Scène VII
LES MÊMES, MORICET
Moricet, arrivant avec deux bouteilles de champagne
Dites donc, comtesse, j’ai bien les… (S’arrêtant stupéfait.) Ah !… Léontine au piano avec ma concierge… (Au public.) il n’y a plus de Pyrénées !… (Haut.) Qu’est-ce que vous faites là ?
Léontine, sans interrompre son morceau
Vous voyez, nous déchiffrons à quatre mains.
Moricet, les contemplant avec ironie, au public
Tableau de genre ! voilà !… (Haut.) Mes compliments. Dites donc, comtesse ?… (Voyant que M Latour continue de jouer sans lui répondre, tapant sur la table avec les deux bouteilles de champagne.) Comtesse ?… eh ! bien, comtesse ?
Madame Latour, tout en chantant, se tournant à demi vers lui sans que ses mains ne quittent le piano
La, la, la, la, la, la, la… là hein ?
Moricet, l’imitant
« Hein ? » Eh ! bien « hein ? » j’ai bien trouvé le champagne. (Il dépose les bouteilles sur la table.) Mais le tire-bouchon, où est-il ?
Madame Latour, lui répondant par-dessus son épaule comme à une personne qui vous dérange
Dans le tiroir, sous les serviettes !
Moricet, interloqué, puis ironique
Ah ? bon !… bien, bien ! ne vous dérangez donc pas…
Madame Latour, s’apercevant de son inconvenance, se levant vivement et, sa chaise à la main, allant à Moricet
Oh ! pardon, je vais vous le chercher…
Moricet
Non ! non ! je serais désolé de vous interrompre… Allez donc, comtesse !… allez donc !… je ferai ça moi-même.
Madame Latour, sa chaise à la main
Merci bien, monsieur Moricet, merci bien ! (À Léontine.) Reprenons-nous ?
Léontine
Non ! c’est trop difficile ! (Pivotant sur son tabouret, et après un moment de silence tout en tapotant légèrement de la main droite sur le clavier, distraitement à M Latour qui remet la chaise à sa place première, à droite de la table.) Et il y a longtemps, comtesse, que cette histoire vous est arrivée avec votre dompteur ?
Madame Latour, au-dessus de la table
Oh ! il y aura douze ans… à l’Immaculée Conception.
Léontine, toujours assise, mais le dos complètement tourné au piano
Ça doit tout de même vous faire un drôle d’effet de se voir pincée en pareille situation.
Madame Latour
Ah ! ne m’en parlez pas… mais ce qu’il y a de plus bête là-dedans… c’est le piège banal auquel je me suis laissée prendre.
Léontine, souriant
Vraiment ?
Madame Latour, se rapprochant de Léontine
Le départ simulé, madame ! le mari qui va à la chasse !
Léontine
Hein !
Madame Latour
Est-ce assez vieux jeu ?
Léontine, avec un rire sardonique
Àla chasse ! son mari aussi, oh ! tous les mêmes !
Madame Latour, redescendant
Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y allait pas, à la chasse.
Léontine
Parbleu ! Un prétexte pour aller chez sa maîtresse.
Madame Latour
Voilà… Hein ! mais non, mais pas du tout. Quand un mari va chez sa maîtresse, il dit qu’il va au cercle ! c’est le cliché, mais quand il dit qu’il va à la chasse…
Léontine
Ça ne prouve pas qu’il a une maîtresse.
Madame Latour
Non ! ça prouve qu’il se méfie de sa femme et qu’il a l’intention de revenir pour la pincer.
Léontine, tressaillant
Ah ! mon Dieu !
Madame Latour
Quoi donc ?
Léontine, se levant d’un bond et descendant à l’avant-scène extrême gauche
Ah ! mon Dieu ! mais je n’avais pas envisagé la question sous ce jour-là ! (À M Latour.) Cependant, madame… madame, quand le mari a déjà prétexté comme cela plusieurs fois qu’il allait à la chasse.
Madame Latour
Eh bien ? Ça prouve que ses premières enquêtes n’ont pas abouti et qu’il recommence.
Léontine
Ah ! mon Dieu ! mais c’est affreux ! et moi qui me figurais que… (Passant brusquement devant M Latour et gagnant la porte par laquelle est sorti Moricet ; l’ouvrant et appelant.) Moricet ! Moricet !
Madame Latour, abasourdie, gagnant l’extrême gauche
Qu’est-ce qu’elle a ?
Léontine, appelant
Eh bien ! Moricet, voyons.