Scène VI
LES MÊMES, BABET
Babet (3), entrant par le fond. — Elle a sur le bras, plié, le pantalon de Duchotel
Madame a sonné ?
Léontine, toujours au fond, à gauche, lui indiquant la bourriche
Oui, emportez ça !
Babet
Bien, Madame ! (Remettant à Duchotel (2) son pantalon.) Voilà le pantalon que monsieur m’a demandé. J’ai eu à le brosser. (Descendant à la table et au-dessus et voyant le contenu de la bourriche.) Ah ! qu’est-ce que c’est que ça ?
Léontine
Ça ? c’est la chasse de monsieur ! Allez !
Babet, étonnée
Ha ?
Duchotel, suppliant
Léontine ?
Léontine
Non !
Cassagne, assis près du secrétaire à droite, à lui-même
Il y a du grabuge ! il y a du grabuge !
Duchotel, passant au-dessus de la table sur laquelle il pose en chemin son pantalon et descendant, à Cassagne
Ah ! ça, triple maladroit, tu ne peux pas te taire !
Cassagne, toujours assis
Quoi ?
Duchotel
Tu ne comprends donc rien, toi ? Tu n’as donc pas deviné que je t’avais pris comme prétexte auprès de ma femme… que je lui avais dit que j’allais chez toi ?
Cassagne
Pour quoi faire ?
Duchotel, étourdiment
Tiens, parbleu, parce que je… hein ?… Et puis, est-ce que ça te regarde ?
Cassagne
Ah ?
Duchotel, tout en changeant de pantalon
Non, c’est insensé ! Voilà un garçon qui reste des années sans venir me voir, je m’en fais un alibi très commode, et il faut qu’il choisisse juste le jour où je suis censé être chez lui pour débarquer dans mon ménage.
Cassagne, se levant et passant à gauche
Est-ce que je pouvais savoir ?
Duchotel, même jeu
Ah ! tu ne sais jamais rien… Que diable !… quand on a pris l’habitude de ne plus mettre les pieds chez quelqu’un, la première chose à faire avant d’y retourner est de se dire : « Halte-là, informons-nous d’abord si nous ne servons pas d’alibi au mari. » Il me semble que ça saute aux yeux, ça !
Cassagne
Eh ! qu’est-ce que tu veux, je ne suis pas sorcier.
Duchotel, debout, achevant de mettre son pantalon, qu’il boutonne dos au public
Oh ! non, tu n’es pas sorcier ! tu n’as pas besoin de le dire ! Non, il y a des gens qui ont la visite malheureuse !
Cassagne, à part
Mais comme il rognonne quand il change de culotte !
Duchotel, repliant le pantalon qu’il vient de quitter après en avoir boutonné la ceinture
Enfin, qu’est-ce que tu me veux ? Qu’est-ce que tu viens faire ?
Cassagne, s’asseyant à la table, côté gauche
Eh bien ! voilà ! Tu vas peut-être me trouver indiscret.
Duchotel, posant le pantalon roulé sur la table et s’asseyant face à Cassagne sur la chaise, côté droit de la table. — Entre ses dents
Oh ! c’est bien possible !
Cassagne
J’ai pris rendez-vous ici avec le commissaire de police.
Duchotel, tressaillant
Chez moi ?
Cassagne, heureux de son exploit
Oui.
Duchotel
En voilà une idée !… Tu m’amènes des commissaires de police à présent ?
Cassagne
Oui, oui ! comme j’ai pour habitude de prendre toujours conseil de toi… Oh ! mais avant tout, j’ai le plaisir de t’annoncer une bonne nouvelle ; j’ai pincé ma femme cette nuit, en flagrant délit d’adultère.
Duchotel
Hein ?… C’est toi qui as fait ce coup-là ?
Cassagne, ravi
C’est moi !
Duchotel, à part
L’idiot ! De quoi se mêle-t-il ? (Haut.) D’abord quoi, ? Quoi ? « tu as pincé ta femme »… T’as rien pincé du tout, du moment que vous ne tenez pas l’amant !
Cassagne, se levant
Oh ! Mais pardon, c’est que justement, nous le tenons, l’amant !
Duchotel, narquois
Vous tenez l’amant ?
Cassagne
Parfaitement !
Duchotel, à part, descendant
Ah ! non !… c’est pas à moi qu’il va la raconter, celle-là !
Cassagne
C’est un nommé Moricet !
Duchotel, changeant de visage
Hein ?
Cassagne
Moricet, docteur en médecine !
Duchotel
Et… il a avoué ?
Cassagne
Non, il nie, le coquinasse… mais son pantalon le trahit ! son pantalon qu’il a oublié dans sa fuite !
Duchotel, à part
Mon pantalon !… Oh ! non, non, c’est le bouquet !
Cassagne
Au fait !… Est-ce que tu n’en connais pas un, toi, un Moricet ?
Duchotel, s’efforçant de prendre l’air dégagé
Hein !… moi ?… pas du tout ! Moricet, connais pas !