Scène VII
LES MÊMES, BABET, puis MORICET
Babet, annonçant au fond et d’une voix bien nette
M. Moricet !
Duchotel, à part, manquant de s’effondrer
Allons, bon !… (Se passant la main sur le front.) Oh ! non, j’ai la guigne !
Cassagne, frappé par le nom annoncé
Moricet ?
Duchotel, reprenant son sang-froid
Hein ?… oui !…
Cassagne
Ah ! ça, qu’est-ce que tu me chantes que tu ne le connais pas !
Duchotel, avec un calme déconcertant
Qui est-ce qui a dit ça ?
Cassagne
Toi !… à moi !
Duchotel
Moi j’ai dit ça ! Jamais de la vie.
Cassagne
Comment, quand je t’ai demandé si tu connaissais Moricet…
Duchotel
D’abord tu n’as pas dit « Moricet ». Tu as dit « Morussec ».
Cassagne
Quoi ? quoi ? « Morussec ! »
Duchotel
Je t’assure, j’ai entendu « Morussec », tu ne t’en es peut-être pas aperçu, mais tu as dit « Morussec », sans ça, parbleu, Moricet, je ne connais que lui.
Cassagne, fronçant le sourcil
Alors, ce Moricet ?…
Duchotel, vivement
Non… non… aucun rapport, c’est mon chemisier !
Cassagne
Ah ?… en effet… un chemisier !… Et il est bon ?
Duchotel
Excellent.
Moricet, à haute voix, sans se soucier de Cassagne
Enfin, te voilà ! Ah ! tu me fais de jolis coups, toi !
Duchotel, bas et vivement à Moricet
Chut ! Tais-toi !… c’est le mari !
Moricet, haut
Quoi ?… qu’est-ce que tu dis ?
Duchotel, bas
Je te dis que c’est le mari !… C’est Cassagne !
Moricet
Ah ! c’est Cassagne ! Eh bien, tant mieux, si c’est Cassagne.
Duchotel, bas
Mais pas du tout !… Tais-toi donc !… (Haut, riant pour se donner l’air dégagé.) Ah ! ah ! tu… vas bien ?
Moricet
Oui, oui, il ne s’agit pas de ça. Je te prie de me dire…
Duchotel, vivement et bas
Eh ! bien, oui, tout à l’heure, je te dirai ça… tout à l’heure.
Cassagne, attirant à lui Duchotel
Dis donc ?
Duchotel
Quoi ?
Cassagne, bas à Duchotel
Tu tutoies donc ton chemisier, toi ?
Duchotel, à Cassagne
Hein ?… oui, c’est… un chemisier d’enfance ! (Haut, l’air dégagé.) Mon cher Moricet, je te présente mon ami Cassagne.
Cassagne, très aimable
Enchanté, monsieur !
Moricet, d’un ton détaché
Trop aimable ! (À Duchotel.) Encore une fois, je te prie de me dire…
Duchotel
Mais oui ! Mais tout à l’heure, voyons ! non, mais es-tu pressé ! (Allant à Cassagne comme pour en appeler à lui.) Est-il pressé !
Cassagne, indifférent
Oui, oui… (Changeant de ton, à Duchotel.) Pardon, espère un moment, espère.
Duchotel, qui ne comprend pas
Quoi ?
Cassagne, passant devant lui et allant à Moricet
Espère un peu ! (À Moricet.) Je ne vous cacherai pas, monsieur, qu’il est dans mes intentions de me faire faire avant peu une douzaine de chemises.
Moricet, qui ne comprend pas
Monsieur ?
Duchotel, s’effondrant à moitié
Allons, bien !
Cassagne, continuant sur le même ton
Je voudrais avoir quelque chose de bon, dans les quatorze francs, au plus !
Moricet, après un petit temps
Non, mais pardon, monsieur… qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
Cassagne, interloqué
Comment ?
Duchotel, qui est passé derrière Cassagne surgissant entre les deux hommes et tout en poussant insensiblement Cassagne vers la gauche
Mais oui, c’est évident, qu’est-ce que ça peut lui faire que tu aies besoin de chemises ?
Cassagne
Puisqu’il est chemisier !
Moricet
Eh ! Il s’agit bien de chemises, c’est de pantalon qu’il s’agit ! Et puisque je vous rencontre, monsieur, je ne serais pas fâché d’avoir avec vous une petite conversation.
