‹ Monsieur chasse !Chapitre 38 sur 46 · Scène VII

Scène VII

LES MÊMES, BABET, puis MORICET

Babet, annonçant au fond et d’une voix bien nette

M. Moricet !

Duchotel, à part, manquant de s’effondrer

Allons, bon !… (Se passant la main sur le front.) Oh ! non, j’ai la guigne !

Cassagne, frappé par le nom annoncé

Moricet ?

Duchotel, reprenant son sang-froid

Hein ?… oui !…

Cassagne

Ah ! ça, qu’est-ce que tu me chantes que tu ne le connais pas !

Duchotel, avec un calme déconcertant

Qui est-ce qui a dit ça ?

Cassagne

Toi !… à moi !

Duchotel

Moi j’ai dit ça ! Jamais de la vie.

Cassagne

Comment, quand je t’ai demandé si tu connaissais Moricet…

Duchotel

D’abord tu n’as pas dit « Moricet ». Tu as dit « Morussec ».

Cassagne

Quoi ? quoi ? « Morussec ! »

Duchotel

Je t’assure, j’ai entendu « Morussec », tu ne t’en es peut-être pas aperçu, mais tu as dit « Morussec », sans ça, parbleu, Moricet, je ne connais que lui.

Cassagne, fronçant le sourcil

Alors, ce Moricet ?…

Duchotel, vivement

Non… non… aucun rapport, c’est mon chemisier !

Cassagne

Ah ?… en effet… un chemisier !… Et il est bon ?

Duchotel

Excellent.

Moricet, à haute voix, sans se soucier de Cassagne

Enfin, te voilà ! Ah ! tu me fais de jolis coups, toi !

Duchotel, bas et vivement à Moricet

Chut ! Tais-toi !… c’est le mari !

Moricet, haut

Quoi ?… qu’est-ce que tu dis ?

Duchotel, bas

Je te dis que c’est le mari !… C’est Cassagne !

Moricet

Ah ! c’est Cassagne ! Eh bien, tant mieux, si c’est Cassagne.

Duchotel, bas

Mais pas du tout !… Tais-toi donc !… (Haut, riant pour se donner l’air dégagé.) Ah ! ah ! tu… vas bien ?

Moricet

Oui, oui, il ne s’agit pas de ça. Je te prie de me dire…

Duchotel, vivement et bas

Eh ! bien, oui, tout à l’heure, je te dirai ça… tout à l’heure.

Cassagne, attirant à lui Duchotel

Dis donc ?

Duchotel

Quoi ?

Cassagne, bas à Duchotel

Tu tutoies donc ton chemisier, toi ?

Duchotel, à Cassagne

Hein ?… oui, c’est… un chemisier d’enfance ! (Haut, l’air dégagé.) Mon cher Moricet, je te présente mon ami Cassagne.

Cassagne, très aimable

Enchanté, monsieur !

Moricet, d’un ton détaché

Trop aimable ! (À Duchotel.) Encore une fois, je te prie de me dire…

Duchotel

Mais oui ! Mais tout à l’heure, voyons ! non, mais es-tu pressé ! (Allant à Cassagne comme pour en appeler à lui.) Est-il pressé !

Cassagne, indifférent

Oui, oui… (Changeant de ton, à Duchotel.) Pardon, espère un moment, espère.

Duchotel, qui ne comprend pas

Quoi ?

Cassagne, passant devant lui et allant à Moricet

Espère un peu ! (À Moricet.) Je ne vous cacherai pas, monsieur, qu’il est dans mes intentions de me faire faire avant peu une douzaine de chemises.

Moricet, qui ne comprend pas

Monsieur ?

Duchotel, s’effondrant à moitié

Allons, bien !

Cassagne, continuant sur le même ton

Je voudrais avoir quelque chose de bon, dans les quatorze francs, au plus !

Moricet, après un petit temps

Non, mais pardon, monsieur… qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

Cassagne, interloqué

Comment ?

Duchotel, qui est passé derrière Cassagne surgissant entre les deux hommes et tout en poussant insensiblement Cassagne vers la gauche

Mais oui, c’est évident, qu’est-ce que ça peut lui faire que tu aies besoin de chemises ?

Cassagne

Puisqu’il est chemisier !

Moricet

Eh ! Il s’agit bien de chemises, c’est de pantalon qu’il s’agit ! Et puisque je vous rencontre, monsieur, je ne serais pas fâché d’avoir avec vous une petite conversation.

