chapitre 19 sur 46 · Scène VI

Scène VI

MADAME LATOUR, LÉONTINE

Madame Latour, le regardant sortir

Ah ! voilà un homme comme il faut, M. Moricet.

Léontine

Vous trouvez ?

Madame Latour, descendant entre la table et le canapé

Certes ! avec un homme comme ça, je comprends qu’une femme du monde se permette une faiblesse.

Léontine, hautaine

Pour qui dites-vous ça ?

Madame Latour, vivement

C’est une réflexion générale !… pour moi, si vous voulez, madame ! pour moi, dont le grand tort a été justement de favoriser un jour un homme qui n’était pas de mon rang.

Léontine

Vraiment !

Madame Latour, avec un soupir d’amertume

Ça m’a coûté ma position dans le monde, ça, madame !… parce que le monde, il vous pardonne une mauvaise conduite, il ne vous pardonne pas un scandale ! Mise à l’index par le faubourg Saint-Germain, chassée par mon mari…, voilà où j’en suis arrivée aujourd’hui.

Léontine

Pauvre comtesse ! Et qu’est-ce qu’il était donc, cet homme ?

Madame Latour, avec admiration

Il était dompteur, au cirque Fernando !

Léontine, avec un dégoût mal dissimulé

Est-il possible ! un dompteur !

Madame Latour

Oh ! madame… il était si beau ! Je me rappelle encore le jour où je le vis pour la première fois : j’étais aux stalles de premières avec mon mari !… Ah ! il avait un thorax !

Léontine

Ah ! Monsieur votre mari avait… ?

Madame Latour

Hein ?… Mon mari ? non ! au contraire, lui, ça rentrait ! Non, le dompteur !… Quel gars ! il fallait le voir dans sa cage, frappant les animaux féroces et allez donc… Ah ! cet homme, me disais-je avec transport, ah ! comme il doit bien taper sur une femme.

Léontine, se levant et passant à gauche

Oh ! quelle horreur… Mais un homme qui me ferait cela à moi…

Madame Latour, avec le ton d’un connaisseur

Ne parlez pas, Madame, d’une chose que vous ne connaissez pas ! (Changeant de ton.) Quinze jours après, ce dompteur de mon cœur me recevait mystérieusement dans une petite garçonnière aussi élégante et parfumée que celle-ci…

Léontine

Il se mettait bien, votre dompteur ?

Madame Latour, avec une moue un peu ironique

Heu !… c’était à mes frais !

Léontine

Ah ? bon !

Madame Latour

Ah ! madame, n’ayez jamais de faiblesse pour un dompteur de chez Fernando.

Léontine

Je n’en ai pas l’intention.

Madame Latour, remontant

Aussi ne saurais-je trop vous approuver d’avoir choisi un galant homme comme M. Moricet.

Léontine, pincée

Mais… M. Moricet n’est pour moi rien de ce que vous croyez, madame.

Madame Latour

Oh ! pardon. (Elle s’éloigne un peu à droite. — Silence, Léontine commence à déchiffrer le morceau — après l’avoir écouté.) Bien !… Très bien… piano là, piano ! (Comme pour s’excuser.) Rubinstein fait ça piano.

Léontine, s’arrêtant et la regardant

Rubinstein ! vous connaissez Rubinstein ?

Madame Latour, avec une pointe de vanité

Oh ! nous avons fait souvent de la musique ensemble.

Léontine, étonnée

Non ?… Quand ?

Madame Latour

Oh ! avant la décadence !

Léontine

Ah ? bon !

Madame Latour, pincée et amère

Je dois dire… que depuis que je suis concierge, M. Rubinstein ne met plus les pieds chez moi !…

Madame Latour, n’y tenant plus

Non. Tenez, voulez-vous me permettre… c’est à quatre mains.

Léontine, poussant un peu le tabouret du piano de façon à faire place à M Latour

Mais très volontiers, comtesse.

Madame Latour

Merci bien, madame, merci bien. (Elle a pris la chaise à droite de la table, et va s’installer au piano, côté de la basse, puis après avoir mis son binocle sur son nez.) Là… deux mesures pour rien.

Léontine, de même

Deux mesures pour rien.

Léontine et Madame Latour, comptant ensemble

Une, deux…

Nota : Le morceau doit, autant que possible, être exécuté en scène par les artistes eux-mêmes.

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