Scène IV
DUCHOTEL, LÉONTINE
Léontine, rentrant avec des ciseaux et allant à la table
Eh ! bien où est-elle, cette bourriche ?… J’avoue que j’ai hâte d’en voir le contenu.
Duchotel, montrant la bourriche sur la table
Mais la voilà, chère amie, tu y trouveras toute ma chasse.
Léontine, debout à gauche de la table, et face à Duchotel
Tu es sûr que c’est bien ta chasse que j’y trouverai ?
Duchotel, avec un peu moins d’assurance
Comment, si j’en suis sûr !… Mais, dam, voyons…
Léontine
C’est que tu me fais l’effet d’un monsieur qui n’y a pas été du tout, à la chasse.
Duchotel
Allons ! bien, ça va te reprendre comme hier… Voyons, quand je te raconte mes exploits cynégétiques !… quand je te rapporte du gibier plein cette bourriche !
Léontine
Oui, des lièvres et des lapins !
Duchotel, vivement
Ah ! non, il n’y en a pas, cette fois ! (Allant s’asseoir, face au public, sur une chaise à droite près du secrétaire.) Mais ouvre-la tu verras, ouvre-la.
Léontine, qui est en train d’ouvrir la bourriche
C’est ce que je fais ! (Ouvrant la bourriche et regardant dans l’intérieur.) Mes compliments, c’est ta chasse, ça ?
Duchotel, avec satisfaction
Mon Dieu, oui.
Léontine, tirant un pâté de la bourriche
Ça ?
Duchotel
Mais parf… (Se redressant.) Hein !
Léontine, tirant un pâté, puis un autre
Et ça ?… et ça ?… c’est ta chasse, tout ça ?
Duchotel, affectant de rire et remontant à la table
Ah ! ah ! ah !… oui, je vais te dire… c’est exprès… Tu sais, le gibier, par ces temps orageux…
Léontine
Ah ! trêve de mensonges !
Duchotel
Non, mais comprends donc…
Léontine, tout en remettant les pâtés dans la bourriche
Je n’ai pas besoin de comprendre !
Duchotel, à part
Oh ! quel idiot que ce marchand ! (Haut.) Voyons, Léontine…
Léontine, même jeu au-dessus de la table
Laisse-moi !
Duchotel, à part, passant à gauche
Je lui dis : « Du gibier empaqueté dans une bourriche »… Il entend : « en pâtés dans une bourriche ! » (Haut.) Léontine, tu ne me crois pas ?
Léontine
Non !
Duchotel
Oh !
Léontine
Non, je ne te crois pas, parce que ta chasse n’est qu’un mensonge… parce que tu n’as pas été à Liancourt !
Duchotel
Oh !
Léontine
Et, quant à ton Cassagne, non seulement il n’a pas été avec toi, mais il n’a jamais su ce que c’était que la chasse de sa vie.
Duchotel
Vraiment !… Où as-tu pris cela ?
Léontine, descendant à droite de la table
C’est lui-même qui me l’a dit.
Duchotel, ne pouvant réprimer un sursaut
Il est donc venu ?
Léontine
Pas plus tard qu’hier, tu venais de partir.
Duchotel, à part
Oh ! que c’est bête !
Léontine
Ah ! ah ! ça t’effondre, ça ?
Duchotel, s’efforçant de prendre l’air dégagé
Moi ?… Ah ! bien, par exemple… c’est parce que Cassagne t’a dit… qu’alors tu crois… (Avec aplomb.) Mais tu ne connais donc pas Cassagne ? C’est son coup de soleil… Tu ne sais donc pas qu’il a attrapé un coup de soleil en Afrique, et depuis, ça lui a enlevé la mémoire… alors, n’est-ce pas, tu lui demandes s’il va à la chasse… il te dit « non »… parbleu ! il est sincère ! il ne se rappelle pas !… Pas chasseur, lui !… Ah ! bien, je voudrais qu’il fût là, tiens, pour le dire devant moi !… Je voudrais qu’il fût là.