Cassagne
Mais volontiers, monsieur…
Duchotel, se débattant entre eux pour les empêcher de se parler
Hein ? mais non, mais non !
Cassagne et Moricet
Mais si, voyons !
Duchotel, les écartant de ses deux bras
Mais non, je vous dis, nous avons le temps !
Moricet, impatienté, remontant au fond
Oh !
Cassagne, insistant
Mais enfin, puisque monsieur veut me parler…
Duchotel, le faisant passer devant lui et le poussant vers la droite
Mais non ! il veut t’expliquer la façon de couper une chemise, c’est une manie qu’il a… ça ne t’intéresse pas… Tiens, va par là ! va par là !
Cassagne, parlant à Duchotel par-dessus son épaule, tout en marchant poussé par lui dans la direction de la porte de droite
Mais pourquoi ?
Duchotel, le poussant toujours
Parce que ! Il a à me prendre mesure, là !… (S’arrêtant et comme argument suprême.) Je vais me mettre tout nu. (Se remettant à pousser Cassagne.) Allons, va par là…
Cassagne, se retournant
Eh bien ! Et le commissaire ?
Duchotel, le faisant pivoter par les épaules
Je t’appellerai quand il sera là… Va.
Cassagne
Bien, mais n’oublie pas.
Duchotel, fermant la porte sur lui
Non ! (S’affaissant contre la porte.) Ouf ! quelle journée ! (Faisant un violent effort sur lui-même comme un homme prêt à recommencer la lutte et allant droit à Moricet qui, pendant ce qui précède, est arrivé peu à peu à l’extrême gauche.) À toi, à présent, qu’est-ce que tu as à me dire ?
Moricet
Il le demande !… Mon pantalon ?… Où est mon pantalon ?
Duchotel
Hein ! C’est pour ça… Ah ! bien si je m’attendais… Mais le voilà ! Il n’est pas perdu, ton pantalon !
Moricet, s’en emparant et le serrant contre sa poitrine, comme un trésor que l’on retrouve
Ah !
Duchotel
Tant d’histoires pour une culotte.
Moricet, le tâtant
Et les objets… les affaires qui étaient dedans !
Duchotel, pincé
Mais elles y sont… Ah ! ça, est-ce que tu crois que j’ai barboté dans les poches ?
Moricet, à part
Enfin, nous tenons la lettre ! (Haut.) Et maintenant, allons au fait ! Tu t’es bien conduit, toi, cette nuit ?
Duchotel
Moi ?
Moricet
Sais-tu ce dont tu es cause avec ton équipée ?
Duchotel, sur un ton de commisération
Oui, on me l’a dit… Tu t’es fait pincer à ma place.
Moricet
Oui.
Duchotel
Eh ! bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise, mon pauvre ami, c’est malheureux, mais ça vaut encore mieux que si c’était moi.
Moricet, ahuri
Comment « ça vaut encore mieux » ! Dis donc ! Tu es bien bon, je ne tiens pas à payer pour les autres, et j’entends que tu me tires de là.
Duchotel
Moi ?… (Avec un calme sans réplique.) Jamais de la vie !
Moricet
Hein ?
Duchotel, s’échauffant
Ah ! ça ! mais est-ce que ça me regarde ? Est-ce que c’est de ma faute si tu t’es fait pincer ?
Moricet, n’en croyant pas ses oreilles
Oh !
Duchotel
Comment ! pour l’honneur d’une femme dont je suis l’amant, je risque de me casser le cou en enjambant des fenêtres, en franchissant des balcons, j’accomplis des prodiges d’héroïsme, j’arrive à sauver la situation et parce qu’un maladroit vient se jeter en caleçon dans les jambes du commissaire…
Moricet, vivement
Tu m’avais pris mon pantalon.
Duchotel, du tac au tac
Pourquoi ne l’avais-tu pas sur toi ! Ça t’apprendra à te promener dans des tenues inconvenantes… Si l’Académie de médecine savait ça… !
Moricet
C’est trop fort ! Alors, tu crois que ça va en rester là ?
Duchotel
Je n’en sais rien, mon ami, débrouille-toi !… Moi, je ne connais qu’une chose, je n’ai pas été pincé, je ne suis pas pincé ! je ne sors pas de là.
Moricet
Oh !…
Duchotel
Chut ! ma femme !