‹ Monsieur chasse !Chapitre 34 sur 46 · Scène III

Scène III

LES MÊMES, DUCHOTEL

Duchotel, dans la tenue du premier acte, à l’exception du pantalon qui est celui de Moricet au deuxième acte, son fusil dans son étui à l’épaule. — Il a dans les mains une énorme bourriche qu’il tient afin de bien la faire voir, bras tendus et à hauteur de sa tête.

Madame !… où est Madame ?

Léontine

Toi, déjà ?

Duchotel

Ah ! Léontine ! ma Léontine !

Léontine, à part

Il ne sait rien !…

Duchotel, à part, en allant déposer son fusil et son chapeau sur le petit secrétaire à droite

Elle ne sait rien.

Léontine, au moment où Duchotel revient à elle, haut

Et tu n’as pas été trop fatigué par ta chasse ?

Duchotel

Ah ! pas du tout !… pas du tout !… au contraire !

Léontine, railleuse

Ah ! j’en suis bien aise !

Duchotel

Nous avons fait une chasse superbe !

Léontine

Ah ?

Duchotel, allant à Léontine

Figure-toi, depuis sept heures du matin…

Babet, qui est à gauche un peu au-dessus de la table

Monsieur n’a pas eu froid ?

Duchotel, étourdiment

Non ! j’étais au chaud !

Léontine, vivement

Tu étais au chaud ?

Duchotel, se rattrapant

J’étais au chaud… dans mes vêtements ! alors !… C’est égal, vois-tu, j’avais hâte de revenir !… c’est drôle, quand je suis loin de toi !… Cassagne voulait absolument me garder, tu sais ?

Léontine, railleuse

Vraiment ?

Duchotel

Mais je n’ai rien voulu entendre !… Je lui ai dit : Nous avons chassé cinq heures… ça suffit !… moi, je retourne auprès de ma petite femme adorée !

Léontine, à part

Comédien, va !

Duchotel

Oh ! si tu savais quelle chasse nous avons faite ! Il faisait un temps !

Léontine

Oui ! oui !… (D’un air détaché.) C’est sans doute pour cela que tu as changé de pantalon ?

Duchotel

Hein !… Euh !… Oui… précisément !… Ah ! tu t’es aperçue… Les femmes voient tout !

Léontine

Il est un peu grand !

Duchotel

Il est un peu grand. Figure-toi, j’étais trempé, alors Cassagne, ce brave ami Cassagne m’a dit : « Tu ne peux pas garder ce pantalon-là, je vais te prêter un des miens ! »

Léontine

Ah ! ah ! c’est ça !

Duchotel

C’est ça, oui, oui… Il n’est pas tout à fait à ma taille… mais, n’est-ce pas, plutôt que d’attraper mal… (Remontant. — À Babet.) Allez donc me chercher le pantalon que je mets tous les jours.

Babet

Oui, monsieur.

Duchotel, passant au dessus de la table et descendant à gauche

Oh ! mais quelle belle chasse !… non, tu n’as pas idée…

Léontine, toujours assise, écoutant son mari avec un intérêt plein de raillerie ; elle est bien face à lui, les deux coudes sur la table et ses deux mains croisées sous son menton

Oui-dà ?

Duchotel

Et puis, tu sais, je me suis distingué ; j’ai été étonnant ! J’ai fait un certain doublé…

Léontine, s’inclinant en manière de félicitation

Un doublé ! ah !

Duchotel

Oh ! figure-toi, un chevreuil à gauche qui filait comme ça et qui, en passant, fait lever un coq de bruyère… pan, pan, v’lan !… Ah !… j’ai tué Cassagne !

Léontine, appuyant

Tu as tué Cassagne ?

Duchotel

Hein !… Oui… enfin, je l’ai stupéfié !

Léontine

Ah ? bon !… Et le gibier ?… est-ce que tu l’as tué aussi ?…

Duchotel, un peu décontenancé

Mais, naturellement !… les deux, ma chère !… c’est bien pour ça que Cassagne…

Léontine

… A été tué !

Duchotel

Aété… Hein ?… oui… oh ! mais il faut que je te montre tout ce que j’ai rapporté ! (Il va prendre la bourriche au fond.) Tu n’as pas une paire de ciseaux ?

Léontine, se levant

Mais comment donc ! Je vais t’en chercher. Je suis trop curieuse de voir le résultat de ta chasse !

Duchotel, descendant à droite avec la bourriche

Oh ! tu verras !

Léontine

Tartuffe, va !

Duchotel, descendant tout à fait à l’avant-scène

Ouf ! j’ai un poids de moins ! J’avoue que j’étais dans des transes en venant ici. C’est égal, je crois que l’histoire de mon doublé n’a pas fait mal dans le tableau… c’était bien couleur locale… Cette bourriche aussi est bien dans la note !… (Après un petit temps, froidement au public.) Quarante francs !… chez Chevet !… (Il pose la bourriche sur la table.) J’ai dit au vendeur… ou plutôt j’ai crié au vendeur, parce qu’il était sourd comme un pot : « Faites-moi un joli choix de gibier poil et plume, le tout empaqueté dans une bourriche !… » Il m’a soigné ça !… Au fait, où est donc la note ?… (Il fouille dans la poche de son pantalon et en tire la lettre de Léontine à Moricet.) L’écriture de ma femme, ce n’est pas ça. (Il met la lettre dans la poche de côté de son veston, puis tirant une facture de l’autre poche de son pantalon.) Ah ! voilà la facture ! (Déchirant la facture.) Inutile de laisser traîner des pièces compromettantes !

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