Scène XIII
LÉONTINE, puis DUCHOTEL, puis MORICET
Duchotel, descendant en scène
Là, des sels, de la fleur d’oranger, j’ai ce qu’il faut !… voyons si Moricet… je suis sûr qu’il est encore là… (Il remonte dans la direction de la chambre où est Léontine ; — à ce moment dans cette même pièce on entend le bruit d’une chaise qui tombe.) Oui, on remue par là. (Frappant à la porte de droite sans l’ouvrir.) Eh bien ? allons, voyons !
Léontine, paraissant
Ah ! c’est heureux !… (Reconnaissant son mari qui lui tourne le dos en marchant.) Ciel ! mon mari !…
Duchotel, se retournant à ce moment et sursautant en apercevant ce corps humain sous cette couverture qui lui donne l’air d’un fantôme
Hein ! (Après un temps.) Qu’est-ce que c’est que ça ? (Voyant Léontine qui, sous sa couverture, essaye de se diriger vers la chambre de droite.) Ah ! mon Dieu ! ça marche… (Pendant que Léontine fait encore quelques pas.) En voilà une idée de se déguiser en revenant. (Voyant Léontine qui, marchant à l’aveuglette sous sa couverture, est sur le point de se cogner dans la cheminée.) Prenez garde ! madame, vous allez vous brûler. (À cet avertissement Léontine recule vivement, ce qui la met juste devant le canapé ; à part.) Eh ! parbleu, ce doit être la femme du monde en question ! (Haut et galamment à Léontine.) Ne craignez rien, madame ! je respecterai votre incognito !… (Léontine s’incline sous sa couverture en signe de remerciement.) Je venais savoir seulement si M. Moricet était encore là. (Léontine fait signe que non en tournant plusieurs fois la tête de gauche à droite.) Il est parti ! (Léontine fait signe que oui en secouant plusieurs fois la tête de haut en bas.) Merci, madame, c’est tout ce que je voulais savoir… (Il la salue profondément, Léontine lui répond par une grande révérence.) Désolé de vous avoir dérangé. (Il remonte vers la porte de sortie et se cogne dans Moricet qui entre brusquement tout essoufflé.) Ah ! te voilà ?
Moricet
Encore lui !…
Duchotel
Eh bien ?
Moricet, apercevant Léontine sous sa couverture
Et elle !… elle devant lui !
Duchotel
Qu’est-ce que tu as encore ?
Moricet, vivement
Rien, rien.
Duchotel, indiquant Léontine
Ah ? oui…
Moricet, s’efforçant de rire aussi pour se donner une contenance tout en indiquant Léontine à l’imitation de Duchotel
Oui, oui ! (À part.) Ah ! mon Dieu ! s’il se doutait.
Duchotel, changeant de ton
Mais dis donc ! Tu as été là-bas ?
Moricet, qui n’y est plus
Hein ? non ! heu ! oui ! oui !
Duchotel
Quoi ? non ! oui ! Y as-tu été ?
Moricet
Mais oui ! c’est fait, je l’ai saignée !…
Duchotel
Saignée ? mais on ne saigne pas pour cela !
Moricet, essayant de le faire partir
Non, je sais bien, mais enfin ! quand on est pressé, ça ne lui a pas fait de mal, c’est tout ce qu’il faut. Va, va, on t’attend.
Duchotel, résistant un peu
Bon ! bon ! je te comprends : tu as hâte de… (Au moment de sortir, se dérobant à la poussée de Moricet et redescendant légèrement.) Dis donc, charmante ta conquête… un peu couverte…
Moricet
Oui, oui ! c’est exprès, c’est une cure ! c’est une cure !
Duchotel
Ah ? Alors !… (Comme s’il allait sortir.) Allons, au revoir, heureux coquin !
Moricet, lui ouvrant la porte pour qu’il soit plus tôt sorti
Au revoir… au revoir…
Duchotel, au moment de sortir, redescendant un peu dans la direction de Léontine et lui faisant un grand salut en manière de plaisanterie
Madame ! (À ce mot de « madame », Léontine se lève tout d’une pièce et salue, puis gagnant la porte d’un pas allègre. — Gaîment à Moricet :) Allons ! bonne chance, toi.
Moricet
Merci !
Duchotel, reparaissant
Eh ! dis donc… pense à moi.
Moricet
Je n’y manquerai pas !
Moricet
Ouf !