Cassagne

Mais volontiers, monsieur…

Duchotel, se débattant entre eux pour les empêcher de se parler

Hein ? mais non, mais non !

Cassagne et Moricet

Mais si, voyons !

Duchotel, les écartant de ses deux bras

Mais non, je vous dis, nous avons le temps !

Moricet, impatienté, remontant au fond

Oh !

Cassagne, insistant

Mais enfin, puisque monsieur veut me parler…

Duchotel, le faisant passer devant lui et le poussant vers la droite

Mais non ! il veut t’expliquer la façon de couper une chemise, c’est une manie qu’il a… ça ne t’intéresse pas… Tiens, va par là ! va par là !

Cassagne, parlant à Duchotel par-dessus son épaule, tout en marchant poussé par lui dans la direction de la porte de droite

Mais pourquoi ?

Duchotel, le poussant toujours

Parce que ! Il a à me prendre mesure, là !… (S’arrêtant et comme argument suprême.) Je vais me mettre tout nu. (Se remettant à pousser Cassagne.) Allons, va par là…

Cassagne, se retournant

Eh bien ! Et le commissaire ?

Duchotel, le faisant pivoter par les épaules

Je t’appellerai quand il sera là… Va.

Cassagne

Bien, mais n’oublie pas.

Duchotel, fermant la porte sur lui

Non ! (S’affaissant contre la porte.) Ouf ! quelle journée ! (Faisant un violent effort sur lui-même comme un homme prêt à recommencer la lutte et allant droit à Moricet qui, pendant ce qui précède, est arrivé peu à peu à l’extrême gauche.) À toi, à présent, qu’est-ce que tu as à me dire ?

Moricet

Il le demande !… Mon pantalon ?… Où est mon pantalon ?

Duchotel

Hein ! C’est pour ça… Ah ! bien si je m’attendais… Mais le voilà ! Il n’est pas perdu, ton pantalon !

Moricet, s’en emparant et le serrant contre sa poitrine, comme un trésor que l’on retrouve

Ah !

Duchotel

Tant d’histoires pour une culotte.

Moricet, le tâtant

Et les objets… les affaires qui étaient dedans !

Duchotel, pincé

Mais elles y sont… Ah ! ça, est-ce que tu crois que j’ai barboté dans les poches ?

Moricet, à part

Enfin, nous tenons la lettre ! (Haut.) Et maintenant, allons au fait ! Tu t’es bien conduit, toi, cette nuit ?

Duchotel

Moi ?

Moricet

Sais-tu ce dont tu es cause avec ton équipée ?

Duchotel, sur un ton de commisération

Oui, on me l’a dit… Tu t’es fait pincer à ma place.

Moricet

Oui.

Duchotel

Eh ! bien, qu’est-ce que tu veux que je te dise, mon pauvre ami, c’est malheureux, mais ça vaut encore mieux que si c’était moi.

Moricet, ahuri

Comment « ça vaut encore mieux » ! Dis donc ! Tu es bien bon, je ne tiens pas à payer pour les autres, et j’entends que tu me tires de là.

Duchotel

Moi ?… (Avec un calme sans réplique.) Jamais de la vie !

Moricet

Hein ?

Duchotel, s’échauffant

Ah ! ça ! mais est-ce que ça me regarde ? Est-ce que c’est de ma faute si tu t’es fait pincer ?

Moricet, n’en croyant pas ses oreilles

Oh !

Duchotel

Comment ! pour l’honneur d’une femme dont je suis l’amant, je risque de me casser le cou en enjambant des fenêtres, en franchissant des balcons, j’accomplis des prodiges d’héroïsme, j’arrive à sauver la situation et parce qu’un maladroit vient se jeter en caleçon dans les jambes du commissaire…

Moricet, vivement

Tu m’avais pris mon pantalon.

Duchotel, du tac au tac

Pourquoi ne l’avais-tu pas sur toi ! Ça t’apprendra à te promener dans des tenues inconvenantes… Si l’Académie de médecine savait ça… !

Moricet

C’est trop fort ! Alors, tu crois que ça va en rester là ?

Duchotel

Je n’en sais rien, mon ami, débrouille-toi !… Moi, je ne connais qu’une chose, je n’ai pas été pincé, je ne suis pas pincé ! je ne sors pas de là.

Moricet

Oh !…

Duchotel

Chut ! ma femme !

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